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Full text of "Histoire du Canada [microforme] : depuis sa découverte jusqu'à nos jours"

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Photographie 

Sciences 

Corporation 




33 WEST MAIN STREET 

WEBSTER, N.Y. 14580 

(716) 873-4503 






CIHM/ICMH 

Microfiche 

Séries. 



CIHM/ICMH 
Collection de 
microfiches. 




Canadian Institute for Historical Microreproductions / Institut canadien de Microreproductions historiques 





Technical and Bibliographie Notes/Notes techniques et bibliographiques 



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qu'il lui a été possible de se procurer. Les détails 
de cet exemplaire qui sont peut-être uniques du 
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Seule édition disponible 



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IX 



The copy filmed hero has baen reproduced thanks 
to the generosity of : 

Library of the Public 
Archives of Canada 



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1 2 3 



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plus grand soin, compte tenu de la condition et 
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première page qui comporte une empreinte 
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reproduit en un seul cliché, il est filmé à partir 
de l'angle supérieur gauche, de gauche è droite, 
et de haut en bas, en prenant le nombre 
d'images nécessaire. Les diagrammes suivants 
illustrent la méthode. 




1 


2 


3 


4 


5 


6 



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HISTOIRE 



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CANADA. 



If: 



HISTOIRE 



DU 



CANADA 



DRPUIS SA DECOUVERTE JUSQU'A NOS JOURS. 



PAR 



F. X. GARNEAU. 



SECONDE ÉDITION CORRIGÉE ET AUGMENTÉE. 



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TOHE TROISIEME. 



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(flluebec : 

IMPRIMÉ PAR JOHN LOVELL, RUE LA MONTAGNE. 

1852. 




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HISTOIRE 

DU 

CANADA. 



LIVRE DOUZIEME. 



CHAPITRE I. 
L'ARMÉE AMÉRICAINE DEVANT QUÉBEC. 

1677-1776. 

Situation désespérée de la cause métropolitaine en Canada ; Québec seul 
reconnaît la domination anglaise. — Préparatifs de défense. — Changenieiit 
graduel qui s'opère dans l'esprit des Canadiens défavorable aux républi- 
cains, — Attaque d. Québec le 31 décembre: Mont gomery est tué. — Le 
congrès envoie des secours et fait une nouvelle adresse aux Canadiens. — 
Arrivée de Franklin, Chase et Carroll, rx)i,r les inviter à se joindre à la 
confédéi ation.— Conduite du peuple dc:ns cette circonstance mémorable. 
— Les républicain* manquent de tout et sont décimés par les inaladies. — 
Le gouverneur reçoit des secours. — Le siège de Québec est levé. — Les 
Américains, battus prés des Trois-Rivières, évacuent le Canada. — Ils 
sont plus heureux dans le sud, où la campagne se termine à leur avantage. 
— Proclamation de leur indépendance le 4 juillet 1776. — Débats dans le 
parlement britannique. — Fameuse campagne du général Burgoyne dans la 
Nouvelle-Yoïk : combats de Huberton, Benington, Freeman's farm, etc. 
— L'armée anglaise, cernée à Saratoga, met bas les armes. — Invitationu 
inutiles du congrès et du comte d'Estaing, amiral des flottes françaises, 
pour engager les Canadiens à se joindre à la nouvelle république. 

L'arrivée subite du gouverneur à Québec, où bien des gens 
craignaient et d'autres désiraient qu'il fïït tombé au pouvoir des 
Araéric&ins, ne fit que confirmer la situation désespérée de la 
cause anglaise en Canada. Le territoire renfermé dans l'en- 
ceinte des murailles de la capitale était. 4-peu-près, tout ce qui 
reconnaissait encore la suprématie de la métropole, sauf toujours 
le clergé, les seigneurs et la plupart des hommes de loi, qui 
étaient répandus dans les villes et dans les campagnes où ils 



* 



8 



HISTOIRE nu CANADA. 



paraifsalent alors perdus dans la foule, mais dont les moyens 
d'influence étaient assez puissans pour diriger plus tard la volonté 
populaire dans toutes les parties du pays selon leur sympathie ou 
leur intérêt. Mais, pour le moment, les royalistea au dehors de 
Québec étaient réduits au silence. 

Cette ville ne renfermait à cette époque qu'une population de 
5,000 âmes. La garnison, composée de 1,800 hommes, dont 
650 Canadiens, était un mélange de soldats, de miliciens et do 
matelots, abondamment pourvus de munitions de guerre et de 
bouche pour huit mois. Les fortifications avaient été considéra- 
blement augmentées depuis la dernière guerre ; et depuis le com- 
mencement des hostilités on n'avait pas cessé d'y travailler. Les 
murailles, du côté de la campagne, étaient munies de banquettes, 
de parapets et d'embrasures garnies de canon et de quelques 
batteries de mortiers. En face de la rivière St.-Charles et du 
fleuve régnaient, sur le bord du cap au-dessus de la basse-ville, 
îles palissades et des murs hérissés de grosses «batteries. La 
basse-ville elle-même était défendue, au centre, du côté du rivage, 
par des batteries placées sur les quais, et vers ses deux extré- 
mités, par des barricades. Au bout de la rue Champlain, dans 
un endroit qui se trouve aujourd'hui au-dessous de la citadelle, 
l'on avait placé deux barrières à quelque distance l'une do 
l'autre avec du canon, pouv fermer !e sentier étroit qui courait 
entre le pied de la falaise et le fleuve. A l'extrémité opposée, 
le bout des rues St.-Pierre et SauU-au-Matelot avait été barricadé 
à la rue St.-Jacques qui les coupe à angle droit du pied du cap 
au rivage, et le quai où se terminait cette barricade était couvert 
d'artillerie. A une centaine de toises plus loin, r.ne autre 
barrière avait été élevée dans la vieille rue Saull-au-Matelot, seule 
et étroite issue qui existait alors entre le cap et la rivière St.- 
Charles pour communiquer du Palais à la basse-ville. Plus de 
150 bouches à feu étaient en batterie dans la haute et dans la 
basse-ville dano les premiers jours de décembre. Si les assié- 
geans avaient été plus nombreux, il aurait fallu une garnison de 
eept ou huit mille hommes pour défendre Québec ; mais celle 
qui s'était renfermée dans la ville était plus que sutfisante pour 
repousser les forces de l'ennemi. En effet, celui-ci fut presque 
toujours moins nombreux que la garnison ; et l'on ne sait ce qui 



HISTOIRE DU CANADA. 



9 



étonne le plus dans ce aiége de la hardiesse inconsidérée du 
général Montgomery, ou de la prudence craintive du général 
Carleton. 

Le colonel Arnold n'eut pas plutôt été renforcé par les troupes 
de Montgomery, que, sans attendre ce général qui marchait plus 
lentement, il reparut devant Québec à la tète de 900 A néricains 
et des Canadiens du colonel Levingston. La fidélité des classes 
supérieures à la cau!)e métropolitaine laissait sans chefs ceux-ci, 
qui se trouvaient conduits dans cette occasion par des étrangers. 
Le général Montgomery, en atteignant son armf e, fit investir 
complètement la ville et occupa Beauport, la Canardière et Ste.- 
Foy où il établit son quartier-général. Il y a raison de croire 
que son dessein n'était pas de faire un siège dans les règles, et de 
prendre la place après en avoir détruit les murailles, car il n'avait 
ni artillerie de siège, ni ingénieurs capables de diriger une pareille 
opération. Son but était plutôt de tâcher d'enlever Québec par 
un coup de main, et la batterie de cinq mortiers qu'il fit élever à 
St.-Roch ainsi que celle de cinq pièces de canon et d'un mortier 
qu'il érigea du côté du chemin St.-Louis, à 700 verges des 
murailles, n'avaient pour but probablement que de couvrir son 
camp et de mieux voiler son dessein. 

Toutefois une surprise n'était pas chose facile sur une ville si 
bien fortifiée et défendue par une garnison vigilante. Le désir 
de terminer par une action d'éclat les succès qui avaient cou- 
ronné ses armes depuis qu'il était entré en Canada, et dorit lea 
rapports avaient rempli toutes les colonies insurgées de joie, put 
seul lui faire mépriser les obstacles que présentait son entreprise. 
Mais il fallait du temps pour attendre l'occasion ; et outre l'in- 
suffisance de ses forces, il manquait d'argent et de vivres. Lea 
soldats, peu accoutumés au climat rigoureux du pays, étaient 
d'ailleurs mal vêtus, et furent bientôt en proie à la petite vérole, 
qui continua de les décimer tout l'hiver. Le besoin d'argent, de 
vivres et de vètemens augmenta donc ses difficultés ; la division 
qui se mit entre le colonel Arnold et ses officiers vint encore les 
accroître. Les Canadiens qui avaient tout pordu dans la guerre 
précédente par le papier-monnaie, refusaient de recevoir celui du 
congrès, et les habitans de la campagne qui tenaient pour la 
cause de l'indépendance, commençaient déjà à se refroidir. Il 



10 



HISTOIKE DU CANADA. 



ne connaissaient rien des démarches de deux marv-aands de 
Montréal, Priée et Wallcer, qui prétendaient de leur plein gré, 
les représenter au congrès américain. L'instinct populaire si 
délicat en fait d'honneur national, se irouva bientôt blessé dit 
rôle presqu'humiliant que jouaient les Canadiens. Ils s'aporçe- 
v&ient que petit à petit les Américains s'emparaient de l'autorité ; 
qu'ils décidaient de tout sans presque les consulter ; qu'ils nom- 
maient les ofliciers pour commander les secours envoyés à 
l'armée assiégeante, convoquaient les assemblées, etc. Quelques- 
uns commencèrent même à regarder comme une faute d'avoir 
laissé entrer dans le pays et se répandre au milieu d'eux dea 
troupes en armes à la merci desquelles ils se trouvaient sans 
moyen de protection. C'était là en effet une de ces erreurs qu'on 
ne tarde jamais de regretter. Toutes ces réflexions les remplis- 
saient d'une inquiétude à laquelle se mêlait un peu de honte. 
Les hommes opposés au congrès profitèrent habilement de toutes 
ces circonstances pour augmenter l'éloignement qui se manifestait 
pour la cause de la révolution. L'apparence déguenillée des 
troupes du colonel Arnold, leur petit nombre, la conduite arbi- 
traire de quelques-uns de leurs officiers, le moindre fait enfin, 
devenait pour eux un sujet de critique ou de sarcasme qu'ils 
tournaient contre les Congréganistes, comme ils nommaient les 
Canadiens qui partageaie. t les idées du co.igrès. La prudence 
du général Montgomery contribua beaucoup, tant qu'il vécut, à 
empêcher l'explosion de ces sentimens chez le peuple, qui se 
disait déjà tout bas qu'il vaut mieux obéir à des compatriotes, 
quelque soit la forme du gouvernement, que d'être redevable de 
sa liberté aux étrangers. Montgomery montrait beaucoup d'a- 
dresse pour ménager les différentes classes, et surtout pour ne 
point alarmer les intérêts les plus sensibles, ceux qui sont basés 
sur des privilèges. Quoiqu'il connût leurs sentimens, il montrait 
les plus grands égards à ceux qui en jouissaient et surtout au 
clergé ; et comme s'il eût ignoré ses efforts pour nullifier les effets 
de la propagande révolutionnaire, il fit respecter partout la religion 
et ses ministres. Il promettait que le libre exercice des cultes 
serait garanti, et que les biens religieux seraient respectés. Il 
assurait qu'une convention provinciale, composée de représentans 
librement élus, serait convoquée pour établir telle forme de 



HISTOIRE DU CANADA. 



11 



gouvernement qu'elle jugerait la plus convenable pour le pays. 
Le peuple avait d'abord 6i6 séduit par cette déclaration. Mais 
les hautes classes s'étaient agitées, et l'3ur agitation finit par 
influer de la manière la plus elficace sur les événemens, en pei- 
suadant aux habitans que tout cela n'était qu'une illusion à 
laquelle ils se repentiraient, avant long-temps, d'avoir ajouté foi. 
Pour arrêter la défection, Montgomery ne vit bientôt plus de remède 
que dans la prise de Québec et dans la destruction du foyer de 
royalisme qui s'y était conservé, et sans atterdre plus long-temps, 
il se prépara à profiter de la première nuit favorable pour tenfer 
l'escalade. Celle du 30 au 31 décembre parut propice; elle était 
ibrt obscure, et il tombait une neige épaisse poussée par un gros 
vent dont le bruit empêchait de rien entendre de loin. Les 
troupes prirent les armes et furent haranguées par Montgomery 
avant de marcher à l'assaut. Elles formaient à peine 13 à 1400 
hommes effectifs. Avec une pareille disproportion de forces, on 
ne pouvait compter, pour réussir, que sur une surprise ; et déjà, 
depuis plusieurs jours, le gouverneur connaiesait par des déser- 
teurs le projet des assiégeans, et tous les postes de Québec 
avaient redoublé d'attention. Montgomery divisa ses troupes en 
quatre corps : le premier, composé des Canadiens du colonel 
Levingston, devait faire une fausse attaque sur la porte St.-Jean ; 
le deuxième corps commandé par le major Brown, était chargé 
de menacer la citadelle ; tandis que les mouvemens dp ces deux 
divisions attireraient l'attention do la garnison à la défense de 
îa haute-ville, les deux autres corps chargés de la véritable atta- 
que, devaient pénétrer dans la basse-ville, et de la basse-ville 
dans la haute, que l'on pensait ouverte de ce côté. Le colonel 
Arnold s'était chargé d'enlever à la tête d'environ 450 hommes 
venua de St.-Roch, les barricades et les batteries du Sault-au- 
Matelot ; le général Montgomery lui-môme se réserva la dernière 
colonne qui était la plus forte pour enlever la barrière de Près- 
de-Ville, et entrer dans la place par la rue Champlain. A deux 
heures du matin, toutes les troupes étaient réunies ; les unes 
avaient mis sur leurs chapeaux ùe petites branches de pruche 
pour se reconnaître au milieu de l'ennemi ; les autres des écri- 
teaux avec ces mots: Liberté ou la mort. Elles allèrent se 
placer aux différens postes qui leur avaient été assignés. Mont< 



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HISTOIRE DU CANADA. 



gomery descendit par la côte du Foulon, et s'avança avec sa 
colonne en suivant le rivage jusqu'à l'anse des Mères, où il s'ar- 
rêta pour donner le signal auquel toutes les autres colonnes 
devaient se mettre en inouvcnt?ent. Il était près de quatre heures 
du matin. Deux fusées furent lancées, et aussitôt plusieurs 
signaux que se firent les assaillans ren''«is à leurs différena 
points d'attaque, furent aperçus de la ville par les sentinelles qui 
donnèrent l'alarme. Dans le môme moment, les troupes qui 
défendaient les rempart? du côté de la campagne, reçurent un 
feu de mousqueterie très vif, qui commença vers le Cap-aux- 
Diamans et fut suivi par celui des Canadiens rangés en face de la 
porte St.-Jean. La garnison y répondit avec vivacité. Le 
colonel Caldwell avec une partie de la milice anglaise, fut envoyé 
pour renforcer les troupes qui défendaient le rempart au-dessus 
de la porte St.-Louis. 

Cependant Montgoraery s'était rerais en niarcliô à la tète de 
sa colonne, suivi immédiatement de ses aides-de-camp et de plu- 
sieurs autres officiers. Le sentier par lequel il cheminait, pratiqué 
entre le fleuve et un rocher perpendiculaire, à peine assez large 
pour laisser passer un homme de front, était embarrassé de gla- 
çons que la marée y avait accumulés et de la neige qui tombait. 
Il atteignit néanmoins avec sa colonne qui était très étendue et 
qui suivait, en serpentant, les sinuosités du rivage, la première 
barrière de Près-de- Ville, qu'il franchit sans difficulté ; mais la 
seconde était défendue par une batterie masquée de sept pièces 
de canon et une garde de 50 hommes dont 31 Canadiens, com- 
mandée par le capitaine Chabot.* Les artilleurs rangés près de 
leurs pièces, attendaient, la mèche allumée, l'apparition de l'en- 
nemi. Montgomery fut surpris en voyant ce poste si bien pré- 
paré à le recevoir. Il s'arrêta un instant, à cinquante verges de 
la batterie, comme pour se consulter avec ceux qui le suivaient, 
puis tous ensemble ils s'élancèrent vers la barricade. Lorsqu'ils 
n'en furent qu'à quelques pas, le capitaine Chabot donna l'ordre 
de faire feu aux pièces chargées à mitrailles. Des cris et des 
gémissemens suivirent cette décharge. Le poste continua quelque 
temps à tirer. Ne voyant ni n'entendant plus rien, il cessa en 
restant toujours sur ses gardes pour repousser toute nouvelle 

• Manuscrit de Sanguiuet. 



HISTOIRE DU CANADA. 



13 



attaque qui serait faite. Le général Montgotnery, ses deux 
aides-de-camp, plusieurs ofliciers et soldats étaient tombés sous 
ce feu d'enfilade. Le colonel Campbell, sur qui retombait le 
commandement de la colonne^ voyant la confusion et la frayeur 
dans laquelle étaient ses gens, sans tenter de donner l'assaut à la 
barrière, sans même tirer un coup de fusil, ordonna la retraite, 
qui fut une véritable fuite. 

Tandis que l'attaque de Prés-de-Ville échouait ainsi par suite 
de la mort du commandant et de la peur panique qui s'était 
emparée do ses troupe8,le colonel Arnold, ayant traversé St.-Roch 
et le Palais, s'avançait pour forcer la première barricade qui 
barrait la vieille rue Sault-au-Matelot, lorsqu'on défilant sous le 
rempart de la haute-ville, d'où on lançait une grêle de balles, il 
fut atteint d'un coup de feu qui lui fracassa la jambe et l'obligea 
de se retirer. Il fut aussitôt remplacé par le capitaine Morgan, 
ancien perruquier de Québec, mais officier plein de bravoure, qui 
marcha droit à la barrière, l'escalada avec des échelles après 
a /oir blessé la sentinelle, et s'empara du poste avec perte d'un 
seul homme, un Canadien, qui lui servait de guide et dont la 
mort l'obligea, dans l'obscurité, de suspendre sa marche jusqu'au 
jour. Il fit toute la garde anglaise qu'il trouva plongée dans 
l'ivresse prisonnièie avec le capitaine McLeodqui la commandait, 
et bientôt après il fut rejoint par le lieutenant-colonel Green et le 
restant de la colonne, au moment où une scène singulière se 
passait au milieu de ses soldats. Une partie des citoyens de la 
ville, réveillés par les tambours qui battaient le rappel, accouraient 
au poste du Sault-au-Matelot, où ils devaient se rassembler en 
cas d'attaque, lorsque rencontrant les Américains, ceux-ci leur 
présentèrent la main en criant Vive la liberté ! Quelques-uns 
s'échappèrent, les autres furent retenus prisonniers. Cependant 
au point du jour la colonne ennemie occupa toutes les maisons 
qu'il y avait de cette bakrière à la seconde placée dans la rue 
St.-Jacques, à environ deux cents pas plus loin, où une poignée 
de Canadiens qui s'était jetée en avant, défendit ce terrein pied 
à pied avec beaucoup d'obstination malgré la grande supériorité 
des asaaillans, qui crièrent plusieurs fois en nommant des citoyens 
de la ville : " Amis, êtes-vous là î" et qui, rendus près de la der- 
nière barrière, plantèrent des échelles pour la franchir ; là le 



14 



HISTOIRE DU CANADA. 



feu des assiégés devenant trop vif, ils furent forcés de reculer 
après avo'r perdu plusieurs hommes au pied de cet obstacle, pour 
se réfugier dans les maisons dont ils s'étaient rendus maîtres, et 
fusiller par les ouvertures. C'est alors qu'un milicien de la ville, 
nommé Charland, homme aussi robuste qu'intrépide, s'avança au 
milieu du feu et tira les échelles posées par l'ennemi en dedans 
de la barricade. Cette barrière était défendue par la compagnie 
du capitaine Dumas, engagée dans le moment avec les Américains 
qui tiraient des maisons. Les combattans ainsi placés formaient 
un angle, dont le côté parallèle au cap était occcj é par les 
i.asaillans, et le côté coupant la ligne du cap à angle droit et cou- 
rant au fleuve, était déft 'a par les assiégés ayant une batterie 
à leur droite. Le feu &e croisait dans cet angle où le capitaine 
Dumas combattait, soutenu bientôt après par les Canadiens du 
capitaine Marcoux, des artilleurs et des fantassins anglais. 

Le général Carleton apprenant la retraite de la colonne qui 
attaquait Près-de-Ville, et voyant par leurs mouvemens que les 
troupes qui avaient menacé la porte St.-Jean et le Cap-aux- 
Diamans, n'avaient voulu que l'inquiéter, réunit ses principales 
forces contre l'attaque du Sault-au-Matelot. Il ordonna au 
capitaine Laws de prendre 200 hommes, de sortir de la haute- 
ville par la porte du Palais, et, en s'enfonçant dans la rue 
Sl.-Charles et la vieille rue Sault-au-Matelot, d'attaquer les enne- 
mis en queue vigoureusement. Il chargea en même temps le 
capitaine McDougall de le soutenir avec sa compagnie. Laws, 
en s'avançant, entra dans une maison où se trouvaient plusieurs 
officiers ennemis en délibération ; en le voyant ils mirent l'épée 
à la main ; mais celui-ci leur dit qu'il était à la tête d'un gros 
détachement, et qu'ils seraient tous égorgés s'ils ne se rendaient 
sur-le-champ, ce qu'ils firent après s'être assurés en regardant 
par la fenêtre, qu'il était en effet suivi d'un grand nombre 
d'hommes. Pendant ce temps là le général Carleton avait envoyé 
l'ordre au major Nairne et au capitaine Dambourges d'aller avec 
un fort détachement soutenir les troupes qui combattaient dans la 
basse-ville. Aussitôt que ce renfort fut arrivé, il fut décidé de 
prendre l'ofTenaive et d'attaquer les maisons occupéet. par l'en- 
nemi. En conséquence, le capitaine Dambourges avec les 
Canadiens sautèrent en dehors des barricades et allèrent planter 



HISTOIRE DV CANADA. 



15 



les échelles enlevées aux Américains contre la première maison 
qu'ils occupaient, et qui fut prise d'assaut.* Le major Nairne en 
fit autant de son côté. Ces deux officiers se portèrent ens-iite 
aux maisons suivantes qu'ils enlevèrent de la môme manière les 
unes après les autres. 

Les Américains se trouvaient alors assaillis de tous les côtés à 
la fois. Refoulés en tête, abordt s vivement en queue, cernés par 
des forces supérieures et leur ligne de retraite coupée, ils conti- 
nuèrent en vain la résistance quelque tem^^ ils durent poser les 
armes. Toute la colonne d'Arnold fut faite prisonnière ; et le 
gouverneur, profitant de sa victoire, fit enlever la batterie élevée 
par l'ennemi à St.-Roch et qui n'avait pas cessé de tirer sur la 
ville pendant l'attaque. 

Le feu avait été très vif au Sault-au-Mateîot, où l'on croyait 
avoir fait de grandes pertes ; mais le compte fait, elles se trouvè- 
rent heureusement réduites à peu de chose. Celles des Améri- 
cains furent grandes en prisonniers ; et la mort de Montgomery 
était irréparable. L'on trouva dans la journée son corps à moi- 
tié enseveli dans la neige avec douze autres cadavres, à une 
petite distance de la barrière par où il voulait pénétrer dans la 
ville. Les officiers de son armée qui étaient prisonniers, et qui 
ignoraient ce qu'il était devenu, ayant reconnu son épée entre les 
mains d'un officier de la garnison, n'eurent plus de doute sur son 
sort, et se mirent à verser des larmes. Le gouverneur le fit 
enterrer décemment dans l'intérieur de la ville avec les honneurs 
militaires, voulant rendre hommage au courage d'un guerrier qui 
le méritait d'ailleurs par la modération et l'humanité avec les- 
quelles il s'était conduit depuis qu'il commandait les troupes du 
congrès. 

Après cet échec, les assiégeans, quoique beaucoup affiiiblis, 
osèrent encore continuer le blocus de la ville, dont ils s'éloignè- 
rent de deux ou trois milles. Leur position devenait extrê- 

* " Le Sr Damb irges monta par une fenêtre par le moyen des échelles 
enlevées à l'ennemi suivi de plusieurs Canadiens, et défonça la fenêtre du 
pignon de la maison. Il y trouva plusieurs Bostonnais. Après avoir tiré 
son coup de fusil, il fonça avec sa bayonnette et entra dans la chambre «vvec 
plusieurs Canadiens qui le suivaient animés d'un môme courage, lesquels' 
Jettèrent la frayeur parmi les Bastonnais, qui se rendirent prisonniers." — 
(Journal de Sanguinet.) 






16 



HISTOIRE DU CANADA. 



mement difficile. Rongés par les maladies, manquant toujours 
de vivres, et perdant tous les jours davantage la sympathie des 
Canadiens, ils voyaient diminuer graduellement leurs chances de 
succès. 

Le gouverneur qui avait maintenant une supériorité numérique 
bien décidée, résolut néanmoins de rester sur la défensive jus- 
qu'au printemps, et d'attendre pour sortr de la ville, l'atrivée des 
secours qu'il avait demandés d'Angleterie, où l'on iaisait do 
grands préparatifs pour étouifer la rébellion dans son berceau. 
Il craignait avec raison beaucoup plus les idées que les armes 
des Américains, qui restèrent maîtres du pays encore quel- 
que temps, quoique leur possession fût plus nominale que réelle. 
La lutte allait se continuer désormais plutôt entre les militaires 
des deux partis qu'entre les royalistes et le congrès. Tout le 
peuple, vers la fin de l'hiver, voulait se retirer entièrement de 
la lice et garder la neutralité, en exigeant toutefois dans les 
campagnes, que le parti royaliste restât tranquille, car M. de 
Beaujeu ayant rassemblé, en mars, 350 hommes dans les parois- 
ses de la rive droite du St.-Laurent au-dessous de Québec, pour 
aller au secours de cette ville, aussitôt autres Canadiens mar- 
chèrent contre eux avec un détachemt t américain, surprirent 
l'avant-garde de Beaujeu, en tuèrent et \> -èrent une partie et 
auraient massacré le reste sans les officiers qui les en empê- 
chèrent. L'on vit danii cette escarmouche les onfans se battre 
contre leurs pères et les pères contre leurs enfans. M. de Beau- 
jeu ne jugea pas à propos d'aller plus loin après cette manifesta- 
tion populaire, et il renvoya ses gens dans leurs foyers. 

Cependant le général Schuyier ayant été informé de l'échec 
de Québec et de la mort de Montgomery par le colonel Arnold 
qui avait succédé à ce dernier dans le commandement, demanda 
de la manière la plus pressante au congrès qu'on envoyât immé- 
diatement 3,000 hommes en Canada, ajoutant qu'on ne pouvait 
rien retrancher de ce nombre, si l'on voulait réparer les pertes 
qu'on avait essuyées et y soutenir la cause commune. Washing- 
ton ne pouvant tirer un semblable détachement de son armée 
sans s'exposer à une ruine certaine, engagea le Massachusetts, le 
Connecticut et le New-IIampshire à y envoyer chacun un régi- 
ment, qui se mirent aussitôt en marche. Comme le papier ?mé- 



HISTOIRE DU CANADA. 



17 



ricain avait peu ou point de cours dans le pays, le congrès y 
envoya aussi du numéraire, et ordonna d'y lever 1,000 Cana- 
diens outre le corps du colonel Levingston, et de les placer cous 
les ordres de Moses Hazen qui avait résidé longtemps au milieu 
d'eux. 

Le congrès saisit cette occasion pour leur adresser un nou- 
veau manifeste, dans lequel il leur disait : " Tel est le sort des 
choses humaines, les meilleures causes sont exposées aux vicis- 
situdes ; mais le courage des âmes généreuses, éclairées et ins- 
pirées par le soleil de la liberté, augmente avec les obstacles. 
Huit bataillons se lèvent pour aller au secours de votre province ; 
et si elle a besoin de plus de renforts, on les fournira." Il les 
priait de nouveau de s'empresser de saisir l'occasion favorable 
qui s'offrait de prendre part à la glorieuse conquête de l'indépen- 
dance. Il leur recommandait de former des associations dans 
leurs différentes paroisses, et d'élire des députés pour former une 
assemblée provinciale, et les représenter au congrès. Mais les 
Canadiens, refroidis de plus en plus, et toujours soumis à l'in- 
fluence sourde mais efficace du clergé et d'une bourgeoisie encore 
toute monarchique, reçurent ces paroles avec une indifférence 
qui marquait le changement qui s'était opéré dans leurs idées 
depuis l'automne, et ne sortirent point de leur inaction. 

Dans cet état de choses le congrès informé de ce qui se 
passait, résolut d'envoyer en Canada, pour ranimer le zèle 
expirant des populations, des commissaires distingués par leurs 
lumières et par leur patriotisme. Le célèbre Franklin, M. 
Chase, autre membre éminent du congrès, et M. Charles 
CarroU furent choisis pour cette mission, avec prière à ce der- 
nier, par une résolution spéciale, d'engager son frère, le Dr. 
Carroll, jésuite mort en 1815 archevêque de Baltimore, à les 
accompagner pour faire servir son influence auprès du clergé 
catholique du pays. Leurs instructions qui sont du 20 mars, 
les chargeaient de représenter aux Canadiens, que les armes des 
colonies confédérées avaient été portées chez eux pour faire 
échouer les projets de la cour de Londres contre leurs com- 
munes libertés ; que les colonies espéraient non seulement pré- 
venir les machinations hostiles du gouverneur Charleton, mais 
donner encor- aux Canadiens, qu'elles regardaient comme des 

c 



1 



18 



HISTOIRE DU CANADA. 



frères, les moyens d'assurer leur indépendance et leur bonheur, 
d'après les vues larges et généreuses de la liberté et de la saine 
politique ; que le congrès était d'opinion que les intérêts des 
deux pays étaient communs et inséparables ; qu'il était impos- 
sible que les intérêts de l'un fussent subordonnés à ceux de la 
Grande-Bretagne sans ' e lés intérêts de l'autre le fussent aussi ; 
que si les confédérés obtenaient, comme ils n'en doutaient pas, 
la reconnaissance entière de leurs droits, les Canadiens auraient 
pleine liberté de participer avec eux à ces bienfaits, ou de rester 
soumis à tous les actes de tyrannie qu'il plairait aux ministres 
anglais d'exercer sur eux ; que dans le premier cas, ils pour- 
raient se donner telle forme de gouvernement qu'ils croiraient la 
plus propre à leur bonheur, parce que le désir du congrès était 
de les faire entrer dans l'Union sur le même pied que les autres 
provinces, et qu'il garantissait à toutes un système de lois douces 
et équitables, avec seulement les différences locales qui pour- 
raient être agréables à chacune d'elles. Les commissaires étaient 
chargés ensuite d'assurer que la France n'embrasserait point la 
cause de la Grande-Bretagne ; bien au contraire, que l'on avait 
raison de croire que son intérêt comme son inclination était de 
vivre en bonne intelligence avec les colonies confédérées ; ils 
devaient démontrer aux Canadiens la nécessité de prendre des 
mesures immédiates et décisives pour se mettre sous la protection 
de la confédération, en leur faisant part du mode que les pro- 
vinces anglaises employaient pour connaître l'opinion du peuple, 
et conduire les affaires d'une manière régulière par des comités 
d'observation et d'inspection dans chaque arrondissement, et par 
des conventions et des comités de sûreté dans chaque province. 
Ils devaient encore leur expliquer la nature et les principes d'un 
gouvernement libre, leur développer par forme de contraste, les 
projets vils, cruels, insidieux de l'acte impérial de 74 ; leur 
exposer tous les motifs de gloire et d'intérêt qu'il y avait pour 
eux d'entrer dans une lutte qui les intéressait si profondément ; 
leur inspirer en un mot le désir d'aspirer à la jouissance d'une 
portion du pouvoir au lieu de se laisser exploiter comme une 
proie, entre les mains de leurs conquérans j leur déclarer que 
les colonies anglaises tenaient pour sacré le principe de la liberté 
de conscience, et promettre solennellement au peuple, au nom 



HISTOraE DU CANADA. 



19 



du congrès, le libre exercice de sa religion, et au clergé la jouis- 
sance pleine et entière de ses biens ; d'assurer que la direction 
de tout ce qui avait rapport à l'autel et à ses ministres serait laissé 
entre les mains des habitans de cette province et de la législature 
qu'ils voudraient bien se donnei, pourvu que tous les autres 
chrétiens pussent également remplir des charges publiques, jouir 
des mêmes droits civils et politiques et exercer leur religion, sans 
être tenus de payer de dîme ou de taxe pour le soutien du 
clergé. Enfin les commissaires devaient presser l'assemblée 
d'une convention, l'établissement d'une presse libre et l'organisa- 
tion d'un nouveau gouvernement en union avec les autres colonies, 
promettant aux Canadiens de les défendre contre tout ennemi 
s'ils acceptaient les offres qu'on leur offrait. Ils étaient chargés 
en outre de régler toutes les contestations qui pourraient s'élever 
entre les troupes continentales et les habitans ; de faire construire 
ou démolir les fortifications ; de suspendre les officiers militaires, 
d'encourager la traite avec les Sauvages, et d'assurer que le com- 
merce canadien serait mis sur le même pied que celui du reste 
de la confédération. 

Les commissaires, partis de New- York le 2 avril 75, n'arri- 
vèrent à Montréal encore en possession des troupes du congrès, 
que le 29. Franklin resta dans cette ville jusqu'au 11 mai, qu'il 
repartit pour son pays, peu de jours après la levée du siège de 
Québec, suivi le lendemain du Dr. CarroU. Franklin n'avait 
pas été longtemps en Canada sans s'apercevoir que tous leurs 
efforts seraient inutiles. En effet, quant à lui, les Canadiens 
savaient la part qu'ii avait prise pour engager l'Angleterre à faire 
la conquête de leurs pays, quinze ans auparavant ; l'antipathie 
nationale, fruit des longues guerres, qui existait entre les deux 
peuples, avait pu dormir, mais elle était facile à réveiller ; et il 
put en voir bientôt la preuve par ses yeux dans les manifestations 
publiques. 

La mission de ces envoyés était comme on vient de le 
voir, d'engager les Canadiens à joindre la révolution. S'ils 
ne pouvaient les rallier entièrement à leur cause, ils devaie t 
tâcher de leur faire au moins garder la neutralité ; et dans ce der- 
nier cas, de faciliter l'occupation militaire de leur pays, afin qlie 
l'on pût s'y maintenir même malgré eux si cela devenait ensuite 



20 



HISTOIRE DU CANADA. 



nôcessaire. Cette dernière alternative étant devenue impos- 
sible, ils s'étaient décidés à ee retirer tout à fait. 

Pendant que Franklin s'acquittait ainsi de sa mission auprès 
des Canadiens laïques, le Dr CarroU, en sa qualité d'ecclésias- 
tique, visitait une partie des membres du clergé de Montréal et 
des campagnes ; et comme on peut facilement l'imaginer, avec 
encore moins de succès que Franklin. Après avoir expliqué la 
nature des difficultés survenues entre les colonies et la métropole, 
il chercha à faire valoir toutes les raisons qui pouvaient avoir 
quelque poids sur les hommes auxquels il s'adressait. On ne 
manqua pas d'en trouver d'autres pour y répondre. On lui lit 
observer que depuis l'acquisition du Canada par la Grande-Bre- 
tagne, * les habitans n'avaient eu à se plaindre d'aucune aggres- 
sion ; qu'au contraire, le gouvernement avait fidèlement rempli 
toutes les stipulations des traités ; qu'il avait sanctionné et couvert 
de sa protection les anciennes lois et les anciennes coutumes du 
pays en laissant subsister l'organisation judiciaire française et les 
formes de leurs procédures avec une attention scrupuleuse, qui 
méritait leur respect et leur gratitude. A cela le Dr. CarroU 
répliqua que le congrès avait expressément déclaré que si les 
Canadiens voulaient se réunir aux provinces qu'il représentait 
pour réclamer leurs droits constitutionnels, leur culte et la pro- 
priété des ordres religieux seraient respe tés et garantis, et 
que les catholiques, au lieu d'être simplement tolérés, comme 
ils l'étaient par l'Angleterre, auraient des droits égaux à ceux des 
membres des autres religions. Quant à ces assurances, dirent les 
prêtres canadiens, le gouvernement britannique ne' nous laisse 
rien à désirer ; tous les monastères jouissent de leurs biens ; les 
missions fleurissent, et l'autorité va jusqu'à rendre les honneurs 
militaires à nos cérémonies religieuses ; et d'après le principe que 
la fidélité est due à la protection, le clergé ne peut enseigner la 

• Le docteur Fenwick, évêque de Boston et ami personnel du Dr. Car- 
roU, visitant le Canada, il y a quelques années, rencontra un vieux prêtre 
canadien qui avziit vu le Dr. Carioll, et qui lui raconta ce qui s'était passé 
entre l'agent du congrès et le clergé canadien, et qu'il avait lui-même 
désapprouvé la conduite de CarroU, dans le temps, en cherchant à gagner le 
clergé catholique à la cause des colonies révoltées : Mémoire de M. Camp- 
bell.' Journal of Charles CarroU, of Carrollton, during his finit to Canada, 
in 1776, as one ofthe commissùmera from congress, mth a memoir and notes 
by Brnntz Mayer, cwrespg. secretary, Maryland Historical Society. 



Wl 



lirSTOIRE DU CANADA. 



21 



doctrine, que la neutralité est compatible avec ce qui at dû nu 
gouvernement établi. Cette politique judicieuse et libérale, ajou- 
tait-on encore, avait inspiré aux Canadiens des sentimens de 
loyauté, que la conduite du peuple et des corps publier» de quel- 
ques-unes des provinces américaines n'avait fait qu'aller itiir. On 
rappela alors à CarroU que dans les colonies dont il vantait tant 
la libéralité, la reli^.on catholique n'avait jamais été tolérée ; que 
les prêtres en étaient exclus sous des peines très-sévères, et que 
les missionnaires chez les Sauvages étaient traités avec rudesse et 
cruauté ; que les Canadiens n'étaient pas persuadés que ces 
mesures rigoureuses fussent imposées par le gouvernement royal; 
que lorsqu'il s'agissait de catholiques l'on n'était jamais bien 
prompt à faire respecter le droit sacré de conscience, et qu'enfin 
il y avait de grandes contradictions entre l'adresse du congrès au 
peuple de la Grande-Bretagne d.i 21 octobre 74* et celle ar peuple 
du Canada ; que l'acte de Québec de la même année ne faisait 
que confirmer ce droit de conscience en garantissant aux Cana- 
diens le libre exercice de leur religion, la jouissance de leurs 
biens religieux, et en les dispensant du serment du test; que 
cependant le congrès inspiré par un esprit contraire, avait, dans 
son adresse au peuple anglais, demandé la proscription de leur 
religion, de leurs lois, de toutes leurs institutions, en un mot, leur 
complet asservissement. Comment, après l'expression de senti- 
mens si hostiles, le clergé canadien pouvait-il recevoir avec assu- 
rance, la déclaration que le congrès faisait presque dans le même 
temps dans son adresse aux Canadiens, par ces paroles : " Nous 
connaissons trop bien les sentimens généreux qui distinguent 
votre nation pour croire que la difierence de religion vous 
empêche de contracter une alliance cordiale avec nous. Vous 
savez que la nature transcendante de la liberté élève ceux qui 
s'unissent pour sa cause au-dessus de toutes ces faiblesses d'un 
esprit étroit. Les cantons suisses fournissent une preuve mémo- 
rable de cette vérité. Leur confédération est composée d'états 
catholiques et d'états protestans, qui vivent ensemble en con- 
corde et en paix, et depuis qu'ils ont bravement conquis leur 
liberté, ils ont pu défier et battre tous les tyrans qui ont osé enva- 
hir leur territoire. 
La contradiction qu'il y avait entre l'adresse au peuple anglais 



Mt 



22 



HISTOIRE DU CANADA. 



et celle au peuple canadien portait maintenant ses fruits. Lors- 
qu'on lut dans une assemblée nombreuse de royalistes la partie 
de la première adresse qui avait rapport à la réorganisation du 
Canada, et la peinture qu'on faisait de la religion et des usages 
de ses habitans, l'assemblée ne put s'empêcher d'exprimer son 
ressentiment par des exclamations pleines de mépris. << O le 
traître et perfide congrès ! s'écrièrent-ils. Bénissons notre bon 
prince, restons fidèle à un roi dont l'humanité est conséquente 
et s'étend à toutes les religions ; abhorrons ceux qui veulent nous 
faire manquer à notre loyauté par des actes déshonorans, et dont 
les adresses comme les résolutions sont destructives de leur 
propre objet." 

Ainsi les propositions solennelles du congrès finissaient par 
n'être plus écoutées, et le clergé et les seigneurs reprenaient leur 
influence sur le peuple pour prouver encore une fois que la 
bonne politique repose sur une franchise éclairée, et non sur des 
subterfuges et des finesses diplomatiques. 

Quelques hommes font aujourd'hui des reproches aux seigneurs, 
au clergé, à la bourgeoisie, de leur détermination plus impré- 
voyante encore peut-être, disent-ils, qu'intéressée. Ils regrettent 
que d'injustes préjugés aient pu faire perdre à leurs compatriotes 
l'occasion d'obtenir leur indépendance et leur liberté sans verser 
peut-être une goutte de sang, car une fois expulsés du pays, les 
Anglais n'y seraient jamais revenus ; ils ne peuvent concevoir 
comment on a pu fermer les yeux sur les offres des colonies con- 
fédérées, qui s'engageaient à recevoir les Canadiens dans leur 
alliance, aux conditions qu'elles avaient acceptées elles-mêmes, 
c'est-à-dire en se réservant la faculté de se donner telle forme de 
gouvernement qu'ils jugeraient convenable, pourvu qu'elle fût 
républicaine et qu'elle admît la liberté de conscience, ou en d'au- 
tres termes de se gouverner eux-mêmes au moyen du principe 
électif, comme ils l'entendraient, suivant leurs anciennes lois ou 
suivant de nouvelles, s'ils jugeaient à propos de les changer, le 
Canada devant former un des états de l'Union, dans laquelle il 
serait entré comme pays indépendant. Au lieu de cela qu'a-t-on 
eu, disent-ils amèrement? Le gouvernement despotique de 74i 
dans lequel on a admis quelques Canadiens par politique ; la 
constitution de 91 avec une législature à trois branches, sur deux 



■WMk H 



HISTOIRE DU CANADA. 



23 



desquellea ila n'ont jamais eu d'influence, puisqu'elles étaient à la 
nomination de la métropole, qui conserva dans la réalité tout le 
pouvoir ; le projet d'Union de 1822, et sa réalisation en 1840 
avec la restriction de leurs droits politiques afin de les mettre en 
minorité, et, on l'a reconnu publiquement, d'anéantir leur race ; 
et dans cette longue période d'asservissement, d'injustice et d'hu- 
miliation, le personnel de l'exécutif à toujours été étranger et hos- 
tile aux Canadiens. Voilà ce que nous avons eu pour avoir 
repoussé la liberté et l'indépendance nationale. 

A ces reproches, d'autres donnent pour réponse qu'il n'y avait 
pas de sûreté à prendre des engagemens avec un peuple en 
insurrection et dont la cause était loin d'être gagnée ; que malgré 
ses promesses, il n'était pas prudent pour des catholiques d'ori- 
gine française de se fier à un congrès anglais et protestant, qui 
venait encore de faire de si vives remontrances à l'Angleterre sur 
ce qu'elle avait étendu une main protectrice sur leurs lois, sur 
leurs institutions et sur leurs autels; qu'enfin la loyauté leur 
faisait un devoir de rester fidèles à leur prince» et que leur nationa- 
lité aurait cnn mi dIus de dangers avec une république anglo-amé- 
ricaine qu'avec ime monarchie européenne. 

Nous nous abstiendrons d'apprécier ici la valeur de ces plaintes, 
échos sourds mais significatifs des sentimens d'un peuple que sa 
nationalité a fait proscrire. L'union des deux Canadas est venue 
trop tôt justifier les raisons de ceux qui voulaient joindre les 
républicains américains en 1775. 

Nous avons dit que le gouverneur Carleton avait résolu d'at- 
tendre les secours demandés d'Angleterre pour sortir de Québec. 
Il se tint en conséquence tranquillement renfermé dans la ville, 
quoiqu'il eût pu chasser entièrement les assiégeans loin de lui 
dans le premier moment de découragement où l'échec du 31 
décembre les avait jetés. Cette détermination lui donna le temps 
de se rassurer et de recevoir des renforts. Le général Schuyler 
qui commandait pour le congrès sur la frontière, en apprenant la 
mort de Montgomery, commença à acheminer des secours sur 
l'armée de Québec, dont le général Wooster vint prendre le com- 
mandement. Ce général voulut établir de nouvelles batteries 
contre la ville, dont une à la Pointe-Lévy et une autre sur les 
buttes à Neveu j mais elles ne firent aucun effet. Wooster fut 



"J 



84 



HISTOmE DU CANADA. 



remplacé dans le mois do mai par le général Thomas, qui ne 
trouva qu'environ 1,000 hommes capables de faire le service sur 
les 1,900 qui étaient portés sur les rôles, dont 12 à 1300 avaient 
joint l'armée depuis le mois de janvier. La misère, les fatigues 
et la petite-vérole reteniient le reste à l'hôpital. L'on avait 
résolu dans un conseil de guerre tenu à Montréal, de fortifier la 
rive droite de la rivière Jacques Cartier, et de bâtir des chaloupes 
canonnières à Chambly ; mais dans l'état des choses ce projet 
ne put s'exécuter. Les hommes et les munilione tout manquait; 
il ne restait plus de vivres que pour six jours, et l'éloignement 
croissant des Canadiens rendait les apnrovidionnemens très dilTi- 
ciles. Dans ces circonstances, après avoir reconnu l'impossibilité 
de prolonger plus longtemps le siège sans s'exposer, et sachant 
d'ailleurs qu'il devait arriver des secours à la ville d'un monient 
à l'autre, le général Thomas songea à retraiter ; mais il ne voulut 
pas se retirer sans faire une seconde tentative contre la place en 
usant d'un stratagème qui n'eut et qui ne devait avoir aucun 
succès. Il lança un brûlot contre les navires en hivernage dans 
le port, afin que l'incendie attirât l'attention des assiégés de ce 
côte ; et pendant qu'ils y courraient en toute hâte, ses troupes 
devaient monter à l'assaut. Mais le brûlot s'étant consumé sans 
atteindre les navires, l'attaque n'eut pas lieu. Au surplus, dans 
le moment même arrivaient les vaisseaux anglais dont l'entrée 
dans le St.-Laurent était annoncée depuis plusieurs jours, et le 
général Thomas n'eut que le temps de faire embarquer l'ar- 
tillerie et les malades pour remonter le fleuve, et d'ordonner à 
ses troupes d'évacuer le camp avec précipitation, que le gou- 
verneur Carleton, qui s'était hâté de faire débarquer les secours 
qu'il venait de recevoir, sortait de la ville à la tète de mille 
hommes, tant réguliers que miliciens, et six pièces de canon 
pour se mettre à leur poursuite. Il atteignit leur arrière-garde, 
échangea quelques coups de fusil avec elle, prit son artil- 
lerie, ses munitions de guerre et de bouche, ses bagages, plus de 
200 malades et qub'.ntité de fusils que les soldats jetaient pour 
mieux fuir. Les iÎLméricains souffrireni cruellement dans cette 
retraite. Beaucoup de leurs soldats aui"aient péri sans l'huma- 
nité des Canadiens, qui leur donnèrent des habits et des alimens. 
Ils ne s'arrêtèrent qu'à Sorel, où leur général succomba lui- 



HISTOIRC DU CANADA. 



25 



môme à l'épidémie régnante. Après lea avoir poursuivis quelque 
temps, Carleton revint sur ses pas et rentra dans la ville, d'où il 
envoya des détachemens pour ramasser leurs traînards, arrêter 
les habitans qui s'étaient joints aux rebelles et brûler leurs mai- 
sons ; car les Anglais qui respectaient encore les propriétés des 
insurgés dans leurs anciennes colonies, suivaient leur vieille cou- 
tume dans le Canada habité par une race étrangère. En 76 
comme en 59, comme en 1837 et 38, ils marchaient la torche de 
l'incendie à la main comme si les Canadiens eussent mérité un 
Châtiment plus cruel "e les Américains. 

Le rongrôs avait ''■tit hâter la marche des secours qu'il 
envoyait au général Thomas, ^)our se conserver au moins un 
; \ dans la contrée. A la fin de mai, l'armée révolutionnaire 
éiait de 4,000 hommes répandus dans le district do Montréal ; 
miis elle manquait de tout, à tel point que les chefs furent 
obligés de faire prendre de la farine de force chez lea marchands, 
pour sa subsistance journalière, en promettant de la payer. 
Cet ordre reçut la sanction des deux commissaires, Chase et 
CarroU, qui le justifièrent auprès du congrès, en déclarant que 
c'était pour empêcher un pillage général, qui aurait pu se 
terminer par le massacre des troupes et d'un grand nombre 
d'habitans. Ces deux envoyés partirent à îa fin de mai de 
Montréal pour rentrer dans leur pays. Ils rencontrèrent le 
général Sullivan à St. Jean, qui amenait un nouveau renfort 
de 1,400 hommes à la tête duquel il s'avança jusqu'à Sorel, et 
qui portait l'armée américaine à 5,400 bayonnettes. Mais elle 
était hors de proportion avec celle qui arrivait d'Angleterre, où 
la nouvelle des soulèvemens en Amérique avait fait la plus 
grande sensation. 

L'aspect des affaires coloniales avait amené la résignation 
d'une partie du ministère, quoique la grande majorité du par- 
lement impérial se fût prononcée pour la soumission dos rebelles 
par la force des armes. Le gouvernement craignant que la cause 
américaine ne trouvât trop de sympathie en Angleterre, et que 
la désertion ne se mît dans ses propres troupes, attendu que 
plusieurs de leurs anciens officiers commandaient les soldats du 
congrès, le gouvernement traita avec le duc de Brunswick et 
quelques autres petits princes allemands, pour avoir un corps de 



26 



HISTOIRE SU CANADA. 



15 oo 16 mille auxiliaires, c'est-à-dire un corps composé 
d'hommes qui fussent des instrumens passifs et sans sympathie 
avec les rebelles. Une division de ces troupes sous les ordres 
des généraux Reidesell et Specht fut embarquée pour le Canada 
avec dix bataillons anglais, et des artilleurs, formant en tout 7 à 
8 mille hommes. Cette armée, commandée par le général Bur- 
goyne, partisan du ministère, et qui lui avait promis dans la 
chambre des communes dont il était membre, des triomphes et la 
destruction des rebelles, s'échelonna en arrivant à Québec sur les 
bords du St.-Laurent, peut être prête à entrer en campagne au 
premier ordre. Le corps le plus avancé occupait les Trois- 
Rivières. Le général Sullivan, qui épiait de Sorel les mou- 
vemens des royalistes, crut qu'il aurait bon marché de cette 
petite ville s'il pouvait l'attaquer avant qu'elle fût secourue. Il 
fit embarquer en conséquence, à Nicolet, le général Thompson 
avec 1,800 hommes pour traverser le lac St. Pierre, débarquer à 
la Pointe-du-Lac et y marcher rapidement. La nouvelle de leur 
débarquement fut apportée aux Trois-Rivières par un capitaine 
de milice, le 8 juin à 4 heures du matin. Aussitôt les troupes 
déjà rendues prirent les armes avec celles qui venaient d'arriver 
dans le port et qui furent débarquées sur-le-champ, pour marcher 
au-devant de l'ennemi. Nombre de volontaires canadiens les 
rallièrent; de sorte qu'elles se trouvèrent très supérieures en 
nombre aux Américains, sur lesquels elles avaient aussi l'avan- 
tage d'une bonne artillerie. Elles rencontrèrent ceux-ci près 
d'une forêt, à me demi-lieue de la ville, et après une assez 
longue lutte, les repoussèrent sur un second corps qui les prit en 
flar.c et les dispersa dans un bois marécageux situé au nord du 
lac St. Pierre. Leur général tomba entre les mains du vainqueur 
avec 200 hommes. Le reste aurait été pris ou aurait péri dans 
les bois si le pont de la rivière du Loup ne leur eût offert «ne 
issue pour échapper, et encore ce ne fut qu'avec beaucoup de 
peine, et grâce aux talens du colonel St.-Clair, qu'ils parvinrent, 
au bout de plusieurs jours, à rejoindre le corps d'armée du géné- 
ral Sullivan. 

Les troupes royales s'avancèrent, le 14, à Sorel, que Sullivan 
évacua en se retirant sur Chambly. Le gouverneur chargea alors 
le général Burgoyne de le poursuivre avec une partie de l'armée 



1 1 



ii< -II' 



HISTOIRE DU CANADA. 



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et les royalistes canadiens qui s'o'^^aient comme volontaires. Sul- 
livan se voyant toujours pressé, mit le feu au fort Chambly et 
retraita sur St.-Jean, où le colonel Arnold arrivait avec la garni- 
son de Montréal, après s'être vu lui aussi sur le point d'être 
intercepté par le gouverneur, qui continuait de remonter le fleuve 
par la rive gauche, et dont les troupes étaient déjà rendues à 
Varennes. Ayant détruit le fort St.-Jean, l'armée révolutionnaire 
reculant encore se replia sur l'île aux Noix, et enfin à St.-Frédé- 
ric et à Carillon, d'où elle était partie huit mois auparavant, et où 
elle rêver. . maintenant après une campagne dont les succès 
comme les défaites avaient varié selon l'opinion elle-même des 
Canadiens. Quelque temps auparavant plus de 500 rebelles, dont 
31 officiers, retranchés aux Cèdres sur la rive droite de la rivière 
des Outaonais, s'étaient rendus au capitaine Foster, qui les avait 
attaqués à la tête de 4 à 500 hommes. Cette perte qui entraîna 
le massacre de plusieurs prisonniers par les Sauvages, fut très 
sensible aux Américains, qui l'attribuèrent à la lâcheté de leur 
coma»ïi.;dant Ce poste du reste n'était pas sans importance à 
cause de sa situation dans le voisinage des tribus indiennes. 

Carleton après avoir rejeté les Américains hors des frontières, 
jugea qu'il était de la plus grande importance d'obtenir la supré- 
matie sur le lac Champlain. 11 travailla en conséquence à s'y 
former une flottille. Il fil armer trois vaisseaux qui avaient été 
envoyés d'Angleterre par pièces prêtes à assembler, et une 
vingtaine de chaloupes canonnières, outre un grand nombre de 
barges et autres embarcations. Le tout, prêt à mettre à la voile 
dans les premiers jours d'octobre, fut placé sous les ordres du 
capitaine, depuis l'amiral Pringle. Les Américains à l'aspect 
de ces préparatifs, s'étaient empressés de leur côté d'armer 
deux corvettes, deux brigantins et une douzaine de petits bâti- 
mens qu'ils mirent sous le commandement du général Arnold, 
pour disputer la possession du lac aux Anglais. Les deux flottilles 
se rencontrèrent le 11 octobre sous l'île de Valcourt, et après un 
combat très vif, le vent empêchant une partie des forces anglaises 
de se mettre en ligne, le capitaine Pringle ordonna la retraite. 
Arnold, quoique vainqueur, avait perdu un vaisseau qui s'était 
échoué et une barque qui avait été coulée bas. Pour proportion- 
ner ses forces à celles de l'ennemi, il voulut se retirer sous les 



i 



•28 



HISTOIRE DU CANADA. 



batteries de la Poiiite-à-la-Chevelure ; mais atteint par la flottille 
anglaise, qui à son tour profita du vent pour recommencer l'atta- 
que le 13 avec la plus grande vigueur, il fut complètement défait. 
Abandonné par quatre de ses bâtimens qui s'enfuirent et par un 
cinquièmequi amena son pavillon, il échoua le reste sur le rivage, 
y mille feu fit sauter le fort St.-Frédéric et se replia sur Carillon 
vers le haut du lac. 

La saison des opérations tirait à sa fin. Carleton retourna à 
St.-Jean, d'où il descendit ensuite à Québec par la rivière Riche- 
lieu. L'armée anglaise rentra dans ses quartiers d'hiver, qui 
s'étendaient depuis l'île aux Noix jusqu'à Québec, et fut logée 
chez les habitans où elle vécut à discrétion, traitant ceux-ci, 
royalistes ou républicains, militairement et sans qu'ils pussent 
obtenir justice. 

Les Anglais furent moins heureux dans les colonies du Sud, où 
devait se conduire une des trois opérations ordonnées par le 
ministère. Ils furent repoussés de Charleston qu'ils voulurent 
assiéger, et obligés d'abandonner entièrement la Caroline. Ils 
furent aussi forcés d'évacuer Boston,quoique lord Hovve eut 
remporté une victoire importante à Long-lsland, où les Améri- 
cains firent des pertes considérables, qui les obligèrent d'évacuer 
ensuite la ville de Neiv-York et de se retirer derrière la Delaware ; 
ce qui aurait compensé l'échec des Anglais à Boston si le général 
Washington n'eut lavé la honte de la défaite de Long-lsland 
d'abord dans la brillante affaire de Trenton, où il fit mille prison- 
niers, puis dans une seconde bataille livrée sur les hauteurs 
voisines, et enfin dans la dispersion d'un corps royaliste à Stony- 
Brook, où il enleva encore huit cents soldats et du canon ; de 
sorte que tout compte fait le résultat général de la campagne se 
trouva à la fin de 76 favorable à la cause de l'indépendance. 

Pendant que la Grande-Bretagne faisait agir ainsi ses armées, 
elle envoyait des commissaires faire des propositions d'arrangement 
aux rebelles, dont les chefs jugeant qu'il était temps de fixer 
les opinions et redoutant l'effet des offres sans doute sédui- 
santes des Anglais, furent d'avis que le temps était venu de se 
déclarer. Le congrès commença par publier un manifeste qui 
contenait tous les griefs des colons contre la métropole, et qui fit 
une immense sensation. Peu de temps après il fit suivre ce 



VMM 



HISTOIRB DU CANADA. 



29 



manifeste du fameux pamphlet de Thoipas Paync, intitulô 
" Commoii SensCf^ plaidoyer plein de sarcasmes amers contre 
les institutions monarchiques et la tyrannie des métropoles, et qui, 
du même coup, écrasa le parti royaliste, et fit des républicains 
ardens des hommes qui s'étaient montrés jusque-là froids ou 
indifférens. Les esprits ainsi habilement préparés, Lee fit motion, 
le 7 juin 76, de proclamer l'indépendance de l'Amérique. Les 
voix furent d'abord également partagées ; mais le lendemain, la 
majorité pencha en faveur de cette proposition, et aussitôt le 
congrès se déclara chambre des représentans des Etats-Unis 
d'Amérique. Le 4 juillet le congrès pubha sa déclaration d'in- 
dépendance et consomr mplètement la séparation des treize 
anciennes provinces an^ îs de leur métropole. Ainsi se ter- 
mina la seconde partie du drame sanglant commencé entre l'An- 
cien et le Nouveau-Monde avec la guerre de Sept ans. 

L'armée anglaise établie dans ses quartiers d'hiver, le général 
Burgoyne passa en Angleterre pour régler avec le ministère le 
plan des opérations de la prochaine campagne. C'était un 
officier d'une suffisance et d'une ambition que ses talens pour la 
guerre ne justifiaient point. Le parti politique auquel il appar- 
tenait lui avait fait, à l'occasion de sa conduite en Portugal, où il 
avait remporté quelques faciles succès, une réputation exagérée, 
qui ne fit que rendre sa chute plus éclatante lorsqu'il passa, lui 
et son armée, sous les fourches caudines de Saratoga. 

Le projet du gouvernement était de faire pénétrer l'armée du 
Canada dans la Nouvelle- York, pour lui faire opérer sa jonction 
à Albany avec celle du général Howe, et pour séparer la Nou- 
velle-Angleterre des provinces méridionales. Burgoyne proposa 
d'ajouter que, dans le cas où le mouvement par l'Hudson serait 
impraticable ou trop hasardeux, on le fît par le Connecticut, ou 
bien qu'on embarquât l'armée du Canada sur le St.-Laurcnt, et 
que l'on formât la jonction en mer. Le ministère repoussa ces 
deux alternatives, et s'en tint à son premier plan. Mais il donna 
le commandement de l'armée du Canada à Burgoyne, qui sollici- 
tait cet honneur avec tant d'ardeur qu'il fut accusé d'avoir cherché 
à supplanter dans ce poste dangereux Carleton, à qui il semblait 
appartenir de plein droit, suivant l'usage. 

L'on sait que George TU était l'homme de son royaume le plus 



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80 



HISTOIRE DU CANADA. 



h- '' 



acharné contre les Américains. Les difficultés de cette guerre 
amenèrent encore des changemens dans le ministère ; mais lord 
North, appuyé, dit Gibbon dans ses mémoires, d'un côté sur le 
sens majestueux de Thurlow, et de l'autre sur l'éloquence adroite 
de Wedderburne, garda son portefeuille, et les chambres se mon- 
trèrent disposées à appuyer sa politique contre les rebelles. 
Elles votèrent les vaisseaux, les soldats, les subsides qu'il voulut 
bien lui demander, malgré la véhémence de l'opposition. 
" Depuis trois ans, dit Chatham, qu'avons-nous-fait 1 Nous avons 
gagné quelques postes, et surtout nous avons appris à nos adver- 
saires l'art de faire la guerre. Croyez-moi, hâtez-vous de redresser 
les griefs des Américains ; écoutez leurs plaintes, reconnaissez- 
leur le droit de disposer de leur propre argent. Cette reconnais- 
sance sera un messager de paix : elle ouvrira la voie aux traités ; 
car si nous continuons la guerre, si nous marchons à la conquête 
sous le canon de la France, nous marcherons sous une batterie 
masquée, qui s'ouvrira bientôt pour nous balayer du sol américain." 
Si Chatham haïssait la France, le duc de Choiseul ne haïssait 
pas moins l'Angleterre. Une seule pensée le dominait depuis 
63, c'était de venger la honte du traité de Paris. Quoiqu'il ne 
fût pas dans le ministère, il le dominait par l'ascendant qu'il avait 
su acquérir sur la reine Marie-Antoinette. A force de volonté 
et d'efforts, il avait donné une marine redoutable à sa patrie, et 
malgré l'opposition d'une partie des ministres, il finit par entraîner 
l'indolent Louis XVI dans le parti des insurgés américains. Dès 
la fin de 75, Lee avait ouvert une correspondance secrète avec 
un M. Dumas, négociant établi à la Haye : il avait vu aussi à 
Londres l'ambassadeur français, et ensuite un agent secret envoyé 
de Paris, Beaumarchais, le fameux auteur du Mariage de Figaro^ 
lequel avait déclaré que son gouvernement était disposé à fournir 
des armes, des munitions et de l'argent jusqu'à concurrence de 
de £200,500 sterling. On rapporte que M. de Vergennes voulait 
profiter de cette occasion pour se faire restituer le Cap-Breton, le 
Canada et la Louisiane ; mais que le reste des ministres français 
n'aurait point goûté cette suggestion, ni appréhendé comme celui 
qui la faisait, si vraiment elle a été faite, que les provinces révol- 
tées, après avoir secoué le joug de l'Angleterre, fussent en état 
de faire la loi à la France et è. l'Espagne dans toute l'Amérique, 



HISTOIRE DU CANADA. 



31 



et d'envahir leurs possessions au moment où eHes y penseraient 
le moins.* M. de Vergennes, quoiqu'anticipant l'avenir, ne pré- 
voyait pas encore toute la rapidité avec laquelle les événemens 
marchent dans le Nouveau-Monde. Au reste, ces premières 
ouvertures ne furent pas plus tôt connues du congrès américain 
qu'il s'empressa d'envoyer un de ses membres en France, M. Silas 
Deane, pour entrer en négociation directe avec ce pays ; et après 
mille obstacles de tous genres, les secours furent embarqués pour 
l'Amérique, dont la cause devint dès lors si populaire en France, 
que l'on vit le jeune marquis de Lafayette et plusieurs autres 
seigneurs de son âge, partir pour servir comme volontaires dans 
les armées révolutionnaires du congrès. Franklin, Deane et Lee 
furent nommés officiellement commissaires auprès de la cour de 
France. Les dispositions bienveillantes de cette grande nation, 
et l'espérance de secours plus réels encouragèrent puissamment 
la jeune république dans ses efforts. 

Cependant le général Burgoyne était de retour à Québec au 
commencement de 73. Ce qui se passait en Franco alors devait 
engager l'Angleterre à multiplier ses efforts pour hâter le dénoue- 
ment de la lutte. Burgoyne s'occupa en arrivant des préparatifs 
de sa campagne. Le gouverneur retint 3000 hommes pour la 
garde de la province, et lui donna le reste des troupes, environ 
8,500 soldats et 500 Indiens sous les ordres de M. de St.-Luc, 
pour envahir la Nouvelle-York et aller se réunir au général Howe 
à Albany. Cette armée se trouva rassemblée à la Pointe-à-la- 
Chevelure, le 30 juin, avec un parc considérable d'artillerie. On 
avait compté y adjoindre beaucoup de Canadiens ; mais la masse 
de ce peuple qui avait si bien accueilli d'abord l'insurrection, était, 
malgré son refroidissement et l'incertitude de l'avenir, peu dispo- 
sée à aller la combattre. Burgoyne ne put se faire suivre que 
par 150 hommes. Les habitans continuaient toujours à être 
accablés de corvées ; il y eut jusqu'à 1,200 hommes employés 
aux travaux des chemins, ou sur les bateaux, qu'ils furent obli- 
gés, à peine d'amende, de conduire dans l'automne, au milieu des 
glaces, jusqu'à cent lieues de Montréal, sans aucune espèce de 
rémunération. Il n'y avait que les Anglais, royalistes ou non, 

• Mémoire historique et politique sur la Louisiane, par M. de Vergouncs, 
ministre de Louis XVI, etc., 1802. 



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32 



HISTOIRE DU CANADA. 



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i; 



qui fussent exempts de ce fardeau. Burgoyne se mit en mouve- 
ment au commencement de juillet. Le 6, Carillon et le Mont- 
Indépendance tombaient en son pouvoir avec 128 pièces de 
canon, plu urs vaisseaux armés et une grande quantité de 
bagages et nitions de guerre et de bouche. Ce facile succès 

le remplit u». a et accrut outre mesure sa confiance dans sa 
capacité et la bravoure de ses troupes. Après avoir ordonné à 
une partie de l'armée et à ses bagages de prendre la route du lac 
George, il laissa lui-même ce lac à sa droite avec le gros de ses 
forces et 4-2 bouches à feu, et s'avança vers le Grand-Marais 
(South Bay) et Sckenesborough, le corps du général Fraser 
mettant en déroute, chemin faisant, 2,000 Américains à Hubcr- 
ton. Le lendemain, son avant-garde, sous les ordres du général 
Phillips, atteignait le fort Anne et repoussait, après un combat 
assez vif, les républicains, qui évacuèrent le fort après y avoir 
mis le feu. brisèrent les chemins pour les rendre impraticables, et 
se replièrent snr le fort Edouard, où le général Putnam arriva 
avec un renfort considérable de troupes fraîches. C'était le 
point que Burgoyne avait marqué à son armée pour opérer sa 
jonction. Mais il lui fallut tout le reste du mois pour relever les 
ponts et réparer les routes ; de sorte qu'il ne put paraître devant 
le fort Edouard, sur l'Hudson, que le 28 juillet. Pendant que le 
général Burgoyne opérait ainsi sur l'Hudson, le colonel St.- 
Léger devait faire une diversion à la tète d'environ 800 hommes, 
réguliers et miliciens, et d'un gros parti de Sauvages. Il était 
chargé de remonter le St.-Laurent et le lac Ontario jusqu'à 
Oswégo, d'enlever le fort Stanwix, bâti en 1758 sur l'emplace- 
ment qu'occupe aujourd'hui la petite ville de Rome dans le comté 
d'Oneida, et d'aller se réunir en descendant par la rivière 
Mohawk, au corps d'armée de Burgoyne, à Albany. Il n'arriva 
que le 3 août devant le fort Stanwix, qu'il investit immédiatement. 
Mais après un long siège, pendant lequel un combat très vif eut 
lieu à Oriskany entre une partie de ses forces, sous les ordres de 
sir John Johnson, et 800 rebelles commandés par le général 
Herkiner, qui venaient au secours de la place, et qui furent entiè- 
rement défaits, il fut abandonné des Sauvages et obligé, dans une 
panique qui s'empara de ses troupes, de fuir avec tant de préci- 
pitation, que les Canadiens du brave capitaine Lernoult, qui 



1. 



H18T01RK DU CANADA. 



31 



occupaient un posto jeté en avaat pour le couvrir, eurent à peine 
le temps d'être rappelés.* 

Cette retraite subite ne se lit pas apercevoir néanmoins sur 
le champ, car le général Schuyler, trop faible pour résister à l'ar- 
mée de Burgoyne, et craignant l'arrivée du colonel St.-Léger 
sur ses derrière?, après avoir fait brûler la flottille du lac George 
et évacuer le fort qui en commandait la tête, s'était retiré d'abord 
à Stillwater sur la rive droite de l'Kudson, et ensuite dans l'île 
de Van Schaick au confluent de la rivière Mohawk, où il s'était 
fortifié. Burgoyne, sans s'occuper de la retraite du colonel St.- 
Léger, voulut poursuivre les ennemis tandis qu'ils étaient encore 
dans le désordre et la terreur et détacha le colonel Baume avec 
500 hommes tant réguliers, Canadiens, Sauvages que royalistes 
Américains, pour s'avancer dans l'intérieur du pays vers la 
gauche, ravager les campagnes, relever, par sa présence, le cou- 
rage des royalistes et en recruter le corps des provinciaux, 
ramasser des vivres, des voitures, des chevaux pour la cavalerie, 
et des bêtes de trait, enfin pour faire prisonniers tous les fonc- 
tionnaires nommés par le congrès et frapper les villes de contri- 
butions. Le colonel Baume avait pénétré jusqu'à Bennington, 
où les ennemis avaient rassemblé leurs magasins, lorsqu'il fut 
cerné par le générai Stark et les républicains très supérieurs en 
nombre, le 16 août. Après un combat de deux heures, au 
commence:aeiit duquel les Sauvages l'abandonnèrent, il fut tué 
et le reste de son détachement taillé en pièces ou dispersé. Le 
colonel Bi'eynan qui avait éié envoyé à son secours avec un gros 
corps de troupes, n'arriva que pour recueillir quelques fuyards ; 
et, attaqué à son tour par l'ennemi, qui avait reçu de noweaux 
renforts, il manqua de mufiitions et n'échappa qu'en laissant son 
pa'tilîede et des soldats entre les mains du vainqueur, qui fit pri- 
sonnier dans les deux combats plus de 700 hommes, dont un 
grand nombre d'officiers. Ce fut le commencement des désastres 
de l'armée royale. Burgoyne se trouvait alors à la rivière 
Battenkill, et conséquemment presque coupé de sa ligne d'opéra- 
tion. Sur ces entrefaites les insurgés surprirent encore tous les 
postes anglais du lac George et de sa décharge jusqu'à Carillon , 

• Lettre du colonel St.-Léger au général Burgoyne. — An original and 
coireded account of Burgoyne's campaign, Sfc, par Charles Neilson, Esq. 



■*■;' 



4 



34 



HISTOIRE DU CANADA. 



enlevèrent un brig armé, des chaloupes canonnières et plus de 200 
bateaux, tandis que le général Gates à qui Schuyler venait de 
reinettre le commandemerit des troupes de cette frontière, se portait 
de nouveau à Stillvvater sur les hauteurs de Braemer, et s'y retran- 
chait. Les milices qui accouraient de toutes parts eurent bientôt 
grossi ses forces. C'est alors qu'il vit arriver à son camp le 
fameux patriote polonais Kosciusko, qui venait servir la cause de 
la liberté en qualité de volontaire. Burgoyne pendant ce temps 
là avançant toujours, avait traversé sur la rive droite de l'Hudson, 
et se dirigeait lentement vers Albany, lorsqu'il fut arrêté par les 
retranchemens de Gates sur les hauteurs de Braemer. Une par- 
tie des deux armées se livra à Freeman's Farm, le 19 septembre, 
un combat longtemps disputé, dans lequel le champ de bataille 
resta aux royalistes. La perte de chaque côté fut d'environ 3 
ou 400 hommes, mais ce combat ne décida rien ; seulement il 
rendit le général anglais plus circonspect ; car après avoir 
examiné les ouvrages qui couvraient les rebelles, il hésita à atta- 
quer. Hésiter avec des troupes régulières devant des milices, 
c'était presqu'une faute,, car c'était donner à celles-ci le temps de 
recevoir encore des secours et fortifier leurs lignes, c'était surtout 
élever leur opinion dans leur valeur et leurs propres forces. 
Burgoyne resta en position à une portée de canon de leurs 
retranchemens jusqu'au 7 octobre, que le manque de vivres le 
força de sortir de son camp pour tenter le sort des armes. Il fut 
complètement battu, rejeté dans ses lignes, dont un quartier fut 
enlevé par l'inti'épide Arnold, et perdit 700 hommes. La nuit 
seule mit fin au combat, et sauva les restes de l'armée anglaise, 
qui aidait été écrasée par la grande supériorité numérique des 
révolutionnaires. La nouvelle de la retraite du colonel St.-Léger 
arriva sur ces entrefaites et acheva d'ôter tout espoir à ses troupes. 
Il dut alors songer à rétrograder, et il n'y avait pas un moment 
à perdre ; car déjà sa sûreté était gravement compromise attendu, 
comme on l'a rapporté, que le lac George sur ses derrières était 
tombé aux mains de l'ennemi. Dès le lendemain au soir, aban- 
donnant ses blessés et ses malades à la générosité des vainqueurs, 
et laissant son camp tendu et les feux allumés pour mieux cacher 
sa fuite, il commença sa retraite au milieu de l'obscurité et du 
silence. C'était humiliant pour celui qui s'était écrié dans son 



um 



HISTOIRE DU CANADA. 



35 



orgueil en traversant l'Hudson ,à la tôle de son armée: " Les 
Bretons ne reculent jamais." En efTet, il ne recula pas long- 
temps non plus. Atteint et complètement entouré sur les hau- 
teurs de Saratoga par seize mille hommes, il fut obligé de mettre 
lias les armes le 16 octobre. Les Anglais, au nombre de 5,800 
hommes, furent transportés à Boston, où ils restèrent longtemps, 
le congrès ayant exigé qu'avant l'embarquement la capitulation 
fût ratifiée par la métropole, et celle-ci ne pouvant se résoudre à 
donner une sanction qu'elle regardait comme moins humiliante 
encore pour l'honneur de ses armes que pour la prétention de sa 
suprématie sur des colons rebelles. 

La conduite de Burgoyne, qu'on accusait d'imprévoyance et 
de lâcheté, devint l'objet d'une investigation devant la chambre 
des communes en 79 ; mais ses amis politiques y étaient si puis- 
sans, et les témoignages lui furent si favorables, que le ministère 
jugea prudent d'abandonner l'enquête, et le comité qui en était 
chargé, de s'abstenir de faire rapport. L'on se contenta des rai- 
sons que l'accusé voulut bien donner pour se disculper, comme 
celle-ci : " Les officiers canadiens étaient des gentilshommes d'une 
haute condition dans leur pays ; mais dans lesquels on ne pouvait 
avoir de confiance. A l'esprit entreprenant et audacieux qui 
avait distingué ce peuple sous la domination française, avait suc- 
cédé un attachement pour le toit paternel qu'avaient augmenté 
l'oubli de l'usage des armes et la longue habitude des jouissances 

domestiques Il était difficile de garder les Canadiens sous 

les drapeaux et de leur faire soutenir au feu les idées de respect 
que leur conduite dans la dernière guerre avait inspirées à leurs 
ennemis." En Angleterre une pareille défense pouvait paraître 
satisfaisante ; mais en Amérique l'on savait qu'il y avait à peine 
quinze ans que la guerre dont parle Burgoyne était finie, et que 
les Canadiens ne pouvaient avoir perdu leurs vertus guerrières en 
si peu de temps ; l'on savait aussi que presque tous en masse ils 
avaient voulu garder la neutralité dans la lutte entre ''Angleterre 
et ses anciennes colonies, et qu'enfin dans son armée de 8,000 
hommes, Burgoyne n'avait que 148 combattans de leur nation, 
lesquels furent presque tous tués ou pris à l'affaire de Bennington, 
et que ne l'eussent-ils pas été, il ne pouvait raisonnablement 
espérer avec un pareil nombre d'influer en rien sur le sort de la 



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36 



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HISTOIUK DU CANADA. 



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campagne. Burgoyne se plaignit aussi en termes peu mcsurég 
de la conduite de M. de St.-Luc comme commandant des Sau- 
vages ; mais cet officier repoussa facilement les attaques d'un 
homme qui était meilleur parleur que capitaine. 

Comme nous venons de le dire, le désir bien décidé de la masse 
des Canadiens était alors de rester neutres dans la lutte des 
Etats-Unis. En vain le congrès les pressa une seconde fois do 
■3 joindre à eux, en vain Washington lui-môme ajouta le poids 
de sa parole à ces sollicitations, le peuple resta sourd à tous leurs 
appels. Le comte d'Estaing, chargé du commandement de la 
flotte française qui croisait dans les parages de l'Amérique en 78. 
n'eut f)as plus de succès dans l'invitation qu'il leur adressa, et dans 
laquelle il leur rappelait les liens naturels qui unissaient les Cana- 
diens à la France ; qu'étant du même sang, parlant la môme 
langue, ayant les mômes coutumes, les mêmes lois, la même reli- 
gion, ]h devaient se joindre à leurs anciens compatriotes pour 
secouer le joug d'une nation étrangère, vivant dans un autre 
hémisphère, et ayant des coutumes et une religion qui différaient 
des leurs: qu'il était autorisé par le roi Louis XVI à offrir un 
appui à tous ses compatriotes de l'Amérique septentrionale ; que 
les Américains et les Français formaient comme un seul peuple, 
et qu'ils étaient également leurs amis ; que se lier avec les 
Etats-Unis, c'était s'assurer son bonheur ; qu'enfin, tous les anciens 
sujets français qui repousseraient la suprématie de l'Angleterre, 
pouvaient compter sur sa protection. 

Les paroles du comte d'Estaing, parties de l'Océan, n'eurent 
aucun écho dans les chaumières canadiennes, où les souvenirs du 
passé, après le premier tressaillement causé par l'insurrection des 
autres colonies, avaient jeté depuis longtemps l'indécision et con- 
firmé les habitans dans leur résolution de laisser la métropole et les 
colons de sa race régler leurs débats ensemble, ne voyant dans les 
Américains que d'anciens ennemis. Le mot de Lafayette aux 
gentilshommes canadiens prisonniers à Boston : " Eh quoi ! vous 
vous êtes battus pour rester colons, au lieu de passer à l'indépen- 
dance ; restez donc esclaves," n'était parfaitement juste que pour 
une petite portion de leurs compatriotes, c'est-à-dire pour ceux 
qui avaient pris les armes, mais les conséquences de leur acte 
devait s'étendre à tous. 



CHAPITEE II. 



LE CONSEIL LÉGISLATIF. 
1777-1792. 

i 

Conseil législatif ; la guerre le fait ajourner jusqu'en 1777. — Composition de 
ce corps, différence entre les membres canadiens nt les membres anglais ; 
ses travaux et son unanimité. — Il s'occupe de l'administration de la jus- 
tice, des milices, etc. — Mécontentemens populaires. — Le î^énéral Haldi- 
mand remplace le gouverneur Carleton (1778) qui s'était querellé avec le 
juge-en-chef Livius. — Caractère et politique du nouveau gouverneur. — 
Effrayé par les succès des Américains, il gouverne le Canada par l'inti- 
midation et la terreur jusqu'en 1784 ; corruption des tribunaux et nullité 
du conseil législatif, qui passe à peine quelques ordonnances peu impor- 
tantes pendant cette période. — Triomphe de la révolution américaine. — 
La France reconnaît les Etats-Unis (1778) et leur envoie des secours.— 
Débats à ce sujet dans le parlement anglais. — L'Espagne et la Hollande 
imitent la France. — Destruction des cantons iroquois et leur émigration. 
— Capitulation de l'armée anglaise à Yorktown (1781). — La Grande- 
Bretagne reconnaît l'indépendance des Etats-Unis (1783). — Perte de ter- 
ritoire parle Canada. — Le général Haldimand remet les rênes du gouver- 
nement au général Carleton (1784). — i\L Du Calvet, qu'il avait tenu deux 
ans en prison, l'accuse devant les tribunaux de Londres. — Noble caractère 
et énergie de ce citoyen ; de son livre : Appel à la justi"e de l'Etat. — Ses 
idées sur la constitution qui convient au Canada. — Agitation de cette 
colonie. — Assemblées publiques. — Pétitions diverses pour et contre un 
gouvernement représentatif. — Prétentions et méfiances des divers partis. 
— Investigation que le gouverneur fait faire par le conseil législatif sur la 
justice, la milice, les voies publiques, l'agriculture, le commerce, l'éduca- 
tion, etc. — Rapports sur ces matières. — Tentative indirecte du juge-en- 
chef Smith de substituer les lois anglaises aux lois françaises. — Abus criant 
dans l'administration de la justice : enquête à ce sujet. — Nouvelle division 
territoriale du Canada. — Nouvelles pétitions à l'Angleterre. — Intervention 
des marchands de Londres en faveur du parti anglais. — Intrigues. — Divi- 
sion des Canadiens en constitutionnels et anti-constitutionnels : les premiers 
l'emportent. — Projet de constitution de M. Gren ville envoyé en 1789 à 
lord Dorchcster, qui passe à Londres en 1791. — Pitt introduit ce projet 
dans la chambre des communes la même année. — M. Lymburner, agent 
des constitutionnels anglais, l'oppose. — Débats auxquels Pitt, Burke, Fox, 
Grenville, prennent part. — Le projet passe sans division dans les deux 
chambres. — Dispositions fondamentales de la nouvelle constitution. — 
Le lieutenant-gouverneur Clark la proclame en Canada, qui est divisé 
en deux provinces. — Population de ce pays. — Satisfaction des Canadiens 
en recevant la nouvelle constitution, qui est fêtée à Québec et à INlontréal 
par des banquets. 



't 



38 



mSTOIRB DU CANADA. 



Lorsque Carlcton apprit les dùsastrcs du malheureux Burgoyno, 
il dut se réjouir en secret de ce '_u'on lui avait préft'ré ce géné- 
ral pour conduire l'année dans le pays 'insurgé. S'il avait eu 
raison d'être blessé do l'empressement de cet olFicier à olTrir ses 
services, et de la préférence qu'on lui avait donnée, le dénoue- 
ment de la campagne le vengeait complètement do l'injustice 
qu'on lui avait faite. Décliarf^é par ce passe-droit d'un com- 
mandement qu'il avait beaucoup ambitionné, il s'était livré en 
Canada aux soins de l'administration intérieure qui demandait de 
nombreuses réformes. La guerre avait empêché la réunion du 
nouveau corps législatif, en 16. Il fut convoqué pour la seconde 
fois l'année suivante. 

La session fut laborieuse, mais calme comme on devait l'at- 
tendre d'un corps nommé par la couronne et composé de ses 
créatures les plus dociles et les plus dévouées. Le conseil légis- 
latif, en présence de la guerre civile de plus en plus acharnée 
qui régnait dans les autres colonies, où l'Angleterre, irritée de ses 
échecs, commençait à la Ikire avec cette cruauté froide qui avait 
marqué le passage de ses troupes en Canada en 59, se garda bien 
de montrer de l'opposition à la volonté métropolitaine, et toutes les 
mesures »lu gouvernement passèrent presque à l'unanimité. En 
eflet, ce corps tenait plutôt de la nature d'un conseil d'état que 
d'une chanbre législative et il siégeait à huis-clos.* En 1784* 
plusieurs citoyens frappèrent en vain à la porte pour être admis 
aux débats ; après discussion et division leur demande fut rejelée. 
Les deux langues y étaient en usage et les lois étaient rendues 
en Français comme en Anglais ; mais des 23 membres qui le 
composaient en 77, huit seulement étaient Canadiens. Les 
autres étaient des fonctionnaires qui travaillaient avec une acti- 
vité prodigieuse à accumuler les emplois sur leurs têtes et à acca- 
parer les terres publiques, f ou des marchands nés hors du 

• Le serment des conseillers contenait ces mots : " To keep close and 
secret ail such niatters as shall be treated, debated and resolved in council, 
without publisliing or disclosing the sanie or any part thereof." Quelques 
membres, comme M. Finlay, prétendirent en 17H4 que ce serment n'enga- 
geait les membres que comme conseillers exécutifs, et non comme conseil- 
lers législatifs ; mais leur prétention ne fut pas admise. 

t Les procès-verbaux du conseil exécutif sont remplis de demandes de 






HISTOIRE DU CANADA. 



39 



Canada, et qui n'y avaient d'intérêts que ceux do leur com- 
merce, et tous étaient salariés du gouvernement. Les premiers 
réclamant à titre de nobles toutes sortes de privilèges, comme 
l'exemption des corvées, du logement des troupes, étaient 
opposés au peuple dans toutes les questioiis où leurs intérêts 
paraissaient contraires aux siens. Elevés pour ainsi dire dans 
les camps, ils entendaient le gouvernement à la façon militaire, et 
embrasHuient toujours avec franchise et chaleur la cause du gou- 
vernement, sans en rechercher r>i le but ni l'objet, dans toutes les 
questions qui n'attaquaient point leurs institutions ou leur natio- 
nalité ; leur maxime était : Si veut le roi, si veut la loi. Quoi- 
qu'abandonnès par la plupart de leurs censitaires lors de l'inva- 
sion américaine, ils ne cessèrent point de montrer une fidélité 
inviolable à la métropole. Les seconds, opposés en masse aux 
Canadiens pour les raisons qu'on a déjà pu apprécier bien des 
fois, sortait pour la plupart, de cette classe d'émigrans dont le 
général ]Murray a fait le tableau peu flatteur dans ses correspon- 
dances. Leur éducation, sans être plus soigniîe que celle des 
seigneurs, était accompagnée de l'expérience et de la pratique 
que donne au peuple la jouissance d'institutions libres dans les 
matières de gouvernement. Ce petit >'crnis de savoir-faire leur 
faisait prendre des airs d'importance et d'orgueil, dont les sei- 
gneurs se moquaient ensuite dans leurs manoirs. ' ' souriaient 
de voir leurs collègues, autrefois obscurs démocrates de la vieille 
Angleterre, se transformer tout-à-coup en Canada en aristocratie 
dédaigneuse, et prendre des airs que ne justifiaient ni leur carac- 
tère, ni leur éducation. Ils voyaient aussi déjà quelques-uns de 
ces hommes, nourrissant des idées ambitieuses, prendre tout-à- 
coup avec la plus grande chaleur la défense des intérêts du peu- 
ple, pour se tourner ensuite contre lui dès qu'ils avaient atteint 
le but de leur démarche tortueuse ; d'autres, enfin, accuser les 
Canadiens de rébellion auprès du gouvernement, et assurer en 
même temps tout bas les amis de la cause américaine que leur 
plus grand désir était de la voir triompher. Tels étaient ceux 
qui étaient sortis de Québec à l'approche des républicains en 75. 

terre ou de lots de grève dans les villes. Un particulier alla jusqu'à deman- 
der le palais de l'Intendant. Depuis que lord Amherst avait eu la pro- 
messe des biens des Jésuites on ne croyait pas pouvoir demander assez. 



HISTOIRE DU CANADA. 



IH-Pi 



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Ces deux classes d'hommes, mises en présence par le gouver- 
nement, devaient lui fournir des élémens fertiles de divis^ion, si 
elles s'avisaient" de vouloir le combattre ; mais le choix avait été 
fait de manière à n'avoir rien à faire craindre de bien redoutable sur 
ce point, quoique le parti anglais y eût des organes qui ne cessaient 
point de se faire entendre et qui remplissaient les procès-verbaux 
de leurs propositions et même de leurs protêts. La sympathie 
des seigneurs étaient toute entière pour l'autorité royale ; le parti 
anglais se trouvait en trop grande majorité dans le conseil pour 
avoir des motifs raisonnables de plainte contre le partage du pou- 
voir législatif. Quant aux intérêts particuliers et exclusifs du 
peuple, personne ne les représentait ; et en 77 les seigneurs, par 
dépit peut-être de n'avoir pu lui faire prendre les armes contre 
les républicains, et les Anglais par antipathie nationale, passèrent 
des lois qui étaient marquées au coin d'une tyrannie dont le pays 
n'avait pas encore vu d'exemple. 

La composition de la majorité du corps législatif était donc un 
gage de son obéissance et de sa soumission. Il passa seize ordon- 
nances dans la session. Les deux plus importantes avaient rap- 
port à l'organisation de la milice et surtout à l'administration delà 
justice, dans laquelle on admit le système de procédure anglaise 
conformément à l'ordre des ministres de considérer si les lois 
d'Angleterre ne pourraient pas être adoptées, sinon totalement du 
moins partiellement, dans les affaires personnelles, commerciales 
ou de dommages, surtout lorsque l'une ou l'autre des parties serait 
anglaise. 

L'on confirma dans la dernière ordonnance les cours qui exis- 
taient déjà, en faisant quelques changemens à leurs attributions, 
et en ajoutant une cour à^probate, ou de vérification des tesla- 
mens et des successions. Enfin, pour couronner l'édifice judi- 
ciaire, le conseil législatif devait servir de cour d'appel, avec le 
conseil privé d'Angleterre pour dernier ressort. Outre ces tribu- 
naux, on accorda encore la faculté d'instituer des cours à^oycr et 
terminer selon le besoin, et les audiences trimestrielles présidées 
par les magistrats, furent chargées de juger les petits délits. 

Quant à l'acte des milices, il renfermait plusieurs dispositions 
tyranniques, contre lesquelles le peuple ne tarda pas à murmurer. 
Les nouveaux conquérans avaient les idées les plus fausses sur 



HISTOIRE DU CANADA, 



41 



ie régime qui avait subsisté dans le pays du temps des Français. 
Ils croyaient que ce régime n'avait été qu'une tyrannie capricieuse 
et sans frein, au lieu d'être basé, comme il l'était, sur des lois 
écrites et des règles qui avaient été consacrées par un long 
usage, et que le gouverneur et l'intendan* étaient obligés de suivre 
strictement, leurs pouvoirs étant, à ceï égard, particulièrement 
définis ; ils ignoraient que la monarchie française était encore 
plus traditionnelle qu'absolue. Le conseil législatit crut donc sui- 
vre l'exemple des temps passés en imposant dans une loi com- 
mune des obligations qui n'avaient été exigées des miliciens que 
dans des circonstances extraordinaires et comme pour aller au- 
devant du vœu public et de la sécurité générale. Il établissait un 
despotisme militaire pur en copiant des jours et des circonstances 
qui n'existaient plus. Son ordonnance assujétissait tous les 
habitans de l'âge reqi is à des services militaires rigoureux, 
comme à porter les armes hors de leur pays pendant un temps 
indéfini, à faire les travaux agricoles de leurs voisins partis pour 
l'armée, etc. Ces charges énormes et bien d'autres devaient 
être remplies gratuitement, eous les peines les plus sévères. 

Cette loi des milices avec la réorganisation judiciaire et le choix 
des juges, fit mal augurer de l'avenir à ceux qui suivaient de près 
la marche du ncnvel ordre de choses. Les autres ordonnances 
concernaient le cours monétaire, le commerce, la voierie, la 
police, les postes. 

Le parti qui s'était opposé au statut de 74, se prévalut de suite 
des fautes et de l'ignorance des juges, que l'on n'avait pas chan- 
gés, peur attaquer le nouveau système. Les tribunaux privés 
des lumières nécessaires, et marchant au gré des sympathies ou 
des préjugés de ceux qui y siégeaient, ne suivaient ni les mômes 
lois ni la même jurisprudence, de sorte qu'il en résultait tous les 
jours des irrégularités et une incertitude très inquiétante pour 
ceux qui étaient obligés d'y avoir recours. Des marchands du 
Canada qui se trouvaient à Londres, présentèrent une pétition au 
secrétaire des colonies, lord Germaine, pour se plaindre de ce 
grief, "t demander la révocation de l'acte de 74 et la création 
d'une chambre élective. Le ministre répondit qu'il serait dan- 
gereux de changer la constitution du pays lorsque l'ennemi était 
encore à sos portes. Les pétitionnaires répliquèrent qu'ils ajour- 








42 



HISTOIRE DU CANADA. 



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lieraient leur demande jusqu'à la pacification des provinces 
révoltées. 

Cependant les cris augmentaient toujours contre la loi des mi- 
lices. Le peuple des campagnes était écrasé de corvées pour le 
punir de sa neutralité ; et la conduite d'une partie des seigneurs 
marquait assez visiblement dans cette circonstance, que soit par 
faiblesse, soit par manière plus expressive de faire leur cour au 
nouveau gouverneur, l'influence qu'ils avaient acquise sur lui ne 
serait point employée en sa faveur, et qu'il n'avait rien à espérer 
de ceux qui étaient disposés, comme ils le faisaient voir, à 
séparer dans l'occasion leur cause de celle de leurs compatriotes. 
Le conseil dut s'occuper des plaintes que cette tyrannie arrachait, 
et le parti anglais lui-môme le premier amena ce sujet à plusieurs 
reprises devant lui, surtout en 78. * 

C'était à l'époque où Carleton était remplacé par le général 
Haldimand, compagnon de Burgoyne dans la dernière campagne. 
Avant son départ, ce gouverneur eut des diflicultés assez graves 
a^vec le juge-en-chef Livius, qu'il destitua de ses fonctions pour 
avoir demandé communication des instructions qu'il avait reçues 
des ministres touchant la législation. Ces instructions l'autori- 
saient à nommer un conseil privé de cinq membres tirés du con- 
seil législatif lui-même, pour la conduite des affaires publiques, 
celles de législation exceptées. Il en avait formé un en 76, du 
lieutenant-gouverneur etde MM. Finlay, Dunn,Collins et Mabane, 
tous fonctionnaires et créatures qui lui étaient pour la plujiart 
parfaitement soumises, afin de se dispenser de consulter le grand 
conseil, comme on appelait le conseil exécutif, où les anglijîca- 
teurs mettaient la division. Le juge Livius qui était un des par- 
tisans de l'anglificafion, avait déclaré que l'acte de 74< n'établissait 
que le conseil législatif; que le conseil privé dont nous venons de 
parler, avait pris sur lui de discuter les affaires publiques et de 
sanctionner les comptes à la place du premier, ce qui était illégal, 
devait produire des désordres, des dilapidations de deniers, et il 
avait proposé de présenter une adresse au gouverneur pour le 
prier de remédier à ces abus. 

En même temps Finlay s'était élevé de nouveau contre les 
vexations de la loi des milices. 

• Procès- verbaux du conseil exécutif. 



HISTOIRE DU CANADA. 



49' 



Livius (lostitvié passa en Angleterre pour aller se justifier au 
pied du trône. Les lords commissaires du Commerce et des 
Plantations auxquels son affaire avait été renvoyée, firent rapport 
qu'il avait été destitué sans cause suffisante et le firent rétablir 
dans sa charge. 

Le général Haldimand, natif de la Suisse, était depuis long- 
temps au service de l'Angleterre. C'était un vieux militaire 
impérieux, sévère, bon à la tête des troupes, mais peu fait par 
ses habitudes pour le gouvernement d'un peuple accoutumé au 
régime légal. Entouré de provinces en révolution, il crut qu'il 
ne pourrait maintenir dans l'obéissance celle qui lui était confiée 
que par une rigueur inflexible. Il fit sentir bientôt toute la diffé- 
rence qu'il y avait entre son administration et celle de son pré- 
décesseur, qui avait emporté avec lui l'estime sincère des Cana- 
diens, dont il fut le meilleur, l'unique ami peut-être, chez le p-îuple 
anglais. 

Les rigueurs d'Haldimand, du reste, suivaient le progrès des 
armes des autres colonies dans leur lutte acharnée avec la Grande- 
13retagne. Il y avait toujours des gens en Canada qui désiraient 
leur triomphe, et le général Haldimand qui le savait, était résolu 
de ne pas leur laisser lever la tête. Les corvées redoublèrent 
et devinrent un vrai fléau pour les campagnes. Les cris augmen- 
tèrent. Haldimand, attribuant ces plaintes à l'esprit de révolte et 
aux menées des émissaires américains, sévit avec encore plus de 
rigueur ; il faisait, sur de bimples soupçons, emprisonner les 
citoyens par centaines,confondant souvent l'innocent avec le cou- 
])ablc. Malgré cette tyrannie, la masse du peuple s'était ralliée 
entièrement à la métropole, et ne laissait plus échapper que des 
paroles propres à rassurer la royauté. 

Le corps législatif fut assemblé en 79. Haldimand lui fit un 
petit discours, auquel il répondit par des complimens ; puis il 
s'empressa de continuer quelques ordonnances qu» expiraient et 
fut prorogé au bout de quelques jours. L'année suivante il sié- 
gea plus longtemps. La disette qui régnait fit proposer des 
greniers publics. La question du gouvernement, constitutionnel 
fut encore soulevée par Allsopp, un des chefs de l'opposition. Il 
proposa do demander copie des instructions du gouverneur sur 
l'organisation du pays, ^a motion fut écartée po.r l'ordre du jour. 



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HISTOIRE DU CANADA. 



Alors la discussion retomba sur l'administration de la justice, et 
amena une adresse contre les vues du parti constitutionnel et en 
faveur du maintien des ordonnances de 70. 

" Nous savons que quelques changemens peuvent et doivent se 
faire dans les lois et dans les coutumes du Canada, disait la majorité 
du conseil au gouverneur ; mais nous craignons que dans la situa- 
tion critique où se trouve maintenant l'empire en Amérique, les 
innovations ne soient dangereuses. C'est avec regret que notre 
devoir envers le roi nous oblige de signaler à votre excellence les 
mauvais effets que causent à son service les rapports qui circulent 
tous les étés sur les soi-disant changemens qu'on propose de faire 
dans l'administration. Ils inquiètent les esprits et fournissent des 
prétextes aux émissaires des colonies révoltées et aux autres enne- 
mis de l'état d'insinuer que rien n'est permanent sous le gouverne- 
ment anglais ; que l'acte de Québec, inspiré par un esprit généreux 
et tolérant qui distingue un siècle et une nation éclairée, est le 
résultat d'une politique étroite et intéressée, et qu'il sera révoqué 
aussitôt qu'on aura obtenu le but qui l'a fait passer." 

Cette adresse fut adoptée malgré l'opposition d'AUsopp, qui 
demandait toujours une autre cour d'appel et l'établissement des 
lois anglaises. 

Le bruit courant alors que les Américains allaient faire une 
nouvelle invasion, le gouverneur ordonna aux habitans de battre 
leurs grains pour les mettre en sûreté, et convoqua ses deu . 
conseils, le conseil privé auquel il fit part en secret de ces nou- 
velles, et le lendemain le conseil législatif. " Hier, dit-il, à ce 
dernier, je vous ai assemblé comme conseil du roi, aujourd'hui je 
m'adresse à vous comme législateur. L'information que je voua 
ai communiquée, venant d'une source authentique, fait voir que 
nous ne sommes pas dan» un temps propice pour les innovations. 
La situation des affaires exige que tous les bons sujets travaillent 
au maintien de l'autorité royale. J'espère qu'en votre qualité 
privée comme en votre qualité publique, vous employerez toute 
votre influence pour faire avorter les projets que les rebelles et 
leurs émissaires peuvent former pour troubler le pays et la tran- 
quillité publique. J'espère que vous m'aiderez à découvrir ce» 
derniers pour les faire punir." 

Ce discours devait avoir l'effet de réduire les opposans au 



HISTOIRE DU CANADA. 



4/5 



silence. Cependant l'infatigable Allsopp ne se laissa pas intimider, 
et revint encore avec son projet d'amendement en faveur de l'intro- 
duction des lois anglaises, mais cette fois il fut seul de son côté, 
et le conseil fut ajourné après cinq séances pour se réunir im 
instant dans le mois d'aoiit. Malgré l'ordre d'Haldimand qu'il 
fallait de l'expédition et de l'unanimité, Allsopp de plus en plus 
opposé à l'administration, proposa des amenderaens à toutes les 
mesures. L'opposition avait découvert que cette tactique fournis- 
sait le moyen le plus simple de faire connaître ses vues en Angle- 
terre, parce que ses propositions qui étaient en général longuement 
motivées, étaient entrées comme les autres dans le procès-verbal 
du conseil, et que copie de ce procès-verbal était envoyée régu- 
lièrement aux ministres à Londres. 

Elle croyait par là pouvoir les intimider, et se faire donner le 
pouvoir qu'elle ambitionnait pendant que le gouvernement était 
dans les embarras plus graves de jour en jour de sa lutte avec les 
Etats-Unis. 

S'il n'y avait pas grand patriotisme dans cette conduite de l'op- 
position, en supposant celle-ci vraiment attachée à la métropole, 
elle n'était pas sans adresse. L'opposition connaissait les sympa- 
thies métropolitaines pour la race anglaise et son éloignement pour 
toute race étrangère. Elle espérait que ses demandes rencon- 
treraient les sympathies de cette portion du peuple anglais qui 
blâmait la conduite du ministère au sujet des colonies révoltées, 
et qu'elles ébranleraient celui-ci incertain de plus en plus sur 
les événemens de l'avenir. Ce calcul n'était que trop bien fondé. 
Seulement le résultat ne devait venir que plus tard. 

Les peuples libres ont des préjugés nationaux qui mettent 
beaucoup d'entraves à leur agrandissement par conquêtes. La 
liberté semble en effet hostile à ces nombreuses agglomérations de 
différentes races que l'on voit souvent réunies sous les grandes 
monarchies despotiques. Le peuple est un être à vues plus 
courtes, ou plutôt à vues plus égoïstes. Le souverain d'une mul- 
titude de nations comme l'empereur de Russie, par exemple, est 
moins porté à vouloir détruire les différentes nationalités soumises 
à son sceptre pour n'en former qu'une seule, qu'un peuple con- 
quérant et libre. Pourvu que chaque nationalité le reconnaisse, 
il tolère leurs langues, leurs lois; leurs coutumes. Il s'identifie 








4^ 



HISTOIRE DU CANADA. 



i , 



avec chacune d'elles, et souvent trouve sa force dans cette variété 
môme. Il fait ce qu'il faut, dit Montesquieu, dans cette sorte de 
conquête, il laisse les choses comme il les a trouvées ; les mômes 
tribunaux, les mômes lois, les mêmes coutumes, les mômes privi- 
lèges, rien n'est changé, que l'armée et le nom du souverain. 

Lorsque la monarchie a étendu ses limites par la conquête de 
quelques provinces voisines, il faut qu'il les traite avec une grande 
douceur.* 
La monarchie paraît donc plus favorable aux peuples conquis. 
En effet, " il y a, dit encore Montesquieu, un inconvénient aux 
conquêtes faites par les démocraties. Leur gouvernement est tou- 
jours odieux aux états assujettis. Il est monarchique par la fiction ; 
mais, dans la vérité, il est plus dur que le monarchique, comme 
l'expérience de tous les temps et de tous les pays l'a fait voir. 

" Les peuples conquis y sont dans un état triste ; ils ne jouis- 
sent ni des avantages de la république, ni de ceux de la monar- 
chie." 

Rien n'est plus vrai aujourd'hui pour les Canadiens français. 
Quoique l'Angleterre soit une monarchie, l'influence démocratique 
de son gouvernement mixte, se fait plus sentir dans la colonie que 
chez elle. On verra plus tard lorsque l'on voudra les noyer dans 
une majorité anglaise, les hommes les plus hostiles à la démocratie 
élever la voix en leur faveur, et les soit-disant libéraux, les démo- 
crates demander l'union des Canadas pour consommer plus vite 
cette grande injustice. 

Allsopp et l'opposition qui marchait avec lui se donnaient 
pour des hommes de principes fort avancés ; et lord Diirham qui. 
recommanda l'union passait pour le chef des radicaux anglais. 

Les Canadiens, comme tous les peuples, ne méprisaient pas 
cette liberté poui* laquelle leurs voisins avaient pris les armes. 
La sensation que cet événement avait faite parmi eux, comme 
on l'a vu, avait été profonde ; mais bientôt la raison avait tempéré 
leur ei lousiasme, et le calcul les avait fait rentrer dans le repos. 
Une liberté qui doit vous anéantir est plus triste qu'une monar- 
chie qui doit vous laisser subsister. 

La conduite des Canadiens en cette occasion n'est fautive que 
parce qu'ils ajoutèrent trop de foi aux paroles do la métropole. 

• De l'esprit des lois, livre X cliaii. IX. 



HïSTOmE DU CANADA. 



47 



Il n'y a aucun fondement à faire sur un gouvernement basé 
Bur la volonté populaire. Les Canadiens le sentent aujourd'hui, 
et ils le sentiront encore davantage plus tard ; et ce qui sera plus 
douloureux pour eux, c'est qu'ils verront sans pouvoir les empêcher, 
ni peut-être même les condamner, leurs anciend chefs,qui risquaient 
^out pour leur assurer la liberté, entraînés dans le tourbillon, 
travailler malgré eux à l'accomplissement d'une destinée qui doit 
les anéantir.* 

Les peuples peu nombreux comme les Canadiens, ne pouvant 
commander cette destinée, sont obligés de se soumettre à beaucoup 
de précautions et à beaucoup de prudence ; et c'est pour cela 
qu'on ne peut blâmer la conduite de nos compatriotes qui tenaient 
pour l'Angleterre pendant la révolution américaine. 

Cependant l'administration d'Haldimand, devenant de plus en 
plus tyrannique, avait fini par rendre ce gouverneur odieux à tous 
les habitans. Un despotisme sourd, contre lequel les événemens 
qui se passaient dans les provinces voisines empêchaient de récla- 
mer, s'étendait sur les villes et sur les campagnes. Le gouvernement 
s'enveloppait dans le mystère ; un voile épais couvrait tous ses 
actes, et le rendait redoutable à ceux qui en voyaient les effets sans 
en deviner les motifs. 

Le secret des correspondances privées était violé. Plusieurs 
fois l'officier qui faisait les fonctions de maître-général des postes, 
trouva les malles qui venaient d'arriver d'Angleterre, ouvertes 
chez le gouverneur, et les lettres répandues par terre.f II était 
entretenu dans ses méfiances et ses soupçons par la plupart des 
seigneurs canadiens, membres du conseil, qui craignaient la pro- 
pagande américaine pour leurs privilèges et leur nationalité, et qui 
savaient, du re§te, que c'était en flattant les craintes du pouvoir 
qu'ils obtiendraient plus vite sa sympathie et sa protection contre 



♦ Quant à leur langue, à leur nationalité, cette assertion n'est pas imagi- 
naire. Nous avons reçu nous même plusieurs lettres officielles de M. 
Morin, l'un des chefs de l'insurrection de 1837, et actuellement secrétaire 
provincial, et tlles étaient toutes écrites en anglais. 

t Lettre de H. Finlay à Anthony Todd, s^=!crétaire du bureau général des 
postes à Londres : " It has an appearance as if the governor of Nova-Scotia 
and our governor hère were ijet permitted to take up and open the mails 
from England."~lst December, 1783. 



«s 



HISTOIRE DU CANADA. 



toutes les espèces de novateurs. Tous les jours des citoyens 
imprudens étaient jetés en prison avec grand bruit pour effrayer 
le public ; d'autres plus dangereux disparaissaient secrètement, 
et ce n'était que longtemps après que leurs parens ou leurs amis 
apprenaient dans quel cachot ils étaient renfermés. Le soupçon 
de menées avec les rebelles des autres colonies, et la désobéis- 
sance à la loi de milice fournissaient les deux principaux pré- 
textes de ces nombreuses arrestations, qui frappaient surtout lea 
Canadiens, soit que les Anglais, dont le plus grand nombre avait 
penché pour la révolution en 75, se fussent ravisés et dissimu- 
lassent mieux leurs sentimens, soit que le gouverneur qui leur 
était étranger, redoutât leur influence et la sympathie de l'Angle- 
terre en leur faveur. Ce proconsul rusé ne sévissait contre eux 
qu'avec la plus grande réserve. Cette tyrannie d'autant plus 
lourde qu'elle s'exerçait au sein d'une populatioi\ faible en 
nombre, descendit du chef du pouvoir aux tribunaux, dont les 
juges qu'elle corrompait dépendaient du bon plaisir de la cou- 
ronne. Les accusés étaient atteints non seulement dans leur 
liberté personnelle, mais aussi dans leur fortune ; et plusieurs 
furent ruinés par des dénis de justice ou par des jugemens 
iniques rendus sans scrupule par les juges en violation manifeste 
de toutes les lois et de toutes les formalités de la justice. Plu- 
sieurs riches citoyens de Québec et de Montréal furent dépouil- 
lés de leurs biens par ce système de persécution, qui s'appesan- 
tissaient d'autant plus que les armes des royalistes éprouvaient de 
défaites dans les provinces insurgées. Sans aucune forme de 
procès, les soldats arrêtaient les citoyens, les uns sous accusation 
de haute trahison, les autres d'offenses moins graves,d'autres enfin 
eans cause connue. On commença par les personnes d'une 
moindre importance et on remonta à celles des premiers rangs 
de la société, par leur naissance ou par leur fortune. Ainsi 
M. M. Joutard, Cazpilu, Hay, Carignan, Du Fort, négocians ; 
La Terrière, direc . des Forges de St.-Maurice, Pellion, et 
une foule d'autres notables furent détenus à bord des vaisseaux 
de guerre à Québec, ou jetés dans les cachots sans qu'on 
leur fit connaître le crime dont ils étaient accusés. On arrêta 
aussi un étranger qui fut renfermé mystérieusement dans la par- 
tie la plus élevée de la prison. Le bruit public le représentait 



HISTOIRE DU CANADA. 



49 



comme un de ces gentilshommes français qui depuis que Lafay- 
ette était en Amérique, faisaient, disait-on, des apparitions 
secrètes en Canada, pour y remplir des missions politiques, qui 
sont restées cependant un mystère jusqu'à ce jour. La senti- 
nelle avait ordre de faire feu sur cet inconnu s'il s'exposait aux 
regards du peuple à travers les barreaux^ sa prison. Les pri- 
sons ne pouvant bientôt plus suflTire, !e couvent des Récollets fut 
ouvert pour recevoir les nouveaux suspects. Un nommé André 
y fut détenu dix-huit mois au pain, à l'eau et sans feu, sans que 
son épouse sût ce qu'il était devenu. Les prisonniers avaient 
beau demander qu'on leur fit leur procès ou qu'on leur accordât 
leur liberté, on restait sourd à leurs prières ; et lorsque le gouver- 
nement avait reconnu leur innocence, croyait les avoir assez pup's 
ou ne craignait plus leurs idées, il les faisait renvoyer en gardant 
le même silence et sans leur accorder aucune satisfaction. Les 
idées libérales de Du Calvet, ancien magistrat, l'avait fait soupçon- 
ner depuis longtemps d'intrigues avec les Américains, auxquels 
il avait fait des fournitures pendant leur occupation de Montréal 
et avec lesquels il paraissait continuer une correspondance secrète : 
il fut arrêté tout-à-coup chez lui, le 27 septembre 80, pai un 
parti de soldats qui prit ses papiers et son argent et le conduisit à 
Québec, où il fut détenu d'abord dans un vaisseau de la rade, 
ensuite dans un cachot militaire, puis enfin dans le couvent des 
Récollels. Des amis influens s'offrirent comme garans de sa fidé- 
lité ; il proposa lui-même de mettre tous ses biens en séquestre j 
il demanda qu'on lui fit son procès; on lui refusa tout. Après 
deux ans et huit mois de détention, il fut remis en liberté sans 
qu'on lui eût même dit quel était son crime. 

La signature des préliminaires de la paix à Paris, motiva son 
élargissement comme celui des autres. Les hostilités cessant, il 
ne restait plus en effet de prétexte pour continuer ce système 
d'intimidation et les prisons et les cachots durent rendre leurs 
victimes. 

Tandis que le général Haldimand gouvernait ainsi par l'jnti- 
midation et la terreur, et qu'il croyait peut-être sincèrement que 
c'était le seul moyen de conserver le Canada à l'Angleterre, le 
congrès tenait tête avec succès aux armées royales. La capitu- 
lation de Saratoga avait eu un immense retentissement, non seu- 

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50 



HISTOIRE DU CANADA. 



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Icment dans les Etats-Unis, mais en Europe, surtout en Franco. 
Les Anglais n'avaient que la prise de Philadelphie sans combat à 
offrir pour balancer cet important succès. Franklin envoyé à 
Paris, y fut accueilli par le ministère avec bienveillance, et par 
le peuple avec une sorte d'enthousiasme, comme s'il avait eu un 
secret pressentiment de l'avenir. Après beaucoup de conférences 
avec les envoyés américains, et d'adresse pour engager Louis 
XVI à rompre le traité de 63, le duc de Choiseul eut enfin la joie 
de voir signer, en 78, un traité d'alliance et de commerce avec 
la nouvelle république, qui fut ainsi reconnue par la première 
nation d'Europe. La vieille haine de Choiseul allait avoir enfin 
son jour de vengeance, et comme par surcroit, elle allait voir aussi 
bientôt le vieux mais alors éminemment noble Chatham, son 
ancien antagoniste, proclamer l'abaissement de l'Angleterre, et 
sortir pour ainsi dire du tombeau pour protester publiquement 
dans la chambre ots lords contre l'humiliation de sa patrie. 

L'Angleterre qui n'ignorait pas ce qui se passait de l'autre côté 
de la Manche, voulant prévenir les desseins de sa rivale, avait 
déjà donné des ordres pour attaquer les établissemens français 
des Indes ; mais lorsque le traité lui fut signifié, elle éprouva 
comme un sentiment de crainte ; elle n'a jamais eu à faire face à 
des coalitions acharnées et formidables comme la France sous 
Louis XIV et sous Napoléon. Protégée dans son île par les 
flots de l'Océan, elle n'intervient dans le., grandes guerres de l'Eu- 
rope que comme puissance auxiliaire. En Amérique au con- 
traire, elle était engagée comme partie principale, tandis que la 
France à son tour n'allait figurer que comme alliée, et comme 
telle n'allait trouver que des combats et des triomphes compara- 
tivement faciles, et en cas d'échecs, des revers peu dangereux. 
Lord North déposant la fierté de son pays, présenta et fit passer 
deux bills tendant à opérer une réconciliation sincère avec les 
colons. Par ces actes, l'Angleterre renonçait au droit de les 
taxer, et autorisait le ministère à envoyer des commissaires en 
Amérique pour traiter avec le congrès ; elle passa encore des 
lois en faveur du commerce et de la religion catholique en Irlande. 
La peur enfin la rendait juste. Le duc de Richmond, ayant pré- 
senté une motion dans la chambre des lords pour reconnaître 
l'indépendance des Etats-Unis et renvoyer les ministres, lord 



HISTOIRE DU CANADA. 



61 



Chatham, quoique malade, s'y rendit pour s'opposer à celte pro- 
position. S'étant levé, non sans peine: " Aujourd'hui, dit-il, jai 
vaincu la maladie, je suis venu encore une fois dans cette chambre, 
la dernière fois peut-être ; mais j'avais besoin d'épancher de mon 
cœur l'indignation que j'éprouve lorsque j'entends faire l'humi- 
liante proposition d'abandonner la souveraineté de l'Amérique." 
Il commença son discours d'une voix faible et embarrassée ; mais 
à mesure qu'il parlait, sa voix prenait de l'éclat et de la force. Il 
entra dans le détail des événemens, s'étendit sur les mesures 
auxquelles il s'était opposé et sur le résultat funeste qu'elles 
avaient eu. Je l'avais prédit ce résultat, ajoutait-il, après chacun 
des faits récapitulés, je l'avais prédit, et par malheur il est arrivé." 

*« Je me trouve heureux, milords, que la tombe ne se soit pas 
encore ouverte sur moi, et qu'il me reste assez de force pour 
m'élever contre le démembrement de cette antique et noble 
monarchie. Accablé comme je le suis sous le poids des infir- 
mités, je ne puis guère servir mon pays dans ces momens de 
danger ; mais tant que j'aurai l'usage de ma raison, je ne con- 
sentirai jamais à ce que la noble race de Brunswick soit dépouil- 
lée d'aucune portion de son héritage ; je ne souffrirai pas que la 
nation se déshonore par l'ignominieux sacrifice de ses droits." 

Ce dernier eflbrt acheva d'épuiser les forces du grand orateur, 
qui expira peu de temps après, et ne vit point la séparation qu'il 
redoutait comme le plus grand malheur qui pût arriver à son pays. 

La motion du duc de Richmond fut perdue. 

La passation des deux actes de concihation, l'envoi de commis- 
saires en Amérique, tout fut inutile. La guerre continua avec 
plus de vigueur que jamais. L'armée royah fut obligée d'évacuer 
Philadelphie à peu près au moment où le comte d'Estaing arri- 
vait sur les côtes de la Nouvelle- York avec une escadre française, 
et adressait aux Canadiens la lettre dont nous avons parlé ailleurs, 
pour les engager à embrasser la cause de la révolution. 

Les succès de la campagne de 78 furent partagés ; mais les 
dévastations des troupes royales confirmèrent davantage s'il était 
possible, les Américains dans leur résolution de ne jamais se sou- 
mettre à la Grande-Bretagne. Les opérations militaires de l'année 
suivante sans être décisives diminuèrent encore les espérances 
de l'Angleterre, qui voyait les dangers s'accroître de plus en plus 



^ 



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5-i 



HISTOIUE DU CANADA. 



autour d'elle; l'Irlande s'armait et menaçait aussi de se révolter; 
l'Espagne, entraînée par la France, se déclarait pour les Etats- 
Unis ; ses Hottes luttaient avec peine contre celles de IVanoCjCiui 
lui prenaient les îles de Saint.-Vincent et de la Grenade ; enfin 
comme on l'a dit ses progrès restaient nuls dans les colonies 
révoltées, où elle ne pouvait entrer dans une province sans en 
perdre une autre, et où chacun de ses succès était balancé par 
une défaite. Pour la décourager encore, elle eut vers ce temps-ci 
la mortification de voir périr ses plus anciens alliés, les fameuses 
tribus iroquoises, (jui malgré l'avis que le général républicain 
Gates leur avait donné l Albany de rester neutres, avaient eu 
l'imprudence de se laisser entraîner à la guerre par leur surinten- 
dant, le colonel Guy Johnson, et de se déclarer contre les Amé- 
ricains. Battues et chasisées de leur pays par le général Sullivan, 
qui marcha contre leurs contons à la tête de 5,000 hommes, ce» 
tribus ne se relevèrent point de ce désastre. Elles occupaient 
encore leur ancien territoire au sud du lac Ontario ; mais elles 
étaient fort déchues de leur ancienne puissance. Le général 
Sullivan réduisit leurs villages en cendre, détruisit leurs moissons, 
ravagea leurs jardins dont il coupa les arbres, et fit un vaste désert 
de la contrée. Les restes de ces guerriers jadis si redoutables et si 
orgueilleux, passèrent au nord des grands lacs, suivis de leurs 
femmes et de leurs enfans, et s'établirent sur un territoire que 
leur donna le gouvernement britannique, où ils disputent aujour- 
d'hui des lambeaux de forêts à la civilisation qui les déborde 
partout. Réduits à un petit nombre, loin de la terre de leurs 
pères, ces Indiens qui faisaient trembler l'Amérique septen- 
trionale il y a un siècle et demi, se débattent aujourd'hui inu- 
tilement contre le sort qui les attend ; atfaiblis, dépouillés, ils 
cherchent en vain à p '^longer une agonie, à reculer la fin d'une 
existence que la civ'' seule pouvait faire durer encore. 

Cependant l'r oOOO auxiliaires du comte de Rocham- 

beau, la coop( lUS active des flottes française et espagnole, 

l'adjonction Ov . Hollande à laquelle l'Angleterre venait de 
déclarer la guerre, allaient décider la question de l'indépen- 
dance américaine. La Grande-Bretagne n'éprouvait plus main- 
tenant que des dé îiites. Ses troupes, après avoir été battues à 
Cowpens, Guildford, Eutavvsprings et Williarasburg, du côté de 



HISTOmE DU CANAl^A. 



53 



In Virginie et des Carolincs, par lea corps des génC'raiix Morgan, 
Grecii et Lalayctte, furent acculées à Yorktovvn par l'armée tie 
Washington et le corps français de St.-Simon, et obligées de 
mettre bas les armes au nombre de six mille hommes de troupes 
réglées et de quinze cents matelots. Cette victoire assura défi- 
nitivement l'indépendance des Etat'-Unis. C'était la deuxième 
armée anglaise qui était faite prisonnière dans cette guerre ; c'était 
une chose inouïe dans les annales militaires moJernes. Le géné- 
ral Cornwallis, qui commandait les Anglais, ne voulait rendre 
son épée qu'à Rochambcau et Lafayette ; mais ceux-ci décla- 
rèrent qu'ils ne pouvaient la recevoir, attendu qu'ils n'étaient là 
que comme auxiliaires. 

L'Angleterre fut accablée par la nouvelle de la capitulation de 
Yorktovvn et fléchit sous les coups de l'orage. La chambre des 
communes qui avait promis au roi trois mois auparavant de l'aider 
à soutenir énergiquement la guerre, lui présenta une adresse 
prescju'à Pur animité pour le prier de laire la i)aix, passant en 
même temps une résolution que quiconque conseillerait de con- 
tinuer les hostilités, fût déclaré ennemi du pays et de son souve- 
rain. Ces votes amenèrent la dissolution du cabinet de lord 
North, annoncée par lui-même à la chambre le 15 mars 82, et le 
marquis de Rockingham, malgré ]e- répugnances du roi, fut 
chargé de former une nouvelle administration dans laquelle entra 
Fox. 

Ce fut le général Carleton, ancien gouverneur du Canada, qui 
venant prendre le commandement de l'armée anglaise du nord, 
en remplacement du général Clinton, apporta à Québec la nou- 
velle des résolutions de l'Angleterre. Les négociations avaient 
commencé à Paris, sous la médiation de l'empereur d'Alle- 
magne, et le 3 septembre 83, avait été signé le traité mémo- 
rable, par lequel l'Angleterre reconnaissait l'indépendance des 
Etats-Unis, et l'Europe, la première nation libre du Nouveau- 
Monde. Tout ce qui, après la conquête du Canada, avait été 
détaché de ce pays aussi impolitiquement qu'injustement, pour 
agrandir les provinces voisines, fut réclamé par les Américains; 
et le ministère britannique, qui n'avait rien de plausible à oppo- 
ser à leurs prétentions, se vit contraint d'y accéder. Par ce nou- 
vel abandon, lea villes de Québec et de Montréal ne se iroii- 



.i 



SA 



HISTOIRE! DU CANADA. 



vèrent plus qu'à quelques lieues des frontières et le Canada per- 
dit avec les postes cédés kux Etats-Unis, une grande partie du 
commerce profitable qu'il faisait avec les tribus sauvages de 
rOuest. Plus de la moitié des Canadiens de ces contrées éloi- 
gnées devinrent Américains sans néanmoins cesser d'être Fran- 
çais ; le Détroit, leur chef-lieu, dut être rayé du nombre des 
villes britanniques. 

Par cette délimitation, le Canada perdit aussi le lac Charaplain 
et les montagnes qui l'avoisinent, pays tourmenté, entrecoupé de 
lacs, de rivières, de défilés, d'obstacles enfin qui en font une 
excellente frontière *''' nsive, où pendant cinq ans les efforts 
des armées anglaises quatre et cinq fois plus nombreuses que 
celles" de leurs adversaires, étaient venus se briser dans la guerre 
de Sept ans; c'était là encore qu'on avait rencontré les difficul- 
tés qui venaient d'être la cause première des désastres de Bur- 
goyne. Le traité de Paris en portant la frontière du Canada au 
pied du lac Champlain, amenait les armées américaines à l'en- 
trée de cette immense et riche plaine de Montréal, qui a plus de 
quarante lieues d'étendue en tous sens, qui est située au milieu 
du pays, et qui possède à peine une position défensive naturelle 
sur Tune ou l'autre rive lu fleuve. Il renversa les barrières qui 
fermaient de ce côté l'accès du pays, et laisse Montréal exposée 
aux^ coups des Américains, surtout depuis la disparition des forêts 
qui l'ont protégée partiellement jusqu'en 1812. Mais la Grande- 
Bretagne ne faisait là qu'éprouver l'un des effets du mal qu'elle 
avait voulu infliger aux Canadiens en annexant une grande partie 
de leur territoire à ses anciennes colonies, après le traité de 63. 

Toutefois la paix procura dans le temps deux avantages au 
Canada ; elle mit fin au système militaire qui y existait, et accé- 
léra l'établissement d'un gouvernement représentatif. En atten- 
dant, les prisons rendirent les nombreuses victimes que les 
soupçons y avaient fait jeter sans choix et sans discernement ; et 
c'est sur l'ordre du ministre, par suite probablement des pétitions 
canadiennes de l'année précédente, dont l'on parlera toute à 
l'heure, que la loi de l'habeas-corpus fut introc'uite, comme on 
l'a vu p'us haut, après de longs débats, par une ordonnance du 
conseil législatif, la dernière que le général Haldimand signa, avant 
de remettre les rônea du gouvernement à son successeur, en 85. 



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HlliTOIRC DU CANADA. 



55 



Ce gouverneur qui ne manquait pas de senaibilité, qui souffrait 
de l'isolement où l'avaient jeté au milieu de la population, sa 
grande sévérité et un esprit soupçonneux et vindicatif, ce gou- 
verneur haï de tout le monde, demandait son rappel depuis deux 
ans. " Quoiqu'on nous l'eût peint, dit madame la baronne de 
Riedesel, comme un homme d'un caractère intraitable, nous nous 
conduisîmes à son égard avec sincérité et franchise ; ce qui lui 
fit d'autant plus de plaisir qu'il rencontrait rarement des person- 
nes qui tinsent cette conduite envers lui." En effet il serait 
injuste de faire peser toute la responsabilité de ses rigueurs sur 
lui seul. L'on doit reconnaître au travers des préjugés et des 
préventions qui l'obsédaient ses inlenlions bienveillantes pour la 
conservation des Canadiens. L'on doit surtout lui rendre cette 
justice que c'est à ses suggestions que les vues uo la métropole se 
modifièrent à leur égard quoique le résultat de la révolution 
américaine y eut sans doute la plus grande part. C'est lui aussi 
qui recommanda, contre les directions du ministère de lord North, 
de leur réserver les terres situées entre le St.-Laurent et les 
frontières des Etats-Lnis, et qui fit agréer ce plan par lord 
Sydney en 84. L'erreur d'Haldimand était d'exagérer outre 
mesure l'esprit de l'ancien système français dans la manière 
d'administrer le gouvernement, car le pouvoir absolu a besoin de 
plus de talent pour être manié d'une manière judicieuse, que le 
pouvoir balancé. Aujourd'hui que les jours de la lourde tyrannie 
d'Haldimand sont loin de nous, que l'on connaît mieux le fond de 
sa pensée, peu de personnes probablement refuseront de lui par- 
donner ses allures brusques et despotiques en faveur des mesures 
qu'il fit adopter pour nous conserver une partie du sol découvert 
et livré à la main de la civilisation par nos ancêtres. 

Ses désagrémens ne finirent pas avec son administration, qui 
avait duré six ans. Plusieurs de ceux qu'il avait fait arrêter en 
Canada le suivirent en Angleterre, surtout Du Calvet, et le traî- 
nèrent devant les tribunaux. A peine Du Calvet était-il sorti 
des cachots de Québec, qu'il s'était embarqué pour Londres pour 
demander justice au roi. Dans une audience qu'il eût des 
ministres, il exigea le rojipcl d'Haldimand, afin de pouvoir l'ac- 
cuser devant les tribunaux angli s: ce qui aurait été un grniid 
scandale. On lui fit d'abord des réponses évasives, et ensuite on 






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56 



HISTOIRE DU CANADA. 



ne l'écouta plus. Du Calvet aussi énergique qu'infatigable, publia 
un volume de lettres adressées au roi, au prince Je Gales, aux 
ministres, aux Canadiens, qu'il intitula, *' Appel à la Justice de 
l'Etat," et qu'il fit répandre en Angleterre et en Canada avec 
profusion. Ces lettres pleines d'emphase et écrites dans un style 
souvent incorrect et emporté, portent cependant l'indice d'un 
esprit fier et indépendant, étranger à la crainte comme à l'inti- 
midation. Il y mêle habilement sa cause avec celle du pays, et 
dit des vérités au gouvernement qu'aucun autre homme n'aurait 
osé proférer même tout bas. Dans ses élans de rude éloquence, 
il lui échappe des exclamations pleines d'orgueil national et d'une 
noble indignation : " Qu'il est triste d'être vaincu, s'écrie-t-il ! 
S'il n'en coûtait encore que le sang qui arrose les champs de 
bataille, la plaie serait bien profonde, bien douloureuse, elle sai- 
gnerait bien des années, mais le temps la fermerait. Mais être 
condamné à sentir continuellement la main d'un vainqueur qui 
s'appesantit sur vous ; mais être esclave à perpétuité du souve- 
rain constitutionnel du peuple le plus libre de la terre, c'en est 
trop. Serait-ce que notre lâcheté à disputer la victore, en nous 
dégradant dans l'esprit de nos conquérans, aurait mérité leur 
colère et leur mépris î Mais ce furent les divisions de nos géné- 
raux qui les firent battre ; mais nous, nous primes leur revanche, 
et nous lavâmes l'année d'après, le 28 avril 1760, la honte de 
leur défaite sur le même champ de bataille !" 

C'est ainsi encore qu'après avoir fait un tableau livide de la 
tyrannie sous laquelle gémissait le pays, il continue: " Bataille, 
première bataille de Québec, nous frapperez vous toujours? Oh ! 
illustre Bouille," contrastant la conduite de ce général envers les 
habitans des îles anglaises prises dans le golfe du Mexique, avec 
celle du gouverneur anglais du Canada, " Oh ! illustre marquis 
de Bouille, est-ce ainni que votre grande àme a perverti le fruit 
de la victoire 1 Les vaincus sous vos mains n'ont-ils pas été les 
enfans chéris? Leur reconnaissance n'éclatte-t-elle ))as aujour- 
d'hui pour exalter la grandeur de votre générosité et de votre 
clémence ? l'Angleterre ne se fait-elle pas une gloire de les imi- 
ter? Ah !je reconnais à ces traits le génie noble de la nation 
anglaise ; elle donne ici la plus belle idée de sa vertu, en rendant 
hommage à celle du grand homme qui n'a été vainqueur que 



HISTOIRE DU CANADA. 



67 



pour être bienfaiteur. Le Canada n'aura-t-il jamais les mêmes 
remercimens à lui faire pour sa protection et ses bienfaits, au 
nom du moins de ces Français qui viennent de faire envers des 
Anglais un si noble usage de la victoire 1" 

Après avoir exposé les persécutions auxquelles il avait été en 
butte, la corruption des juges, qui pendant son emprisonnement 
lui avaient fait perdre une grande partie de sa fortune, en le privant, 
par des dénis flagrans de justice, des moyens ordinaires de défense, 
et en se laissant intimider par la présence du gouverneur lui- 
même, qui, contre son usage, était venu s'asseoir sur le tribunal, 
dans un procès où il s'agissait pour Du Calvet de six-mille louis, 
somme considérable pour le pays, et qu'il lui avait fait perdre par 
son vote ; enfin après avoir annoncé qu'un grand nombre de ses 
compatriotes étaient soumis aux mêmes persécutions, il faisait le 
tableau passionné des vices du gouvernement, du despotisme des 
gouverneurs, de la servilité et de l'adulation des fonctionnaires, 
des malversations dont ils se rendaient coupables pour satisfaire 
la volonté du pouvoir ou les intérêts de leurs coteries ; des vio- 
lations continuelles de l'acte de 74*, de la négation aux habitana 
de leurs anciennes lois, et terminait par réclamer l'établissement 
d'un gouvernement constitutionnel, dont il posait ainsi les bases : 

1. Conservation des lois civiles françaises. 

2. Loi d'habeas-corpuB. 

3. Jugement par jury. 

4. Inamovibilité des conseillers législatifs, des juges et même 
des simples gens de loi, durant bonne conduite. 

5. Gouverneur justiciable des lois de la province. 

6. Etablissement d'une chambre d'assemblée élective. 

7. Nomination de six membres pour représenter le Canada 
dans le parlement impérial, trois pour le district de Québec, et 
trois pour le district de Montréal. 

8. Liberté de conscience ; personne ne devant être disqualifié 
pour cause de religion. 

9. Réforme de la judicature par le rétablissement du conseil 
supérieur. 

10. Etablissement militaire * création d'un régiment canadien 
à deux bataillons. 

11. Liberté de la presse. 

H 



58 



HISTOIRE DU CANADA. 



njjn.flji;! 



12. Institution des collèges pour l'éducation de la jeunesse ; 
application des biens des Jésuites à cet objet conformément à 
leur destination primitive ; établissement des écoles publiques de 
paroisse. 

13. Naturalisation des Canadiens dans toute l'étendue de l'em- 
pire britannique. 

Cette constitution plus complète que celle qui nous fut donnée 
en 91, indique la perspicacité et la prévoyance de l'auteur. Il 
allait même plus loin que les partisans de la responsabilité minis- 
térielle aujourd'hui. En proposant de rendre le gouverneur lui- 
même responsable à la colonie, il otait à la métropole un pouvoir 
dangereux. Ce n'est que de nos jours que les juges sont deve- 
nus inamovibles, du moins de nom s'ils ne le sont pas de fait ; 
ce n'est que d'hier que nous avons des écoles de paroisses qui 
chancellent encore sur leur base. 

Quant à la représentation des colonies dans le parlement impé- 
rial, ce changement tel que proposé n'aurait pas donné dans le 
commencement assez de membres aux colonies pour influencer 
un ministère impérial mal disposé, et il aurait introduit un prin- 
cipe fédératif dans la constitution britannique dont les suites, en 
supposant que les colonies restassent toujours attachées à l'An- 
gleterre, pouvaient être incalculables, car si le principe d'exploita- 
tion disparaissait à mesure que la population des colonies aug- 
mentait, l'influence prépondérante de la mère-patrie dimi- 
nuait dans la même proportion ; et l'exemple de Rome donnant le 
droit de citoyenneté à tous les Italiens, auquel Montesquieu 
attribue sa ruine plus tard, n'est pas fait pour encourager une 
métropole moderne à embrasser ce système, à moins que les 
colonies trop faibles ne présentent rien de redoutable pour l'avenir. 

Le livre de Du Calvet qui parut à Londres en 1784, gagna à la 
cause constitutionnelle du Canada un grand nombre d'adeptes en 
Angleterre, et contribua beaucoup à nous faire accorder un gou- 
vernement électif.* 

• Du Calvet était en France en 1783. Il vit Franklin, ambassadeur à 
Paris, pour réclamer le paiement des fournitures que lui devait le congrès. 
Il lui dit que son emprisonnement en Canada avait altéié sa santé et qu'il 
était trop vieux pour passer lui-même aux Etats-Unis. Franklin transmit 
ses papiers au congrès : The works of Benjamin Franklin, vol. X. Lettre 
de Franklin au président du congrès, — Passy, 1er novembre 1783, 



HISTOIRE DU CANADA. 



59 



Le général Haldimand laissa en partant les rôncs du gouver- 
nement entre les mains du lieutenant gouverneur Hamilton, l'un 
des membres modérés du conseil législatif, lequel les remit à son 
tour l'année suivante, au colonel depuis le général Hope, qui y 
commmandait déjà l'armée,, et qui les tint jusqu'au mois d'octobre, 
qu'arriva la général Carieton, élevé à la pairie sous le nom de 
lord Dorchester. Dorchester reprit le pouvoir en qualité de 
gouverneur-général des possessions qui restaient encore aux 
Anglais dans l'Amérique du Nord. Il trouva le pays très agité 
sur la question de la constitution. Le conseil législatif était tombé 
dans le discrédit le plus complet et son asservissement augmentait 
tous les jours le nombre de ses ennemis. Deux de ses membres, 
qui avaient voulu montrer quelqu'indépendance, comme Finlay 
qui avait contrarié quelqu'une des mesures de l'exécutif et voté 
contre les corvées, étaient dans les plus grandes inquiétudes, et 
cherchaient à regagner les bonnes grâces du gouverneur par les 
plus humiliantes professions de repentir.* AUsopp en avait été 
retranché ; enfin ce corps, dont cinq membres suffisaient pour 
passer une loi, avait perdu depuis longtemps toute considération. 

La paix n'avait pas été plutôt conclue, que le parlement impé- 
rial s'était vu inondé de pétitions du Canada. Les premières 
qui étaient de 83, et qui furent signées par les nouveaux et les 
anciens habitans, c'est-à-dire par les Canadiens et les émigrans 
anglais, furent portées en Angleterre par trois députés, MM. 
Adhémar, Povvell et Delisle ; elles demandaient d'une manière 
générale la jouissance des droits et des privilèges que donne la 
qualité de sujets britanniques, mais le principal but d'une partie 
des signataires était à ce qu'il paraît d'obtenir surtout l'introduc- 
tion de la loi de l'habeas-corpus. On v demandait aussi pour 

* Finlay était député-maître général des postes en Amérique depuis 
1784. 

" Let me once more repeat, disait-il, that Sir Guy Carieton shall hâve no 
cause to be displeased with me : my duty is to be with government ; it is 
every honest nuin's business to assist the ruling poweis, far more a weil 
iiieaning Councillor" — Lettre de H. Finlay au gouverneur Skene, 8 août, 
1785. " Letters which I wrole to Sir Guy Carieton, in which I stated my 
conjecture touching the cause of his displeasure and expressed my sorrow 
iov having unintentionaliy offunded His Excel lency." Lettre à M, Todd, 
du bureau des postes à Londres, , 



t'--':M 







60 



HISTOIRE DU CANADA. 



II 



parer à tous les événemena, d'être admis sans distinction de race 
ou de religion, eous quelque forme de gouvernement qu'on put choi- 
sir, à la participation des grâces, des droits, des privilèges et préro- 
gatives dont jouissaient les Anglais dans toutes les parties du globe. 
Ces termes ayant été interprétés par les constitutionnels d'une 
manière plus générale, le corps législatifvoulut protester en 1784", 
contre l'introduction d'une chambre élective, et M. de St.-Luc 
proposa une adresse au roi pour remercier sa Majesté de la pro- 
tection qu'elle avait bien voulu accorder au pays pendant la révo- 
lution américaine, et la prier de maintenir l'acte de "^t.* M. 
Grant s'opposa aussitôt à cette motion, et proposa un amendement 
longuement motivé, dont l'objet était de faire nommer un comité 
pour dresser une pétition en faveur du principe électif; mais 
après discussion l'amendement ne se trouva point du goût de tous 
les Anglais: " Tout considéré, disait Finlay, il est douteux s'il 
serait avantageux pour nous d'avoir une chambre d'assemblée 
dans les circonstances où se trouve le pays, puisque les anciens 
sujets du roi, c'est à dire les Anglais, auraient peu de chance 
d'être élus par les Canadiens." Après des débats fort animés, 
l'amendement de Grant fut écarté et l'adresse adoptée à la 
majorité des deux tiers, le nombre des votans étant de 17. Les 
membres de la minorité au nombre desquels étaient MM. Leves- 
que et de Léry, motivèrent leur dissentiment par écrit. Le gref- 
fier fut chargé d'aller déposer l'adresse au pied du trône, et de 
soutenir le maintien de la constitution existante. Un jésuite 
nommé Roubaud, qui était à Québec, à ce qu'il paraît, du temps 
du gouverneur Murray, et qui vivait alors à Londres, se mit en 
communication avec les comités anti-constitutionnels canadiens, 
et menaça quelques fonctionnaires du ressentiment de Carleton. 
Ce personnage qui avait l'oreille des ministres ou de leurs affidés, 
put modérer un peu leur ardeur. Au reste, l'adresse trouva le 
ministère bien disposé à accueillir ses conclusions, chose fort natu- 
relle, car le gouverneur et la majorité du conseil n'avaient rien 
fait sans doute dans cette importante affaire sans avoir pressenti 
les sentimens de l'Angleterre et obtenu d'avance l'assentiment 
formel ou tacite du bureau colonial. Le fait est que les mihistrea 
étaient d'avis que le temps d'accorder une constitution représen- 

• Procès-verbaux ihi conseil législatif. 



If 



HISTOIRE DU CANADA. 



61 



tative n'était pas encore arrivé. Lord Sydney répondit au 
gouverneur en acquiesçant à l'introduction de la loi de l'habeas- 
corpua, qu'il était convaincu que toute autre restriction du pouvoir 
exécutif dans l'état où se trouvait le pays, serait extrêmement 
préjudiciable à ses intérêts ; et que la demande d'une chambra 
d'assemblée, de l'institution du jury, de l'indépendance des juges, 
avait été faite par des hommes mal-intentionnés, dont l'attache- 
ment à l'Angleterre lui paraissait très suspect. 

Malgré ces observations, l'on ne cessa point de discuter en 
Canada la question de la forme gouvernementale. Des assemblées 
publiques eurent lieu dans l'été de 84, à Québec et à Montréal ; 
des comités furent nommés et de nouvelles pétitions plus expli- 
cites que les première?, portant près de 2400 signatures, furent 
encore adressées à Londres. L'on demandait cette fois en 
termes respectueux mais formels, une chambre élective, un con- 
seil législatif non réiribvé, l'introduction des lois anglaises dans 
les contrées situées en dehors des districts de Montréal et de 
Québec, les deux seuls alors existans, et le procès par jury dans 
les causes civiles. Ces demandes soulevèrent une opposition 
formidable ; et des contrepélitions signées par près de 4000 per- 
sonnes, s'acheminèrent aussitôt vers l'Angleterre, où elles étouf- 
fèrent celles qui venaient de les précéder. L'on voit par ces 
oppositions que déjà une partie considérable des Canadiens se 
prononçait pour un gouvernement libre, tandis que l'autre per- 
sistant dans ses anciennes opinions, se déclarait formellement 
contre. La demande d'une chambre élective fut renouvelée en 
85. Les marchands de Londres en relation d'affaires avec le 
Canada, présentèrent à son appui un mémoire au ministère, qui 
allait beaucoup plus loin que le vœu manifesté par les Canadiens 
libéraux, lorsqu'il disait que la généralité des habitans de la colo- 
nie, tant anciens que nouveaux, désirait être gouvernée par les 
lois anglaises faites et administrées suivant la constitution britan- 
nique. Dans cette lutte de partis, dans ces demandes opposées, 
les renseignemens privés qui parvenaient à Londres, ne fr^ aient 
souvent qu'augmenter l'embarras des ministres. Ainsi i un des 
plus modérés des anglificateurs écrivait, qu'il serait presqu'im- 
possible de trouver des hommes qualifiés pour représenter le 
peuple dans une chambre d'assemblée; que les Canadiens ne 



6-i 



HISTOIRE DU CANADA. 



■^ il 



désiraient conserver que leur religion et leurs lois de succession, 
et puis après avoir proche quelque temps en termes pleins de 
douceur et de regret l'asservissement d'une race à l'autre, il finis- 
Bait par suggérer de faire représenter la partie anglaise de la 
j)opulation dans la chambre des communes, mode préférable, 
disait-il, en laissant connaître enfin tout le fond de sa pensée, à 
une assemblée composée de Canadiens français ! Le grand 
motif de tous ces gens perçait toujours malgré leurs précautions, 
c'était de dominer et d'exploiter le pays à leur avantage particu- 
lier. Quant à la religion, M. Adhémar trouva les ministres tou- 
jours opposés à l'introduction des prêtres nés sous la domination 
des Bourbons, et toujours bercés de l'idée de gouverner ou de 
décrier l'église canadienne en choisissant des chefs propres à 
réaliser ses vues. On parlait alors de lui donner le père Taylor, 
dominicain, ef le récollet Kilder, deux hommes déshonorés par 
leurs débauches. M. Adhémar présenta un mémoire dans le 
mois de mars Si pour chercher à démontrer que les Cana- 
diens pouvaient se choisir des prêtres sans qu'il en résultât rien 
de dangereux pour l'état; mais voyant agir tous les préjugés qui 
animaient encore le peuple anglais contre tout ce qui était fran- 
çais et catholique, il recommandait an clergé canadien de se 
joindre au peuple pour demander un gouvernement représenta- 
tif, ce qui fait que l'on vit en 92 M. Bedard, le supérieur du 
séminaire, et M. Plessis, le curé de Québec, figurer comme 
membres de l'assemblée constitutionnelle. • 

On avait résolu de faire faire de nouvelles enquêtes ; lord 
Dorchester était venu avec l'ordre de faire commencer une 
grande investigation sur l'état du pays, livré depuis vingt S'x ans 
à trois diflerens systèmes de gouvernement, ou plutôt à trois sys- 
tèmes qui différant de nom, se ressemblaient par l'excès de tyran- 
nie et de désordres qu'ils avaient amené à leur suite. Il convo- 
qua le conseil législatif, qui fut divisé en divers comités chargés 
de s'enquérir de l'administration de la justice, de la milice, des 
chemins, de l'agriculture, des terres, de la population, du commerce, 
de la police, de l'éducation. Chaque comité reçut l'ordre de 
faire rapport séparément sur la matière dont il était chargé, 
après avoir fait les recherches et entendu les ténioignages qu'il 
jugerait nécessaires pour s'éclairer. . , . 



. 1 



histoihe du canada. 



e;i 



Ces comités se mirent err frais de remplir leurs importantes 
missions ; mais comme la majorité était composée de membres 
anglais, les Canadiens n'espérèrent rien d'investigations conduites 
par des hommes qu'ils savaient non moins hostiles à leurs lois 
qu'à leur nationalité. Ils no purent surtout maîtriser leurs 
soupçons quand ils virent la manière avec laquelle se faisait le 
choix des témoins. Ils ignoraient, du moins la masse du peuple, 
que le gouverneur, le lieutenant-gouverneur Hope, le président 
du conseil, et les juges Mabane et Fraser fussent favorables au 
maintien des anciennes lois, et que conséquemment le parti con- 
traire, dirigé par le juge en chef Smith, se trouvait en minorité^ 
et ne pouvait suggérer avec beaucoup de poids les changemens 
qu'il aurait voulu faire. 

La doctrine de Smith, contraire à celle qu'avait soutenue 
Masères,* était que les lois anglaises avaient été introduites par 
divers actes de l'Angleterre ou de ses agens, et que le statut de T^ 
n'était pas sutTisant pour les révoquer totalement ; qu'elles devaient 
être suivies dans les litiges entre Anglais, comme les lois françai- 
ses devaient l'être dans les litiges entre Canadiens ; et que lors- 
qu'il s'en élevait entre Canadiens et Anglais, si la question avait 
rapport à un immeuble, l'ancienne loi du pays devait être invo- 
quée, et si elle avait rapport au commerce, l'on devait suivre la 
loi anglaise. 

Un pareil système était absurde ; mais il ne devait pas surpren- 
dre de la part d'un juge assez passionné pour dire que ceux qui 
soutenaient que l'acte de 74 enlevait aux Anglais l'avantage des 



• Masères avait dit que la proclamation de 63 n'était pas suffisante pour 
abroger les lois ; qu'il fallait un acte du parlement : 

"If thèse arguments against the Kings being singly without the parlia- 
mcnt, the legislator of this province are just, it will follovir of course that ail 
the ordinances hitherto passed in this province are null and void, as being 
founded at best (for I shall endeavour to show that they hâve not even this 
foundation) upon the King's single authority. And if so, tl: the great 
ordinance of the 17th of September, 1764, by which the French laws were 
abolished, and tho laws of England introduced in their stead, will be void 
amongst the rest; and consequently the French laws must, by virtue of the 
first maximabovd laid down, be deemed to be still legally in force." A plan 
for settlins liie laws and the administration of justice in the Provivce of 
Québec. 



if 



i?m 



64 



HISTOIRE DU CANADA. 



lois britanniques, étaient des perturBïiteurs du repos public, et que 
l'ignorance et les préjugés aveuglaient les Canadiens. 

En revanche, le juge Mabane prétendait que les royalistes 
américains que l'on aurait fait mieux de ne pas recevoir en 
Canada, et les émigrés de la Grande-Bretagne, en venant s'établir 
dans la colonie, avaient par cela même fait acte d'adhésion volon- 
taire au régime légal qui y subsistait, c'est-à-dire aux lois et aux 
coutumes françaises, lesquelles étaient seules en vigueur, sauf le 
code criminel. L'antagonisme qui régnait entre les tribunaux 
présidés par ces deux hommes, n'était que plus animé dans le 
conseil, où l'opposition de leurs sentimens amenait des débats 
fréquens, qui dégénéraient quelquefois en personnalités et en 
menaces. 

Le comité chargé de l'enquête sur l'administration de la jus- 
tice, était présidé par Smith, qui rédigea le rapport autant qu'il 
put, dans le sens de ses idées, que M. de St-Ours, autre membre 
du conseil, qualifiait de zèle outré pour l'anglification. Ce rapport 
fut soumis au gouverneur. Pendant la session, Smith introduisit 
un projet de loi conforme à l'esprit de ce document, mais qui fut 
repoussé par tous les membres canadiens et par les membres 
anglais mentionnés plus haut, comme tendant à sapper l'ancien 
code civil contrairement à l'esprit de l'acte de 74 et aux motifs 
qui l'avaient dicté. En eflet par le projet, les lois anglaises 
étaient indirectement substituées aux lois anciennes qui n'auraient 
plus existé qu'exceptionnellement pour les Canadiens et leurs 
descendans, système impossible puisque chaque origine aurait 
été soumise à des lois différentes pour la même chose. 

Le comité du commerce, d'après sa composition, ne devait 
être et ne fut en effet que l'écho des marchands, qu'il consulta. 
Ceux-ci s'assemblèrent à Québec et à Montréal pour s'entendre 
sur leurs réponses. Ils ne bornèrent pas leurs observations au 
négoce ; ils s'étendirent sur les lois, sur la police, sur la forme du 
gouvernement. Us recommandèrent l'introduction des lois an- 
glaises pour tout excepté la propriété immobilière et les succes- 
sions, et le choix du jury dans toutes les causes réelles ou per- 
sonnelles; ils déclarèrent, comme on l'avait déjà fait quelques 
années auparavant, que les tribunaux tels qu'ils étaient constitués, 
n'avaient aucune jurisprudence uniforme ; que les uns suivaient 



il ij 

m 



HISTOIRE DU CANADA. 



U5 



la loi française, les autres la loi anglaise ; ceux-ci la loi romaine, 
ceux-là les rôgl' s do la simple équité, et que les juges et les 
plaideurs.invoquaient les unes ou les autres suivant leur intérêt, 
leur sympathie ou ':ur caprice. C'étaient toujours les mômes 
plaintes. Ils finissaient par solliciter l'établissement d'une 
chambre élective en se rélcrant à leur pétition de 85. 

Le comité rapporta que les marchands avaient traité la ques- 
tion de l'état et des intérêts de la province avec une grande pro- 
fondeur,, une grande exactitude, vv- raison écl^'-ée et concluait 
par recommander leurs repiôsen talions à la considération très- 
sérieuse du gouverneur. 

Le comité des terres se prononça contre la tenure seigneuriale, 
cause, suivant lui, du peu de progrès du pays sous le gouverne- 
ment français, et suggéra pour la remplacer, le franc-aleu roturier, 
ou plutôt le free and common saccage, tenure franche anglaise, 
avec le système de lois qui s'y rattache, afin de ne pas éloigner 
les émigrans anglais de la colonie. 11 ajouta aussi que les sei- 
gneurs et les censitaires devaient avoir la faculté de commuer la 
tenure de leurs terres, et que l'on devait introduire la loi de pri- 
mogéniture pour obliger, en les déshéritant, les cadets de famille 
à aller s'établir sur de nouveaux domaines. 

Le comité oubliait qu'en autorisant l'introduction pure et simple 
de la loi de primogéniture et la permission inconditionnelle aux 
seigneurs de commuer la tenure des terres qu'ils n'avaient pas 
encore concédées, on aurait beaucoup empiré la situation des 
cultivateurs ; que c'aurait été les mettre à la merci de ces mêmes 
seigneurs, qui auraient pu exiger après la conversion, les prix 
qu'ils auraient voulus, n'étant plus tenus de vendre aux premiers 
demandans à des taux fixes comme sous le régime seigneurial. 

Les travaux du comité d'éducation étaient peut-être plus 
importans encore que ceux de tous les autres, pour l'avenir du 
pays. Il n'existait en Canada aucun système général d'instruc- 
tion publique. Il n'y avait à proprement parler d'école? "/'c ictns 
les villes. Les campagnes en étaierit totalement dépourvues, à 
moins qu'on ne veuille donner ce nom aux leçons de quelques 
moines mendians dans leurs tournées rurales, ou à la réunion de 
quelques enfans par quelques curés, amis des lettres, pour leur 
faire enseigner les premiers rudimens du langage, , . 




66 



HISTOIRE DU CANADA. 



■Mi\ 



s! 



Avant 59 les Jésuites faisaient faire un bon cours d'étude dans 
leur maison de Québec; et c'est do leurs classes que sont sortis 
les Canadiens les plus célèbres des premiers temps de nos ai\nalcd. 
Mais cet établissement n'existait plus; et sans les séminaires, (jui 
changèrent en partie le but de leur institution pour venir en aide 
à l'entretien des hautes connaissances, le flambeau do la science 
se serait probablement éteint parmi nous. Le séminaire de St.- 
Sulpice de Montréal, aidé de la fabrique do cette ville, ouvrit une 
école où il assista jusqu'à 300 enfans ; et il y avait encore dans 
cette ville un collège assez fréquenté. Le séminaire de Québec 
rendit alors, comme il fait encore aujourd'hui, des services émi- 
nens aux lettres en remplaçant le collège des Jésuites. A part 
ces diverses institutions, l'on comptait à peine quelques maîtres 
particuliers dans les villes. L'éducation des filles fut moins 
négligée, comme nous avons déjà eu occasion de le dire. Les 
sœurs de la congrégation de Montréal et de Québec la répandaient 
dans les villes et dans les campagnes, où elles se multipliaient. 
Les religieuses des Ursulines et de l'Hôpital-génèral enseignaient 
à Québec et aux Trois-Rivières. Mais toutes ces institutions, 
dues au dévouement et à la munificence ecclésiastique, ne pou- 
vaient répondre tout au plus qu'aux 'besoins des cités. Le reste 
du pays demeurait toujours dépourvu de moyen d'instruction ; 
ce qu'on attribuait à la dispersion des habitans et à la rigueur 
du cUmat. 

Après avoir recueilli tous ses matériaux, le comité présenta 
son rapport, et suggéra d'établir sans délai : 

\. Des écoles élémentaires dans toutes les paroisses. 

2. Des écoles de comté, où l'on enseignerait l'arithmétique, 
les langues, la grammaire, la tenue des livres, le jaugeage, la 
navigation, l'arpentage et les branches pratiques des mathéma- 
tiques. 

3. Enfin une université pour l'enseignement des sciences et 
des arts libéraux, formant une corporation composée des juges, 
des évêques catholiques et protestans, et de seize ou vingt autres 
citoyens notables, qui se renouvelleraient à la majorité des voix. 

Le comité ajoutait qu'il fallait approprier au soutien de ce 
grand système les biens des Jésuites, un legs d'une rente de 
jE1200 par année laissé par un M. Boyle, pour propager la reli- 



HISTOIRE DU CANADA. 



67 



glon protestante dons les anciennes colonies anglaises, legs dont 
l'indépendance de ces colonies rendait maintenant l'exécution 
légalement impossible, et une portion des terres incultes de la 
couronne, i\ue lord Dorchester avait déjà fait mettre à part pour 
cet objet. 

Malgré leur h >ortance, les recommandations du comité 
restèrent sany résultat ; et une partie des terres qu'on avait des- 
tinées au soutien des écoles lut accordée plus tard à des créa- 
tures ou à des favoris du pouvoir. 

L'ordre des Jésuites avait été aboli en France en 62. Le 
gouvernement anglais crut devoir laisser s'éteindre ceux qu'il y 
avait en Canada, en les empochant de se renouveler et en s'em- 
parant ensuite de leurs biens. Il ne manqua point d'hommes 
pour lui conseiller cette spoliation. En France, les jugemens qui 
avaient ordonné la suppression de l'ordre, avaient en même temps 
décrété que les collèges, les séminaires et les autres biens appro- 
priés à l'éducation, conserveraient leur destination primitive. En 
Canada, le gouvernement parut vouloir imiter le système suivi 
en Angleterre dans le temps de la réformation, alors que les 
collèges, les monastères, les riches abbayes devinrent la proie 
d'une foule de courtisans et le prix des apostasies. Les biens 
des Jésuites canadiens avaient allumé la cupidité de lord Amherst, 
qui s'en était fait donner la promesse par le roi dans un moment 
de libéralité inconsidérée. Le collège venait d'être fermé par 
l'administration miUtaire, qui avait renvoyé les élèves en 64< pour 
convertir les salles qui servaient aux classes en salles d'audience, 
en magasins de vivres, et en prisons. En 76 on prit la plus 
grande partie de l'édifice pour lejogeraent des troupes, laissant le 
reste avec la chapelle aux Jésuites qui vivaient encore. Mais 
lorsque les officiers de la couronne à Londres demandèrent les 
renseignemens nécessaires pour dresser les lettres patentes en 
faveur de lord Amherst, il s'éleva des difficultés sur la nature, 
l'étendue et le caractère de ces biens, qui parurent bientôt 
insurmontables. Après beaucoup de recherches, le gouverne- 
ment mieux renseigné sur la validité du titre qu'il s'attribuait, 
accorda une indemnité à la famille Amherst, et fit prendre pos- 
session des biens au nom de la couronne pour l'éducation publi- 
que. L'extinction des Jésuites en Canada présente ceci de 



h !|: 



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68 



HISTOIRE DU CANADA. 



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singulier, qu'elle n'a eu lieu en vertu d'aucune loi ni résolution de 
l'autorité suprême comme dans les autres pays ; elle s'est 
faite sur un simple ordre de l'exécutif sans autorisation législative, 
ce qui est absolument insuffisant dans un pays où la propriété est 
placée sous la sauve-garde du droit commun. 

Bu reste le procureur et le solliciteur général, Monk et Wil- 
liams, disaient en 88 que les Jésuites ne pouvaient avoir d'exis- 
tence civile en Canada et qu'ils étaient d'opinion que leurs biens 
allaient au roi. 

Les rapports des divers comités furent successivement présen- 
tés à lord Dorchesler, qui les adressa aux ministres en Angleterre, 
pour être ajeutés à l'immensité des pièces de la même nature 
que les investigations sur le Canada avaient déjà produites depuis 
1760. Pour consommer la ruine des intitutions chez un peuple, 
et v'onséquemment la ruine de ce peuple lui-même, pour tranquil- 
liser en même temps la conscience publique sur un pareil atten- 
tat, il faut tant de sophismes et d'adresse, il faut tant de tâtonnc- 
mens, de combats, pour amener cette conscience à regarder 
comme juste et raisonnable ce qui ne l'est pas, que quoique 
Mirabeau disait dans la convention française que cliacu. "'sait 
la sienne, on ne parvient à la pervertir qu'après de longs »...,.an- 
lemens, de cuisans remords et de grandes luttes. 

Toutes ces nouvelles investigations ne produisirent pas en appa- 
rence, pour le moment, un grand effet sur la marche des événe- 
mens ni ici ni en Angleterre. Néanmoins un projet de loi fut 
introduit dans le conseil pour continuer l'ordonnance du lieute- 
nant-gouverneur Hamilton, relative au jury en matières civiles; 
mais le juge-en-chef qui l'avait dressé, toujours entraîné par ses 
préjugés, y avait introduit quelques clauses qui tendaient à 
détruire une partie des anciennes lois, et qui le firent rejeter. Un 
autre bill fut introduit à la place par le parti qui avait opposé le 
premier. Les marchands se déclarèrent contre à leur tour et 
employèrent le ministère d'un avocat pour plaider leur cause 
devant le conseil, lequel porta des accusations si graves contre les 
juges, que ce conseil lui-môme crut devoir présenter une adresse 
au gouverneur pour le supplier de faire faire une enquête publi- 
que et sévère sur l'administration de la justice. Cet avocat, qui 
n'était rien autre que le })rocurcur-général Monk lui-même^ 



HISTOIRE DU CANADA. 



69 



perdit sa charge à la suite de son plaidoyer d'autant plus auda- 
cieux qu'il renfermait des vérités dites en face. Il eut beau 
déclarer ensuite qu'il n'avait parlé que comme simple procureur 
des opposans, qu'il n'avait fait que remplir un devoir, on savait 
qu'il avait pris plaisir à exprimer des sentimens qui lui étaient 
propres, et on était bien aise de le punir sur le champ d'une 
manière exemplaire. L'enquête dévoila tous les désordres qui 
régnaient dans les tribunaux, et confirma ce qu'on a déjà dit, 
savoir ; que la plupart des juges anglais décidaient suivant les 
lois anglaises, les juges canadiens suivant les lois françaises ; que 
quelques-uns ne suivant aucune loi, jugeaient d'après irs idées 
d'équité naturelle ou de convenance particulière, et que la cour 
d'appel elle-même violant ouvertement les dispositions expresses 
de l'acte de 74, qui rétablissaient les lois canadiennes, et s'appu- 
yant sur les instructions royales données aux gouverneurs et qui 
avaient une tendance contraire, ne paraissait point vouloir suivre'* 
d'autres lois que celles de la nouvelle métropole. Au reste ceux 
que ces investigations avaient compromis, attribuèrent leur dis- 
grâce aux délations et aux mensonges de leurs accusateurs, de 
ces mêmes marchands, qui devaient, disaient-ils, plus de 100 
mille louis pour des droits de douane qu'ils avaient voulu frauder, 
et qu'ils les avaient condamnés à payer très justement au trésor. 
Les juges de la cour des plaidoyers communs, Mabane, Panet et 
Dunn, attribuèrent aussi leur situation au juge-cn-chef Smith, 
l'ennemi irréconciliable des lois françaises et des Canadiens, à ce 
juge auquel le Canada devait un système pernicieux, l'exemple 
aux fonctionnaires de semer sans cesse des germes de division 
entre les colons et la métropole, afin d'avoir occasion de se 
rendre nécessaires, c'est-à dire de faire planer le soupçon sur 
la fidélité des autres, et de montrer eux-mêmes un zèle qui 
élevât le prix de leurs services et les fit paraître seuls dignes 
de confiance. Le rejet de son bill avait tellement irrité Smith 
qu'à l'ouverture de l'enquête il porta les accusations les plus 
graves contre les trois juges que l'on vient de nommer, 
et qiii crurent devoir les repousser dans une représentation 
qu'ils adressèrent au gouverneur. Ils dirent qu'immédiatement 
après la conquête les cours militaires avaient suivi les lois et les 
usages du pays ; mais qu'après le traité de cession il avait été 



70 



HISTOIRE DU CANADA. 



déclaré que la constitution et les lois anglaises seraient introduites 
aussitôt que les circonstances le permettraient, et qu'en attendant 
l'on suivrait les formalités de ce code comme mesure prépara- 
toire à l'introduction des lois elles-mêmes ; que cette déclaration 
avait créé une si grande a'arme parmi le peuple, qu'il avait fallu 
passer presqu'aussitôt une ordonnance pour déclarer que les lois 
et les coutumes du Canada touchant la tenure des terres et l'hé- 
rédité, seraient maintenues, et pour donner aux juges dans les 
autres affaires la faculté de décider d'après les règles de l'équité 
commune ; que sur les représentations du général Murray, que 
les instructions qu'il avait reçues ne pouvaient s'appliquer à un 
pays déjà étabU et gouverné par des lois fixes, et que les remon- 
trances des grands jurés tous protestans dont il parlait, étaient 
conçues dans un esprit d'illibéralilé et de persécution intolérable 
contre les catholiques, les ministres avaient désapprouvé la con- 
duite de ces jurés, et permis au gouverneur de continuer le sys- 
tème que lui avait imposé les circonstances, c'est-à-dire de main- 
tenir les lois anciennes jusqu'à nouvel ordre; chose qui avait été 
faite sans exciter de plainte jusqu'après la passation de l'acte 74 ; 
que cet acte déplaisait d'autant plus aux protestans que depuis 
dix ans ils étaient à ce titre même seuls membres du conseil, 
seuls juges, seuls magistrats ; que la plus grande partie des 
membres du comité pour la révocation de l'acte de 74; avaient 
joint les rebelles des Etats-Unis, ou abandonné Québec à leur 
approche ; que l'acte en question était le fruit de la politique 
libérale et tolérante qui distingue un siècle et une nation éclairée, 
et qu'il avait en effet puissamment contribué à la consL tion de 
la colonie ; qu'après la paix de 84, sur l'ordre transmis de faire 
payer plus de j£ 102,000 sterling de lettres de change' dues à 
l'Etat par le commerce canadien, le solliciteur-général avait été 
obligé de poursuivre l'agent du gouvernement lui-môme, M. John 
Cochrane, qui les avait négociées et qui refusait d'en rendre 
compte, et de faire opérer des saisies entre les mains de divers 
négocians qui lui devaient cette somme ; que sans ce moyen 
légal, inconnu des lois anglaises, cette créance aurait été exposée, 
parce que Cochrane refusait toujours son concours pour en ame- 
ner la liquidation ; que ces débileurt*, déjoués par le secours 
imprévu de la loi française, s'exclamaient maintenant contre elle, 



HISTOIRE DU CANADA. 



71 



et lui attribuaient le malheur grand à leurs yeux d'être obligés de 
payer ce qu'ils devaient ; que Cochrane, qui avait voulu prendre 
part à la spéculation, s'était réuni aux marchands, et avait pré- 
paré une pétition que ceux-ci s'étaient empressés de signer, contre 
les lois, la constitution et l'administration judiciaire du pays, péti- 
tion dont la nature et la tendance avaient motivé la désapproba- 
tion la plus complète du ministre des colonies en 84 ; que le sens 
de l'acte de 74 était clair et précis, et que l'on ne pouvait se 
tromper sur son intention ; que cependant le juge-en-chef Smith 
avait maintenu en cour d'appel, qu'il n'avait pas rétabli la lois 
canadiennes dans les actions où les parties étaient anglaises; que 
c'était dans ce cas la loi anglaise qui devait être la seule règle de 
décision, doctrine contre laquelle ils avaient dû protester en 
pleine audience ; que dans la session suivante du conseil législa- 
tif; Smith avait inutilement introduit, ainsi qu'on l'a vu, plusieurs 
projets de loi pour faire triompher sa nouvelle doctrine, et que 
c'est alors que les marchands mécontens avaient adressé les 
pétitions qui avaient motivé la grande enquête en question. 

Cette justification des juges ne faisait que confirmer les allé- 
gués que la plus étrange confusion régnait dans l'administration 
de la justice. Toutes les pièce'' .elatives à cette nouvelle phase 
de la question furent encore envoyées à Londres. 

Une autre dilliculté s'élevait alors. En 64, le Canada avait été 
divisé en deux grands districts, Québec et Montréal ; quatre ans 
après lord Dorchester, conformément à une ordonnance du con- 
seil, voulant donner une espèce de gouvernement spécial aux 
émigrés royalistes des Etats-Unis qui s'étaient établis dans le golfe 
St.-Laurent et dans le voisinage du lac Ontario, avait érigé le ter- 
ritoire qu'ils occupaient en cinq grands départemens sous les 
noms de Gaspé, Lunenbourg Mecklembourg, Nass^au et Hesse. 
Ces cinq divisions, auxquelles par une singularité étrange l'on 
donnait des noms allemands, embrassaient une grande étendue 
de pays. L'on voulut y porter les lois françaises ; mais les réfu- 
giés américains n'entendant ni ces lois ni la langue dans laquclle 
clles étaient écrites, ne pouvaient les comprendre ni les observer; 
il fallut donc apporter des modifications au régime existant par 
une autre ordonnance passée en 89. Or les anglificateurs pro- 
fitèrent de cet embarras pour essayer encore une fois de faire 



72 



HISTOIRE DU CANADA. 






m 



mettre de côté, comme inexécutable, l'acte de 74, auquel ils vou- 
laient absolument se soustraire. Ils se firent un argument de ces 
difficultés pour demander l'établissement d'un système de lois 
uniformes. Leurs avocats à Londres, malgré les précautions ora- 
toires qu'ils prenaient pour ne pas réveiller les soupçons de la 
nationalité canadienne, se trahissaient quelque fois ; et ces 
diversités de sentiment donnaient de la force aux opposans du 
gouvernement libre. 

Cependant tous ces débats finirent par fixer sérieusement l'at- 
tention de l'Angleterre. En 88 ou 9, au début du grand mouve- 
ment qui se préparait en France et ailleurs, les pétitions des 
partisans du gouvernement représentatif furent évoquées par le 
parlement impérial des bureaux où elles dormaient depuis quatre 
ans, pour devenir le sujet de ses délibérations, à la suite de nou- 
velles requêtes qui venaient de lui être présentées. Une grande 
agitation régnait toujours en Canada sur l'espèce de gouvernement 
qu'il devait avoir, quoique suivant leur usage, les journaux gar- 
dassent un silence presque absolu sur cette importante matière 
comme sur tout ce qui avait rapport à la politique.* 

Appréhendant probablement de la démarche des marchands 
de Londres de 86 à laquelle nous avons fait allusion plus haut, 
quelque décision défavorable à leurs intérêts, les Canadiens de 
Québec et de Montréal opposés à l'établissement d'une chambre 
d'assemblée, mirent sur pied de nouvelles suppliques à lord Dor- 

* La Gazette de Québec contient à peine un article politique entre 1783 
et 1792, espace de 9 ans; c'est un recueil d'annonces, de nouvelles étran- 
gères et de quelques pièces officielles. Le Québec Herald n'était guère plus 
hardi. Il recevait néanmoins des correspondances anonymes ; et c'est dans 
l'un de ces écrits signé Lepidus, contre l'établissement d'un gouvernement 
représentatif en réponse à un autre écrit signé Junius en faveur, que se 
trouve le passage suivant sur les motifs auxquels nous avons attribué l'acte 
de 71. " It is of public notoriety that the Québec act was passed about the 
commencement ot the late rébellion in the American colonies vi^hich issued 
in an extensive and complicated war that shook the whole British Empire, 
and lopt of thirteen provinces ; novv the obvious purport of that law was to 
attach the new Kmg's subjects more iirmly to his government. For when 
the ollier provinces took up urms, they had in agitation to invite this colony 
to accède to the gênerai confederacy ; therefore to fvustrate this measure, the 
British Government thought proper to pass the aforesaid act, by which his 
iMajesty's canadian subjects were entitled to the benefit of their own laws, 
usages and custonis." Herald du 9 au 16 novembre 1789, publié à Québec. 



HISTOIRE DU CANADA. 



73 



u 



chester, pour déclar * qu'ils persistaient à demander la conserva- 
tion des lois française^ et le maintien de la constitution existante. 
Us en présentèrent d'autres l'année suivante dans lesquelles ils se 
prononçaient avec encore plus de force contre l'introduction des 
lois anglaises et d'une chambre élective. " Nos demandes se 
réduisent, disaient-ils, à conserver nos lois municipales ; mais 
qu'elles soient strictement observées ; qu'il y ait dans le conseil 
législatif de notre province un nombre proportionné de loyaux 
sujets canadiens." Dans les pétitions de 84>, ils se plaignaient 
déjà qu'ils ne jouissaient de leurs lois qu'imparfaitement, et que 
le conseil, composé aux deux tiers d'Anglais, les changeait au 
gié des désirs ou des intérêts de la majorité de ses membres. 

Le parti libéral canadien, car il s'en formait im depuis long- 
temps, s'était réuni au parti libéral anglais, et les deux répondi- 
rent par de contre-pétions. La division des Canadiens en deux 
grandes sections presqu'égales, était maintenant distincte et 
tranchée, l'une en faveur d'un gouvernement représentatif et 
l'autre contre. Dans l'une et dans l'autre se trouvaient beau- 
coup de citoyens notables et de grands propriétaires ; mais moins 
dans le parti libéral que dans le parti conservateur. Les requêtes 
des Anglais de 88 étaient signées seulement par les membres des 
comités nommés à Montréal et à Québec quatre ans auparavant. 
Elles ne demandaient des lois civiles anglaises que celles qui 
avaient rapport au jury et au commerce. Les pétitions des 
Canadiens de la môme année étaient pareillement signées par les 
comités qu'ils avaient formés dans ces deux villes. Les derniers 
faisaient observer qu'ils ne demandaient que des réformes et une 
constitution favorable à la conservation des lois anciennes. Ils 
pensaient avec raison que ces choses seraient plus sures sous la 
sauve-garde d'une chambre, dont la majori'.é devait être cana- 
dienne, que sous celle d'un conseil législatif où elle ne l'était pas. 
Quant au parti anglais, il avait dû abandonner l'idée d'exclure 
les catholiciues de tous droits politiques. Le gouvernement, la 
majorité des chambres métropolitaines étaient opposés à cette 
exclusion, surtout depuis la perte des anciennes colonies. Aussi 
Masères, qui avait montré un fanatisme si exclusif avant 75, ne 
cessa-t-il de dire au j)arti protestant après 83, qu'il ne devait plus 
espérer obtenir de constitution libre sans le concours des Cana- 



74 



HISTOIRE DU CANADA. 



•4 '•■ 



diena, et en effet c'est après une promesse expresse que ceux-ci 
seraient électeurs et éligibles, qu'ils joignirent leurs anciens adver- 
saires et abandonnèrent leur opposition de 73. 

Les conservateurs n'eurent pas plutôt appris l'existence des 
représentations des constitutionnels, qu'ils se mirent en mouve- 
ment pour y répondre par de contre-pétitions. Celle de Mont- 
réal du 22 décembre 88, fut souscrite par 2,800 citoyens ; mais 
celle de Québec ne put obtenir que 194 signatures, chiffre si 
petit relativement à Montréal, que c'était démontrer que Québec 
voulait un changement. L'inspection des signatures au pied de 
ces pièces prouve du reste que toutes les classes de la société 
et même les familles étaient divisées sur la grande question du 
jour, et que plusieurs seigneurs et riches propriétaires anglais, 
favorables à l'établissement d'une assemblée élective en 74, y 
étaient opposés en 88. 

Les habitans de cette province, disaient les conservateurs de 
Québec, heureux sous un gouvernement modéré, presque tous 
cultivateurs paisibles, étrangers à l'intrigue et à l'esprit de parti, 
sans taxes directes sur leurs propriétés, doutent qu'il puisse exis- 
ter pour eux un état plus fortuné. Si quelques-uns ont prêté 
l'oreille aux projets d'innovation, c'est parce qu'ils ont cru que 
ces innovations étaient les seuls remèdes à leurs plaintes et les 
seuls moyens de conserver leurs lois de propriété, leur religion et 
le bonheur de la province qui était en question. Aucune raison . 
de nombre ou d'intérêt particulier ne doit, observaient à leur tour 
les conservateurs de Montréal, nous priver d'une constitution 
dont nous sommes redevables aux faveurs du roi, et des lois si 
solennellement garanties, que leur conservation est un de noa 
droits les plus sacrés. 

Si l'on a des doutes sur notre parole, ajoutaient-ils encore, que 
le gouverneur prenne les moyens nécessaires pour connaître les 
sentimens et les vœux de notre nation. Nos peuples trop pau- 
vres et trop endettés sont incapables de supporter les taxes qui 
doivent nécessairement résulter du système proposé par les cons- 
titutionnels. L'exemple malheureux de l'insurrection des colo- 
nies voisines, qui a pris sa source dans un pareil système, doit 
nous mettre continuellement sous les yeux le sort déplorable de 
notre nation si elle en devenait la victime. Une chambre d'as- 



W 



HISTOIRE DU CANADA. 



75 



semblée nous répugne par les conséquences fatales qui en résul- 
teraient. Pourrions-nous nous flatter de conserver long-temps 
comme catholiques les mêmes prérogatives que les protestans. 
Ne viendrait-il point un temps où la prépondérance de ces der- 
niers influerait contre notre prospérité 1 

Toutes ces requêtes furent mises successivement devant le 
parlement impérial entre 85 et 90 ; mais la presse des affaires eu 
fit ajourner la considération jusqu'à cette dernière année. Deux 
ans auparavant la chambre des communes avait promis de s'en 
occuper. L'année suivante, M. Grenville, parvenu au minis- 
tère des colonies, dressa un projet de constitution et l'envoya à 
lord Dorchester pour que ce gouverneur, qui connaissait parfaite- 
ment le pays et ses habitans, lui transmît ses observations. La 
perte de ses anciennes colonies portait la métropole à modifier 
considérablement sa politique. De grandes questions s'agitaient 
aussi dans son sein. Les Antilles étaient fermées aux Etats- 
Unis en attendant qu'un plan général de fortifications pour leur 
défense fût mûri par les chambres ; l'opposition faisait de grands 
efforts pour faire rapporter l'acte du test et reconnaître en pra- 
tique le grand principe de la liberté de conscience reconnu par 
les répubHcains américains comme l'une des bases de leur cons- 
titution. Le célèbre Wilberforce proposait l'abolition de la traite 
des noirs, mesure dont les conséquences sont incalculables pour 
l'avenir des Etats à esclaves de l'Union américaine ; enfin le 
gouvernement mettant de côté ses antiques préjugés, avait éla- 
boré une constitution pour le Canada dans le but avoué d'atta- 
cher les populations franco-catholiques qui lui restaient fidèles. 
Tous ces projets avaient pour objet, soit de paralyser les idées 
libérales de la jeune république, soit de se mettre en garde contre 
son ambition future, soit enfin de lui ouvrir une plaie toujours 
saignante dans le flanc, en prêchant du haut des îles libres de 
l'Archipel du Mexique des doctrines d'affranchissement et de 
liberté que le vent de la mer irait répandre dans les huttes des 
esclaves américains. 

Aussitôt que l'agent des constitutionnels à Londres, Adam 
Lymburner, eût appris que les affaires du Canada avaient été 
ajournées dans le parlement à la session suivante, il en informa 
les comités de Québec et de Montréal, qui s'adressèrent à lord 



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76 



HISTOIRE nu CANADA. 



Dorclîcster pour lui réitérer qu'ils persistaient dans leur demande 
d'une réforme constitutionnelle. De son côté, le gouvernement 
anglais quelque bien disposé qu'il fût en faveur de leurs désirs, 
était résolu toutefois de prendre les moyens de tenir par des liens 
invisibles, mais aussi puissans que possibles, les colonies enchaî- 
nées à la mère-patrie, tout en leur donnant une portion de liberté 
compatible avec le nouveau système mais pas plus. C'est sur 
ce principe que fut basé l'acte constitutif de 91. Lord Dorches- 
ter après avoir examiné le projet de Gienville, le lui renvoya 
avec ses observations. A l'ouverture du parlement, le roi appela 
l'attention des chambres sur l'état de la colonie et sur la néces- 
sité d'en réorganiser le gouvernement ; et bientôt après le chan- 
celier de l'échiquier, M. Pitt,*^invita les communes à passer un 
acte pour diviser la province de Québec en deux provinces sépa- 
rées, sous le nom de Haut et Bas-Canada, et pour leur donner à cha- 
cune une chambre élective. " Sensible à l'importance du sujet, 
dit ce ministre, j'aurais désiré faire à la chambre une exposition 
complète de mes motifs et des principes que je veux prendre 
T)our base en donnant une constitution propre à faire la prospé- 
rité d'une portion importante de l'empire britannique ; mais 
romme il n'est pas probable qu'il s'élève d'opposition à l'intro- 
duction de cette mesure, et comme du reste les explications seront 
plus opportunes lorsque le bill sera devant la chambre, je vais en 
donner seulement une esquise aujourd'hui en peu de mots. Le 
bill que je me propose d'introduire est fondé d'abord sur la 
recommandation du message royal de diviser la province en deux 
gouvcrnemens. Cette division mettra fin à la rivalité qui existe 
entre les anciens habitans français et les émigrans qui vont en 
Canada de la Grande-Bretagne ou de nos autres colonies, rivalité 
qui occasionne des dessentions, de l'incertitude dans les lois, et 
d'autres difficultés d'une moindre importance qui troublent depuis 
si longtemps cette contrée. J'espère que l'on pourra faire cette 
division de manière à donner à chaque peuple une grande majo- 
rité dans la partie qui lui sera appropriée, parce qu'il n'est pas 
possible de tirer une ligne de séparation complète. Les incon- 
véniens que l'on pourrait craindre de la circonstance que d'an- 
ciens Canadiens seraient compris dans une division, et des émi- 




m 



HISTOIRE UU CANADA, 



•77 



gratis britanniques dans l'autre, trouveront leur remède dans la 
législature locale qui va "'tre établie dans cbacune d'elles. 

C'est pour cela que je proposerai d'abord d'établir à l'instar 
de la constitution de la mère-patrie, un conseil et une chambre 
d'assemblée; une chambre éligible en la manière ordinaire, et un 
conseil composé de membres nommés à vie par la couronne, ou 
siégeant par droit héréditaire que le roi aura le i)rivilége d'atta- 
cher à certains honneurs. Toutes les lois, toutes les ordonnances 
actuelles demeureront en force jusqu'à ce qu'elles soient chan- 
gées par la nouvelle législature. Le pays conservera conséquem- 
ment des lois anglaises tout ce qu'il en a à présent ou tout ce 
qu'il en voudra garder, et il aura les moyens d'en intrcduire 
d'autres s'il le juge convenable. La loi de l'habeas-corpus a déjà 
été introduite par une ordonnance de la province ; et cette loi qui 
consacre un droit précieux, sera maintenue comme partie fonda- 
mentt'le de la constitution. Voilà quels en sont les points les 
plus important; mais il y en a d'autres sur lesquels je veux 
appeler aussi l'attention de la chambre. Il doit être pourvu au 
soutien du clergé protestant dans les deux divisions, en le dotant 
en terres proportionnellement à celles qui ont déjà été concé- 
dées,; et comme dans l'une des divisions, la majorité des habi- 
tans est catholique, il sera déclaré que la couronne ne pourra 
sanctionner aucune loi des deux chambres canadiennes, octroyant 
des terres pour l'usage des cultes, sans qu'elle ait été préalable- 
ment soumise au parlement impérial. La question des tenures 
qui a été un sujet de débats, sera réglée dans le Bas-Canada par 
la législature locale ; dans le Haut, où les habitans sont pour la 
plupart sortis de la Grande-Bretagne ou de ses anciennes colo- 
nies, la tenure sera franche. Et pour prévenir le retour des dif- 
ficultés qui ont amené la séparation des Etats-Unis d'avec l'An- 
gleterre, il sera statué que le parlement britannique ne pourra 
imposer d'autres taxes que des taxes pour régler le commerce ; 
et encore, afin d'ompêcher l'abus de ce pouvoir, les taxes ainsi 
imposées demeureront à la disposition de la légi ^lature de chaque 
province." 

Telles sont les simples, mais mémorables paroles par lesquelles 
le premier ministre de la Grande-Bretagne annonça aux Cana- 
diens, au nom de son pays, que leur nationalité, conformément 



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78 



HISTOIRE DU CANADA. 



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au droit des gens, serait respectée ; et que pour plus de sûreté le 
Canada serait divisé en deux portions, afin qu'ils pussent 
jouir sans trouble de leurs lois et de toutes leurs autres institutions 
dans la partie qu'ils occupaient. Comment la foi britannique, 
engagée d'une manière si solennelle, a été gardée par le gouver- 
nement impérial, c'est ce que la suite des événemens nous fera 
voir. 

Après l'introduction du projet de loi annoncé par Pitt, la por- 
tion anglaise des pétitionnaires qui avaient demandé un gouver- 
nement constitutionnel, et qui comptait donner le change à tout 
le monde, aux ministres, à l'Angleterre et aux Canadiens, fut 
fort étonnée de ses dispositions, surtout de celles qui donnaient les 
mêmes droits électoraux aux hommes des deux races ; elle brisa 
son masque et se montra furieuse. Elle chargea son agent de 
protester hautement contre les principes fondamentaux du bill, 
contre lequel aussi une représentation fut faite de la part de 
quelques marchands de la métropole. Ces nouveaux opposans 
furent entendus à la barre des communes par leurs conseils. Ils 
insistèrent principalement sur ce que l'intérêt britannique était 
sacrifié, et sur les inconvéniens que les marchands et les colons 
anglais allaient éprouver si l'on mettait la législation entre les 
mains des Canadiens, fortement attachés aux lois françaises sous 
lesquelles disaient-ils, l'on ne pouvait recouvrer de dettes ni con- 
tracter en matières foncières qu'avec beaucoup de difficultés. 

Il fut en môme temps présenté une requête de la part de 
quelques marchands de Québec pour prier les chambres de reje- 
ter la nouvelle constitution, attendu qu'après en avoir j)esé toutes 
les conséquences, ils craignaient qu'elle ne fût la source d'une 
infinité d'embarras et de maux pour le commerce. 

Le parti hostile aux Canadiens, le parti qui avait voulu les 
faire exclure de la représentation en 74, sous prétexte qu'ils 
étaient catholiques, s'étant vu obligé, après la révolution améri- 
caine, d'obtenir leur concours dans la demande d'une chambre 
élective pour avoir quelque chance de succès, s'était rapproché 
d'eux dans le but d'obtenir leurs signatures pour parvenir à son 
dessein, et ensuite de faire agir les sympathies anglaises pour les faire 
écarter et se faire donner à lui-même dans l'acte constitutionnel 
la part du lion, c'est-à-dire la prépondérance comme il l'avait 



HlMTOIRG DU CANADA. 



79 



eue jusque là partout. Lorsqu'il fut informé par le bill, de la 
division du Canada en deux provinces afin que d'après le motit 
avoué du gouvernement, les deux races pussent vivre à part cha- 
cune avec sa religion et ses lois, et la réserve à la nouvelle légis- 
lature de statuer sur les modifications à apporter au code de 
commerce, il reconnut, mais trop tard, que son but était manqué ; 
que la domination qu'il avait rêvée ne serait pas complète, et 
qu'enfin sa longue dissimulation était en pure perte. " Le bill, dit 
M. Powys, leur arocat dans les communes, ne satisfera pas ceux 
qui désiraient ime chambre, parce qu'il ne la leur donne pas." 
En présence de cette conduite, les conservateurs canadiens ral- 
lièrent les constitutionnels sur leur alliance avec leurs soi-disans 
amis. Ceux-ci se contentèrent de répondre que c'était vrai, 
qu'ils avaient montré une bonne foi par trop crédule peut-être, 
mais qu'ils n'étaient pas solidaires de la mauvaise foi de leurs 
alliés ; et qu'au reste ils avaient ce qu'ils désiraient. 

A la troisième lecture du bill, lord Sheffieid présenta contre une 
nouvelle requête de Lymburner, qui se donnait toujours pour 
l'agent du Canada et des Canadiens dits constitutionnels, preuve 
du danger qu'il y a de charger de missions politiques des hommes 
dont les sentimens et les intérêts ne sont pas parfaitement en har- 
monie avec ceux de leurs commettans. Mais ces oppositiona 
furent vaines. 

Après quelques amendemens, dont l'un fut de porter la repré- 
sentation de 30 à 50 membres, le bill passa sans division dans les 
deux chambres. ■ • " ' 

Cet acte reçut l'assentiment complet de l'illustre Burke, surtout 
la partie relative à la division de la province. " Essayer, dit cet 
homme d'état, d'unir des peuples qui diifèrent de langue, de lois, 
de mœurs, c'est très absurde. C'est semer des germes de dis- 
corde, chose indubitablement fatale à l'établissement d'un nou- 
veau gouvernement. Que leur constitution soit prise dans la 
nature de l'homme, la seule base solide de tout gouvernement." 

Fox, comme membre du parti whig auquel appartenait le com- 
merce, se prononça contre la division de la province ; mais dominé 
par ces grands principes qui se plaisent surtout chez les esprits 
élevés et généreux, il proposa que le conseil législatif fût électif, 
attendu qu'il n'y avait point de noblesse ou de corps qui méritât 



HO 



UISTOIUE DU CANADA. 



ce nom en Canada, et que la chambre représentative fût compo- 
sée de cent membres. " Avec une colonie comme celle-là, 
observa cet orateur, susceptible de liberté et susceptible de pro- 
grés, il est important qu'elle n'ait rien à envier à ses voisins. Le 
Canada doit rester attaché à la Grande-Bretagne par le choix de 
ses habitans ; il sera impossible de le conserver autrement. 
Mais pour cela il faut que les habitans sentent que leur situation 
n'est pas pire que celle des Américains." 

C'est dans le cours de ces débats que les digressions de liurko 
sur les idées révolutionnaires de France, amenèrent une de ces 
malheureuses altercations qui séparent à jamais deux anciens 
amis. Burke et Fox étaient liés d'amitié depuis l'enfance ; leurs 
grands talcns oratoires, leur vaste intelligence n'avaient fait que 
resserrer l'attachement qu'ils se portaient l'un à l'autre ; mais 
malheureusement le premier avait pris en haine la révolution 
française, et le eecond l'avait embrassée au contraire avec 
ardeur, et y fit quelque allusion en discutant le bill relatif au 
Canada. Par une de ces tournures imprévues que les discussions 
prennent quelquefois, Burke se crut desservi par son ancien ami 
sur une question d'ordre, et s'en plaignit avec amertume ; il fit 
des reproches à Fox sur le refroidissement qu'il apercevait en 
lui depuis long-temps, et laissa échapper ces paroles : C'est cer- 
tainement une indiscrétion en tout temps et surtout à mon âge, 
de provoquer des inimitiés ou de fournir à mes amis des motifs 
pour m'abandonner; néanmoins s'il en doit être ainsi en adhé- 
rant à la constitution britannique, je risquerai tout, et suivant les 
dictées du devoir et de la prudence publique, mes derniers mots 
seront toujours, fuyez la constitution française. Fox lui ayant 
répondu qu'il n'y avait point d'amis de perdu, Burke reprit, " oui 
il y a des amis de perdus ; je connais le prix de ma conduite ; 
j'ai rempli un devoir au prix d'un ami ; notre amitié est rompue." 
Burke continua à parler avec une extrême chaleur. Fox se leva 
pour s'expliquer, mais il était si ému qu'il fut plusieurs minutes 
sans pouvoir proférer une parole. Il avait le visage couvert de 
larmes, et il faisait en vain des efforts pour exprimer des senti- 
mens qui se manifestaient assez pour faire connaître la sensibi- 
lité de son cœur. ' ' '" '" ; ' • • 

Toute lii chambre vivement impressionnée par cette scène, 



HISTOIRE OU CANADA. 



81 



observa un religieux silence jusqu'à ce qu'enfin, Fox ayant 
vaincu son émotion, put donner cours aux expressions les plus 
touchanlea. Mais ce fut en vain, la brèche était faite, et ces 
deux amis s'éloignèrent désormais de plus en plus l'un de l'autre. 

Dans la chambre des lords, le bill fut poursuivi également par 
des pétitions contre plusieurs de ses clauses, et deux avocats 
employés par les marchands, auteurs de l'opposition dans les 
communes, furent entendus à la barre ; mais avec encore moins 
de succès. " On a appelé préjugé, dit lord Grenville, l'attache- 
ment des Canadiens à leurs coutumes, à leurs lois, à leurs usages, 
qu'ils préfèrent aux lois anglaises. Je crois qu'un pareil atta- 
chement mérite un autre nom que celui de préjugé ; suivant moi, 
cet attachement est fondé sur la raison, et sur quelque chose de 
mieux que la raison ; il est fondé sur les sentimens les plus 
nobles du cœur humain." 

Le roi qui de tous les Anglais était celui qui montrait le plus 
de sympathie pour les Canadiens, crut devoir remercier les deux 
chambres de la. passation de l'acte constitutionnel dans son 
discours de prorogation. 

Par cet acte, le Canada se trouvait à son quatrième gouverne- 
ment depuis 31 ans. Loi martiale de 60 à 63 ; gouvernement mili- 
taire de 63 à 74 ; gouvernement civil absolu de 74 à 91 ; et enfin 
gouvernement tiers-parti électif à commencer en 92. Sous les 
trois premiers régimes, le pays n'eut eu d'autres lois que le 
caprice des gouverneurs tït des tribunaux, qui tombèrent dans 
le dernier mépris ; et le peuple ne fit que changer de tyrannie. 
Quant au dernier régime, l'on doit attendre pour le juger, qu'il 
soit mis en pratique et qu'on en voie les effets ; car l'expérience 
seule peut en faire connaître les avantages et les défauts, d'autant 
plus que le succès doit dépendre de l'esprit dans lequel chacune 
des parties appelées à le mettre en œuvre, remplira sa mission, 
la colonie et la métropole. 

La nouvelle constitution, après la division du Canada en deux 
provinces, et l'indication de la tenure et des lois qui devaient sub- 
sister dans chacune d'elles, portait que tous les fonctionnaires 
publics repteraient à la nomination de la couronne en commençant 
par le gouverneur, et seraient amovibles à sa volonté ; que le librç 
exercice de la religion catholique serait garanti ainsi que la con- 



82 



HISTOIRE DU CANADA. 






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servation des dîmes et droits accoutumés du clergé ; (;uc les pro- 
testans seraient passibles de la môme dîme pour leurs ministres ; 
que le roi aurait la faculté d'ufiecter au soutien de l'église angli- 
cane le septième des terres incultes de la couronne, et de nommer 
aux cures et bénéfices de cette rglise dont il était le chef; que le 
droit de tester de tous ses biens était conféré d'une manière abso- 
lue à tous les citoyens, et le code criminel anglais maintenu comme 
loi fondamentale ; que dans chaque province seraient institués, 
1^ un conseil de quinze membres au moins dans le Bas-Canad i, 
et de sept dans le Haut; et 2° une chambre d'assemblée de cin- 
quante membres au moins dans le Bas-Canada, et de seize dans 
le Haut, élus par les propriétaires d'immeubles de la valeur 
annuelle de deux louis sterling dans les collèges ruraux, de cinq 
louis dans les villes, et par les locataires de ces mômes villes 
payant un loyer annuel de dix louis ; que la confection des lois 
était déférée à ces deux corps et au roi ou son représentant for- 
mant la troisième branche de la législature, lit ayant droit de veto 
sur les actes des deux chambres; que la durte des parlemens 
n'excéderait pas quatre ans ; que la législature devait être con- 
voquée au moins une foi; tous les ans, et enfin que toute question 
serait décidée à la majorité absolue des voix dans les deux 
chambres. 

Un conseil exécutif, nommé par le roi, fut institué pour aviser 
le gouverneur et remplir les attributions de cour d'appel en 
matières civiles. 

Tel fut l'acte constitutionnel. Malgré ses nombreuses imper- 
fections dont quelques-unes étaient fondamentales, il donnait un 
gouvernement dans lequel le peuple était appelé à jouer un rôle, 
et au moyen duquel il pouvait au moins faire connaitre ses griefs, 
Bi on ne lui donnait pas le pouvoir d'obliger absolument rexécutif 
à les redresser. Celte nouvelle charte entra en vigueur le 26 
décembre 91. Dans le mois de mai suivant le Bas-Canada fut 
divisé en six collèges électoraux urbains, et vingt et un collèges 
électoraux ruraux auxquels on donna par une alVoctation ridicule 
et peu conforme à l'esprit de la novivelle constitution, des nomfi 
anglais que les habitans ne pouvaient prononcer. 

Le Haut-Canada se trouvant ù'^ ce moment séparé du Bas, 
nous n'en su'vrons point l'iiiatoire, l'objet du présent ouvrage 










HISTOIRE DU CANADA. 



«3 



étant de retracer principalement celle du peuple canadien-français, 
dont les annales s'étendent ou se reployent, selon l'extension ou 
la restriction imposée aux bornes de son territoire parla politique 
métropolitaine. . ,-- 

A l'époque de l'introduction du nouveau gouvernement, la 
population des deux Canadas pouvait être d'environ 135,000 
âmes, dont 10,000 dans le Haut ; et sur ce chiffre la population 
angio-canadienne entrait pour 15,000 à peu-près. Il y avait I 
million, 570 mille arpens de terre en culture.* En 65, la popu- 
lation était d'à peu près 09,000 âmes, outre un peu plus de 7000 
Sauvages, et il y avait 955,754 arpens de terre exploitable, divi- 
sés en 110 paroisses outre celles des villes. La population 
franco-canadienne s'était doublée par trente ans depuis 1679. 
Elle était à cette dernière époque de 9400 âmes, en 1720 de 
24,400, en 1734 de 37,200; il n'y eut qu'entre 1734 et 1765 
qu'elle ne se redoubla pas en conséquence d'abord des 
pertes faites dans les guerres qui remplirent la plus grande partie de 
cette période, et en suite, de l'émigration en France après la con- 
quête. Depuis 1763 elle avait repris une marche progressive rapide. 

Le fait de celte augmentation régulière de la population sous 
toutes sortes de gouvernement môme sous l'incroyable tyran- 
nie qui pesa sur le pays de 1760 à 1792, prouve qu'en Amé- 
rique les gouvernemens n'atteignent que la surface des sociétés ; 
que quelque soient leurs efforts pour les façonner à leur guise, pour 
les étouffer m'' ne comme nationalité distincte et locale, il suffit 
à ces peuples de s'isoler pendant un temps, de resserrer leurs 
rangs, de se rapprocher autant que possible de l'esprit du gou- 
vernement de soi par soi-même, de maintenir la paix et l'ordre 
intérieur, le mouvement progressif continue toujours, et le droit, la 
raison, l'intérêt finissent par triompher ; car dt^ns ce continent 
l'avenir est au peuple ; le peuple est un polype dont chaque par- 
tie a les vertus de la totalité, et qui finit par étreindre et étouffer 
dans ses vastes bras tov. les corps étrangers qui veulent lui por- 
ter quelque préjudice. 

* Lettre du général Miirray aux lords-commissaires du commerce et des 
plantations. " iNIaisons habitées, 9,7a"; bœufs, 12,546; vaches, 22,724; 
jeunes bêtes à cornes, 15,039; moutons, 27,064; cochons, 28,976 et 
chevaux, 12,757." — En 1761, la population n'était que de 60,000 âmes 
d'après le recensement fait par ordre de ce général. 









84. 



HISTOIRE DU CANADA. 



Le commerce du pays avait augmenté dans la même propor- 
tion. C'est en 90 que l'on rétablit l'ancienne division du Bas- 
Canada en trois départemens. La haine aveugle pour tout ce 
qui était français avait fait abolir sans aucun motif le gouverne- 
ment des Trois-Rivières ; il fut rétabli sous le nom de district par 
ordonnance du conseil législatif, car les divisions territorial s s'im- 
posent souvent d'elles-mêmes. 

L'octroi d'une constitution libre fut fêté à Québec par un 
grand banquet. Il se forma une association qui se donna, sui- 
vant l'usage du temps, le nom de club constitutionnel, dont le 
principal objet, d'après son programme, était de répandre les 
connaissances politiques dans le pays. 11 s'assemblait toutes les 
semaines, et discutaient toutes sortes uc questions politiques, com- 
merciales, scientifiques, littéraires. Un résumé de l'acte de 91 
fut publié sous ses auspices avec des notes explicatives pour le 
rendre plus intelligible au peuple. L'éducation populaire, l'hé- 
rédité de la noblesse, l'amélioration de l'agriculture, les qualités 
nécessaires à un représentant du peuple, telles furent quelques- 
unes des questions qui y furent débattues. Ces discussions exci- 
tèrent un moment d'enthousiasme ; l'on vit des instituteurs 
venir s'offrir d'instruire les enfans du peuple gratuitement. Mais 
celte ardeur se ralentit d'elle-même peu- à-peu, et ne donna pas 
d'ailleurs plus de hardiesse à la presse, qui continua de garder le 
silence sur les affaires publiques. C'est à peine si l'on osait 
publier des opinions fort innocentes dans des correspondances 
anonymes. C'est ainsi que la Gazette de Montréal de Mesplct 
rapporte sans oser mentionner les noms ni le lieu du banquet, 
que dans cette ville la nouvelle constitution avait été fêtée par de 
jeunes citoyens. " Nous nous réjouissons, dit leur président, de 
ce que cette province, après avoir été depuis la conquête victime 
de l'anarchie, de la confusion et du pouvoir arbitraire, prend enfin 
cet équilibre heureux, dont l'harmonie générale doit être le résul- 
tat. Nous nous réjouissons de ce que nous, dans l'âge de donner 
des enfans à la patrie, nous auron; la douce satisfaction de lui 
offrir des hommes libres. Le nouvel acte qui règle cette pro- 
vince est un acheminement, j'espère, à quelque chose de plus 
avantageux pour elle. La politique a mis la première main à 



HISTOIRE DU CANADA. 



8» 



cet ouvrage ; la philosophie doit l'achever." Entre les toasts 
qui furent portés après le toast au roi, l'on remarqua les suivans: 

L'abolition du système féodal, 

La liberté civile et religieuse, 

La liberté de la presse, 

La liberté et l'intégrité des jurés, 

La révolution de France, 

La révolution de Pologne, ' 

La révocation de l'ordonnance des milices, 

La révocation de toutes les ordonnances qui pouvaient être con- 
traires à la liberté individuelle, 

La révocation des investigations comme abusives, funestes et 
productives des haines et des inimitiés personnelles. 

D'après ces démonstrations, l'on peut se faire une idée do 
l'e,-prit qui animait déjà les citoyens à cette époque. 

Arrôtons-nous ici pour jeter un instant nos regards en arriére. 
Nous sommes parvenu à la fin du 18e siècle et à l'introduction 
du régime représentatif. Depuis a 755 tous les malheurs qui 
peuvent frapper un peuple se sont réunis pour accabler les Cana- 
diens. La guerre, la famine, les dévastations sans exemple, la 
conqi e, le despotisme civil et militaire, la privation des droits 
politiques, l'abolition des institutions et des lois anciennes, tout 
cela est arrivé simultanément ou successivement dans notre 
patrie dans l'espace d'un demi-siècle. L'on devait croire que le 
peuple canadien si jeune, si faible, si fragile, se fut brisé, eut 
disparu au milieu de ces longues et terribles tempêtes soulevées 
par les plus puissantes nations de l'Europe et de l'Amérique, et 
que, comme le vaisseau qui s'engloutit dans les (lots de l'océan, 
il n'eut laissé aucune trace après lui. Il n'en fut rien pourtant. 
Abandonné, oublié complètement par son ancienne mère-patrie, 
pour laquelle son nom est peut-être un remords ; connu à peine 
du reste dos autres nations dont il n'a pu exciter ni l'influence ni 
les sympathies, il a lutté seul contre toutes les tentatives Alites 
contre son existence, et il s'est maintenu à la surprise de ses 
oppresseurs découragés et vaincus. Admirable de persévé- 
rance, de courage et de résignation, il n'a jamais désespéré un 
moment. Confiant dans la religion de ses pères, révérant les 
lois qu'ils lui ont laissées en héritage, et chérissant la langue dont 



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86 



HISTOIRE DU CANADA. 



l'harmonie a frappé son oreille en naissant, et qui a servi de 
véhicule aux pensées de la plupart des grands génies modernes, 
pas un seul Canadien de père et de mère n'a, jusqu'à ce jour, 
dans le Bas-Canada, trahi aucim de ces trois grands symboles de 
sa nationalité, la langue, les lois et la religion. 

Le changement de gouvernement à la conquête, amena un 
changement radical dans le personnel des fonctionnaires publics. 
Le commerce tout entier tomba entre les mains des vainqueurs. 
Les marchands et les fonctionnaires, étrangers, perdus an milieu 
de l'ancienne population, se donnèrent la main pour se soutenir. 
Il fut entendu entre eux, que la langue, les lois, les coutumes des 
Canadiens, tout serait détruit parce que c'était le moj'en le plus 
sûr et le plus prompt de les dominer et de les exploiter tout 
à la fois. Ils pensaient que cela serait d'autant plus facile à 
faire que la religion catholique les privait de tout droit politique. 
La proclamation de 63 sembla d'abord favoriser leur dessein ; 
mais lorsque, conformément à une des clauses de cette pro- 
clamation, il fallut convoquer une assemblée représentative et 
que l'on vit le parti protestant insister sur l'observation rigide de 
la loi anglaise, d'après laquelle les catholiques ne pouvaient être ni 
électeurs ni éligibles, le gouvernement recula devant l'idée de 
mettre le pouvoir législatif entre les mains de deux à trois cents 
aventuriers, la plupart d'un caractère équivoque, et il renonça à 
l'exécution de sa promesse. Les fonctionnaires se soumirent en 
silence ; mais le commerce plus indépendant de l'autorité, mur- 
mura contre cette faiblesse. De ce moment l'union entre les 
fonctionnaires et leurs compatriotes devint moins intime, et les 
premiers se conformant de plus en plus à la politique dictée par 
la métropole, devinrent plus modérés en apparence, tandis que 
les seconds se montrèrent plus violens afin d'en imposer à 
Londres, où ils trouvaient toujours des échos à la faveur de leurs 
relations commerciales. Mais la révolution américaine vint à 
son tour les éloigner du but qu'ils voulaient atteindre. 

L'acte de 74 passé pour attacher les Canadiens à l'empire, 
rétablit les lois françaises et mit ce peuple, quant aux droits poli- 
tiques, sur le même pied que les autres Anglais, qui voyant leur 
domination s'évanouir firent des elTorts incroyables pour s'y oppo- 
ser. Les fonctionnaires, séparés comme on l'a dit du reste de 



I a 



HISTOIRE DU CANADA. 



61 



leurs compatriotes, trouvèrent la nouvelle constitution admirable, 
parce qu'elle meltait le pouvoir entre leurs mains, la plupart des 
membres du conseil législatif remplissant des charges publiques ; 
ils furent conséqucmment opposés à tout changement, surtout à 
rétablissement d'une chambre élective, qui aurait restreint leur 
autorité, leurs privilèges et leur immense patronage. Les mar- 
chands, au contraire, devenus leurs adversaires, voulaient un gou- 
vernement représentatif pour les raisons que nous venons devoir, 
étant d'autant plus jaloux du conseil législatif que plusieurs 
Canadiens venaient d'y entrer et allaient se trouver en position 
de défendre les droits de leurs compatriotes. Ils continuèrent à 
demander une constitution libre. Pondant longtcm))s ils pensèrent 
que les catholiques ne pouvant prêter le serment du test, se trou- 
veraient naturellement exclus des chambres comme ils l'étaient 
en Angleterre. Ce ne fut qu'après des avertissemens formels 
des intentions des ministres, qu'ils abandonnèrent leurs prétentions 
à cet égard, et qu'ils acceptèrent comme un pis-aller, mais en 
murmurant, l'acte de 91. Encore essayèrent-ils, lors de la dis- 
cussion de cet acte, de faire prévaloir leurs idées dans le parle- 
ment, où il y avait un fort parti pour eux, en tâchant d'abord de 
faire maintenir le serment du test tel qn'il se prêtait en Angleterre, 
ensuite en essayant do faire abolir les lois françaises, et de faire ôter 
au clergé catholique tous ses privilèges, enfin en tâchant de faire 
répartir la fianchisc électorale de manière à donner la majorité 
aux protestans dans la chambre représentative comme ils suppo- 
saient qu'ils l'auraient dans la chambre haute laissée au choix du 
roi. Battus sur tous ces points, ils durent accepter la charte de 
91 telle qu'elle était présentée, et encore ne fut-elle accordée que 
parce que les Canadiens la demandèrent. 

L'acte de 91, donnant la majorité aux Canadiens dans la 
chambre représentative, à cause de leur supériorité numérique, 
réunit pour la seconde fois la population anglaise, c'est-à-dire les 
fonctionnaires publics et les marchands, dans une même commu- 
nauté d'intérêts et de sympathie. Les uns se réservèrent le 
monopole des emplois, et les autres celui du commerce, que les 
Canadiens, par l'émigration de leurs marchands on France, 
avaient prrs(|ue totalement perdu en perdniit avec ci's hommes 
précieux les connaissances spéciales et l'expérience nécessaire 



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^ 



HISTOIRK DU CANADA. 



pour renouer un commerce sur de nouvelles bases conformes aux 
circonstances difiërentcs dans lesquelles on se trouvait. 

Les fonctionnaires et les marchands ainsi réunis formèrent 
pour la seconde fois une véritable faction, à laquelle les royalistes 
américains chassés de leur pays, et arrivant dépouillés de tout 
et le cœur ulcéré par leur défaite, prêtèrent l'énergie de la haine 
et des j)assions qui les dévoraient eux-mêmes. Celte faction osa 
essayer de faire proscrire la langue française dans la législature 
par la majorité même de la chambre d'assemblée qui la parlait; 
si elle ne réussit pas, elle sut toutefois se faire donner un pouvoir 
despotique par la loi qui suspendait l'acte de Vhabcas corpus et 
qui autorisait le conseil exécutif ou trois de ses membres à faire 
emprisonner im citoyen pour délit politique; et elle eut assez 
d'influence pour faire rejeter par la métropole l'acte provincial 
de 99, qui aurait eu l'eflet d'assurer au peuple le pouvoir de 
taxer et de contrôler la perception et l'emploi du revenu public. 
Elle cria à la trahison lorsque la chambre passa cette loi, qui 
mettait les Ibnctionnaires dans sa dépendance, en chargeant le 
budget de la colonie de toute la dépense civile, dont une partie 
était alors payée par la mère-patrie ; et l'on verra par la suite 
quel usage elle fit de la suspension de Vhabeas corjms pour inti- 
mider la chambre en emprisonnant ses membres et en usurpant 
une autorité contraire à l'esprit de la constitution. 

Dès les premiers pas du gouvernement constitutionnel, les 
hommes et les partis se dessinent assez pour faire connaître leur 
caractère, leur tendance et leur esprit. Le parti anglais, de 
rebelle qu'il était en 75 parce que la métropole ne lui laissait pas 
la domination exclusive du Canada, voyant ses espérances déçues 
par l'acte de 91, se rallia au gouvernement comme un pis-aller. 
Mais son rôle était encore fort beau ; il régnait dans les conseils 
exécutif et législatif et dans les administrations. Le parti cana- 
dien dominait dans la chambre d'assemblée seule, qui fut bientôt 
conséquemment en opposition ouverte avec les deux autres 
branches de la législature et tous les fonctionnaires publics qui la 
détestaient déjà. De là les longues querelles qui vont continuer de 
remplir nos annales en dépit de l'introduction du principe électif, 
querelles dans lesquelles les Canadiens vont se présenter à nous 
sous un nouvel as=pect. Intrépides et persévérans sur le chami) 




HISTOmÈ DU CANADA. 



89 



de bataille dans la guerre de la conquête, et d'autant plus attachés 
à leurs institutions que l'on avait fait de tentatives jusqu'en 91 
pour les leur ravir, on va les voir montrer la même constance 
dans une lutte d'un nouveau genre, et ee distinguer également par 
leur énergie et par des talens qu'on ne leur avait pas encore 
connus. 

Les deux premiers hommes qui vont fixer l'attention sur 
le grand théâtre parlementaire, sont M. Bedard et M. Papi- 
neau, que la tradition nous représente comme étant doués de 
grands talens oratoires, mais dont malheureusement les discours 
n'ont pas été conservés par la presse. Ces deux patriotes nous 
apparaissent aujourd'hui dans l'histoire comme les plus fermes 
champions des droits populaires, et les partisans les plus désinté- 
ressés et les plus fidèles de l'Angleterre, pour laquelle le dernier 
s'était déjà distingué par son zèle pendant la révolution améri- 
caine.* Ils furent dans la législature les premiers apôtres de la 
liberté et les défenseurs des institutions nationales de leurs com- 
patriotes, parmi lesquels leurs noms ne cesseront point d'ôtre en 
vénération. Sortis tous deux du sein du peuple, l'un d'une 
famille de Montréal, l'autre d'une famille originaire de Charles- 
bourg, près de Québec, ils avaient reçu une éducation qui les 
mettait de pair avec la plupart de ces gentilshommes qui cher- 
chaient en vain à conserver le prestige de leur ancienne illustra- 
tion, mais qui allaient trouver des émules redoutables et le plus 
souvent vainqueurs dans les débats de la tribune. M. Papineau 
fut bientôt en effet le premier orateur des deux chambres. Une 
stature élevée et imposante, une voiy pleine et sonore, ime élo- 
quence plus véhémente encore qu'argumentative, telles étaient 
les qualités dont il était doué et qui sont nécessaires pour faire 

* Un officier canadien, M. Laniothe, avait apporté en Canada des dépê- 
ches de lord Howe, général anglais à New-York, pour le général Carl-toii ; 
elles étaient adressées au séminaire de ^Montréal. M. Papineau, alors 
jeune homme, se joignit à M. Lamothe pour les porter à Québec. Elles 
furent mises dans des bâtons creux, et ils se mirent en chemin parla rive 
droite du fleuve, évitant les troupes rebelles et les Canadiens qui avaient 
embrassé leur parti, et marchant de presbytère en presbytère. Ils parvinrent 
à Québec le 11 mars, et après avoir délivré leurs dépêches ils entrèrent 
dans la compagnie du capitaine Marcoux comme volontaires, et servirent 
jusqu'à la levée du siège. 

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90 



HISTOIRE DU CANADA. 



de l'effet dans les assemblées publiques. Il conserva jusqu'à la 
fin de ses jours un patriotisme pur et la confiance de ses concito- 
yens, qui aimaient à entourer de leur respect ce vieillard, dont 
la tête droite et couverte d'une longue chevelure blanche qui 
flottait sur ses larges épaules, conservait encore le caractère de 
l'énergie et de la force. 

M. Bedard était loin d'offrir les mêmes avantages physiques. 
A une figure dont les traits, fortement prononcés, étaient irrégu- 
liers et durs, il joignait une pose peu gracieuse et une tenue très 
négligée. Bizarre et insouciant par caractère, il prenait peu 
d'intérêt à la plupart des sujets qui se discutaient dans la chambre, 
et parlait conséquemment assez mal en général ; mais lorsqu'une 
grande question attirait son attention et l'intéressait vivement, il 
sortait de son indifférence apparente avec une agitation presque 
fiévreuse ; et embrassant d'un coup-d'œil toute la profondeur de 
son sujet, il l'entamaii par des paroles qui sortant de sa bouche 
comme avec effort, jaillissaient bientôt avec abondance et avec 
éclat ; il abordait alors ses adversaires avec une puissance de 
logique irrésistible et rien n'était capable d'intimider son courage 
ou de faire fléchir ses convictions. C'est ainsi que nous allons 
le voir lutter d'abord contre les prétentions extravagantes d'une 
oligarchie qui avait déjà causé tant de troubles et de maux, et 
dont l'échec éprouvé en 91 dans le parlement impérial en voulant 
faire exclure les catholiques de la législature, avait rendu la haine 
plus profonde et plus vive ; et ensuite contre la tyrannie du gou- 
verneur sir James Craig, en bravant le despotisme qu'il voulait 
imposer au pays, et en se mettant au-dessus des terreurs du 
public, qui admirait sa fermeté sans imiter toujours son indépen- 
dance. 

Tels sont les deux hommes que les Canadiens vont prendre 
pour chefs dans les premières années du régime parlementaire. 



CONSTITUTION DE 91. 
1792-1800. 

Etablissement d'un gouvernement représentatif. — Réunion de la législature. 
— Le parti anglais veut abolir l'usage de la langue française ; vives dis- 
cussions à ce sujet. — Les Canadiens l'emportent. — La discussion est 
renouvelée lors de la considération des régies pour la régie intérieure de 
la chambre. — Violens débats ; discours de M. Bédard et autres. — Les 
anglificateurs sont encore défaits. — Travaux de la session ; projets de loi 
pour les pauvres, les chemins et les écoles. — Biens des Jésuites. — Sub- 
sides. — Justice. — Prorogation des chambres ; discours de sir Alured 
Clarke. — Lord Dnrchester. — II convoque les chambres. — Organisation de 
la milice.— Comptes publics. — Judicature. — Suspension de la loi de l'ha- 
beas corpus. — Association générale pour le soutien du gouvernement. — 
Troisième session. — Revenus et dépenses. — Fixation des charges; i entes 
seigneuriales.— Voies publiques. — Monnaies. — Lord Dorchester remplacé 
par le général Prescott.— Session de 97. — Défection de MM. De Bonne et 
de Lotbiniére. — Traité de commerce avec les Etats-Unis. — Emissaires 
français. — Les pouvoirs de l'exécutif sont rendus presque absolus ; ses 
terreuis. — Exécution de M. Law. — Sessions de 98 et 99. — Amélioration 
du régime des prisons. — Impots, revenus publics. — Querelles entre le 
gouverneur et son conseil au sujet de la régie des terres. — Il est rappelé 
avec le juge Osgoode. — Sir Robert Shore Milnes cori /oque les chambres 
en 1800. — Nouvelle allusion aux principes de la révolution française; 
motif de cette politique. — Proposition d'exclure le nommé Bouc de ras- 
semblée. — Le gouvernement s'empare des biens des Jésuites. 

L'introduction du gouvernement représentatif forme l'une des 
époques les plus remarquables de notre histoire. La constitution 
de 91, telle qu'elle allait être mise en pratique, était loin d'être 
équitable, parfaite ; mais la portion de liberté qu'elle introduisait 
suflisait pour donner l'essor à l'expression fidèle et énergique des 
besoins et des sentime-is populaires. L'opinion longtemps com- 
primée se sentit .smilagée en voyant enfin ime voie toute res- 



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LIVRE TREIZIÈME. 



CHAPITRE I. 



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HISTOmE vu CANADA. 



trcinte qu'elle fut ouverte devant elle pour se faire connaître et 
se faire apprécier audelà des mers. 

Cette constitution cependant promettait beaucoup plus qu'elle 
ne devait tenir. L'un de ses vices essentiels, c'était de laisser 
deux des trois brandies de la législature à la disposition du bureau 
colonial, qui allait par ce moyen se trouver armé de deux instru- 
mens qu'il ferait mouvoir à sa volonté tout en paraissant n'en 
faire mouvoir qu'un seul. Ce défaut capital qui n'était encore 
aperçu que du petit nombre d'hommes expérimentés dans 
les aflaires publiques, leur fit présager la chute du nouveau sys- 
tème dans un avenir plus ou moins éloigné. La masse du peuple 
toujours plus lente à soupçonner les motifs, les arrière-pensées, 
les injustices, crut d'après les paroles de Pitt, que le Bas-Canada 
serait à eux, que la législation, en tant qu'elle ne serait pas 
incompatible avec l'intérêt et la suprématie de l'Angleterre, serait 
fondée sur ses sentimens et sur ses intérêts, qu'elle serait en un 
mot l'expression de la majorité des habitans. Vaine illusion ! 
Outre l'intérêt canadien, outre l'intérêt métropolitain, il y avait, 
déjà ce que lord Stanley a depuis qualifié " l'intérêt britannique" 
ou l'intérêt de la portion anglaise de la population, qui ne comp- 
tait alors que quelques centaines d'âmes dispersées dans les 
villes et dans les arrondissemens situés sur les limites orientales 
du Canada, le long des Etats de New Hamshire, du Massachusetts 
et du Maine. La plupart étaient d'origine allemande ou hol- 
landaise.* Ils étaient venus s'établir en Canada pendant la 
révolution américaine qu'ils fuyaient. La métropole en se réser- 
vant la nomination du conseil législatif, s'était conservé le moyen 
de donner à cette petite population un pouvoir égal à celui du 
reste des habitans et ainsi de nullifier la majorité ou en d'autres 
termes de gouverner les uns par les autres. 

Dans la nouvelle constitution, le roi ou plutôt le bureau colo- 
nial, car le bureau colonial seul en Angleterre connaissait ce qui 
se passait en Canada, formait une branche; le conseil législatif 
la seconde, mais comme il était à la nomination de la couronne, 
il devait être nécessairement la créature de l'exécutif, composé 



• A short vicw of the présent state of the Eastern townships &c. by the 
Honble. and Revd. Chs. Stewart A. M. minister of St. Armand Lower 
Canada and Champlain to the Lord Bishop of Québec, 1815. 



HrSTOIRE nu CANADA. 



d'hommes dévoués à toutes ses volontés, en possession de toutes 
ses sympathies et toujours prêts à lui servir de boucher contre les 
représentans du peuple. 

Telle fut dès le début la mise en pratique de l'acte de 91. La 
division du Canada en deux parties pour assurer à ses anciens 
habitans leurs usages et leur nationalité, suivant l'intention de Pitt, 
manqua son but et ne donna réellement la prépondérance à per- 
sonne. Quant au conseil exécutif lui-même, qui devait être 
l'image du ministère en Angleterre, il ne fut qu'un instrument 
servile entre les mains des gouverneurs, et ce fut là ce qui amena 
plus tard la ruine de la nouvelle constitution. En effet, qui allait 
conserver l'harmonie entre les deux chambres, si le bureau colo- 
nial ne le voulait pas? Tout dépendait de cette volonté, puis 
qu'elle était maîtresse du conseil exécutif et du conseil législatif 
dont elle avait la nomination. 

Les membres du conseil exécutif choisis parmi les anciens 
habitans y furent toujours en p <, nombre, excepté à son origine, 
où les Canadiens se trouvèrent quelque temps, comme dans le 
conseil législatif, dans la proportion de 4 sur 8. Mais plus tard 
l'on garda les plus obéissans et l'on repoussa les autres, car dès 
99 ce conseil ne contenait plus que six Canadiens sur quinze 
membres. 

Sir Alured Clarke fixa les élections pour le mois de juin et la 
réunion des chambres pour le mois de décembre. 

Après toutes les tentatives du parti anglais depuis 64 pour es 
faire proscrire, l'on aurait pu croire que les Canadiens, le cœur 
encore ulcéré de l'exclusion dont on avait voulu les frap])er, 
eussent refusé leurs suffrages à tous les candidats connus pour 
lui appartenir. Il n'en fut rien cependant à l'étonnement de 
beaucoup do monde. Deux choses contribuèrent à cette conduite ; 
d'abord le peuple en général ignorait une partie des intrigues des 
Anglais qui avaient soin de se tenir dans l'ombre de ce côté-ci de 
l'Océan, ou de dissimuler leur conduite par des explications 
trompeuses, chose facile à faire à une époque où les journaux ne 
contenaient aucune discussion polique sur les événemens du jour ; 
en second lieu, ils jugèrent, non sans raison, que ceux qui avaient 
éié élevés au milieu d'un pays en possession depuis longtemps 
d'institutions dont ils allaient faire l'essai, devaient posséder une 




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HISTOIRE DU CANADA. 



expérience utile au bon fonctionnement de la nouvelle constitution, 
et ils les choisirent partout où ils se présentaient saRS exiger 
d'autre garantie que leurs déclarations verbales. 

Les Anglais qui connaissaient tout le prix de l'instrument qu'on 
mettait ainsi à leur disposition, montrèrent la plus grande activité 
et une audace qui doit nous étonner aujourd'hui. C'était un 
spectacle nouveau que de voir le peuple assemblé pour se choi- 
sir des représentans ; mais c'en était un qui l'était encore plus 
que de voir tous les Anglais tant soit peu respectables de Mont- 
réal et de Québec courir partout solliciter les suffrages de cette 
race dont ils avaient demandé l'anéantissement politique avec 
tant d'ardeur et tant de persévérance, et les obtenir pour la 
plupart en opposition à ses propres enfans. Seize Anglais sur 
cinquante membres furent élus, lorsque pas un seul ne l'eut été 
si les électeurs eussent montré le même esprit d'exclusion que 
les pétitionnaires de 73 et les électeurs anglais d'aujourd'hui. 
C'était une grande hardiesse de la part du peuple que de hasar- 
der aitisi les intérêts de sa nationalité en mettant sa cause entre 
les mains de ses ennemis les plus acharnés ; mais les anciens 
gouverneurs ne l'avaient rendu ni défiant ni vindicatif; le vote 
sur l'usage de la langue française qui eut lieu à l'ouverture de la 
session, put seul réveiller des soupçons dans son cœur naturelle- 
ment honnête et confiant, et lui montrer le danger de sa facile 
générosité. 

Les chambres se réunirent le 17 décembre dans le palais épis- 
copal occupé par le gouvernement depuis la conquête. Lors- 
qu'elles eurent prêté serment, le gouverneur assis sur un trône 
et entouré d'une suite nombreuse, requit les communes de se 
choisir un président et de le présenter le jeudi suivant à son 
approbation. 

Ce choix fit connaître leur caractère. Le pai 'i anglais pro- 
posa de suite l'abolition de la langue française dans les procédés 
législatifs et la nomination d'un président de son origine nationale. 
Cette nomination qui fournit le sujet de la première discussion, 
fut ajournée au lendemain après des débats et une division pro- 
gvoquée par le désir de chaque parti de connaître ses forces, qui 
e trouvèrent dans le rapport de un à deux. 

Le lendemain, M. Dunière proposa M. J. Antoine Panet. Les 



HISTOIRE DU CANADA. 



95 






Anglais opposèrent successivement à ce candidat M. Grant, M. 
McGill et un M. Jordan, trois hommes que rien ne recomman- 
dait à ce poste élevé que leurs heureuses spéculations dans le 
commerce. Ils espéraient par cette persévérance intimider leurs 
adversaires nouveaux, dans les luttes parlementaires, et qu'ils 
taxaient déjà de factieux dès qu'ils osaient manifester une opinion 
indépendante. Les débats qui furent très animés, se prolongèrent 
longtemps et annoncèrent une session orageuse. McGill qui avait 
proposé Grant et qui était lui-même proposé par un autre, 
déclara pour raison de son opposition à M. Panet, que le président 
devait connaître les deux langues et surtout la langue anglaise. 
On lui répondit que ce candidat entendait assez cette langue pour 
la conduite des affaires publiques. Un autre membre, M, 
Richardson, avança que les Canadiens étaient tenus par tous les 
motifs d'intérêt et de reconnaissance d'adopter la langue de la 
métropole, et soutint sa proposition avec tant d'apparence de 
conviction qu'il acquit M. P. L. Panet à son parti. " Le pays 
n'était-il pas une dépendance britannique demanda ce représen- 
tant? la langue angl'.ise n'était-elle pas celle du souverain et de la 
législature 1 Ne devait-on pas conclure de laque, puisque l'on 
parlait anglais à Londres, l'on devait le parler à Québec." Ce 
raisonnement qui paraissait plus servile que logique ne convain- 
quit personne. La discussion sur un pareil sujet était de nature 
à exciter les passions les plus haineuses. " Est-ce parce que le 
Canada fait partie de l'empire britannique, s'écria M. Papineau 
dont la parole avait d'autant plus de poids qu'il s'était distingué 
par son zèle et sa fidélité durant la révolution américaine, est-ce 
parce que les Canadiens ne savent pas la langue des habitans des 
bords de la Tamise qu'ils doivent être privés de leurs droits?" 
Cette apostrophe suivie d'un discours plein de force et de logique 
déconcerta l'opposition, dont les faits cités ensuite par MM. 
Bedard, de Bonne et J. A. Panet achevèrent la défaite. Ce 
dernier rappela que dans les îles de la Manche comme Jersey et 
Guernesey, l'on pariait le français ; que ces îles étaient attachées 
à l'Angleterre depuis Guillaume le conquérant, et que jamais 
population n'avait montré plus de fidélité à l'Angleterre que 
celle qui les habitait." Il aurait pu ajouter encore que pendant 
plus de trois siècles après la conquête normande, la cour, l'église 




"~!î^l!^T--3^j^j|(j(PI 



96 



HISTOraE DU CANADA. 



la robe, les tribunaux, la noblesse, tout parlait français en Angle- 
terre ; que c'était la langue maternelle de Richard cœur-de-lion, du 
Prince noir et même de Henri V ; que tous ces personnages 
illustres éta'ent de bons Anglais ; qu'ils élevèrent avec leurs arbelê- 
triers bretons et leurs chevaliers de Guyenne la gloire de l'Angle- 
terre à un point où les rois de la langue saxonne n'avaient jamais 
pu la faire parvenir;* enfin que c'était la langue de la grande 
Charte, et que l'origine de la grandeur présente de l'empire était 
due à ces héros et aux barons normands qui l'avaient signée et 
dont les opinions avaient toujours conservé la plus granih; influ- 
ence sur k pays. 

La discussion se termina après une lutte vigoureuse par l'élec- 
tion de i\ï. Panet au fauteuil présidentiel, et la défaite de ses 
trois concurrens ; mais pas un seul anglais ne vota pour lui, tan- 
dis que deux Canadiens votèrent contre. La division lut de 28 
contre 18. 

L'élément anglais malgré sa faiblesse cherchait à dominer sous 
le prestige de l'influence métropolitaine. Le premier président 
élu, sans Être un homme de talens supérieurs, avait l'expérience 
des aflaires comme l'avocat le plus employé de son temps, une 
abondance d'élocution qui ne tarissait point, l'esprit orné et les 
manières faciles et polies de la bonne société. 

Le 20, le gouverneur approuva le choix de l'assemblée et 
adressa aux deux chambres réunies un discours dans lequel il 
recommanda l'harmjnie et l'adoption des mesures que pouvaient 
demander l'avantage et la prospérité du pays. "Dans un jour 
comme celui-ci; dit-il, remarquable par le commencement d'une 
forme de gouvernement qui a porté la Grande-Bretagne au plus 
haut degré d'élévation, il est impossible de ne pas éprouver une 
émotion profonde, et que cette émotion ne soit pas partagée par 
tous ceux qui sont en état d'apprécier la grandeur du bienfait 
qui vient d'être conféré au Canada. Je me contenterai de sug- 
gérer qu'après avoir rendu des actions de grâces à l'arbitre de 
l'univers, nous rendions hommage à la magnanimité du roi et du 
parlement auxquels nous le devons en leur exprimant tous nos 
remerciraens et toute notre reconnaissance." 

♦ On sait que les deux tiers de l'armée du Prince noir à la bataille de 
Poitiers étaient composés de Grascons, de Français. . 



HISTOIRE DU CANADA. 



97 



La réponse de la chambre fut simple et respectueuse ; mais le 
conseil législaiif crut devoir lancer un anathème contre la révo- 
lution française et remercier la providence d'avoir arraché le 
Canada des mains d'un pays où il se passait des scènes que l'on 
pouvait reprocher à des barbares. Ces réflexions, qui pouvaient 
être bonnes en elles-mêmes, étaient impoliques et inopportunes ; 
elles partaient de trop loin pour atteindre la France, et le moindre 
bon sens aurait du faire apercevoir qu'elles ne pouvaient être 
agréables aux Canadiens, qui devaient conserver des sentimen» 
de respect pour la nation d'où sortaient leurs pères. Aussi cela 
fut-il regardé comme une petite malice du conseil, qui voulait se 
donner le plaisir de dire quelque chose de désagréable pour la 
population. 

Après ces préliminaires, les chambres votèrent une adresse au 
roi pour le remercier de la nouvelle constitution, et se mirent 
sérieusement à l'ouvrage. La discussion des règlemens pour 
leur régie in'érieure les occupa une grande partie de la session. 
Elles adoptèrent les règles du parlement impérial avec les modi- 
fications nécessitées par la différence de circonstances. Ce 
travail ramena encore les débats sur l'idiome populaire. 

Sur la proposition de dresser les procès-verbaux de l'assemblée 
dans les deux langues, M. Grant fit une motion d'amendement 
tendant à les rédiger en anglais seulement avec liberté d'en faire 
faire des traductions françaises pour les membres qui le désire- 
raient. Après du violens débats, l'amendement fut rejeté. Les 
discussions recommencèrent lorsque le rapport du comité fut 
présenté. Grant proposa de nouveau qu'afin de conserver l'unité 
de la langue légale qu'aucune législature subordonnée n'avait le 
droit de changer, l'anglais fut déclaré texte parlementaire. M. 
de Lotbinière prit la parole: " Le plus grand nombre de nos élec- 
teurs, dit-il, étant placés dans une situation particulière, nous 
sommes obligés de nous écarter des règles ordinaires et de récla- 
mer l'usage d'une langue qui n'est pas celle de l'empire, mais 
aussi équitables envers les autres que nous espérons qu'on le sera 
envers nous, mêmes nous ne voudrions pas que notre langue vint 
à bannir celle des autres sujets de sa Majesté. Nous demandons 
que l'une et l'autre soient permises. Nous demandons que nos 
procès-verbaux soient écrits dans les deux langues, et que lors- 



^'!i',r 

. 1, 



m 



98 



HISTOIUE DU CANADA. 






qu'il sera nécessaire d'y avoir recours, le texte soit pris dans la 
langue des motions originairement présentées, et que les billa 
soient passés dans la langue de la loi qui leur aura donné naissance. 

Ayant eu l'honneur d'être du comité où cet objet a déjà été 
débattu, et ayant entendu ce qui vient d'être dit par les hono- 
rables membres qui ont parlé avant moi, je crois qu'il est néces- 
saire de récapituler celles de leurs raisons qui m'ont le plus 
frappé, et auxquelles il est de mon devoir de répondre d'une 
manière détaillée. 

La première raison qui a été donnée, est, que la langue 
anglaise étant celle du souverain et de la législation de la mère- 
patrie, nous ne serons entendus ni des uns ni des autres si noua 
n'en fesons usage, et que tous î^îs projets de loi que nous présen- 
terons en langue française seront refusés. 

La seconde, que l'introduction de la langue anglaise assimilera 
et unira plus promptement les Canadiens à la mère-patrie. 

Ces raisons sont d'une si grande importance qu'il est indis- 
pensablcment nécessaire de les examiner l'une après l'autre. 

Pour répondre à la première, je dirai avec cet enthou.tiasme 
qui est le fruit d'une vérité reconnue et journellement sentie, que 
notre très gracieux souverain est le centre de la bonté et de la 
justice ; que l'imaginer autrement serait défigurer son image et 
percer nos cœurs. Je dirai, que notre amour pour lui est tel 
que je viens de l'exprimer; qu'il nous a assuré de son attache- 
ment et que nous sommes persuadés, que ses nouveaux sujets 
lui sont aussi chers que les autres. Enfans du même père, nous 
sommes tous égaux à ses yeux. D'après cet exposé, qui est 
l'opinion générale de la province, pourra-t-on nous persuader 
qu'il refusera de nous entendre, parce que nous ne savons parler 
que notre langue ? Le pareils discours ne seront j.aîais crus: 
ils profanent la majesté du trône, ils le dépouillent du plus beau 
de ses attributs, ils le privenl d'un droit sacré, du droit de rendre 
justice ! Non, M. le président, ce n'est point ainsi qu'il faut 
peindre notre roi ; ce monarque équitable saura comprendra 
tous ses sujets, et en que' ue langue que nos hommages et nos 
vœux lui s.iient portés, quand nos voix respectueuses frapperont 
le pied de son trône, il penchera vers nous une oreille favorable 
et il nous entendra quand nous lui parlerons français. D'ailleurs, 



AWi 



HISTOIRE DU CANADA. 



99 



monsieur, cette langue ne peut que lui être agréable dans la 
liouche de ses nouveaux sujets, puisqu'elle lui rappelle la gloire 
de son empire et qu'elle lui prouve d'une manière forte et puis- 
sante, que les peuples de ce vaste continent sont attachés à leur 
prince, qu'ils lui sont fidèles, et qu'ils sont anglais par le cœur 
avant même d'en savoir prononcer un seul mot. 

Ce que je viens de dire du meilleur des rois, rejaillit sur les 
autres branches de la législature britannique. Ce parlement 
auguste ne peut-être représenté sous des couleurs défavorables, 
puisqu'il nous a donné des marques de sa libéralivà et de ses 
intentions bienfaisantes. Le statut de la 14e année de sa Majesté 
est une preuve de ce que j'avance ; notre religion nous y est 
conservée, nos lois de propriété nous y sont assurées, et nous 
devons jouir de tous nos droits de citoyens d'une manière aussi 
ample, aussi étendue et aussi avantageuse, que si aucune procla- 
mation, ordonnance, commission ni autre acte public n'avaient 
été faits. Après une loi aussi solennelle qui n'a pas été révo- 
quée, peut-on croire que le parlement voulût retirer ce qu'il noua 
a si généreusement accordé ; peut-on croire qu'en nous assurant 
tous nos droits de citoyens, qu'en nous conservant toutes nos lois 
de propriété, dont le texte est français, il refuserait de nous enten- 
dre quand nous lui parlerons dans cette langue, qu'il refuserait de 
prendre connaissance des actes que nous lui présenterons sur un 
texte qu'il nous a conservé ; cela ne peut-être. Nous voyons une 
continuation de la bienveillance de ce parlement auguste dans 
l'acte de la 31e année de sa Majesté. Pourquoi la division de la 
province ? pourquoi cette séparation du Haut et du Bas-Canada 1 
Si nous lisons les débats de la chambre des communes lors de la 
passation de ce bill, nous en connaîtrons les raisons, c'est pour 
que les Canadiens aient le droit de faire leurs lois dans leur 
langue et suivant leurs usages, leurs préjugés et la situation 
actuelle de leur pays. 

Est-il dit par cet acte de la 31e année de sa Majesté que nos 
lois seront uniquement faites en anglais ? Non, et aucune raison ne 
le donne même à l'entendre : pourquoi donc vouloir introduire un 
procédé qui ne peut-être admissible en ce moment? pourquoi 
regarder comme indispensable, une chose dont il n'est pas même 
fait mention dans l'acte constitutionnel 1 Croyons, M. le prési- 



Vh 




100 



HISTOIRE nu CANADA. 



(lent, que si l'intention du parlement britannique avait iiiè d'in- 
troduire li seule langue anglaise dans notre législature, il en aurait 
fait une mention expresse, et que dans sa sagesse il aurait trouvé 
des moyens pour y parvenir; croyons, monsieur, et soyons bien 
convaincus, qu'il n'en aurait employa que de doux, de justes et 
d'équitables. C'est donc à nous à imiter sa prudence et à atten- 
dre ce beau jour dont nous n'apercevons que l'aurore .... La 
seconde raison, qui est d'assimiler et d'attacher plus promptement 
les Canadiens à la mère-patrie, devrait faire passer par dessus 
toute espèce de considérations, si nous n'étions pas certains de la 
fidélité du peuple de cette province ; mais rendons justice à sa 
conduite de tous les temps, et surtout rappelions-nous l'année 
1775. Ces Canadiens qui ne parlaient que français, ont montré 
leur attachement à leur souverain de la manière la moins équivo- 
que. Ils ont aidé à défendre toute cette province. Cette ville, 
ces murailles, cette chambre même où j'ai l'honneur de faire 
entendre ma voix, ont été en partie sauvées par leur zèle et par 
leur courage. On tos a vus se joindre aux fidèles sujets de ?a 
Majesté, et repousser les attaques que des gens qui parlaient 
bien bon anglais faisaient sur cette ville. Ce n'est donc pas, M. 
le président, l'uniformité du langage qni rend les peuples plus 
fidèles ni plus unis entre eux. Pour nous en convaincre, voyons 
la France en ce moment et jetons les yeux sur tous les royaumes 
de l'Europe. . . . 

Non, je le répèle encore, ce n'est point l'uniformité du langage 
qui maintient et assure la fidélité d'un peuple ; c'est la certitude 
de son bonheur actuel, et le nôtre en est parfaitement convaincu. 
Il sait qu'il a un bon roi et le meilleur des rois ! il sait qu'il est 
sous un gouvernement juste et libéral ; il sait enfin, qu'il ne pour- 
rait que perdre beaucoup dans un changement ou une révolution, 
et il sera toujours prêt à s'y opposer avec vigueur et courage." 

M. Taschereau parla dans le môme . ans que M. deLotbinière 
et avec beaucoup d'aprop^s. Il dit qu'il avait été opposé à une 
chambre d'assemblée en 88 parcequ'il craignait pour la sûreté des 
droits Canadiens ; mais qu3 les craintes qu'il avait alors avaient 
disparu depuis qu'il voyait queje pays avait su se choisir une repré- 
sentation qui assurait la tranquillité de tout le monde. Je me 
suis levé, ajouta-t-il, armé iion-seulement de l'acte de 74', mais 



HISTOIUE DU CANADA. 



101 



aussi de celui de 91 dont les Canadiens qu'on a si souvent peints 
avec des couleurs désavantageuses, sauront faire usage au j;rand 
étonnement de (iucl([ues individus, mais à la satisfactio'. de la 
Grande-Bretagne. Passant ensuite rapidement sur l'objet de la 
discussion, il termina par ces paroles qui ne pouvaient être réfu- 
tées: 

" Mais l'on a dit et l'on dira encore, le conseil législatif, son 
excellence le lieutenant gouverneur, ces deux premières puis- 
sances qui doivent concourir avec nous, ne recevront pas nos bills 
en français; oui, monsieur, ils les recevront, cet acte de la 31e 
année m'en assure, et pour l'interpréter dans son vrai sens et dans 
toute sa force, je demanderai si la représentation est libre? per- 
sonne me dit que non ; étant libre, il pouvait donc se faire que 
50 membres qui comme moi, n'entendent point l'anglais, auraient 
composé cette chambre; auraient-ils pu faire des lois en langue 
anglaise? non, assurément. Eh bien! c'aurait donc été une 
impossibilité et une impossibilité ne peut exister. Je demanderai 
actuellement si pour cela cet acte de la 3 le année qui nous cons- 
titue libres, pourrait être annulé et anéanti ; non certainement, 
rien ne peut empocher son eflet, et cet acte commande aux pre- 
mières puissances de la législation de concourir avec nous ; et 
notre confiance en leur justice est telle, que nous sommes per- 
suadés qu'elles le feront de manière à répondre aux intentions 
bienfaisantes de sa Majesté et de son parlement, qui ne nous res- 
traignent point à la dure nécessité de statuer, en ce moment, nos 
lois dans une langue que nous n'entendons point." 

" D'ailleurs, observa un autre membre, M. de Rocheblave 
quelles circonstances choisit-on pour nous faire adopter un chan- 
gement également dangereux pour la métropole et pour la pro- 
vince 1 Ignore-t-on (jue nous avons besoin de toute la confiance 
du peuple pour l'engager à attendre avec patience que nous trou- 
vions des remèdes aux .naux et aux abus dont il a à se plaindre ] 
Ne peut-on pas voir qu'il est dangereux pour la Grande-Bretagne 
même à la quelle nous sommes liés par reconnaissance et par inté- 
rêt, de détruire les autres barrières qui nous séparent de nos voi- 
sins ; que tout espoir et toute confiance de la part du peuple dans ses 
représentans sont perdus si nous n'avons qu'un accroissement de 
privation à lui offrir pour résultat de nos travaux ? 

o 






ro2 



HISTOmE DV CANADA. 



Eh ! ilo quoi pourraient se plaindre quelques-uns do nos frères 
anjrlais en nous voyant décidés à conserver avec nos lois, usages et 
coutumes, notre langue maternelle, seul moyen qui nous reste pour 
défendre nos propriétés? Le stérile honneur de voir dominer 
leur langue pourrait-il les porter à Taire perdre leur force et leur 
énergie à ces mômes lois, usages et coutumes qui font la sécurité 
de leur propre fortune? Maîtres sans concurrence du com- 
merce qui leur livre nos productions, n'ont-ils pas infiniment à 
perdre dans le bouleversement général qui en serait la suite infail- 
lible, et n'est-ce pas leur rendre le plus grand service que de s'y 
opposer ?* 

Ces discussions agitaient profondément les Canadiens. En ell'et 
l'abandon de la langue maternelle n'est pas dans la nature de 
l'homme, dit un savant f 5 elle ne tombe qu'avec lui, si môme elle ne 
lui survit pas. Comme cela devait être, tout l'avantage de la dis- 
cussion resta à ceux qui repoussaient l'oppression, et comme la 
première fois la division sur l'amendement de Grant, montra tous 
les Anglais pour et tous les Canadiens contre, excepté toujours M. 
P. L. Panet. L'amendement fut repoussé par les deux tiers de 
la chambre. Plusieurs autres dans le même sens furent encore 
proposés par M. M. Lees, Pûchardson et les orateurs les plus 
remarquables du parti anglais, et subirent le môme sort après ti-ois 
jours de discussions. La résolution définitive fut, que tous les 
procédés de la chambre seraient dans les deux langues ; mais que 
le français ou l'anglais serait le texte des actes législatifs selon 
qu'ils auraient rapport aux lois françaises ou aux lois anglaises 
existantes en Canada. 

Dans cette importante question, l'on voit que les membres 
anglais élus par les Canadiens, trahirent sans hésitation les inté- 
rêts et les senti mens les plus intimes de leurs commettans. Ils 
prouvèrent que leurs opinions de 64; n'avaient point changé, et 
qu'ils étaient toujours les organes du parti qui ne cessait point 
de porter conU-e tout ce qui était catholique et français cette haine 
aveugle qui a inspiré plus tard l'un de leurs partisans dans le 
passage suivant: "L'acte de 74 a été injudicieusement hbéral 
envers le clergé et les hautes classes, et celui de 91 envers la 

• Gazette de Montréal, 14 lévrier 1793. 

t Lettres sur l'origine des sciences par Bailly. 



i;i n: 



IIISTUIRK DU CANADA. 



103 



masse des Canadiens. Co dernier en sanctionnant l'existence 
des lois civiles françaises, en assurant le libre exercice de la reli- 
gion catholique et le payement des dîmes, en modifiant le ser- 
ment de fidélité, de maniùro que les catlioliques pussent le pré., ., 
en confirmant aux Canadiens catholiques la propriété de leurs 
biens avec leurs usages et leurs coutumes, en n'abolissant pa;* 
leur langue maternelle et la tenure de leurs terres, en prenant pour 
base de la répartition du droit électoral, le nombre et ne faisant 
rien pour les Anglais et la langue anglaise, en ne stipulant pas 
une liste civile pour le soutien du gouvernement et l'usage exc'u- 
sifde l'anglais pour la rédaction des lois, enfin en oubliant de 
limiter la représentation franco-canadienne do manière à la laisser 
dans la minorité, l'acte de 91 fut la plus grande faute que pouvait 
faire le gouvernementbritannique, puisqu'il s'agissait d'un peuple 
qui diflTérait do manières, d'habitudes, de coutumes, de religion 
et de langue d'avec la nation anglaise." * La chambre d'as 
semblée ayant enfin disposé de ces questions brûlantes, put 
s'occuper avec plus de calme d'un grand nombre de projets de 
loi; dont plusieurs ne paraissaient pas bien pressans comme celui 
pour le soulagement des personnes en détresse dans les paroisses. 
Une loi des pauvres peut être bonne dans un pays surchargé do 
population comme l'Angleterre, mais elle est impolitique dans une 
contrée dont les trois quarts du territoire sont encore à défricher 
et à établir. L'acte des écoles de paroisse qui fut présenté était 
d'une nature bien autrement importante pour l'avenir du pays. 
Ceux pour la tolérance des quakres et l'abolition de l'esclavage 
avaient de l'importance plutôt comme déclaration de principe 
que comme besoin social réellement senti, car les quakres et les 
esclaves étaient très rares en Canada, l'esclavage dans le fait n'y 
ayant jamas été admis sous la domination française. 

La question d' éducation prima donc dans cette première ses- 
sion. L'on a vu ro.Timent le collège des jésuites avait été fermé 
par ordre du gouvernement dans les premières années de la con- 
quête, sans droit, sans loi, sans aucun jugement public de l'autorité 
compétente ; et que le peuple avait réclamé dès 87 les biens de 
cet ordre religieux pour les rendre à leur destination primitive, 
l'éducation. En 93, les habitans de Québec et des environs pré- 

♦ Fleming. 



104 



HISTOIRE DU CANADA. 



i 






Bcnlùrcnt une seconde pétition à la législature poir le môme objet 
dans laquelle ils exposaient en réponse aux représentations de 
lord Amherst et des consultations des ofliciers do la couronne, 
que la nature des titres et de la fondation du collège de Québec 
avait été déguisée en Europe ; que le Canada se trouvait privé 
d'écoles publiques depuis la conquête, et que la continuation de 
ce malbeur pouvait-être attribuée aux eflbrts de quelques indivi- 
dus qui convoitaient les biens de cette institution. La nfiiijorité 
de la cbambre d'assemblée approuvant les conclusions des péti- 
tionnaires, M. de Rocheblave proposa, après quelque discussion, 
que leur requête fut renvoyée à un comité de 9 membres pour 
vérifier l'exactitude des allégués touchant les titres de ces biens. 

M. Grant s'opposa à la motion qui comportait, suivant lui, la 
reconnaissance tacite du droit que le pays avait à leur propriété, 
et proposa un amendement par lecjuel tout en déclarant que la 
couronne pouvait en disposer comme bon lui semblerait, l'on 
priait le roi de les affecter à l'instruction publique. L'adoption 
d'un pareil amendement aurait mis, par analogie, tous les biens 
des institutions religi'^uses à la merci d'un ordre de l'Angleterre, 
et les craintes que l'on avait à ce sujet n'étaient pas imaginaires, 
car le bruit courait déjà que le gouvernement allait s'emparer de 
l'église et du couvent des récollets pour les convertir à l'usage 
du culte protestant, ce qu'il exécuta après l'incendie du cou- 
vent en 96. L'on n'avait pas oublié non plus qu'il avait pris 
de la même manière un terrain précieux appartenant aux ursu- 
lines sans les indemniser. Après des débats prolongés jusqu'au 
lendemain, l'amendement fut écarté par toute la chambre do 
même que la motion principale lorsqu'elle fut soumise à son con- 
cours sous forme de rapport. 

Le projet de la loi d'éducation parvint à sa seconde lecture et 
tomba sur la proposition qui fut faite de le prendre en considéra- 
tion en comité général. L'on finit par résoudre après plusieurs 
ajournemens et des discussions très vives, de présenter une 
adresse au roi pour le prier simplement d'approprier les biens 
des jésuites à l'instruction de la jeunesse, sans faire allusion au 
titre que le pays avait pour les réclamer ; et la question des 
écoles se trouva par là ajournée indéfiniment. 

La chambre passa ensuite aux finances. La résolution la plus 



HISTOIRE DV CANADA. 



lOd 



importante de la session fut celle par laquelle clic dùclara que lo 
vote (les subsides lui appartenait d'une manière exclusive et 
incontestable, et qu'aucune loi d'ap|)ropriation ne pourrait Ctre 
amendée par le conseil législatif. T'^llc passa aussi un bill pour im- 
poser dca droits sur l'importation des boissons, dans le b'ji de crée 
un revenu sur lequel elle put aflector le payement des dépenses 
de la législature, mesure nécessaire pour assurer son indépen- 
dance, car le trésor anglais payait encore une forte proportion du 
budjet canadien. Les droits sur la portion des boissons consom- 
mées dans le Haut-Canada, devaienv ôtre remi)oursés à coite pro- 
vince. Enfin elle porta son attention sur l'état de l'administra- 
tion de la justice, et le conseil légishitif lui envoya un projet de 
loi sur la formation des tribunaux, dont la considération fut 
remise à la session suivante après une première lecture. 

Tels furent les principaux sujets qui occupèrent la session 
de 92. Le résultat ne répondit point à sa longueur ; mais les 
discussions qui avaient eu lieu produisirent plusieurs avantages. 
Celles sur la régie intérieure mirent les membres au fait des 
règles parlementaires, et la politesse française introduite par les 
Canadiens dans la tenue de la chanibre et dans les débats, donna 
à ce corps un air de respectueuse gravité que n'avait point, par 
exemple, la chambre des communes d'Angleterre avec ses 
uiembres enveloppés de leurs manteaux, la tète couverte et la 
canne ou la cravache à la main comme la foule dans une foire. 

Le principal événement de la session fut le triomphe de la 
langue des Canadiens; le résultat la conviction de leur aptitude 
])our la nouvelle forme de gouvenicnient. Le caractère subtil, 
litigieux et disputeur qu'ils tenaient des Normands leurs ancêtres, 
trouvait à se satisfaire dans les controverses parlementaires, et 
leur soumission caractéristique aux lois était une des conditions 
essentielles pour les rendre propres à la jouissance d'institutions 
libres. 

C'est le 9 mai que furent prorogées les chambres. Le gou- 
verneur sanctionna les huit bills qu'elles avaient passés, et leur 
témoigna dans un discours toute la satisfaction qu'il éprouvait en 
voyant l'attachement que le Canada montrait pour le roi et pour 
la nouvelle constitution dans un temps où la révolution française 
forçait les nations de l'Europe à prendre part à une lutte qui 



\. 



I :M 



100 



\ , 



HISTOIRE DU CANADA. 



enveIo])pait les premiers intérôts de la sociélé. Il se flattait que 
dans la session suivante, elles régleraient les deux importans 
sujets sui- lestpieN il avait appelé leur attention, l'administration 
de la justice et la réorganisation de la milice pour la défense du 
pays en cas que la guerre ou les mauvaises dispositions des enne- 
mis de toute espèce rendissent une déff^nso nécessaire. 

Les progrès de la révolution française qui attirait dans ce 
moment les regards de toutes les nations, et qui, comme un 
immense météore nic.ioçait d'embraser rEuroj)e entière, remuait 
toutes les masses et remplissait tous les gouvernemens d'une 
terreur profonde. Les progrès de cette révolution dont l'influence 
avait puissamment contribué à déterminer l'Angleterre à nous 
accorder une extension de liberté, fixaient aussi les regards du 
Canada. Le peuple et le gouvernement regardaient ce spectacle 
avec des scntimens de crainte et d'étonnement. L'un ofl'rait, 
l'autre demandait des témoignages de fidélité au roi et à l'ordre 
établi, tant on avait de méfiance les uns contre les autres, et tant 
l'on avait conséquemment besoin de se rassurer. L'on était 
réservé dans son langage et dans ses actes, et en réclamant l'u- 
sage de leur langue maternelle, les Canadiens protestaient sans 
cesse dans les termes les plus ibrts de leur attachement à la cou- 
ronne. Cette retenue dans leurs discours et celte f:^rmclé dans 
leurs principes assurèrent pour le moment deux avantages au 
pays, la paix intérieure et la conservation de ses droits. Le parti 
anglais abandonna ses prétentions outrées, soit qu'il vît l'inutilité 
de ses ciforts, soit qu'il reçût des avcrtissemens en haut lieu, soit 
enfin qu'il résolût de se reposer sur l'avenir; et tandis que l'an- 
cien monde était en feu, le Canada jouissait de la liberté et de la 
paix, deux choses nouvelles pour lui. Tel était l'état des esprits 
lorsque lord Dorchester revint en Canada en 93 armé d'instruc- 
tions nouvelles et fort am])les, qui l'autorisaient à nommer un 
nouveau conseil exécutif, qu'il composa de 9 membres doiit 4< 
Canadiens, et qui portaient que toutes les nominations aux charges 
])ublique8 ne subsisteraient que durant le bon plaisir de la cou- 
ronne ; que les terres ne seraient concédées qu'à ceux qui seraient 
capables de les établir, après qu'elles auraient été diviséei en 
arrondissemens (townships), enfin qui permettaient aux séminai- 
res de Québec et de Montréal ainsi qu'aux communautés 



HISTOIRE DU CANADA. 



107 



religieuses de femmes de se perpétuer suivant les règles de leur 
institution. Les troubles de l'Europe qui menaçaient d'em- 
braser l'Amérique, et la popularité de cet ancien gouverneur 
parmi les Canadiens, furent probablement les motifs qui engagè- 
rent la Grande-Bretagne à lui remettre pour la troisième fois les 
rênes du gouvernement. Il fut parfaitement accueilli par l'an- 
cienne population, mais avec froideur par les Anglais, qui trou- 
vèrent ensuite le discours qu'il prononça à l'ouverture des cham- 
bres beaucoup trop flatteur pour la représentation nationale. 

Il appela dans ce discours leur attention sur l'organisation de 
la milice, sur l'administration de la justice ; et, en leur annonçant 
qu'il allait leur faire transmettre un état des comptes publics, il 
les informa que les revenus étaient encore insulTisans pour cou- 
vrir toutes les dépenses ; mais qu'il espérait que la métropole 
continuerait de combler le déficit. 

Cette session fut plus longue encore que la première et dura 
depuis le mois de novembre 93 jusqu'au mois de juin suivant ou 
six mois et demi. Il ne fut passé cependant que six lois dont une 
pour réorganiser la milice, deux autres pour amender les lois de 
judicature, et autoriser le gouverneur à suspendre la loi de 
l'habeas-corpus à l'égard des étrangers soupçonnés de menées 
séditieuses, acte renouvelé d'année en année jusqu'en 1812. Les 
intrigues de l'ambassadeur de la république française auprès du 
gouvernement des Etats-Unis, M. Genêt, etce'lesde ses émissai- 
res en Canada, nécessitaient, disait-on, ces mesures de précau- 
tions qui blessaient la liberté du sujet et dont l'abus sous l'admi- 
nistration de sir James Craig devait tant agiter le pays. La 
plus grande harmonie ne cessa point de régner pendant toute la 
session. M. Panet, fait juge des plaidoyers communs, fut rem- 
placé à la présidence de la chambre, par M. de Lotbinière qui 
fut élu à l'unanimité. L'influence pacifique de lord Dorchester 
se faisait déjà sentir sur l'opposition, qui se désabusait chaque jour 
sur ses prétentions. C'est dans cette session que, pour la pre- 
mière fois, les comptes du revenu public furent mis sous les yeux 
des contribuables. Dans le message qui les accompagnait, !e 
gouverneur recommanda de donner des salaires fixes aux fonction- 
naires et d'abolir le système des émclumens, afin de prévenir 
tout abus et que les charges imposées sur le peuple pour le 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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soutien de l'état, fussent exactement connues. Le revenu annuel 
n'atteignait pas le tiers des dépenses de l'administration civile, 
qui s'élevaient à £25,000, laissant ainsi un découver-t de plus de 
jC 17,000 qui était comblé par le budget impérial. 

Les recettes provenaient des droits sur les vins, les spiritueux, 
la mêlasse, de la taxe sur les aubergistes et des amendes et con- 
fiscations. Dans le vrai l'on pourrait presque dire que la taxation 
était inconnue en Canada. 

Le gouverneur, sans demander expressément un vote de sub- 
sides pour couvrir la totalité des dépenses, avait appelé l'attention 
de la chambre sur les moyens d'augmenter le revenu et de pour- 
voir par elle-même ^ ♦out le budget, ce qu'elle ne parut pas s'em- 
presser de goûter pour le moment. Plus tard cependant lors- 
qu'elle voulut y revenir pour mieux contrôler l'adminis- 
tration, on lui fit un crime de son oll're tant les intérêts et les 
passions peuvent mettre les hommes en contradiction avec eux- 
mêmes. 

Tandis que l'on s'occupait ainsi avec assez d'unanimité de la 
question des finances, les idées révolutionnaires faisaient toujours 
des progrés et le gouvernement canadien ne paraissait pas 
plus rassuré que les autres malgré la tranquillité qui régnait dans 
le pays. Lord Dorchester qui se surprenait quelquefois avec ces 
craintes, saisit l'occasion de la fermeture des chambres pour 
recommander la soumission à l'ordre établi. " Je n'ai aucun 
doute, dit-il, aux membres, qu'en retournant dans vos foyers vous 
ne répandiez avec zèle, parmi les habitans, ces principes de jus- 
tice, de patriotisme et de loyauté qui ont distingué vos travaux 
publics pendant le cours de cette longue session ; que vous ne 
fassiez tous vos elforts pour découvrir et amener devant les tri- 
bunaux les personnes mal-disposées (jui, par leurs discours et 
leurs conversations inllanimatoires, ou la dillusion d'écrits sédi- 
tieux, chercheraient à séduire ceux qui ne sont i)as sur leurs 
gardes, et à troubler la paix et le bon ordre de la société, et que 
vous ne saisissiez toutes les occasions de persuader à vos compa- 
triotes que les bienfaits dont ils jouissent sous une constitution 
vraiment libre et heureuao, ne peuvent-être cont :vés que par 
une sincère obéissance aux lois."' 

Le clergé catiioiique faisait tout en lui de son côté pour rassurer 



HISTOIRE DU CANADA. 



109 



le gouvernement et maintenir le peuple dans l'obéissance. Le 
curé de Québec, M. Plessis. prononçant l'oraison funèbre de M. 
Briand, évoque, dans la cathédrale, le 27 juin, disait: 

" Nos conquérans, regardés d'un œil ombrageux et jaloux, n'ins- 
piraient que de l'horreur et du saisissement. On ne pouvait se 
persuader que des hommes étrangers à notre sol, à notre langage, 
à nos lois, à nos usages et à notre culte, fussent jamais capables 
de rendre au Canada ce qu'il venait de perdre en changeant de 
maîtres. Nation généreuse, qui nous avez fait voir avec tant 
d'évidence combien ces préjugés et' nt faux ; nation industrieuse, 
qui avez fait germer les richesses que cette terre renfermait dans 
son sein ; nation exemplaire, qui dans ce moment de crise ensei- 
gnez à l'univers attentif, en (juoi consiste cette liberté après 
laquelle tous les hommes soupirent et dont si peu connaissent les 
justes bornes ; nation compatissante, qui venez de recueillir avec 
tant d'humanité les sujets les plus fidèles et les plus maltraités de 
ce royaume auquel nousappartîmes autrefois ; nation bienfaisante, 
qui donnez chaque jour au Canada de nouvelles preuves de votre 
libéralité ; — non, non, vous n'êtes pas nos ennemis, ni ceux de 
nos propriétés que vos lois protègent, ni ceux de notre sainte 
religion que vous respectez. Pardonnez donc ces premières 
défiances à un peuple qui n'avait pas encore le bonheur de voua 
connaître ; et si après avoir appris le bouleversement de l'Etat 
et la destruction du vrai culte en France, et après avoir goûté 
pendant trente-cinq ans les douceurs de votre empire, il se trouve 
encore parmi nous quelques esprits assez aveugles ou assez mal 
intentionnés pour entretenir les mêmes ombrages et inspirer au 
peuple des désirs criminels de retourner à ses anciens maîtres ; 
n'imputez pas à la totalité ce qui n'est que le vice d'un petit 
nombre. 

" M. Briand avait pour maxime, qu'il n'y a de vrais chrétiens, 
de catholiques sincères, que les sujets soumis à leur Souverain 
légitime. Il avait appris de Jésus-Christ, qu'il faut rendre à 
César "e qui appartient à César ; de St.-Paul, que toute âme 
doit être soumise aux autorités établies ; que celui qui résiste à 
la puissance résiste à Dieu même, et que par cette résistance il 
mérite la damnation ; du chef des apôtres, que le roi ne porte pas 
le glaive sans raison, qu'il faut l'honorer par obéissance pour 

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HISTOIRE DU CANADA. 



Dieu, p7opter Deum, tant en sa personne qu'en relie des offi- 
ciers et magistrats qu'il députe sive ducibus tanquam ab co missis. 
Tels sont, chrétievis, sur cette matière, les principes de notre 
sainte religion ; principes que nous ne saurions trop vous incul- 
quer, ni vous remettre trop souvent devant les yeux, puisqu'ils 
font partie de cette morale évangélique à l'observance de laquelle 
est attaché votre salut. Néanmoins, lorsque nous vous exposons 
quelquefois vos obligations sur cei article, vous murmurez contre 
nous, vous vous plaignez avec anij^i'iume, vous nous accusez de 
vues intéressées et politiques, et croyez que nous passons les 
bornes de notre ministère ! Ah ! mes frères, quelle injustice !" 

On ne pouvait rassurer l'Angleterre dans un langage plus sou- 
mis ni plus dévoué. Le prêtre oubliant tout le reste, remerciait 
presque la providence d'avoir arraché le Canada à la nation 
impie qui brisait ses autels. 

Il prêchait l'obéissance la plus absolue en disant que celui qui 
résiste à la puissance résiste à Dieu même, et que par cette résis- 
tance il mérite la damnation. 

Toutes ces maximes du reste étaient et sont encore celles de 
l'église catholique. Quoique les protestans les répudient ou du 
moins ne les poussent pas si loin que Rome, ils en profitèrent en 
Canada, et M. Plessis fut toute s> vie en grande considération 
parmi eux. 

Les recommandations du gouvemeui et du clergé n'étaient pas 
toutefois sans prétexte. Quelques personnes de Montréal que 
les discours et les prétentions des Anglais choquaient ; d'autres 
autant par esprit de contradiction probablement que pour exciter 
les frayeurs de l'autorité, tenaient des propos qui les firent accu- 
ser devant les tribunaux et condamner à de fortes amendes. A 
Québec la même chose eut lieu: trois habitans de Charlesbourg 
furent accusés de haute trahison ; quelques uns de menées sédi- 
tieuses ; leur crime était si peu considérable que le gouverneur 
fit abandonner les poursuites en 95. Il avait voulu seulement 
frapper l'imagination populaire et mettre en garde contre les cris 
des agitateurs. 

Dans l'été, il se forma dans la capitale une grande association 
pour le soutien des lois et du gouvernement, en opposition aux 
propagandistes révolutionnaires ; elle couvrit bientôt tout le pays 



HISTOIRB r>V CANADA. 



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et témoigna de sa fidélité à la royauté par de nombreuses adresses 
qui durent rassurer l'inquiétude métropolitaine. Cet état de 
choses dura plusieurs années. A chaque session, le gouverne- 
ment demandait et obtenait de nouveaux pouvoirs pour organiser 
une milice soumise, pour maintenir la tranquillité intéiieure, pour 
repousser les ennemis extérieurs s'ils s'en présentaient, enfin pour 
continuer la suspension de l'acte d'habeas-corpus à l'égard des 
étrangers. Il est inutile de dire que pendant ce temps là la plus 
grande concorde régnait entre les différentes branches de la légis- 
lature. Plusieurs des membres les plus marquans avaient reçu 
des emplois, comme M. Panet et M. de Bonne. Les autres 
satisfaits, se félicitaient du repos dont l'on jouissait en comparai- 
son de l'Europe et ne songeaient qu'à en profiter. 

Dans la session de 95 qui dura plus de quatre mois, le gouver- 
neur fit mettre devant la chambre un état des revenus de l'année 
écoulée et les comptes d'une partie des dépenses du gouverne- 
ment civil, en la priant d'y pourvoir. Pour répondre à cette 
demande et couvrir la différence qu'il y avait entre la dépense et 
le revenu, la chambre passa deux lois d'impôt, l'une augmentant 
les droits sur les eaux-de-vie étrangères, les mêlasses, les sirops, 
les sucres, le café, le tabac, le sel ; l'autre continuant la taxe 
annuelle sur les colporteurs et les aubergistes. Cette aug- 
mentation ne répondit pas immédiatement au besoin qui l'avait 
fait décréter ; mais l'on avait reconnu le principe. La plupart 
des actes qu'on passa dans cette session continuaient d'anciennes 
lois avec de légères modifications, et ne les continuaient que pour 
un temps limité, car l'assemblée avait déjà pour règle de leur 
donner la plus courte durée possible, afin que le gouvernement fût 
moins indépendant d'elle. 

Une question incidente fort intéressante occupa un instant la 
législature. Le taux des rentes et les charges seigneuriales 
avaient été fixés d'une manière précise et permanente par la loi 
sous l'ancien régime. Après la conquête, plusieurs Anglais qui 
avaient acheté les seigneuries des Canadiens partant pour la 
France, haussèrent ces taux et furent imités par quelques uns 
des anciens seigneurs. Bientôt l'abus fut poussé à tel point qu'il 
arracha des plaintes aux habitans, qui ne trouvaient plus dans les 
juges nommés par le nouveau gouvernement, la protection qu'ils 






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histoihe du canada. 



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avaient coutume de recevoir des tribunaux anciens. Les nouveaux 
propriétaires qui attendaient depuis longtemps l'occasion de changer 
la tenure de leurs seigneuries pour en retirer de plus grands revenus, 
voulurent profiter du moment pour accomplir leur dessein. Ils 
feignirent d'être beaucoup alarmés de la propagation des idées 
révolutionnaires '>n Amérique, et de craindre l'abolition de la 
tenure féodale jans indemnité comme en France ; ils firent sonner 
bien haut l'introduction de ces idées dans le pays ; ils accusèrent 
les Canadiens de rébellion et transformèrent leur oppo'tion à 
l'acte des chemins en insurrection politique, s'imaginant qu'au 
milieu du trouble et de la frayeur, ils réussiraient à engager la 
chambre d'assemblée à faire faire, par voie de reforme pour satis- 
faire les mécontens, des modifications à la tenure surannée et 
oppressive, disaient-ils, qui existait dans le pays en dépit des 
progrès du siècle. Ils se croyaie nt si sûrs du succès, qu'ils avaient 
pris même des arrangemens avec des émigrans américains pour 
leur concéder, après commutation de toutes les autres redevances, 
leurs terres à la charge de certaines rentes, préférant ces der- 
niers aux Canadiens parce qu'ils les trouvaient disposés à payer 
des taux plus élevés. Mais leur plan fut déjoué aussitôt que mis au 
jour. La question dont les motifs paraissaient étrangers à toute idée 
de réforme réelle et salutaire, fut portée par M. de Rocheblave 
devant la chambre, qui la discuta pendant plusieurs séances, et 
finit par l'abandonner sans donner satisfaction ni aux uns ni aux 
autres, soit qu'elle n'osât pas attaquer les juges qui avaient per- 
verti la loi, soit que des intérêts dissimulés la paralysassent sur un 
abus qui n'a fait qu'augmenter depuis dans plusieurs parties du 
paya. 

On était alors dans la chaleur des descussions suscitées par 
l'acte des chemins auquel nous venons de faire allusion. 
Cette question importante pour les campagnes, fut d'abord mal 
interprétée par l'imprudence de certaines gens, qui crièrent au 
fardeau des taxes et surtout des corvées détestées par le peuple 
depuis Haldimand. On croyait que cette mesure voilait un 
retour au système de ce gouverneur décrié ; mais petit à petit les 
esj)rits mieux éclairés se calmèrent, et l'acte prit après des amen- 
demens nombreux, la forme a peu près dans laquelle il est par- 
venu j usqu'à nos jours. 



HISTOIRE DU CANADA. 



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Ur e antre question non moins importante fut encore agitée, 
celle du numéraire qui avait cours dans le pays. Il circu- 
lait des monnaies de toutes les nations e" ra|)port avec l'Amérique. 
Une partie de ces espèces dépréciée par l'usure, entraînait dans 
les échanges des pertes considérables. Un remède était devenu 
nécessaire. M. jRichardson, comme négociant, prit l'initiative et 
une loi fut rendue par laquelle on donna une valeur légale fixe 
aux monnaies d'or et d'argent frappées aux coins et aux titres du 
Portugal, de l'Espagne, de la France et des Etats-Unis, et on con- 
vertit la valeur des monnaies anglaises du sterling en cours du 
pays. Dans tous les temps le système de la comptabilité a été 
imparfait et vicieux en Canada, et il a toujours été fort diflicile 
de débrouiller le cahos des comptes publics; de'à une partie des 
abus, des erreurs, des malversations des agens comptables. Toutes 
les lois d'impôts furent aussi réunies en une seule, pour simplifier 
les opérations de ces agens, et des mesures furent prises pour 
diminuer les frais de perception. L'acte passé pour deux ans, 
fut réservé à la sanction ; oyale. Par une de ces anomalies dont 
l'on vit beaucoup d'exemples dans la suite, il resta si longtemps 
en Angleterre que lorsqu'il revint les deux ans étaient expirés. 

Le gouverneur repassa en Europe dans l'été. 11 organisa ou donna 
l'ordre avant son départ d'organiser un régiment canadien à deux 
bataillons comme l'avait suggéré Du Calvet. Mais ce corps fut 
licencié plus tard, peut-être par motif politique, la métropole 
jugeant qu'il n'était pas prudent d'enseigner l'usage des armes 
aux colons, et se rappelant que les Etats-Unis avaient préludé à 
la guerrre de l'indépendance par celle du Canada dans laquelle 
ils avaient fait leur apprentissage. 

Lord Dorchester avait convoqué aussi avant de déposer les 
rênes du pouvoir, les collèges électoraux pour procéder à une 
nouvelle élection générale. Le scrutin du peuple fut sévère, et 
plus de la moitié de la représentation fut changée. On remar- 
quait parmi les nouveaux membres le procureur et le solliciteur- 
général, MM. Sewell et Fouchcr. Plusieurs anciens membres 
furent repoussés à cause de leurs tentatives pour fair*» proscrire 
la langue française. Le général Prescott, qui remplaça lord 
Dorchester d'abord comme lieutenant-gouverneur et ensuite 
comme gouverneur-général, réunit la législature dans le mois de 



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HISTOIRE DU CANADA. 






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janvier. Comme au début du premior parlement, l'élection du 
président de la branche populaire amena la séparation des deux 
partis, avec cette différence, cette fois, que les organes avoués du 
gouvernement firent connaître le drapeau avec lequel il préten- 
dait s'identifier. Elle accusa aussi plusieurs défections soupçon- 
nées depuis longtemps. Le juge de Bonne et M. de Lanaudière 
passèrent dans le camp opposé. Le premier qui é*ait fils de ce 
capitaine de Bonne de Miselle attiré en Canada par le marquis 
de la Jonquière, descendait de l'illustre race des ducs de Lesdi- 
guières, dont à ce titre il aurait dû glorifier l'origine. Il ne fut 
plus désormais qu'un partisan hostile à ses compatriotes. Il pro- 
posa pour président de la chambre, M. Young en opposition à M. 
Panet, qui fut réélu à une grande majorité. Comme la première 
fois, pas un Anglais ne vota pour ce dernier, tandis que quatre 
Canadiens votèrent contre, outre ceux qui remplissaient dos 
charges publiques, comme le solliciteur-général qui ne vota plus 
que comme un homme vendu. On n'eut plus de doute dès lors 
sur les dispositions du gouvernement, aiquel le traité d'amitié et 
de commerce qui venait d'être signé ave î les Etats-Ui.is, permet- 
tait plus de hardie!L'=e. A partir de cette /ipoque, l'administration 
se montra de plus en plus ouvertement opposée à la chambre 
excepté pendanMa guerre de 1812, où toutù coupelle devint affa- 
ble et bienveillante et s'entourra de quelques hommes populaires 
dans lesquels elle trouva des qualités qu'elle .l'avait pas aperçues 
auparavant et qu'elle a rarement vues depuis. Mais ce système 
avec des institutions électives, devait finir contre les prévisions de 
ses auteurs par augmenter le nombre des agitateurs et des mécon- 
tens. 

Le gouverneur en informant la chambre que le traité avec le» 
Etats-Unis allait augmenter beaucoup les relations commerciales 
du Canada, recommanda toutefois de renouveler la loi contre les 
élrangers pour neutraliser les efforts que faisaient sans cesse les 
émissaires français répandus partout pour troubler Ja tranquillité 
des Etats. C'était rassurer les craintes d'un côté pour les exci- 
ter de l'autre sans motif sérieux, car le Canada était hors de la 
portée de la république française par la distance et encore plus 
par les idées. Aussi pour bien des gens, feindre des craintes sous 
ce rapport pour les Canadiens qui avaient pu joindre la repu- 



HlSTOTRE DU CANADA. 



115 



bliquc voisine et ne l'avaient pas fait, et demander des lois de 
proscription contre des émissaires français imaginaires, c'était 
annoncer que le motif avoué de ces recommandations en 
cachait un autre, que ceux qui les faisaient se donnaient bien 
de garde de dévoiler ; c'était à leurs yeux un moyen détourné do 
faire soupçonner la fidélité des Canadiens et d'exciter les craintes 
de la mét'opole, et la suite des événemens montra que si ce 
motif ne fut pas le véritable dans l'origine, il le fut plus tard. 

Au reste cette session ne fut remarquable que par le poiivoir 
presqu'absolu que se fit donner le gouvernement. La résistance 
offerte à quelques unes des clauses de la loi des chemins par 
quelques villageois mal conseillés avait alarmé les autorités. Non 
contentes de la loi 'contre les étrangers, elles obtinrent de la com- 
plaisance des deux chambres le pouvoir de déférer au conseil 
exécutif ou à trois de ses membres le drtit de faire arrêter qui 
que ce fut sur une simple accusation et même sur le simple soup- 
çon de haute trahison ou de pratiques séditieuses. L'acte 
d'habeas-corpus en tant qu'opposé à cette loi fut suspendu. 
En prorogeant les chambres, le gouverneur les remercia d'avoir 
montré combien il était nécessaire dans un temps de danger 
public d'augmenter les pouvoirs de l'exécutif. 

Il y a lieu de croire que l'esprit du général Prescott était en 
proie à de vives inquiétudes, ce que l'on aurait de la peine à con- 
cevoir aujourd'hui si l'on ne savait que ceux qui avaient été 
témoins de la révolution américaine et de la révolution française, 
devaient penser que rien n'était impossible après le grand 
démenti que ces événemens mémorables avaient donné à toutes 
leurs croyances et à toutes leurs prévisions. Pour peu que le 
gouverneur fût imbu de cette idée, il ne fallait pas de grands 
efforts de la part de la faction qui tous les jours dominait de plus 
en plus le pouvoir, pour lui faire croire que le peuple canadien 
était toujours au moment de se soulever et que des agens révolu- 
tionnaires l'excitaient sans cesse en circulant furtivement dans 
ses rangs. A force de répéter que si les représenrans du peuple 
ee rendaient aux vœux de l'exécutif, c'était pour parvenir plus 
sûrement à leurs vues ambitieuses ; s'ils s'y opposaient, c'était 
par esprit de rébellion et de déloyauté, l'on devait parvenir à 
faire croire tout ce que l'on voulait au chef que l'Angleterre pla- 



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HISTOIRE DU CANADA. 



çait à la tête du gouvernement, et qui le plus souvent était com- 
plètement étranger au pays. Aussi dés (jue l'acte pour accroître 
les pouvoirs de l'exécutif fut passé, l'ordre fut-il envoyé à tous les 
juges de paix, à tous les capitaines de milice, d'arrêter ceux qui 
chercheraient, par l'ours intrigues ou par leurs discours, à troubler 
la tranquillité publique. L'on semblait croire que lesréfractaires 
à la loi des chemins dont plusieurs furent punis pour turbulence 
ou sédition, avaient des chefs dont les vues s'étendaient plus loin 
que cette loi, et que ces chefs correspondaient ou se concertaient 
avec des émissaires étrangers dont le pays aurait été rempli. 

Le procureur-général Sewell se transporta à Montréal à 
la fin de l'été de 9G pour voir ce qui s'y passait. Il fit rapport 
que l'île et le district étaient très désaflTectionnés; que la loi des 
chemins avait augmenté le mécontentement jusqu'à soulever le 
peuple contre l'exéctftion des ordres des tribunaux ; que le 
mécontentement était excité par des émissaires étrangers ; que 
l'ambassadeur de France aux Etats-Unis, M. Adct, avait adressé 
im pamphlet aux Canadiens dans lequel il annonçait que la répu- 
blique française ayant battu l'Espagne, l'Autriche et l'Italie, allait 
attaquer l'Angleterre à son tour et commencer par ses colonies, 
et les invitait à se rallier autour de son drapeau, qu'enfin son 
gouvernement avait intention de lever des troupes en Canada.* 
Un américain, enthousiaste insensé, nommé McLane, ajoutant 
foi aux soupçons que l'on semait ainsi contre la population, qui ne 
songeait plus alors certainement à se soustraire à la domination 
britannique, se laissa attirer à Québec par un charpentier de 
navire, nommé Black, qui avait su acquérir assez de popularité 
pour se faire élire l'année précédente à la chambre d'assemblée. 
Lorsque McLane qui se faisait passer pour un général français 
agissant d'après !3s ordres de M. Adet fut en son pouvoir, Black 
feignit de sortir pour quelque affaire et alla avertir l'autorité qui 
avait été prévenue d'avance. McLane fut saisi et livré aux 
tribunaux sous prévention de haute-trahisop. Le choix des jurés, 
les témoignages, le jugement et le châtiment, tout fut extraordi- ' 
naire. Il fut condamné à mort et exécuté avec un grand appa- 
reil militaire sur leu glacis des fortifications dans un endroit élevé 
et visible des campagnes environnantes. Le corps après quelque 

• Procès-verbal du Conseil exécutif. 



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HISTOIRK DU CANADA. 



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temps do suspension au gibet, fut descendu au pied de l'échafaud, 
et le bourreau en ayant tranché la tète, la prit par Ica cheveux et 
la montra au peuple en disant : " Voici la tôte du traître." H 
ouvrit ensuite le cadavre, en arracha les entrailles, les brûla, et fit 
des incisions aux quatre membres, sans les séparer du tronc* 
Jamais pareil spectacle ne s'était encore vu en Canada. L'objet 
de ces barbaries était do frapper de terreur l'imagination popu- 
laire. Mais ce qu'il y eut de plus hideux dans cette tragédie, ce 
furent les récompenses que l'on jeta aux accusateurs et aux 
témoins à charge, lesquels acceptèrent sans rougir des terres con- 
fiidérables pour prix de leur complaisance ou de leur délation .f 
Black lui-même reçut des gratifications, qui ne lui portèrent 
pas bonheur, car tout le monde ne voulut plus voir en lui 
qu'un traître ; repoussé par ses concitoyens, couvert du mépris 
public, il finit par tomber dans une profonde misère, et on le vit 
quelques années après, rongé de vermine, mendier son pain dans 
la ville où il avait siégé autrefois comme législateur. Cette exé- 
cution, fruit des frayeurs des autorités coloniales, toujours plus 
impitoyables que celles des métropoles, ne fit que mettre davan- 
tage au jour l'esprit de l'administration et la dépendance honteuse 
des tribunaux, qui avaient fermé les yeux sur les violations les 
plus flagrantes des règles imposées par la sagesse des lois pour la 
protection de l'innocence. 

Plus le pouvoir devenait absolu moins la représentatioa 
nationale avait d'empire. Une grande retenue caractérisait depuis 
un an ou deux toutes les démarches de l'assemblée, qu'on s'était 
mis à accuser de révolte chaque fois qu'elle voulait montrer un 
peu d'indépendance. Quoique l'on fût loin du théâtre de la 
guerre, les gouverneurs représentaient constamment les ennemis 
comme à nos portes, comme au milieu de nous. C'était la poli- 
tique que le gouvernement, entre les mains de l'aristocratie, suivait 
en Angleterre pour faire repousser les idées républicaines de la 
France. La mission des chambres semblait devoir se borner à 
passer des lois pour augmenter les subsides et les pouvoirs de 
l'exécutif rempli d'appréhensions vraies ou simulées. Parmi ces 
lois exceptionnelles, il s'échappait quelquefois des délibérations 



• Procès de David McLane. 
t Gazette de Québec. 



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HISTOIRE DU CANADA. 



législatives, des décrets d'une utilité pratique. Tels furent l'éta- 
blissement pour la première fois dans les prisons de ce pays, des 
salles de correction ou de travail forcé, institution favorable à la 
régénération du condamné, et le règlement des poids et mesures, 
objet qui devenait de plus en plus nécessaire par l'accroissement 
du commerce. ^ ' 

Pendant ce temps-là, le revenu public augmentait toujours avec 
les anciens impôts. Do 14,000 louis qu'il était en 97, il monta 
en 1801 à 27,000 louis. Mais les dépenses du gouvernement civil 
qui étaient encore de 25 ou 26 mille louis en 99, furent portées 
tout à coup l'année suivante à 36,000 louis sans que l'on eût môme 
demandé la sanction do la colorie pour cet accroissement fait par 
ordre du ministre, le duc de Portiand. 

Cette usurpation de pouvoir ne put trouhler le calme du 
peuple; mais les esprits commençaient à s'agiter même là où 
la concorde n'avait jamais cesser de régner, entre le gouverneur 
et son conseil. .... 

Il paraît que le bureau chargé de la régie des terres, composé 
d'une section de ce conseil, se rendait coupable d'abus et de pré- 
varications dont le public ne connaissait pas encore toute l'étendue. 
Le juge en chef Osgoode en était le président. Les membres 
sous divers prétextes et sous des noms empruntés, s'étaient fait 
accorder à eux-mêmes, ou avaient fait accorder à leurs amis de 
vastes étendues de terres en diverses parties du pays. Dans tous 
les temps les plus grands abus s'étaient commis dans ce départe- 
ment, et l'on avait vu des membres de l'ancien conseil législatif 
s'entendre avec des officiers publics à Londres, qui avaient l'en- 
trée des bureaux du ministère, pour s'en faire accorder sur le lac 
S.-François, sur le chemin postal ouvert entre Québec et Halifax 
et dans tous les endroits où ils pouvaient en avoir.* Ces abus 
allaient toujours en augmentant. Ceux qui en profitaient, mettaient 
en même tempb tous les obstacles possibles à ce qu'on en accordât 
aux Canadiens sous le prétexte qu'ils allaient y porter leur langue, 
leurs usages et leur religion ; ce qui était alors un motif suffisant 
d'exclusion, sinon ouvertement avoué du moins tacitement 
reconnu ; mais dans la conviction secrète qu'en les conservant, 
ils obtiendraient pi us tard dps |)rix pi us élevés. Ces terres avaient 

* Corresponiioiice manuscrite du conseiller Finlay, etc. 



HISTOIRE DU CANADA. 



119 



été divisées en townships, et on nvait donné aux nouvelles divi- 
sions des noms anglais, chose indilTùrente on elle-même en appa- 
rence, et qui cependant contribuait à en éloigner les cultivateurs 
canadiens, qui n'en comprenaient pas bien la tenure avec le sys- 
tème de quie-rents qui y était attaché. Ces entraves artificielles 
dépassèrent le but. Des Canadiens, surtout des Américains péné- 
trèrent dans les forêts de la rive droite du St.-Laurent, près de la 
frontière des Etats-Unis, et s'y choisirentdes fermes sur lesquelles 
ils s'établirent sans titre. Le gouverneur auquel ces derniers 
B* étaient plairas de la conduite du bureaujtransmit dès la première 
année de son -dministration, une dépêche à Londres dans laquelle 
il blâmait tout lo systère comme contraire à l'honneur et à l'in- 
térêt de l'empire, et comme nul sous le rapport fiscal, puis qu'il 
ne produisait rien. Il embrassa avec chaleur surtout la cause de 
ces émigrés qu'on nommait loyalistes dès qu'ils mettaient le pied 
sur le territoire canadien. Ses représentations firent effet. Il 
revint d'Angleterre en 98 des instructions fort amples pour remé- 
dier au mal qu'il avait signalé, et qui déplurent extrêmement au 
bureau des terres. De là la brouille de ce bureau avec le gou- 
verneur et du gouverneur avec le conseil exécutif, l'âme et le 
nerf de l'oligarchie qui commençait à peser de tout son poids sur 
le pays, et qui se crut obligé de soutenir en cette circonstance un 
département formé de ses principaux membres. Il s'était déjà 
établi une communauté d'opinions et d'intérêts entre les fonction- 
naires publics et la majorité de ce conseil, communauté qui a fini 
ensuite par maîtriser complètement la marche de l'administration 
en s'emparant de l'esprit des gouverneurs et en influençant 
continuellement les ministres, dont cette oligarchie employait 
toute son habileté à nourrir les craintes et les antipathies natio- 
nales contre la masse de la population. Le conseil exécutif, qui 
avait ignoré jusque là la dépêche du gouverneur, se tint pour 
offensé par son silence ; il fut froid d'abord à SDn égard et e- .suite 
il lui fit une opposition ouverte et redoutable tous la direction de 
son président, M. Osgoode, fils naturel de George II, dit-on, 
qui avait des talens, et ce qui était mieux dans la circonstance 
des amis puissans à la cour. Entraîné par ses inspirations, le 
conseil refusa de publier les nouvelles instructions et compléta ainsi 
la rupture entre ces deux hommes. L'Angleterre, pour éviter 



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120 



HISTOIRE DU CARA.DA. 



les conséquences de leur désunion dans la colonie où chacun 
avait son parti, jugea nécessaire de les rappeler tous deux, ce 
dernier consjervant ses appointeroens. 

Cette querelle fit peu de sensation dans le public parce que la 
presse étant mnette et les débats s'étant passés dans les hauts 
lieux de l'administration enveloppés comme à l'ordinaire dans les 
nuages du mystère, le peuple n'en connaissait pas bien le sujet 
ni les motifs. En outre, quoique ce gouverneur fût en difficulté 
avec les principaux fonctionnaires, il n'avait point cherché d'ap- 
pui dans la population. Au contraire, il se montrait fort hostile 
à son égard, et soit mauvaise interprétation donnée à ses instruc- 
tions, soit toute autre raison, il accueilHt très mal la demande des 
catholiques d'ériger de nouvelles paroisses pour ré})ondre à l'aug- 
mentation de leurs établissemens qui se formaient de proche en 
proche tout autour de la partie habitée du pays. Ni les récla- 
mations du peuple, ni celles du clergé, ni même celles de l'as- 
semblée ne parurent le faire revenir du refus qu'il avait donné à 
ce sujet contrairement à l'ordonnance du 91. Il fallut que les 
catlioliques recourussent au régime insuffisant des missions 
comme aux premiers jours de la colonie. 

Une pareille conduite n'était pas de nature à augmenter sa 
popularité. Aussi vit-on sa retraite avec plaisir, et sir Robert 
Shore Milnes prendre en 99 les rênes de l'administration en qua- 
lité de lieutenant gouverneur. Celui-ci en ouvrant les chambres 
dans le mois de mars remercia dans son discours le Canada des 
témoignages de fidéhté qu'il venait de donner au roi et aux 
intérêts des sociétés civilisées en souscrivant généreusement des 
sommes assez considérables pour le soutien de la guerre contre la 
révolution française. ■ v ■ 

Cette souscription avait été commencée par le parti anglais 
dans le but de tapter e Kclusivement la bienveillance du gouver- 
nement en montrant un zèle plus empressé que celui des Cana- 
diens. La chose s'était faite rapidement, et les auteurs du projet 
s'étaient donnés peu de peine pour la rendre générale parmi la 
population. M. de Bonne voulut faire ajouter, lorsque la partie 
de l':;dresse relative à ce sujet, fut soumise aux voix, que l'on 
regrettait que, par le peu dé moyens de la majorité des habitans, 
les contributions eussent été si modiques, et par le mode a,doptô 



HISTOIRE DU CANADA. 



m 



pour les recueillir, si peu générales; mais son amendement fut 
écarté, la majorité ne pensant pas qu'il fut de sa dignité de donner 
des explications à ce sujet. Les Canadiens du reste se rappe- 
laient que le gouvernement n'avait pas pris tant de précaution 
contre les révolutionnaires américains à la suite des événcmens 
de 75, quoique le danger fût bien plus imminent. Mais ils ne 
purent plus avoir de doute lorsqu'ils virent ceux qui n'avaient 
jamais cessé de chercher à les dominer, oubliant leurs écarts de 
75, commencer à se donner le nom de " loyaux" par excellence 
e? donner aux Canadiens celui de " rebelles." Ce machiavé- 
lisine sur lequel l'Angleterre ferma complaisamment les yeux, 
a duré jusqu'à nos jours qu'il a été flétri par lord Durham et 
par lord Sydenham. Il paraît que l'esprit de querelle qu'on 
venait de voir éclater entre le dernier gouverneur et son conseil, 
se répandit jusqu'aux chambres. L'assemblée montra dans cette 
session moins de calme et d'unanimité que de coutume. La 
question des biens des jésuites et une question de privilèges 
touchant un membre condamné pour escroquerie à une sentence 
emportant flétrissure, et qu'elle voulut exclure de son siège, exci- 
tèrent de vifs débats, dans lesquels les deux partis manifestèrent 
la même ardeur que dans les discussions de 92 sur l'usage de la 
langue française. 

La question des biens des jésuites étaient d'une bien plus haute 
importance. Le dernier membre de cette société religieuse, le 
P. Casot, venait de mourir. Sa mort fournit une nouvelle occa- 
sion de réclamer les biens de son ordre pour les conserver à leur 
destination primitive. Lorsqu'un membre, M. Planté, voulut en 
faire la proposition, M. Young, l'un des conseillers exécutifs, se 
leva et annonça qu'il était chargé de déclarer que le gouverneur 
avait donné les instructions nécessaires pour en faire prendre 
possession au nom de la couronne. On afliectait alors ce ton de 
commandement absolu, et l'on aurait cru déroger en donnant les 
motits de ses résolutions. Celle du gouverneur pourtant était 
fondée sur des instructions récentes et sur d'autres plus anciennes 
données à lord Dorchester et qui lui enjoignaient de supprimer 
cette société et de prendre possession de ce qu'elle avait pour en 
faire l'usage que la couronne jugerait à propos plus tard. De 
grands débats s'élevèrent sur la proposition de M. Planté, qui fut 




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122 



HISTOIRE OU CANADA. 



adoptée finalement par une majorité de 17. Un seul Canadien 
catholique .'ota contre, le solliciteur-général Foucher. La 
chambre passa ensuite à la majorité des deux tiers, une adresse 
au gouverneur pour demander copie des titres de la fondation de 
l'ordre, adresse à laquelle celui-ci répondit aiTirmativement tout 
en faisant observer que c'était sur les instructions du roi trans- 
misée dans le mois d'avril précédent, qu'il avait agi, et que c'était 
à la chambre à considérer b'il était compatible avec le respect 
qu'elle avait toujours montré pour le trône de persister dans sa 
demande. 

Pendant la discussion, M. Grant avait proposé de présenter 
une adresse pour exposer au roi l'état déplorable dans lequel 
était tombée l'éducation depuis la conquête, et pour le prier, tout 
en reconnaissant la légitimité de son droit, d'approprier les biens 
des jésuites à l'éducation de la jeunesse. Mais cette motion 
avait été écartée sur un amendement de M. Planté portant que 
l'on devait remettre à un autre temps l'examen des prétentions 
de la province sur ces biens. La répugnance de reconnaître la 
légitimité du droit de la couronne à leur propriété, et la crainte 
de les voir placer sous l'administration de l'Institution royale, com- 
mission protestante alors en projet et entre les mains de laquelle 
on songeait à placer l'instruction publique, motivèrent le vote des 
catholiques dens cette occasion. La question de l'éducation se 
trouva par là ajournée à un temps indéfini. 



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CHAPITRE II. 



ADMINISTRATION DE SIR JAMES CRAIG. 
1801-18U. 

Elections de 1800. — Institution royale. — Principe de la taxation. — La natio* 
nalité canadienne. — Etablissement du Canadien. — Affaire de la Chesa- 
peake. — Situation de nos relations avec les Etats-Unis.— Premières diffi- 
cultés avec cette république. — Arrivée de sir James Craig en Canada. — 
Ordre militaire. — Proclamation politique. — Ouverture des chambres.— 
Projet de loi pour exclure les juges de l'assemblée. — M. Bedard et autres 
officiers de milice cassés. — Ministère responsable. — Dissolution du Par- 
lement. — Discn'-- 'nsultant de Craig. — Les idées du Canadien sur la 
constitution e responsabilité ministérielle. — Subsides. — Agent à 

Londres. — Exci- m des juges de la chambre. — Dissolution subite du 
parlement. — Saisie du Canadien et emprisonnement de M. Bedard, Tas- 
chereau et Blanchet. — Proclamation du gouverneur. — Election. — Ouver- 
ture des chambres. — Elargissement des prisonniers. — Affaires religieuses. 
— Entrevues de sir James Craig et de M. Plesiis au sujet de l'église 
catholique. — Nomination des curés par le gouvernement. — Fin de l'ad- 
ministration de Craig. 

De 1800 à 180.^) il y eut un instant de calme. L'élection de 1800 
porta à !a chambre quatre conseillers exécutifs, trois juges et trois 
autres officiers du gouvernement, ou le cinquième de la repré- 
sentation. C'était une garantie de sa soumission. Aussi dès 
que la législature fut réunie, s'empressa-t-elle de renouveler l'acte 
pour la sûreté du gouvernement et de sanctionner par une loi 
l'établissement de "l'Institution royale" destinée à servir de base 
dans l'esprit de ses auteurs, à l'anglification du pays par un sys- 
tème général d'instruction publique en langue anglaise. Cette loi 
mettait l'enseignement entre les mains de l'exécutif. Le gouver- 
nement nommait les syndics et le président qui devait diriger, 
sous son veto, cette importante administration ; il désignait les 
paroisses où l'on devait ouvrir des écoles et nommait les institu- 
teurs. L'évêque protestant en étant appelé à la présidence tua 
le projet dès son début, malgré l'argent que l'on vota pendant 
plusieurs années pour le maintenir Les Canadiens qui nf vou- 
laient abjurer ni leur langue, ni leurs autels, finirent par le repous- 
ser à l'unanimité ; et il ne servit pendant un quart de siècle qu'à 
mettre obstacle à un système plus en harmonie avec leurs vœux. 




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124. 



HISTOIRE DU CANADA. 



Malgré l'unanimité de la législature et l'activité que la reprise 
des hostilités on 1801 entre lu France et l'Angleterre, donna au 
conamerce et à la construction des vaisseaux qui commençait à 
devenir une branche importante de l'industrie canadienne, plu- 
sieurs sujets fournissaient matière à des discussions dans les avant- 
gardes des partis politiques. L'usurpation des biens des jésuites, 
les obstacles mis à l'octroi des terres, la composition du conseil 
législatif de plus en plus hostile à la majorité du peuple, l'opposi- 
tion à l'établissement légal des nouvelles paroisses, l'exclusion 
systématique des Canadiens des charges publiques, les tentatives 
faites pour changer la tenure des terres et le dtsir d'asseoir la 
taxe sur la propriété foncière et conséqucmment sur l'agriculture, 
toutes ces questions s'agitaient les unes après les autres ou simul- 
tanément, et suivant le degré de méfiance ou de jalousie, de 
crainte ou d'espoir, qui régnait, elles donnaient plus ou moins 
d'énergie à l'opinion pubhque qui commençait à se former et qui 
devait se manifester bientôt dans la législature et parmi le peuple. 

L'élection de 1801 changea peu la nature des partis. Mais 
il ne fallait qu'une occasion pour amener le commencement 
d'une lutte. Une question en apparence peu importante souleva 
des discussions sur le principe de la taxation. Il s'agissait de 
bâtir des prisons. La chambre imposa une taxe sur les marchan- 
dises pour subvenir à cette dépense, malgré les efforts de la 
minorité composée en partie de marchands et qui voulait une 
taxe foncière. Elle soutenait que c'était faire tort au commerce 
que de lui faire supporter les dépenses publiques, et que l'on devait 
adopter un principe différent si l'on voulait avancer le dévelop- 
pement du pays. On lui répondit que quelque fut le système 
adopté, la taxe était payée par le consommateur, et qu'imposer 
l'agriculture serait funeste dans un pays nouveau, où l'on devait 
favoriser par tous les moyens ce premier des arts, base la plus 
solide de la prospérité publique et du commerce lui-même. 

Une fois le combat engagé, il ne manqua pas de sujets pour le 
nourrir malgré la réserve que l'on gardait encore. L'augmenta- 
tion du salaire du traducteur français refusée par le gouverneur, 
blessa vivement la chambre qui l'avait demandée. Elle regarda 
ce refus comme une marqué des mauvaises dispositions de l'exé- 
cutif contre la langue du peuple ; car la question d'argent en elle- 



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HISTOIRE DU CANADA. 



125 



même ne méritait pas que l'on brisât la bonne entente qui 
existait. Elle venait de nommer un comité pour s'occuper de 
cette question lorsque le parlement fut prorogé. 

Sir Robert Shore JMilnes déposa les rênes du gouvernement 
entre les mains de M. Dunn, qui convoqua les chambres pour la 
fin de février. L'humeur que les représentans avaient montrée 
vers la fin de la session ne s'était pas calmée dans l'intervalle. 
Ils voulurent sévir contre les journaux qui av.iient critiqué leur 
vote au sujet de l'impôt, et décrétèrent de prise de corps, l'édi- 
teur de la Gazette de Montréal. Celui du Mercury, journal 
établi à Québec l'année précédente, ayant voulu prendre sa 
défense, n'échappa à la prison qu'en reconnaissant sa faute. 
Aucune de ces infractions de privilèges ne méritait le châtiment 
qu'elles avaient provoqué et qui frappait au cœur la sauvegarde 
des droits populaires comme l'indépendance de la chambre elle- 
même en portant atteinte à la liberté de la presse. Mais à cette 
époque cette liberté était encore à naître, et ce n'était pas la 
faute du peuple s'il en était ainsi comme un aura bientôt occa- 
sion de le voir. '-',,, ; '; 

Cependant le parti mercantile qui connaissait l'influence con- 
sidérable qu'il avait exercé de tout temps sur la métropole, pria 
le roi de désavouer le bill des prisons ; ce qu'apprenant, la cham- 
bre résolut aussitôt, sur la proposition de M. Bédard, de le prier 
de le maintenir, et transmit à Londres un mémoire explicatif do 
«es motifs. " Elle considérait, disait-elle, qu'il n'y avait aucun 
parallèle à faire entre les anciens pays de l'Europe et le Canada 
quant à la convenance de taxer les terres. Dans la mère-patrie 
et les pays où l'agriculture avait rendu les terres à peu-près d'é- 
gale valeur, une taxe territoriale pesait également sur toutes ; 
mais en Canada où l'agriculture laissait tant d'inégalité, une taxe 
par arpent comme celle qui était proposée, serait inégale et sans 
proportion, car celui dont le fonds ne vallait que six deniers l'ar- 
pent payerait autant que celui dont le fonds vallait soixante livres 
l'arpent. La taxe pèserait conséquemment plus sur ceux qui 
commençaient à défricher que sur les autres, et par là les nou- 
veaux colons seraient chargés de la plus forte partie du fardeau, 
tandis qu'ils ne devaient recevoir que des encouragemens. 
'< Une taxe sur la valeur estimée de chaque terre serait pareil- 



126 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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lement impraticable. Les frais d'estimation et de perception 
seraient plus à charge que la taxe elle-même. 

" Du reste une taxe foncière serait injuste, en ce que les habi- 
tans ■ailles, dont les'richesses sont en effets mobiliers, en seraient 
exe. 

" L ^ emblée considérait qu'un impôt sur le commerce en 
général et surtout sur les articles taxés par la loi en particulier, 
serait moins senti, et plus également réparti ; que le consomma- 
teur payait en dernier lieu ; que bien qu'il eût été objecté que 
les marchands étaient ici dans des circonstances plus désavanta- 
geuses qu'ailleurs, parcequ'ils n'avaient pas la facilité de réex- 
porter leurs marchandises, cette circonstance au lieu d'être désa- 
vantageuse était favorable, parcequ'elle leur permettait de régler 
le commerce et de faire payer l'impôt par le consommateur, vu 
qu'ils n'étaient en concurrence qu'avec les marchands qui payaient 
les mêmes droits qu'eux." 

En vain l'opposition dirigée par M. Richardson, qui fit un dis- 
cours de près d'une heure et demie, voulut faire tomber la propo- 
sition par un amendement, elle fut adoptée par une majorité de 
plus des deux tiers. Ainsi fut confirmée après de longs débats, la 
décision adoptée précédemment sur la grande question du principe 
de l'impôt, principe qui n'a pas cessé depuis de servir de base au 
système financier du pays. Elle le fut conformément à l'intérêt 
de ces nouvelles contrées dont le premier besoin est le change- 
ment des immenses forêts qui les couvrent en champs fertiles et 
bien cultivés. La loi ne fut point désavouée. 

Les discussions sur cette question augmentèrent encore l'ai- 
greur des esprits, dont le chef du gouvernement lui-même 
ne fut pas exempt. Elles prirent comme de coutume une teinte 
de jalousie nationale. Le parti mercantile, ne pouvant se con- 
tenir après le nouvel échec qu'il venait d'éprouver, éleva de 
nouveau la voix contre l'origine de ses adversaires et esseya de 
ramener la discussion sur le terrain de la nationalité. << Cette 
province est déjà trop française, disait le Meicury, pour une 

colonie anglaise Que nous soyons en guerre ou en paix, il 

est absolument nécessaire que nous fassions tous nos efforts par 
tous les moyens avouables, pour opposer l'accroissement des 
Français et leur influence .... Après avoir possédé Québec 



lKi.^W».*i U 



HISTOIRB DU CANADA. 



127 



quaranle-sept ans, il est temps que la province soit anglaise." 
Ce cri jeté par les hommes les plus violens du parti en opposi- 
tion aux plus modérés qui s'élevèrent aussitôt contre, était excité 
par le bruit qui courait que les Canadiens allaient établir un journal 
dans leur langue pour défendre leurs intérêts nationaux et politi- 
ques. Jusqu'à ce moment la presse, comme on l'a déjà dit, avait 
gardé un silence profond, rarement interrompu par des débats, sur 
les affaires intérieures, politiques ou religieuses. Ce silence n'était 
pas tant peut-être encore le fruit du despotisme que de l'intérêt 
bien entendu des gouvernans. Maîtres du pouvoir, ils possédaient 
avec lui tous les avanta^os qui en découlent pour les individus. 
Mais l'apparition d'un journal indépendant, proclamant qu'il 
venait défendre les droits politiques des Canadiens et revendiquer 
en leur faveur tous les avantages de la constitution, effraya ceux 
qui jouissaient de son patronage. Ils accueillirent le nouveau 
journal avec une hostilité très prononcée. Ils s'efforcèrent de 
faire croire que c'était un agent français, M. Turreau, alors aux 
Etats-Unis, qui en était le principal auteur. " C'est un fait 
incontestable, disait le Mercury qu'il a offert 900 dollars pour 
établir une gazettî française à New- York. N'avons nous pas 
raison d'être jalou c de voir établir un journal français à Québec, 
lorsque nous apprenons que l'on parle déjà d'en publier un second, 
et que l'on va ouvrir une nouvelle imprimerie. Si dans le temps 
où nous sommes nous n'en éprouvons pas d'alarmes, c'est que 
nous sommes insensibles à tous les symptômes des malheurs qui 
nous menacent. Feu d'Anglais connaissent les intrigues et les 
cabales qui se passent au milieu de nous." 

Malgré les soupçons qu'on tâchait ainsi de faire naître, le 
Canadien parut dans le mois de novembre 1806. " Il y a déjà 
longtemps disait son prospectus que des personnes qui aiment 
leur pays et leur gouvernement, regrettent que le rare trésor que 
nous possédons dans notro constitution, demeure si longtemps 
caché, la liberté de la presse. ... Ce droit qu'à un peuple anglais, 
d'exprimer librement ses sentimens sur tous les actes publics 

de son gouvernement, est ce qui en fait le principal ressort 

C'est cette liberté qui rend la constitution anglaise si propre à 
faire le bonheur des peuples qui sont sous sa protection. Tous 
les gouvernemens doivent avoir ce but, et tous désireraient peut- 







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128 



HiaroiRS su canada^ 



être l'obtenir ; mais tous n'en ont pas les moyens. Le despote 
ne connaît le peuple que par le portrait que lui en font les cour- 
tisans, et n'a d'autres conseillers qu'eux. Sous la constitution 
d'Angleterre, le peuple a le droit de se faire connaître lui-même 
par le moyen de la presse ; et par l'expression libre de ses senti- 
mens, toute la nation devient pour ainsi dire le conseiller privé 
du gouvernement. 

" Le gouvernement despotique toujours mal informé, est sans 
cesse exposé à heurter les sentimens et les intérêts du peuple 
qu'il ne connaît pas, et à lui faire sans le vouloir des maux et des 
violences dont il ne s'aperçoit qu'après qu'il n'est plus temps d'y 
remédier ; d'où vient que ces gouvernemens sont sujets à de si 
terribles révolutions. Sous la constitution anglaise où rien n'est 
caché, où aucune contrainte n'empêche le peuple de dire libre- 
ment ce qu'il pense et où le peuple pense pour ainsi dire tout 
haut, il est impossible que de pareils inconvéniens puissent avoir 
lieu, et c'est là ce qui fait la force étonnante de cette constitution 
qui n'a reçu aucune atteinte, quand toutes celles de l'Europe ont 
été bouleversées les unes après les autres. 

" Les Canadiens comme les plus nouveaux sujets de l'Empire 
ont surtout intérêt de n'être pas mal représentés. 

" Il n'y a pas bien longtemps qu'on les a vus en butte à de noires 
insinuations dans un papier publié en anglais, sans avoir la 
liberté de répondre. Ils ont intérêt de dissiper les préjugés, ila 
ont intérêt surtout d'eSacer les mauvaises impressions que les 
coups secrets de la malignité pourraient laisser dans l'esprit de 
l'Angleterre et du roi lui-même. On leur a fait un crime de se 
servir de leur langue maternelle pour exprimer leurs sentimens et 
se faire rendre justice ; mais les accusations n'épouvantent que les 
coupables, l'expression sincère de la loyauté est loyale dans toutes 
les langues." 

L'apparition de ce journal marqua l'ère de la liberté de la 
presse en Canada. Avant lui aucune feuille n'avait encore osé 
discuter les questions politiques comme on le faisait dans la métro- 
pole. La polémique que souleva le Canadien fut conduite pres- 
qu'entièrement 'sous forme de correspondance anonyme. Il 
donna cepeDdaDt un grand élan aux idées de liberté pratique. 



HISTOIRfi DU CANADA. 



lar 



et à ce titre son nom mérite d'être placé à la tête de l'histoire de la. 
presse du pays. 

Ces discussions malgré l'agitation momentanée qu'elles cau- 
saient de temps à autre, n'interrompaient point encore les bon» 
rapports qui existaient entre le gouvernement et la chambre ; et 
d'ailleurs la situation de nos relations avec les Etats-Unis allait 
bientôt appeler pour quelque temps du moins, l'attention publique 
d'un autre côté. 

Les guerres terribles occasionnées en Europe parla révolution 
française, que les rois tremblant sur leurs trônes, s'étaient conju- 
rés pour abattre, avaient excité de vives sympathies dans la 
république américaine en faveur de la France. On ivait vu 
avec mécontentement la nation la plus libre de l'Europe après la 
Suisse, se liguer avec les despotes les plus absolus pour écraser 
la liberté qui avait tant de peine à naître et à se répandre ; et le 
gouvernement des Etats-Unis avait la plus grande peine à arrêter 
chez une portion très nombreuse de ses habitans l'explosion de 
sentimens qui auraient amené une guerre avec l'Angleterre, et 
conséquemment une lutte sur mer, où sa marine n'était pas en 
état de lutter avec aucune espèce de chance de succès. Depuis 
quelque temps les rapports entre les deux nations avaient perdu 
de cette cordialité que l'on essayait en vain de conserver, et qui 
allait disparaître plus tard avec le parti whig de l'Union. 

La révolution française et les guerres qui en avaient été la 
suite avaient fini par la destruction de toutes les marines des 
nations continentales, incapables de lutter à la fois sur les deux 
élémens. L'Angleterre était resiée seule maîtresse des mers et 
voulait en retirer tous les avantages. Les Etats-Unis au contraire 
prétendaient à la faveur de leur neutralité, trafiquer librement avec 
les différentes nations belligérantes. Sans tenir compte des pré- 
tentions de la nation nouvelle, la Grande-Bretagne déclara en 
1806 les côtes d'une partie du continent européen depuis Brest 
jusqu'à l'Elbe en état de blocus, et captura une foule de navires 
américains qui s'y rendaient. Napoléon en fit autant de son 
côté par représailles, et déclara les côtes de l'Angleterre bloquées. 
Celle-ci pour surenchérir prohiba l'année suivante tout commerce 
avec la France. Ces mesures extraordinaires et qui violaient 
les lois des nations et les droits des neutres reconnus jusqu'à 



h. 




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130 



HIBTOIRB DU CANADA. 



ce moment, causèrent un grand mécontentement dans la répu- 
blique américaine, où les marchands demandèrent à grands cris la 
protection de leur gouvernement. Dans le même temps l'Angle- 
terre, en vertu du droit de visite, qu'elle venait aussi d'introduire 
dans son code maritime, c'est-à-dire le droit de rechercher et de 
prendre tous les matelots de sa nation qu'elle trouverait sur les 
vaisseaux étrangers, et qui était dirigé contre les Etats-Unis, qui 
employaient beaucoup de matelots anglais, attaqua la frégate la 
Chesapeake, tua et blessa plusieurs hommes de son équipage et 
en emmena quatre qu'elle réclamaient comme déserteurs. Le 
gouvernement des Etats-Unis ferma aussitôt ses ports aux vais- 
seaux de guerre anglais jusqu'à ce que l'Angleterre eût donné 
satisfaction pour l'attaque de la Chesapeake et des garanties 
contre toute aggression future. Cela fut suivi d'une part des 
fameux ordres en conseil du gouvernement britannique défendant 
^out commerce avec la France et ses alliés, et de l'autre du 
décret de Milan promulgué par Napoléon prohibant tout com- 
merce avec l'Angleterre et ses colonies. Les Etats-Unis de leur 
côté dans le but de se protéger, mirent un embargo qu'ils révo- 
quèrent cependant l'année suivante parce qu'il faisait plus de 
mal encore à leur commerce qu'à celui des autres nations ; mais 
ils interdirent tout trafic avec la France et l'Angleterre jusqu'à 
ce que ces deux nations eussent donné satisfaction pour les 
griefs dont ils se plaignaient. En même temps, ils prenaient des 
mesures pour mettre le pays en état de défense et se préparer à 
la guerre. 

Tels sont les événemens qui se passèrent entre la république 
du Nouveau-Monde et l'Angleterre entre 1806 et 1809 ; et dans 
la prévision d'une guerre, la première portait déjè les yeux sur 
le Canada. 

En même temps, le bruit se répandait que les Canadiens n'at- 
tendaient que l'apparition du drapeau américain pour se lever en 
masse et livrer le pays à la confédération. Cette croyance assez 
généralement répandue prenait sa source dans le syltème de 
leurs ennemis de les représenter sans cesse comme des rebelles 
cachés sinon ouverts : Les Américains qui voulaient bannir toute 
domination européenne du nouveau monde s'empressaient de 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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profiter de ces rumeurs et les répandaient dans le public par la 
voie de leurs journaux avec la plus grande activité. 

Le chef du gouvernement canadien, M.Dunn, jugea à propos 
pour les détromper, de faire une grande démonstration militaire. 
Dans l'été de 1807, il ordonna à un cinquième de la milice de se 
tenir prêt à marcher au premier ordre; l'évoque, M. Plessis, 
adressa un mandement à tous les catholiques pour exciter leur 
zèle. Le tirage au sort de ce contingent et son organisation se 
firent avec une émulation et une promptitude qui donnaient un 
démenii éclatant à toutes les insinuations répandues pour rendre 
les Canadiens suspects. 

Les fortifications de Québec furent aussi augmentées et mises 
en état de guerre par les soins du colonel Brock, qui commandait 
la garnison. Mais la guerre ne devait pas encore éclater de 
sitôt. Les Etats-Unis n'étaient pas en mesure d'entrer en lice 
avec une puissance maîtresse des mers et d'une armée de terre 
disponible supérieure par le nombre et par la dicipline à celle de 
la république. La diplomatie s'empara des sujets de difficulté 
élevés entre les deux gouvernemens. > 

C'est alors qu'arriva le nouveau gouverneur, sir James Graig, 
officier militaire de quelque réputation, irais administrateur fan- 
tastique et borné, qui déploya un grand étalage militaire et parla 
au peuple comme il aurait parlé à des recrues soumises au mar- 
tinet. Dans son ordre général du 24 novembre, tout en expri- 
mant sa satisfaction de l'état dans lequel il trouvait la milice, des 
sentimens d'attachement qu'elle montrait pour le trône, de son 
zèle pour la défense du pays, il observait qu'il avait vu avec 
beaucoup d'inquiétude les actes de ^rave insubordination de la 
paroisse de l'Assomption ; qu'il espérait que les lois seraient 
obéies, que les habitans courraient aux armes avec ardeur pour 
la défense de leurs biens, de leurs familles, de leur patrie ; qu'il 
exhortait tout le monde à être en garde contre les artifices de la 
trahison et les discours d'émissaires répandus partout ^our les 
séduire ; que quoiqu'ils eussent sans doute peu de poids parmi un 
peuple heureux, qui éprouvait à chaque instant la protection et 
les bienfaits du gouvernement, il recommandait, pour prévenir 
d'une manière plus efficace les mauvais effets qui pourraient 
accompagner leurs efforts, surtout parmi les jeunes gens et les 



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HISTOIRC DU CANADA. 



ignorons, à tous Ica milicien» de eurveiller attentivement la con- 
duite et le langage des étijingers qui paraîtrai.3nt au milieu d'eux, 
et chaque foia que leur conduite et leur langage seraient de 
nature à donner raison de soupçonner leurs intentions, do les 
arrêter et de les conduire devant le magistrat ou l'officier de 
milice le plus voisin. 

Cet ordre appuyait d'une manière si spéciale sur les intrigues 
des émissaires américains et sur les défections qu'elles pouvaient 
causer dans les rangs do la milice, qu'il dut faire croire au loin, 
que le pays était sur un volcan. Rien n'autorisait un appel aussi 
solennel à la fidélité des habitans. Les troubles signalés par le 
gouverneur n'avaient aucune portée politique, et devaient leur 
origine à des causes personnelles ou à des queielles locales aux- 
quelles les agens officieux de l'autorité donnèrent un autre carac- 
tère pour faire valoir leurs services; car les Canadiens ne furent 
en aucua temps plus attachés à leur gouvernement qu'à cette 
époque. Mais sir Jari'es Craig s'était jeté en arrivant, corps et 
âme, dans les bras de leurs ennemis et il ne voyait rien que par 
leurs yeux. Il crut que les Canadiens étaient mal alTectionnés ; 
qu'ils déguisaient leurs pensées comme leurs adversaires ne ces- 
siient de le lui répéter, surtout leurs chefs qu'ils détestaient ; de 
If. ses préventions et la conduite impérieuse et violente qui ont 
signalé son administration. 

En ouvrant le parlement, il fit allusion comme ses prédéces- 
seurs, aux guerres de l'Europe et à l'ambition de la France. 
" J'aurais été très flatté, dit-il, si dans cette occasion j'avais été 
porteur de quelque espoir bien fondé du retour de la paix qui, 
comme base la plus sûre du bien être et du bonheur du peuple, 
est l'objet continuel des efforts de sa Majesté ; mais tant qu'un 
ennemi implacable emploiera toutes les ressources d'une puis- 
sance sans exemple dans le monde jusqu'à ce jour, dirigé sans 
aucun principe de justice ni d'humanité, acharné à notre ruine, 
tant que cet ennemi irrité du désappointement d'une ambition sans 
borne, ne tendant à rien moins qu'à la conquête du monde, regar- 
dera avec une malice invétérée qu'il ne cherche point à cacher, 
la seule nation de l'Europe qui par la sagesse de son gouverne- 
ment, les ressources de ses richesses, son énergie, ses vertus et 
eon esprit public, a été capable de lui résister, ce n'est qu'avec une 



HISTOIRE DU CANADA. 



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défiance prudente et en mettant sa confiance dans les bienfaits de 
la Divine Providence, que l'on peut espérer de voir arriver la fin 
si désirable des maux de la guerre." 

Quant aux difficultés avec les Etats-Unis, il n'avait rien à com- 
muniquer qui put jeter du jour sur la question ; mais il espérait 
que la sagesse des deux gouvcrnemens préviendrait les calamités 
de la guerre entre deux peuples dont les usages, la langue et l'ori- 
gine étaient les mêmes. H ne fiillait pas pour cela cependant 
négliger les moyens de défense ; il mettait sa confiance dans la 
coopération des habitans et la loyauté et le zèle de la milice qui 
méritait son approbation et fournissait la plus forte raison d'es- 
pérer que si le pays était attaqué, il serait défendu comme l'on 
devait l'attendre d'un peuple brave qui combat pour tout ce qui 
lui est cher. 

Ce langage sur l'attitude de la milice était plus prudent que 
l'ordre général et ne contenait que la vérité. La réponse de 
l'assemblée dut faire croire à l'Angleterre qu'elle pouvait comp- 
ter sur la fidélité des Canadiens malgré les préjugés et les 
craintes que trahissaient ces appels eux-mêmes. 

La question d'exclure les juges et les Juifs de la chambre 
comme en Angleterre, occupa une grande partie de la session. 
Les Juifs furent exclus par résolution. Quant aux juges, M. 
Bourdages présenta un bill que la chamb adopta, mais que 
rejeta le conseil, qui vit avec une secrète joie le refroidissement 
ou plutôt la disposition hostile qui se manifestait déjà vers la fin 
de la session entre sir James Craig et l'assemblée. 

Depuis quelque temps ce sentiment prenait de la consistance à 
chaque fait nouveau qu'on abordait dans la discussion, et l'en- 
tourage du gouverneur, aidé des fonctionnaires qui connaissaient 
maintenant le caractère de leur chef, commença à exciter ses pas- 
sions avec toute la liberté que semblait appeler son penchant. On 
s'entendit pour calomnier les Canadiens sur tous les tons et en 
toutes occurrences, et chaque fois on finissait par trouver 
moyen de tourner leurs paroles les plus innocentes en paroles 
séditieuses ou en pensées de trahison. Par ce système on réus- 
sit à s'emparer complètement de l'esprit irritable de Craig. Les 
fonctionnaires savaient qu'il n'y avait aucune chance de changer 
le caractère de la représentation ; et pour détruire d'avance son 






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HISTOIRE DU CANADA. 



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influence ils employèrent leurs armes ordinaires, la calomnie. Ils 
dirigèrent surtout l'hostilité de l'exécutif contre le président de la 
chambre, et réussirent à lui faire perdre l'élection de Québec 
sans cependant lui faire perdre son siège, parce qu'il avait été 
élu dans un comté voisin, par prévision. Ils étaient d'autant plus 
déchaînés contre lui qu'il passait pour l'un des propriétaires du 
Canadient dont les opinions n'étaient pas silencieuses comme 
celles des autres journaux. Peu de temps après l'élection, il fut 
retranché de la liste des officiers de milice avec MM. Bédard, 
Taschereau, Borgia et Blanchet, Son excellence me charge de 
vous iniormer, disait le secrétaire du gouverneur à M. Fanet, 
qu'elle a du prendre cette mesure '* parce qu'elle ne peut mettre 
de confiance dans les services d'un homme qu'il a bonne raison 
de croire l'un des propriétaires d'une publication séditieuse et 
diffamatoire répandue dans la province avec beaucoup de zèle 
et qiju a spécialement pour mission d'avilir le gouvernement et de 
créer un esprit de mécontentement parmi ses sujets, ainsi que de 
disseotion et d'animosité entre les deux partis qm les composent." 
A peu près dans le même temps le juge en chef Allcock expi- 
rait et était remplacé par le procureur-général Sewell, et celui- 
ci par un jeune avocat, M. Bowen, au préjudice du solliciteur- 
général Stuart, qui s'était attiré les mauvaises grâces du gouver- 
neur, qui lui ôta même sa charge pour la donner à un avocat qui 
venait d'arriver dans le pays, M. Uniacke. Ces promotions et 
ces destitutions extraordinaires faisaient prévoir des orages. A la 
surprise de bien du monde cependant,le gouverneur ratifia la réélec- 
tion de M. Panet à la présidence de l'assemblée lorsque le parle- 
ment se réunit. Il parla dans son discours de la situation des relationa 
de l'Angleterre avec les Etat-Unis et des luttes politiques de l'inté- 
rieur. Il observa que ce que l'on connaissait de la conduite du 
gouvernement anpéricain, n'offrait aucun signe de disposition con- 
ciliatrice ; que comme l'embargo qu'il avait imposé pesait infini- 
ment plus sur les Américains que sur. ceux contre lesquels il était 
dirigé, il avait été levé pour être remplacé par un acte prohibant 
toute communication avec la Grande-Bretagne et la France. 
Comme marque d'hostilité, cet acte était encore plus fortement 
prononcé que l'embargo lui-même, et si on y joignait le langage 
tenu par les principaux personnages de la nation, les discussions 



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HISTOmt: DU CANADA. 



135 



auxqu'elles on s'était abandonné chaque fois qu'il avait été question 
de l'Angleterre, on devait persévérer dans les mesures de vigi- 
ance et de précaution qui avaient été jugées nécessaires. Il espé- 
rait que les chambres renouvelleraient les actes passés en vue de 
cet objet dans le dernier parlement et qui allaient expirer avec la 
session actuelle. 

I^venant à la politique intérieure, il dit que comme lés 
membres venaient de toutes les parties du paya, ils devaient être 
convaincus de la prospérité et du bonheur d'un peuple qui n'était 
soumis qu'aux lois portées par ses propres représentans ; que 
si en raison des différentes races qui compostdent la population 
quelque chose pouvait détruire l'harmonie, ce seraient des soup- 
çons et des j alouâes mal fondées entre elles-mêmes oti des soupçons 
encore plus imaginaires contre le gouvernement. 

M. Bourdages voulut faire motiver la réponse à ce discours de 
manière qu'elle exprimât assez formellement pour être compris, 
les sentimens des représentans sur les influences pernicieuses qui 
circonvenaient le pouvoir exécutif. Les débats qui suivirent 
fournirent aux chefs canadiens l'occasion de laisser Voir leur 
pensée sans insister pour la âure adopter. Il fut observé que 
l'amendement faisait allusion à des insinuations étrangères, et sup» 
posait que c'étaient elles qui induisaient le gouverneur en erreur ; 
que ces suppositions pouvaient être faites en Angleterre où il y 
avait un ministère ; mais qu'ici où il n'y en avait point dô connue, 
on ne pouvait l'attaquer ouvertement ; que tous les membres con- 
venaient qu'il n'y avait aucun lieu d'appliquer à la chambre des 
réflexions de jalousie entre ses membres ou contre le gouverne- 
ment ; mais que le discours du trône ne Contenait pas de réflexion 
directe et que l'on pouvait se contenter de le contredire indirect 
tement. On répliqua que si la senmbilité des membres était 
seule intéressée, il serait facile d'en faire le sacrifice ; mais que le 
discours pouvait donner îieu à des réflexion» plus sérieuses: 
qu'il contenait des choses qui tendaient à exercer une influence 
indue sur les votes des deux branches; que les sentimens et les 
actes des deux chambres ne pouvaient être connus que par leurs 
votes, et que si la partie du discours en question était faite pouf 
influer ailleurs que sur les suffrages des membres, elle ne signi- 
fierait rien ; qu'elle pouvait faire craindre que les votes don 



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136 



HISTOIRE DU CANADA. 



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nés pour un côlé plutôt que pour un autre fussent interprétés 
comme hostiles au gouvernement ; que le mot gouvernement qui 
y était employé pouvait en imposer aux nouveaux membres, à 
ceux à qui notre constitution n'éfait pas encore familière. 
Quand le gouvernement exerce l'autorité executive, tout doit 
obéir ; tout acte contraire à cette obéissance est l'acte d'un mau- 
vais sujet. Mais quand le gouvernement exerce sa portion du 
pouvoir législatif, il n'est que l'une des trois branches de la légis- 
lature, la première et les deux autres en sont indépendantes. 
Bien loin qu'on pût regarder l'opposition d'une de ces deux 
branches à la première, comme illégale, le devoir de ces deux 
branches était de s'y opposer librement toutes les fois qu'elles le 
croiraient nécessaire. Que les réflexions de jalousie contre le 
gouvernement ne pouvaient s'appliquer à aucun des trois pou- 
voirs, parce que dans le sens général du mot, lorsqu'il est appli- 
qué à la législature ces trois pouvoirs forment eux-mêmes le gou- 
vernement. ■ • V ;^. • • ' 
M. Bedard observa de son côté, qu'avant de parler de l'influ- 
ence pernicieuse que cette partie du discours du gouverneur était 
de nature à exercer, il devait déclarer qu'il n'en attribuait rien 
au représentant de sa Majesté, mais aux insinuations de personnes 
qui l'avaient induit en erreur ; puis prenant la question de plus 
haut, il s'étendit sur le système de la responsabilité et fit voir 
combien l'idée d'un ministère était essentielle à la constitution. 
Le premier devoir de cette chambre, troisième branche de la 
législature, dit-il, est de soutenir son indépendance, même contre 
les tentatives que ferait la première pour la restreindre ; qu'en 
adoptant le sentiment de ceux qui disaient qu'il n'y avait point 
de ministère, il faudrait ou que cette chambre abandonnât son 
devoir et renonçât à soutenir son existence, ou qu'elle dirigeât ses 
observations contre la personne même du représentant du roi, ce 
qui serait une idée monstrueuse dans notre constitution, parce 
qu'on devait regarder la personne de notre gouverneur comme 
tenant la place de la personne sacrée de sa Majesté et lui appli- 
quer les mômes maximes. Il lui paraissait donc que cette idée 
de ministère n'était pas un vain nom comme quelques uns sem- 
blaient le regarder ; mais une idée essentielle à la conservation 
de notre constitution. 11 fit observer qu'en fait et indépendamment 



HISTOIRE DU CANADA. 



137 



de la maxime constitutionnelle, il était bien certain que le gou- 
verneur qui n'était ici que depuis si peu de temps ne pouvait 
connaître les dispositions des habitans que sur les informations 
qu'on lui en donnait ; que quoiqu'il ne fût pas un de ceux qui 
avaient eu le plus d'occasion de le connaître, il était intimement 
persuadé qu'il ne desirait rien que le bien public ; que quoiqu'il 
n'y eût pas ici de ministère établi en tître d'office, il n'en était 
pas moins vrai qu'il n'y eût réellement des ministres, c'est-à-dire 
des personnes d'après les informations desquelles le gouverneur 
se déterminait ; que lorsqu'il deviendrait nécessaire de connaître 
ces ministres, la chambre en trouverait bien le moyen ; qu'il 
savait bien que les ministres aiment toujours mieux se tenir 
cachés ; qu'ils n'avaient pas toujours été connus en Angleterre 
comme ils le sont aujourd'hui ; mais que c'était l'affaire du bon 
exercice des pouvoirs constitmionnels de les ol iger de paraître. 

L'orateu. dans ce discours remarquable où il exposait un sys- 
tème octroyé formellement au Canada quarante ans après, fut 
regardé comme l'apôtre d'une idée révolutionnaire, et accusé par 
ceux qui formaient les entourages du château, de propager des 
doctrines funestes qu'il fallait se hâter de bannir si l'on voulait 
éviter les séditions. Les fonctionnaires et la classe d'où on les 
tirait poussèrent les hauts cris en entendant proclamer le système 
responsable. 

Le juge de Bonne, l'organe du château, s'éleva contre la doc- 
trine de M. Bedard, et chercha à persuader que l'admettre serait 
avilir l'autorité royale et celui qui en était chargé ; qu'il ne 
fallait pas agiter de pareilles questions dans un moment où 
l'attitude des Etats-Unis était menaçante ; que ce serait mon- 
trer des symptômes de division ; qu'il fallait se garder aussi de 
manifester de la jalousie contre les autres pouvoirs parceque ce 
serait justifier les allusions faites aux signes de rébellion dans le 
discours du gouverneur ; que l'agitation de ces questions parai- 
trait telle en Angleterre et qu'elle affecterait les idées qu'on avait 
de la loyauté des Canadiens. L'orateur du reste ne faisait qu'ex- 
primer ici des sentimens qu'il partageait en toute sincérité ; car 
rejeton d'ancienne noblesse, il avait dû recueillir et conserver 
comme un héritage inaliénable les anciennes traditions de ses 
pères, et regarder l'autorité absolue des rois comme hors des 







138 



HISTOIRE DU CANADA. 



atteintes des représentans du peuple, et l'autorité défi chambres 
comme un pouvoir dont la légitimité était fort douteuse. 

La question traitée ainsi sous un point de vue nouveau par M. 
Bedard, fit sensation ; mais sa proposition de responsabilité 
ministérielle parut d'une trop grande hardiesse à cette époque 
pour permettre de s'en occuper, et plus tard on oublia d'invoquer 
un principe si salutaire. La majorité voulait d'ailleurs éviter 
de commencer la session par une lutte sur une simple expression 
de sentimens comme le comportent en général les réponses aux 
discours du trône. Elle rejeta l'amendement de M. Bourdages 
ainsi que l'addition que M. Bedard voulut faire ajouter au para- 
graphe maintenu, et qui portait que l'on regrettait que le gouver- 
neur eût cru devoir rappeler à l'attention de la chambre la ques- 
tion des races, et l'idée qu'il fut possible qu'il existât chez elle des 
soupçons et des jalousies contre le gouvernement ; que l'on était 
trC|j assuré de la droiture et de la générosité de son cœur pour 
attribuer ces observations à d'autres qu'à des personnes qu'il ne 
connaissait pas et qui n'avaient à cœur ni le bien du gouverne- 
ment ni celui du peuple dont le bonheur lui était confié. 

L'allusion faite indirectement aux difficultés des dernières ses- 
sions, n'empêcha point la chambre de revenir sur la question des 
juges, relativement auxquels elle voulait absolument introduire 
l'usage anglais. Les membres les plus décidés voulaient les 
expulser de suite par une résolution comme cela parait r /oir été 
fait dans l'origine par le parlement impérial; mais la grande 
majorité espérant toujours obtenir le consentement des deux 
autres branches de la législature, desirait prendre un terme 
moyen et faire admettre le principe dans le pays par les trois 
pouvoirs. • * ' ^ 

Le gouverneur qui avait des idées sur une représentation colo- 
niale bien différentes de celles de la chambre elle-même, avait 
pu juger dès le début de ses procédés qu'il n'y avait point d'ac- 
cord possible entre elle et lui ; qu'elle voulait persister dans son 
ancienne politique, et qii'il était évident qu'il fallait ou céder ou 
recourir à une seconde dissolution. D'après son caractère l'on 
devait prévoir que la dernière alternative devenait chaque jour la 
seule probable. En effet, du haut de son château, il trouvait la 
conduite de l'assemblée pleine d'audace, ayant toujours présent à 



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HISTOIRE DU CANADA. 



l'idée, devant les yeux, la puissance et la situation relative de 
l'Angleterre et du Canada. Profitant de l'expulsion de M. Hart 
qu'elle venait de renouveler, il résolut de mettre fin à un parle- 
ment où l'on ne psuraissait pas d'humeur à s'en laisser imposer, 
et qu'il croyait avoir tous les droits de mener à sa guise. Il se 
rendit au conseil législatif accompagné d'une suite nombreuse, et 
manda les représentans devant lui. Tout s'était passé de manière 
qu'ils n'eurent connaissance de son intention que lorsque les gre- 
nadiers de sa garde arrivèrent devant leur porte. " Messieurs, 
leur dit-il, lorsque je m'adressais à vous au commencement de la 
session, je n'avais aucune raison de douter de votre modération, 
ni de votre prudence, et je mettais une pleine confiance en toutes 
deux. J'attendais de vous que guidés par ces principes, vous 
feriez un généreux sacrifice de toute animosité personnelle, de 
tout mécontentement particulier ; que vous porteriez une attention 
vigilante aux intérêts de votre pays ; que vous rempliriez vos 
devoirs publics avec zèle et promptitude et une persévérance 
inébranlable. J'attendais de vous des efforts sincères pour le 
raffermissement de la concorde et une soigneuse retenue sur tout 
ce qui pourrait avoir une tendance à la troubler. J'ai cru que 
vous observeriez tous les égards qui sont dus, et par cela même 
indispensables aux autres branches de la législature, et que vous 
vous empresseriez de coopérer cordialement avec elles dans tout 
ce qui pourrait contribuer au bonheur et au bien-être de la colo- 
nie. J'avais le droit de m'attendre à cela de votre part, parce 
que c'était votre devoir, parce que c'aurait été fournir un témoi- 
gnage certain au gouvernement de la loyauté et de l'attachement 
que vous professez avec tant d'ardeur et dont je crois que vous 
être pénétrés, parce qu'enfin la conjoncture critique surtout, la 
situation précaire dans laquelle nous nous trouvons à l'égard des 
Etats-Unis l'exigeaient d'une manière toute particulière. Je 
regrette d'avoir à ajouter que j'ai été trompé dans cette attente et 
dans toutes mes espérances. 

" Vous avez consumé dans les débats ingrats, excités par des 
aniniosités personnelles et des contestations frivoles sur des objets 
et des formalités futiles, ce temps et ces talens que vous deviez 
au public. Vous avez préféré abuser de vos fonctions et négliger 
les devoirs élevés et importans que voua étiez tenus envers voire 




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140 



HISTOIRE DU CANADA, 



souverain et vos constituans de remplir. S'il fallait des preuves 
de cet abus cinq bills seulement ont été soumis à ma sanction 
après une session de cinq semaines, et sur ces cinq bills trois sont 
de simples renouvellemens de lois annuelles qui n'exigeaient 
aucune discussion. 

" La violence et le peu de mesure que vous avez montrés dans 
tous vos procédés, le manque d'attention prolongé et peu respec- 
tueux que vous avez eu pour les autres branches de la législature, 
font que quelque puissent être leur modération et leur indulgence 
il n'y a guère lieu de s'attendre à une bonne entente à moins d'une 
nouvelle assemblée." 

Après d'autres observations sur le même ton, il continua par 
déclarer qu'il avait une entière confiance dans les électeurs, qu'il 
était persuadé que par un choix de représentans convenables on 
préviendrait de nouveaux embarras à l'avenir et qu'on saurait 
mieux consulter les intérêts du pays ; que la tâche qu'il venait 
de remplir lui avait été pénible au plus haut degré ; mais qu'il se 
tournait avec une satisfaction particulière pour offrir à Messieurs 
du conseil législatif, la reconnaissance que leur méritaient l'unani- 
mité, le zèle et l'attention soutenus qu'ils avaient montrés. Ce 
n'était pas à eux qu'il fallait l'attribuer, si on avait fait si peu pour 
le bien public. " Mes remercimens sont également dus, aujouta-t- 
il, à une partie considérable de l'assemble. J'espère qu'ils vou- 
dront croire que je leur rends justice, que je sais apprécier leurs 
efforts pour arrêter ceux dont j'ai tant de droit de me plaindre. 
Par là. Messieurs, vous avez vraiment manifesté votre attache- 
ment au gouvernement de sa Majesté et vous avez justement 
jugé les intérêts réels et permanens du pays." 

Il n'y a que dans une petite colonie qu'un gouverneur peut 
se permettre une pareille comédie. Si le sujet n'était pas si 
sérieux l'on pourrait demander quelle indépendance avait un con- 
seil législatif nommé par lui et formé de créatures choisies avec 

Inl quelle indépendance avaient les membres de l'assemblée 
auxquels il adressait des complimensl La liberté dans son 
enfance n'est qu'un jouet entre les mains de l'homme fort qui 
tient l'épée. 

Toute l'ineptie virulente de sir James Craig parut à nud dans 
cette occasion. A un langage insultant pour la représentation 



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HISTOIRK DU CANADA.. 



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qui ne faisait qu'invoquer un principe parfaitement constitution- 
nel, il joignait la faute plus grave de se faire partisan politique en 
approuvant une partie de cette représentation, en la remerciant, 
en se tournant vers elle, de sa conduite, en lui disant qu'elle avait 
montré son affection pour le gouvernement et qu'elle lui ferait la 
justice de reconnaître qu'il avait su la distinguer du reste de la 
chambre. Les ennemis des Canadiens approuvèrent avec de 
hautes clameurs de joie la conduite du gouverneur. Ils lui pré- 
sentèrent des adresses et lui promirent leur appui pour préserver 
la constitution intacte et maintenir le gouvernement dans la plé- 
nitude de ses droits. Ils l'élevèrent jusqu'aux cieux, le procla- 
mèrent l'homme le plus habile de l'Angleterre ; et aveuglés par 
leur haine ils oublièrent les drolis du pays, pour battre des mains 
aux insultes prodiguera & la liberté. Les Canadiens accoutumés 
aux manières de cette foule passionnée et servile, ne furent point 
étonnés de ce bruit, qui n'était que la répétition de ce qui avait 
lieu chaque fois que le gouverneur devenait le chef de leurs ennemis 
politiques. lis conservèrent tout leur sang froid et toutes leurs 
convictions. Aux attaques grossières de journalistes à gages, le 
Canadien conduit par plusieurs membres de la chambre, répon- 
dit par des faits et de la froide raison politique et constitutionnelle. 
Le Mercury, journal semi-officiel, disait le 19 mars 1810 : " Qui- 
conque a lu les derniers numéros du CanadUni y trouvera le 
même esprit arbitraire qui anime la majorité de la. dernière 
chambre d'asi^emblée. Le langage dont l'on se sert au sujet de 
l'expulsion du juge de Bonne, n'est plus celui du droit de la 
chambre, mais f'e son pouvoir. Si le pouvoir est la chose, ce qui 
veut dire en d'autres termes, la volonté de la majcnrité, quel 
membre venant i déplaire à cette majorité pourra être sûr de son 
siège?.... ..••■-^ •■■ /•'.'■=■ . -.... If 1, ',',/'*■: j 

" De la part de l'exécutif, nous prendrons la liberté d'observer 
que dans une dépendance comme cette colonie, lorsque l'on voit 
le gouvernement journellement bravé, insulté et traité avec le 
plus grand mépris dans le dessein de le rendre méprisable, nous 
ne devons attendre rien moins que sa patience ne s'épuise et que 
des mesures énergiques ne soient prises comme les seules efficaces. 

" Le traitement que le gouvernement reçoit continu^ement 
d'un peuple conquis, porté de i'abime de la misère à la hauteur de 

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HISTOIRE DU CANADA. 



la prospérité et livré à toutes sortes d'indulgences, n'est pas co 
qu'il devait en attendre. 

" Après la dernière mesure de conciliation proposée par le 
représentant du roi à l'ouverture de la dernière session de notre 
parlement, nous ne pouvons voir le retour qu'on lui a fait que 
comme l'œuvre de la plus incorrigible ingratitude. Mais il y a 
des gens dans le monde à qui les avantagea que vous leur faites 
ne donnent que de l'insolence." Sans répondre à ces insultes, le 
Canadien citait les faits analogues de l'histoire de l'Angleterre 
pour justifier l'opinion de la chambre sur l'indépendance des 
juges. Rapin, Blackstone, Locke et autres publicistes anglais lui 
fournissaient de nombreux extraits sur ce point et sur l'étendue des 
pouvoirs constitutionnels des trois branches de la législature. Le 
même journal s'étendit longuement sur les limites de leurs droits. 
Le représentant du roi, disait-il, a le pouvoir de dissoudre lo 
parlement quand il le juge à propos, mais il n'a aucun pouvoir 
de faire des réflexions injurieuses, telles que celles contenues 
dans cette harangue, sur les procédés d'une branche de la législa- 
ture qui est absolument indépendante de son autorité. Le res- 
pect dû à cette branche est aussi sacré et aussi inviolable que 
celui qui est dû à son excellence elle-même ; et ces réflexions 
viendraient d'autant plus mal de sa part, que c'est elle qui 
est chargée de faire observer le respect qui est dû à cette branche 
de la législature, ainsi qu'aux autres parties du gouvernement. 

Pour mettre autant que possible le gouverneur à l'abri de ses 
coups, le Canadien feignait aussi de croire, suivant l'opinion de 
M. Bedard, à l'existence d'une administration responsable, à 
laquelle on attribuait le dernier discours du trône. " Cette 
harangue, observait-il, est une vraie disgrâce dans un pays britan- 
nique, et quand on fait réflexion que ce sont les conseillers privés 
de sa majesté et surtout ses officiers en loi, qui sont chargés par 
leur devoir du soin de dresser les harangues de ses représentans, 
et qu'on apc .t sur le texte de cette harangue un renvoi à une 
note qui couuent le nom d'un de ces conseils en loi, et qui le 
propose comme un modèle à tous les électeurs du pays, quelle 
idée doit-on avoir de l'origine d'une pareille pièce 1" Un 
correspondant écrivait plus tard: "Il paraît que la doctrine 
de nos ministres est changée. On doit se rappeler que les 



HISTOmË DU CANADA. 



143 



gens du ministère ont toujours soutenu dans la chambre 
comme ailleurs qu'il n'y avait point de ministère ; que le gou- 
verneur ou le représentant du roi était la personne responsable 
pour toutes les actions de l'administration. Ce système des 
ministres est actuellement changé. Ils prétendent qu'il y a un 
ministère responsable de tout, et que le gouverneur n'est comp- 
table de rien pour toutes les actions de l'administration." 

Toutes les questions constitutionnelles étaient traitées dansce 
journal d'après les principes anglais les mieux établis, et c'est ce 
qui irritait les partisans du château, qui redoutaient plus que toute 
autre chose l'établissement d'un gouvernement vraiment constitu- 
tionnel, c'est à dire qui aurait été l'expression de la majorité des 
habitans représentés par leurs députés au parlement 

Le Canadien ne demandait que cela ; mais c'était trop pour 
eux ; et ils crièrent à la révolte et à la trahison. Aujourd'hui 
qu'il est permis de revoir froidement les événemens de ce temps 
là, l'on s'étonne de la crédulité avec laquelle les autorités accueil- 
laient les accusations portées dans un but de parti si évident, et il 
est impossible à l'esprit le moins préjugé de croire que les sym- 
pathies des gouvernans n'étaient pas profondément hostiles aux 
Canadiens. Nous avons parcouru attentivement page par page 
le journal en question jusqu'à sa saisie par l'autorité, et nous avons 
trouvé à côté d'une réclamation de droits parfaitement constitu- 
tionnels, l'expression constante de la loyauté et de l'attachement 
le plus illimité à la monarchie anglaise. Connaissant la tactique 
constante des ennemis des Canadiens, qui avaient beaucoup plus 
de facilités qu'eux de se faire écouter de la métropole, il appuyait 
d'une manière toute particuUère sur les sentimens d'attachement 
des habitans français pour elle, et sur les motifs spéciaux qu'ils 
avaient de persister dans ces sentimens, et qu'il rattachait à 
leur conservation nationale. Il vantait les avantages de la cons- 
titution britannique ; " elle est peut-être, disait-il, le 4 novembre 
1809, la seule où les intérêts et les droits des différentes branches 
dont la société est composée, sont tellement ménagés, si sagement 
opposés et tous ensemble liés les uns aux autres, qu'elles s'éclai- 
rent mutuellement et se soutiennent par la lutte même qui résulte 
de l'exercice simultané des pouvoirs qui leur sont confiés." La 
veille de sa saisie, il disait encore: " Si on veut désapprouver une 



lU 



HISTOIRE DU CANADA. 



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mesure du gouverneur, il faut le faire avec respect et de la 
manière que la constitution et la liberté britannique nous le per- 
mettent." 

L'élection ne changea point le caractère de la chambre. Dana 
aucun pays du monde le suffrage populaire n'est plus indépendant 
ni plus pur qu'en Canada, où la presque totalité des électeurs est 
propriétaire et indépendante du pouvoir. Les membres qui 
ovaient montré de l'indécision ou de la faiblesse furent remplacés 
par des hommes plus assurés et plus fermes. Les représentans 
retournèrent à la législature avec les mêmes idées et les mêmes 
convictions plutôt ralTermies qu'ébr%nlées et avec la résolution de 
ne point les abandonner. , . : (» .. 

Cependant l'Angleterre crut devoir réparer un peu le mauvais 
effet de la vivacité de son agent ; elle lui envoya des instructions 
touchant l'éligibilité des juges, et lui ordonna de sanctionner toute 
loi passée ^>ar le* deux chambres ayant pour but de les priver d'un 
droit disputé depuis si longtemps. 

L'ordre de la métropole et le résultat de l'élection ne durent pas 
être du goût de Craig ; mais il fallut les subir en silence, se pro- 
mettant bien de ne pas laisser échapper la première occasion 
pour déploy^'r sa mauvaise humeur, occasion qui malheureuse- 
ment dans l'état des esprits ne devait pas se faire attendre 
longtemps, i-: ù ih ■-<<■-' ■■!■ . • ■■.,.: 

Le parlement s'assembla i la f^n de janvier 1810. Les rela- 
tions diplomatiques entre l'Angleterre et les Etats-Unis continuaient 
toujours d'être fort indécises. Le gouverneur y fit allusion dans 
son discours, et assura qu'en cas d'hostilités l'on recevrait assez 
de troupes pour opposer avec les milices une résistance heureuse. 
Quant au sujet de$ débats de l'intérieur, à la question des juges 
enfin, il était autorisé à sanctionner toute loi ayant pour but de les 
exclure de l'assembiée. 

Celle-ci accueillit avec une satis&ction secrète, cette dernière 
déclaration de PAngleteire qui désapprouvait ainsi l'opposition 
pour ainsi dire personnelle du gouverneur ; mais elle voulut en 
même temps repousser par une forte expression de blâme, la 
liberté qu'il avait prise en la prorogeant de censurer sa conduite. 
Elle s'empressa, et ce fut son premier acte, de déclarer à une 
grande majorité, que toute tentative de la part du gouvernement 



/ 



HISTOIRE DU CANADA. 



145 



exécutif et des autres branches de la législature contre elle, soit 
en dictant ou censurant ses procédés, soit en approuvant la con- 
duite d'une partie de ses men\l)res et désapprouvant la conduite 
des autres, était une violation de ses privilé{^es et do la loi qui lu 
constituait, contre laquelle elle ne pouvait se dispenser de récla- 
mer, et une atteinte dangereuse portée aux droits et aux libertés 
du pays. 

Après avoir ainsi protesté contre le langage du gouverneur, elle 
songea à se rabattre sur ses inférieurs. 

Depuis longtemps la chambre voulait amener sous son contrôle 
les fonctionnaires publics, qui la narguaient par leur insolence et qui 
se croyaient fort audessus d'elle comme le marquaient leur con- 
duite et leur langage. Ce mal qui a duré jusqu'à ces derniers 
temps, a puissamment contribué aux événemens politiques qui 
ont ou lieu plus tard. Les fonctionnaires se regardaient comme 
indépendans ; et les gouverneurs sans expérience politique pour 
la plupart, laissaient courir des remarques oflensantes qui devaient 
revenir par contre coup sur l'exécutif lui-même. L'assemblée 
pensa que le moyen le plus efficace de porter les officiers 
publics à mieux respecter l'une des sources dont ils tenaient 
leurs pouvoirs, était de les amener sous son contrôle pour leur 
salaire comme ils étaient en Angleterre Elle déclara que le 
pays était maintenant capable de payer toutes les dépenses civiles, 
et elle Vota une adresse a>i parlement anglais pour l'informer que 
le Canada était prêt à s'en charger et en même temps pour le 
remercier de ce qu'il avait fait jusque là. 

Les fonctionnaires tremblèrent de tomber sous le contrôle du 
corps qu'ils avaient insulté tant de fois dans leurs propos. Ils 
s'agitôrent pour faire repousser la mesure et communiquèrent leur 
zèle à leurs ami, qui s'effiircèrent de gagner le gouverneur à leur 
vue. Celui-ci surpris de la démarche de la chambre dans 
laquelle on voulait lui faire voir quelçu'embuche, ne put dissimu- 
ler son embarras. Il répondit que cette adresse lui paraissait 
d'une nature si nouvelle qu'il avait besoin d'y réfléchir ; que 
l'usage du parlement anglais voulait que les octrois d'argent 
fussent recommandés par le gouvernement avant d'être votés par 
la chambre basse, où ils devaient il est vrai prendre leur origine, 
mais non sans le concours de l'autre chambre ; qu'il était sans 



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HISTOIRE DU CANADA. 



exemple, à sa connaissance, qu'une seule branche d'une législa- 
ture coloniale eût présenté une adresse au parlennent impérial ; 
que pour ces raisons il trouvait que l'adresse était sans pré- 
cédent, imparfaite dans sa forme et fondée sur une résolution 
qui devait rester sans effet tant qu'elle no recevrait pas le con- 
cours du conseil législatif; qu'il ne pourrait conséquemment !a 
transmettre aux ministres ; mais qu'il la transmettrait au roi 
comme un témoignage de la gratitude et des dispositions géné- 
reuses du Ba.à-Canada, qui voulait faire connaître qu'il était 
capable de payer ses dépenses quand on le désirerait, et qu'au 
surplus l'expression si vive et si franche de son affection et de sa 
gratitude 3nvers l'Angleterre ne laissait point de doute sur sa sin- 
cérité. 

Cette répop.oe fort longue et mélangée de reproches et de 
louanges, montrait la faiblesse de sa position et son inaptitude aux 
affaires. Il le sentait lui-même et c'est ce qui lui fit dire en ter- 
minant, qu'il regrettait excessivement d'avoir été obligé de s'ex- 
primer de manière à faire croire bien malgré 'ui qu'il voulait 
empêcher l'expression des sentimens qui les animaient. Néan- 
moins il était in.érieurement irrité de cette offre inattendue, qui 
ne pouvait manquer d'ôtre bien accueillie de l'Angleterre, et qui 
déroutait en même temps toutes les prévisions de l'oligarchie 
coloniale. 

Sans perdre de temps la chambre le pria de lui faire trans- 
mettre le budjet de toute la dépense civile, et elle non»ma, sur la 
proposition de M. Bedard, un comité de sept membres pour s'en- 
quérir des usages parlementaires mentionnés dans la réponse du 
gouverneur. 

Ces mesures dénotaient l'mtention de faire voir que les supposi- 
tions et les doutes de l'exécutif n'avaient aucun fondement, et 
qu'il avait tra>^ gnorance ou sa mauvaise intention. Cette 

démarche ' j frivole en d'autres circonstances, mais les 

ennem" ..ambre avaient presque seuls l'oreille de l'Angle- 

terre e .uite l'influence de son représentant, qui les craignait 

bien plus que nos députés inconnus ou regardés à peu près 
comme des étrangers au bureau colonial ; il fallait montrer par 
une expression formelle que l'on connaissait ses droits et que l'on 



HISTOIRE DU CANADA. 



147 



s'appuyait dans ce que l'on faisait sur des textes que l'on tenait à 
main, et qui étaient sans réplique. 

L'on résolut d'aller encore plus loin. Depuis longtemps l'on 
sentait le grand inconvénient qui résultait de l'ignorance récipro- 
qi:o des senlimens de l'Angleterre et du Canada l'un pour l'autre. 
L'Angleterre ne connaissait les Canadiens que par les rapports 
calomnieux que leurs adversaires lui en faisaient journellement ; 
les Canadiens ne connaissaient l'Angleterre que par les aventu- 
riers qui paraissaient au milieu d'eux pour chercher fortune, et 
qui s'emparant des emplois et des autres avantages du gouverne- 
ment, s'y conduisaient de manière à aliéner l'affection du peuple. 
Il fallait tâcher d'établir des rapports qui pussent détruire l'effet 
des préjugés et des calomnies chez l'un et chez l'autre. La 
nomination d'un agent réaidant à Londres parut le moyen le plus 
propre pour parvenir à ce but, et l'on préparait un bill à ce sujet 
lorsqu'un autre incident amena une prorogation soudaine. Le 
conseil ayant voulu amender le bill pour exclure les juges de la 
chambre, celle-ci s'en offensa et déclara le siège du juge de Bonne 
vacant à la majorité de trois contre un. 

Le gouverneur qui s'était contenu à peine jusque là devant les 
actes de la chambre, ne fut plus maître de lui à cette dernière 
audace. Il se rend au conseil et la mande devant lui : " Je suis 
venu, dit-il, proroger le parlement. Après mure délibération sur 
les circonstances qui ont eu lieu, je dois vous informer que j'ai 
pris la résolution do dissoudre la chambre et d'en appeler au 
peuple. Elle a pris sur elle sans la participation des autres bran- 
ches de la législature, de décider qu'un juge ne peut siéger ni 
voter dans son enceinte. 

" Il m'est impossible de regarder ce que vous avez fait autrement 
que comme une violation directe d'un statut du parlement impé- 
rial, du parlement qui vous a donné la constitution à laquelle voua 
devez, suivant votre propre aveu, votre prospérité actuelle. Je 
ne puis regarder l'acte de la chambre que comme une violation 
inconstitutionnelle de la franchise élective d'une grande partie des 
citoyens et du droit d'éligibilité d'une autre classe assez considé- 
rable de la société. 

*' Je me sens obligé par tous les liens du devoir de m'opposcr à 



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UISTOIRS DU CANADA. 



une telle prétention ... et je ne vois d'autre moyen pour sortir 
d'embarras que celui que je prends." 

Ses partisans lui présentèrent aussitôt pour l'appuyer de Qué- 
bec, de Montréal et de partout où il s'en trouvait quelques-uns, 
de nouvelles adresses de félicitation et d'assurance de confiance 
dans son gouvernement. Il répondit qu'il espérait toujours être sou- 
tenu par ceux qui savaient apprécier les bienfaits de la constitution 
lorsqu'il résisterait à des efforts qui tendraient à la troubler. 

En môme temps leurs émissaires commencèrent une grand agi- 
tation en se répandant dans toutes les campagnes et en y répan- 
dant à leur tour partout des adresses et des écrits pour prévenir 
le peuple cor ^ les derniers actes de ses représentans. Mais le 
peuple qui ne voyait au plus qu'une colère de fonctionnaires ou 
qu'une joie d'antagonistes dans ces manifestations empressées, 
sortit à peine de son calme ordinaire devant tout ce bruit, et 
attendit tranquillement l'urne électorale pour se prononcer sur le 
débat du jour. ;>.i;h> ;>•,;,;+}•' 

Mais l'exécutif était résolu d'employer tous les moyens pour 
désarmer ses adversaires, neutraliser leur influence et frapper les 
électeurs de terreur afin de s'assurer aux prochaines élections 
d'une chambre qu'il put mener à sa guise. Le premier coup 
qu'il fallait por'er pour parvenir à ce but était contre le journal 
lui-même qui avait défendu la chambre et ensuite contre les prin- 
cipaux représentans. 

Le conseil exécutif s'assembla et scruta le Ccmadien pour 
trouver matière ou prétexte à quelque démonstration propre à 
faire un grand cfiet. Le gouverneur lui-môme demanda l'empri- 
sonnement de l'imprimeur. Deux aubergistes nommés Stilling 
et Stiles, après s'être procurés les numéros du 3, du 10 et du 14" 
mars du journal répudié, allèrent faire leur déposition le 17 devant 
le juge en chef Sevvell, qui donna l'ordre d'en exécuter la saisie. 

Une horde de soldats conduite par un magistrat s'empara des 
presses et emprisonna l'imprimeur après qu'on lui eut fait subir 
mystérieusement un examen devant le conseil exécutif. Les gardes 
de la ville furent en même temps augmentées et des patrouilles 
parcoururent les rues comme si l'on avait été menacé d'une 
insurrection. La malle fut détenue pour saisir, disait-on, tous les 
fils de la conspiration avant que la nouvelle de ce qui venait 



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HISTOIRE DU CANADA. 



149 



d'avoir lieu fïït répandue. On passa trois jours à examiner les 
papiers saisis à l'imprimerie du Canadien, au bout desquels le 
conseil s'assembla de nouveau. C'étaient le gouverneur, le juge 
Sewell, l'évoque protestant et BIM. Dunn, Baby, Young, 
Williams et Irvine. On y lut les dépositions de M. Lefrançoia, 
arrêté sous accusation de haute trahison, et de quatre autres 
personnes ayant des rapports avec l'imprimerie. Le gouver- 
neur communiqua un numéro de la feuille, tiré en présence du 
magistrat Mure, de la presse qu'on transporta au bureau des juges 
de paix. 

Trois articles de cette feuille servsdent de prétexte à ce petit 
coup d'état ; mais celui surtout qui portait ce titre singulier : 
** Prenez-vous par le bout du nez." C'était une récapitulation 
abrégée de quelques faits passés dans le pays depuis la conquête, 
et qui se terminait par des observations qui n'avaient que le défaut 
de respirer un amour exagéré de la constitution anglaise. Dana 
ces articles, comme dans tous les autres, il n'y avait rien qu'on 
pût traduire en trahison et qui fût de nature à troubler l'assiette 
d'un gouvernement tel que celui d'Angleterre. L'on s'étonne 
aujourd'hui en les lisant des frayeurs et de l'irritation qu'ils aient 
pu causer, ou plutôt l'on voit trop que ce n'était qu'un prétexte. 

Après avoir ordonné l'entrée au long dans son procès-verbal 
de l'article dont nous venons de donner le titre, comme pour mieux 
montrer à l'histoire la passion ou la bassesse de ses membres, le 
conseil ordonna l'arrestation de MM. Bedard, Taschereau et 
Blanchet.* 

L'ordre fut en même temps transmis à Montréal d'arrêter 
MM. Laforce, Papineau (de Chambly,) Corbeil (de l'Ile Jésus,) 
et des mandats furent décernés ou projetés contre MM. D.B. Viger, 
Joseph Blanchet et plusieurs autres citoyens notables de Montréal, 
sans être mis cependant à exécution. 

On ne s'arrêta pas encore là. Pour frapper davantage l'ima- 
gination populaire et faire croire que la société dormait sur un 
abime prêt à s'ouvrir sous ses pas, le gouverneur adressa une 
longue proclan^ation au peuple, écrite dans un style qui annonçait 
une intime cotwiction de la réalité du danger, ou une dissimulation 
non moins profonde. Miis le caractère de l'homme, la faiblesse 

* Procès-verbal du conseil exécutif du 19 mars 1810. 



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150 



HISTOIRC DU CANADA. 



croissante de son intelligence, due à l'état de sa santé qui dépéris- 
sait de jour en jour, portent à croire qu'il était de bonne foi, et 
que son imagination fiévreuse changeait en danger réel, un danger 
imaginaire, excité qu'il était par les gens qui l'entouraient, et qui 
profitaient de son état pour lui monter la tête et lui faire croire à 
l'organisation d'une vaste conspiration couvrant le pays et prête 
à prendre les armes. ' 

Ce singulier document dressé avec une exagération de langage 
propre à effrayer les gens paisibles et crédules, portait que vu 
qu'il avsdt été imprimé et répandu des écrits séditieux et pleins 
de trahison ; que ces écrits étaient destinés à séduire les bons 
sujets de sa Majesté, à leur remplir l'esprit de défiance et de 
jalousie, à aliéner leur affection, en avançant avec audace les 
faussetés les plus grossières, il avsdt été impossible au gouverneur 
de passer plus longtemps sous silence des pratiques qui tendaient 
si directement au renversement du gouvernement, et qu'en consé- 
quence il avait, de l'avis de son conseil, pris les mesures néces- 
saires pour y mettre fin. Il exposait ensuite quelle avait été sa 
bienveillance envers les Canadiens, les mettait en garde contre les 
traîtres, leur rappelait les progrès qu'avait fait le pays, et la liberté 
sans bornes dont il jouissait. Avaient-ils vu, observait-il, depuis 
cinquante ans un seul acte d'oppression? un emprisonnement 
arbitraire? une violation du droit de propriété? ou du libre exer- 
cice de leur religion? Comment pouvait-on espérer d'aliéner 
les affections d'un peuple brave et loyal? Il démentait le 
bruit qu'il avait dissous la chambre parcequ'elle lui avait refusé 
la faculté de lever un corps de 12,000 hommes et d'imposer une 
taxe sur les terres, enfin qu'il voulait opprimer les habitans. Viles 
et téméraires fabricateurs de mensonges, continuait-il, sur quelle 
partie ou sur quelle action de ma vie, fondez-vous une telle 
assertion ? Que savez-vous de moi ou de mes intentions ? 
Canadiens, demandez à ceux que vous consultiez autrefois avec 
attention et respect ; demandez aux chefs de votre église qui ont 
occasion de me connaître. Voilà des hommes d'honneur et de 
lumières. Voilà les hommes chez lesquels vous devriez aller 
chercher des avis ; les chefs de faction, les démagogues ne me 
voient point et ne peuvent me connaître. 

Pourquoi vous opprimerais-je? Serait-ce pour servir le roi? 



HISTOIRE DU CANADA. 



Serait-ce par ambition 1 Que pouvez-vous me donner 1 Serait- 
ce pour acquérir de la puissance 1 Hélas mes bons amis, avec 
une vie qui décline rapidement vers la tombe, accablé de maladies 
contractées au service de mon pays, je ne désire que de passer ce 
qu'il plaira à Dieu de m'en laisser, dans les douceurs de la retraite 
avec mes amis. Je ne reste parmi vous qu'en obéissance à des 
ordres supérieurs. 

Sir James Craig terminait sa proclamation par les exhorter à 
être en garde contre les artifices des tnùtres qui cherchaient à 
aliéner leur fidélité et à les porter à des actes de trahison, par 
requérir les curés de se servir de leur influence pour prévenir 
leurs menées, et les magistrats et les officiers de milice d'user de 
toute la déligence nécessaire pour en découvrir les auteurs et les 
faire punir. 

Le gouverneur en parlant, comme il faisait, d'oppression, d'em- 
prisonnement arbitraire, de violation des droits de propriété, s'il 
ne le faisait pas par ironie, oubliait l'histoire et ce qu'il venait de 
commettre lui-même. 

Cette longue proclamation, sur son désir, fut lue au prône 
de la cathédrale de Québec, et dans plusieurs autres églises du 
pays. L^évêque adressa en même temps de la chaire une allo- 
cution aux fidèles, dans laquelle tout en protestant de la loyauté 
des Canadiens, il rappelait l'obligation qui leur était imposée 
d'être soumis aux lois et à l'autorité constituée. 

A l'ouverture de la cour criminelle, le juge Sewell l'un des 
instigateurs de ce système d'intimidation, lut la proclamation et 
fit un discours politique sur l'agitation qui régnait et sur la ten- 
dance pernicieuse des principes mis au jour par ses auteurs. Le 
grand jury, choisi par le gouvernement et formé en majorité de 
ses partisans, blâma le journal abattu, qui avait mis la paix et la 
sûreté du pays en danger, disait-il, et déclara qu'il avait vu aussi 
avec regret certaines productions du Mercury j propres à faire 
naître de la jalousie et de la méfiance dans l'esprit des Cana- 
diens, subterfuge adopté pour couvrir d'un semblant d'impartialité 
les afiections de son cœur. Enfin^toutes les mesures avaient 
été prises pour faire un grand effet. Des messagers avaient été 
envoyés partout pour répandre la proclamation parmi les habi- 
tans étonnés, qui apprirent pour la première fois qu'une conspira- 






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152 



HISTOIRE DU CANADA. 



tion profonde avait été ourdie pour renverser le gouvernement. 
Maintenant qu'allaii-il résulter d'un si grand bruit. Il fallait 
prouver devant l'opinion publique que le gouvernement avait eu 
raison dans tout ce qu'il avait fait, et que les projets des rebelles 
et des conspirateurs allaient être dévoilés au grand jour pour 
appeler sur la tète des coupables le châtiment qu'ils méritaient. 
Mais le public attendit en vain. Le château n'avait rien contre 
les accusés. Si les lois avaient été violées, c'est l'exécutif lui- 
même qui s'était rendu coupable. Les prisonniers demandèrent 
leur procès, et l'on recula ; ils demandèrent leur élargissement et 
les cours esclaves de la volonté de l'exécutif, réfusèrent jusqu'à 
ce qu'il plut enfin à celui-ci de leur faire ouvrir les portes de leur 
prison. La maladie de quelques uns des accusés fournit un pré- 
texte au bout de quelque temps pour les mettre dehors les uns 
après les autres, en leur faisant donner caution de comparution à 
première demande pour sauver lea apparences. Corbeil ne fut 
élargi que pour aller mourir au sein de sa famille d'une maladie 
qu'il avait contractée dans son cachot. Bédard, le chef du parti, 
ne voulut point profiter de la liberté donnée aux autres ; il refusa 
de quitter sa prison avant d'avoir subi son procès et mis sa répu- 
tation hors de toute atteinte par le jugement d'un jury. Il resta 
inflexible dans sa résolution, protestant sans cesse de l'intégrité 
de sa conduite et de ses opinions politiques, et répudiant avec 
hauteur toute imputation de déloyauté ou de désafection envers 
le gouvernement ou la personne du souverain. Cette persistance 
devint bientôt un embarras grave pour l'exécutif qu'elle compro- 
mettait. Sir James Craig lui-même fut obligé de reconnaître l'es- 
time que méritaient la fermeté et l'indépendance de sa victime. 
Le pays n'avait pas été longtemps sans reconnaître dans ce qui 
venait de se passer un complot formé par les fonctionnaires et 
les intrigans pour perdre la représentation aux yeux du peuple 
lui-même et de la métropole. Partout les électeurs soutinrent 
leurs mandataires, et presque tous les anciens membres furent 
réélus à de vastes majorités ou sans opposition. M. de Bonne la 
cause première de ces difficultés ne se présenta point aux suffrages 
des électeurs. On rapporte qu'on avait promis de le nommer au 
conseil législatif et qu'on ne le fit pas. Quelque temps après il 
«e démit de sa charge de juge. 



HISTOIRE DU CANADA. 



153 



Les chambres furent convoquées pour le 10 décembre. On 
avait liâte de voir de quelle manière le gouverneur allait exposer 
la situation et parler des événemens qui venaient d'avoir lieu. 
Son discours détrompa tout le monde, et semblait venir d'un 
homme qui sortait d'un long rêve. Il ne dit pas un mot de ce 
qui venait de se passer. II déclara au contraire qu'il n'avait 
jamais douté de la loyauté et du zèle des dilTérens parlemens 
qu'il avait convoqués ; qu'il espérait trouver les mêmes principes 
dans celui-ci et les mêmes dispositions dans ses délibérations ; 
qu'il le priait de croire qu'il verrait régner l'harmonie avec une 
grande satisfaction, parce qu'elle ferait le bonheur du pays et qu'il 
s'empresserait de concourir à toute mesure ayant cette fin pour 
objet; que la règle de sa conduite était de maintenir un juste 
équilibre entre le^ droits de chaque branche de la législp ure. 

Ce discours parut étrange dans la bouche d'un homme qui pré- 
tendait réunir «3n lui et le sceptre et le ministère, et qui après les 
actes de violence qu'il venait de commettre, violences nécessaires, 
disait-on, pour la sûreté du gouvernement contre les attentats 
d'une rébellion, ne disait pas un mot des dangers que ce gouverne- 
ment avait courus ni des mesures qu'il ùvait été obligé de prendre 
pour les faire échouer. 

Nous concourrons, répondit la chambre, avec le plus grand 
empressement dans toutes les mesures qui tendront vers la paix, 
but d'autant plus difficile à atteindre en cette province que 
ceux qui l'habitent ont des idées, des habitudes et des préjugés 
difficiles à concilier. Nous voyons avec peine les etforts qui se 
font pour représenter sous des couleurs fausses et très éloignées 
de la vérité, les opinions et les sentiraens des habitans du pays. 
Il est difficile de dire si sir J. Craig s'attendait à une allusion 
aussi légère aux événemens ^ui venaient de se passer ; mais il 
devait croire qu'il en serait fait une si la chambre n'était pas 
infectée des doctrines révolutionnaires dont on l'accusait, parce- 
qu'elle était tenue par respect pour elle-même et pour se dégager 
de tous les soupçons que l'on voulait faire peser sur elle, de 
repousser les accusations sans cesse renouvelées par ses ennemis. 
Elle ne devait pas montrer la moindre crainte d'entrer en discus- 
sion avec l'exécutif sur ce point ; elle devait rechercher au con- 
traire cette diecussioa parcequ'elle devait savoir que son silence 



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154. 



HISTOIRE DU CANADA. 



aurait été aussitôt représenté en Angleterre comme un aveu de 
sa culpabilité. 

La situation du gouverneur était telle qu'il fallait même à 
cette lointaine allusion de la chambre, reconnaître sa faute ou 
maintenir la position qu'il avait prise. Il se crut obligé de 
justifier les violences commises pour ne pas passer pour s'être 
abandonné à une vengeance aveugle et sans but, et par conséquent 
indigne d'un homme d'état. Ainbi pressé par ses pensées, l'agent 
métropolitain ne trouva dans une intelligence qui d'un jour à 
l'autre ne pouvait voir la portée de ses par'^'-^s ni de ses actes, 
que des motifs ofTensans pour tout le monde. 

Il observa que les craintes manifestées par la réponse de l'as- 
semblée touchant l'exécution de l'acte pour- la conservation du 
gouvernement, n'étaient pas justifiées par les renseignemens qu'il 
avait reçus ; qu'i' n'y avait que ceux qu'il pouvait affecter qui le 
redoutaient, et que leurs clameurs pouvaient avoir trompé la 
chambre sur leur nombre ; mais que l'acte avait apaisé les 
craintes du peuple depuis qu'il était en force ; que tout simple et 
tout dépourvu de lumières qu'était le peuple il s'en rapportait à 
son bon sens, qui voyait le gouvernement armé du pouvoir néces- 
saire et prêt à l'exercer s'il le fallait pour écraser les artifices des 
factieux et combattre les intrigues de la trahison ; qu'il voyait 
par l'adresse de la chambre qu'il avait été mal compris, que 
l'harmonie dont il parlait était celle qui devait exister entre lui et 
les deux autres branches de la législature et non celle qui devait 
exister dans la masse de la société. 

Cette réplique voulait dire qu'il persistait dans une ligne 
politique réprouvée par les faits et condamnée par le peuple à la 
dernière élection. Mais pour montrer de la bonne fois, il fallait 
non seulement faire juger les chefs du peuple, il fallait encore 
faire juger les principaux membres de la chambre emprisonnés 
depuis la dernière session. 

M. Bedard toujours en prison demandait qu'on lui fit son pro- 
cès. Cette voix sortant des cachots était la condamnation la plus 
complète de la réplique du gouverneur. Lui-même recon- 
naissait qu'il ne pouvait punir le prisonnier. Il disait à son con- 
seil que son incarcération était nécessaire pour arrêter le mal dont 
on était menacé, car le conseil ne devait pas oublier que la 



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HISTOIRE DU CANADA. 



155 



détention de M. Bedard était une mesure de précaution non de 
châtiment, et qu'il ne pouvait être puni que suivant les lois du 
pays ; qu'il l'aurait fait mettre en liberté comme les autres s'il 
l'avait démandé. La chambre vota une adresse pour le faire 
élargir. Une copie des résolutions fut transmise d'avance au 
gouverneur, qui s'attendait à voir arriver la députation d'un 
moment à l'autre, lorsque M. Papineau se présenta au château 
et eut une longue conférence avec lui. Le gouverneur qui croyait 
peut-être que le prisonnier commençait à chanceler dans sa 
résolution, lui fit part de sa décision finale. Aucune considéra- 
tion, Monsieur, lui dit-il, ne pourra m'engager à consentir à la 
libération de M. Bedard, à la demande delà chambre, soit comme 
matièrb de droit soit comme matière de faveur ; et je ne consen- 
tirai maintenant à aucune condition qu'il soit libéré pendant la 
session actuelle. Je n'ai aucune hésitation à vous faire connaître 
les motifs qui m'ont porté à cette résolution. Je sais que le lan- 
gage général des membres a répandu l'idée qui existe partout que 
la chambre d'assemblée va ouvrir les portes de la prison de M. 
Bedard ; et cette idée est si bien établie que l'on n'en a pas le 
moindre doute dans la province. Le temps est venu où je crois 
que la sécurité comme la dignité du gouvernement, commande 
impérieusement que le peuple apprenne quelles sont les vraies, 
limites des droits des diverses parties du gouvernement ; et que 
ce n'est pas celui de la chambre de gouverner le pays. 

Cette réponse était flétrissante pour l'administration de la 
justice : ce n'était pas la loi qui régnait puis qu'elle se taisait 
devant la voix qui disait : " Je ne consentirai pas qu'il soit mis 
en liberté." 

Le gouverneur qui voulait forcer M. Bedard à reconnaître 
l'erreur dans laquelle il disait qu'il était tombé, et à justifier à la 
fois par là les autres arrestations qu'il avait fbit faire, avait envoyé 
son secrétaire, M. Foy, pour avoir une entrevue avec lui, afin de 
le sonder. A la suite de ce tête à tête, le gouverneur apprenant 
que M. Bedard, curé de Charlesbourg et frère du prisonnier, était 
en ville, l'avait mandé au château pour le charger de faire part 
à son frère des motifs de son emprisonnement, et l'informer que 
le gouvernement n'avait en vue que sa sécurité et la tranquillité 
publique ; que s'il voulait reconnaître sa faute, il prendrait sa 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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parole comme une garantie suffisante, et qu'il proposerait aussitôt 
à son conseil de le faire mettre en liberté. Le réprésentant détenu 
repondit en termes respectueux mais positifs, qu'il ne pouvait 
admettre une faute dont il ne se croyait pas coupable, parole digne 
de toute la vie politique de ce noble citoyen. 

M. Papineau cependant, malgré le langage décidé du gouver- 
neur, avait pu découvrir que M. Bedard serait rendu à la liberté 
après la session, et qu'il ne résulterait aucun bien de la persis- 
tance de la chambre dans les démarches qu'elle avait commencées. 
L'ajournement de cette affaire fut en conséquence proposé et 
agréé après quelques discussions. 

Le reste de la session se passa avec assez d'unanimité. La 
fameuse loi pour l'exclusion des juges de la chambre fut adoptée 
et reçut la sanction royale. L'Angleterre avait fait connaître ses 
intentions. Le conseil législatif avait aussitôt abandonné son 
opposition et s'était incliné devant ses ordres. En prorogeant 
les chambres le gouverneur leur dit : " Parmi les actes auxquels 
je viens de donner l'assentiment du roi, il y en a un que j'ai vu 
avec satisfaction, c'est l'acte pour disqualifier les juges de siéger 
à la chambre d'assemblée. Non seulement je crois la mesure 
bonne en elle-même, mais j'en considère !a passation comme une 
renonciation complète d'un principe erroné, qui m'a mis pour le 
suivre dans la nécessité de dissoudre le dernier parlement. 

" Maintenant, messieurs, je n'ai plus qu'à vous recommander 
comme vous l'avez fait observer vous-mêmes au commencement 
de la session, d'employer tous vos efforts pour faire disparaître 
toute défiance et toute animosité parmi vous. Tant qu'il y en 
aura, elles paralyseront tout ce que l'on entreprendra pour le bien 
public. Il ne peut y avoir aucun obstacle à cette union. Il 
n'existe aucunes dissensions religieuses: l'intolérance n'est point 
la disposition des temps actuels ; vivant sous un seul gouverne- 
ment, jouissant également de sa protection sous ses soins fructi- 
fians dans des rapports mutuels de bienveillance et de bonté, l'on 
trouverait tout le reste idéal. Je suis sérieux en vous donnant 
cet avis, messieurs. C'est probablement le dernier leg d'un 
homme qui vous veut du bien sincèrement, d'un homme qui, s'il 
vit assez pour atteindre la présence de son souverain, se présen- 
tera avec la certitude glorieuse d'obtenir son approbation ..." 



UISTOIRS DU CANADA. 



157 



De la colère et de la violence sir James Craig était passé 
presque sans transition à un état de calme et de bienveillance qui 
annonçait un changement dans la politique de la métropole, que 
la loi des juges avait déjà fait prévoir ; et on espéra un meilleur 
avenir. 

Peu de temps après M. Bedard fut remis en liberté. En 
informant son conseil de ce qui avait eu lieu au sujet de ce chef 
du parti can'^dien, le gouverneur ajouta qu'il avait jugé néces- 
saire de s'abstenir de prendre des mesures pour son élargisse- 
ment jusqu'à ce que tous les membres fussent rendus chez eux, 
afin qu'il fut impossible par aucune fausse interprétation de l'at- 
tribuer à l'intervention de la chambre ; et maintenant qu'ils étaient 
de retour, il le priait de voir s'il ne serait pas temps de mettre fin 
à sa détention. 

Cette prière était un ordre. Le motif qu'il donna de ne pas 
l'avoir fait plutôt renferme l'esprit de son administration et la con- 
damnation la plus complète de sa politique. L'exécutif qui per- 
siste dans un acte injuste de peur de paraître céder aux représen- 
tans du peuple dans un gouvernement constitutionnel, montre 
une ignorance complète des principes de ce gouvernement, et s'il 
se met dans le cas de ne pouvoir éviter une pareille alternative, 
une incapacité qui en est la plus grande condamnation. M. 
Bedard élargi disait à ses électeurs du comté de Surrey : " Le 
passé ne doit pas nous décourager, ni diminuer notre admiration 
pour notre constitution. Toute autre forme de gouvernement 
serait sujette aux mêmes inconvéniens et à de bien plus grands 
encore ; ce que celle-ci a de particulier, c'est qu'elle fournit les 
moyens d'y remédier. 

" Toutes les difficultés que nous avions déjà éprouvées n'avaient 
servi qu'à nous faire apercevoir les avantages de notre constitu- 
tion. Ce chef-d'œuvre ne peut être connu que par l'expérience. 
Il faut sentir une bonne fois les inconvéniens qui peuvent résulter 
du défaut d'emploi de chacun de ses ressort" pour être bien en 
état d'en sentir l'utilité. Il faut d'ailleurs acheter de si grands 
avantages par quelques sacrifices..." 

Tei était le langage de ce patriote en sortant des cachots de 
l'agent de l'Angleterre. Ce n'était ni un langage imposé ni un 
langage de vengeance, c'était un langage de conviction. 

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HISTOIRE DU CANADA- 



Craig qui avait une manière à lui de gouverner, n'avait pas seu- 
lement cherché à dominer lo parlement, il avait voulu aussi 
mettre à ses pieds le clergé. Il s'était persuadé qu'il pourrait 
conduire tout à sa guise par la violence et l'intimidation, et comme 
il avait imposé sa volonté dans les choses politiques, il croyait 
pouvoir aussi corrompre et intimider l'évêque catholique, mettre 
son clergé dans la dépendance de gouvernement, en lui faisant 
abandonner pour se l'arroger ensuite la nomination des curés. 
La soumission de M. Plessis qui avait été jusqu'à lire ses procla- 
mations et faire des allocutions politiques en chaire, lui avait fait 
croire qu'il ferait de ce prélat ce qu'il voudrait ; mais il fut trompé. 
L'évoque n'avait cédé en politique que pour acquérir et non pour 
perdre en religion. Il y eut trois entrevues au chàieau St. Louis 
entre ces deux hommes, dans les mois de mai et de juin 1811, 
dont l'une dura près de deux heures, dans lesquelles le gouver- 
neur put se convaincre que le clergé serait aussi ferme pour 
défendre ses droits que la chambre d'assemblée. 

Nous avons vu les efforts qui ont été faits en différens temps 
depuis la conquête pour abattre l'église catholique et implanter 
le protestantisme à sa place. Nous avons fait remarquer que la 
révolution américaine sauva le catholicisme en Canada, ou pour 
parler plus exactement, l'empêcha d'être persécuté, car on ne l'au- 
rait pas plus éteint en Canada qu'en Irlande. On peut ajouter que 
la dispersion du clergé français par le régime de la terreur en 
1793 contribua beaucoup à apaiser aussi à Londres les préjugés 
contre l'église romaine ; et que le contrecoup fut assez sensible 
en Canada pour y laisser permettre l'entrée des prêtres, sujets 
des Bourbons, qui en étaient spécialement exclus avant la révo- 
lution.* 

* La révolution française si déplorable en elle-même, écrivait l'évêque 
de Québec, M. Hubert, à l'évêque de Léon à Londres, assure en ce moment 
trois grands avantages au Canada, celui de donner retraite à d'illustres exi- 
lés, celui de se procurer de nouveaux colons et celui d'avoir de zéléa 
ministres 

Les émigrés français ont éprouvé d'une manière bien consolante les 
elTets de la générosité anglaise. Ceux qui viendront en Canada ne doivent 
pas naturellement s'attendre à de ■nuissants secours pécuniaires. Mais le» 
doux provinces leur offrent de toutes parts des ressources. 

Par rapport aux eccîésiastiq'ic? dont il paraît que le gouvernement veut 



HISTOIRE DU CANADA. 



159 



Mais au commencement de ce eièclc, on chercha à revenir sur 
ses pLs ou plutôt à soumettre l'église à la volonté du bureau colo- 
nial, pour en faire un instrument politique, en asservissant l'autel 
au trônt En 1805 le gouvernement fit connaître à l'évéqueson 
intention de revendiquer auprès de la cour de Rome, le privilège 
accordé aux rois de Franco par les concordats de nommer aux 
cures et d'accorder à cette condition à l'évêque un établissement 
solide et une reconnaissance complète; mais M. Denaut jugea 
cette transaction trop dangereuse pour être acceptée dans des 
circonstances ordinaires. 

11 était même tellement opposé à cette mesure qui aurait 
asservi l'église du Canada à un gouvernement protestant, quo 
dans l'événement où le roi aurait imposé ce régime, il était 
décidé à faire d'abord des représentations avec le clergé et 
le peuple, puis d'avoir recours au St. siège, si le premier moyen ne 
réussissait pas. 

En 1811, le gouvernement y revenait. " Vous-êtes dans une 
situation désagréable dit le gouverneur à M. Plessis, je désirerais 
qu'elle put s'améliorer. Vous ne tenez pas le rang qui convien- 
drait à votre place, et je ne puis vous reconnaître en votre qualité 
d'évôque ; mais il ne dépend que de vous d'être reconnu et auto- 
risé dans vos fonctions extérieures par une commission du roi." 
Il avait déjà été question de cela en 1805. Le changement arri- 
vé dans le ministère avait empêché la poursuite de cette affaire. 
M. Plessis avait alors discuté plusieurs points avec sir Robert S. 
Milnes, le procureur-général Sewell et M. Grant, et s'était trouvé 
fort éloigné d'eux, entre autres sur la nomination aux cures qu'ils 
voulaient attribuer à la couronne. Sir James Craig voulait reve- 
nir sur cette affaire, et soutenir que celte nomination était une des 
prérogatives royales que le roi ne céderait jamais. M. Plessis 
maintint que la collation, la juridiction et l'institution cannonique 

bien favoriser la transmigration en ce pays, voici, Monsgr., ce que je puis 
avoir l'honneur de vous répondre pour le moment. . . Il n'y a dans toute 
l'étendue du diocèse deQuébîc qu'environ 140 prêtres. Cenombre est 
évidemment trop petit pour faire face à près de 150,000 catholiques que 
l'on y compte. . . 

Le clergé de ce diocèse secondera ma manière de penser en tout ce qui 
dépendra de lui et, du côté du gouvernement, j'aperçois les intentions les 
plus favorables. . . _ < . ... . , 






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HISTOIRE DU CANADA. 



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ou le pouvoir donné à un prêtre de gouverner Gpirlluellementson 
troupeau, de lui annoncer la parole de Dieu, de lui administrer Ica 
sacremens, ne pouvaient venir que de l'égli?e seule ; que le roi 
pourrait bien investir du temporel, mais non du spirituel ; que du 
reste l'introduction de l'ordre de chose qu'on proposait serait 
capable de mettre la province en feu. 

" Une personne, lui dit le gouverneur, qui connaît très bien et 
depuis longtemps le pays, m'assure que la religion s^y perd sen- 
siblement." 

" Je ne crains pas d'affirmer, répondit aussitôt le prélat, que 
je connais encore mieux le peuple canadien. Or d'après mes 
connaissances, je crois ce peuple très attaché à sa religion et très 
peu disposé à souffrir que l'on y donne atteinte. 11 n'y a point 
d'article dont il soit aussi jaloux. Ce qu'il y a de très certain, 
observa alors Craig, c'est que jusqu'à présent ce pays a été gou- 
verné d'une manière bien opposée à l'esprit de la constitution 
d'Angleterre. Nous laissons faire ici quantité de choses que l'on 
ne souffrirait dans aucune autre partie des domaines britanniques. 
Le gouvernement pourrait me faire mon procès sur plusieurs 
articles sur lesquels il est démontré que je ne remplis pas ses 
intentions. Tant que la province a été de peu de conséquence, 
on a laissé subsister tout cela. Mais enfin elle prend de l'im- 
portance, sa population, ses productions, son commerce lui don- 
nent une considération qu'elle n'a jamais eue. 11 est temps 
qu'elle soit mise sur le même pied que les autres parties de l'em- 
pire. . . Il est de la gloire de l'empire que la prérogative royale 
soit exercée partout. . . Un curé mal choisi pourrait nuire beau- 
coup au gouvernement." Le gouverneur voulut ensuite prendre 
l'évêque par l'intérêt et par l'ambition : Les curés n'ont pas 
droit de poursuivre pour leur dîme, et vous même quel maigre 
revenu avez-vous ? Les revenus, dit M. Plessis, sont la dernière 
chose qu'un ecclésiastique doive rechercher ; le clergé catho- 
lique a souvent prouvé qu'il savait faire des sacrifices en ce 
genre. . . Quelque pauvre et précaire que soit ma situation, 
j'aimerais mieux qu'elle le fut encore plus que de donner lieu à 
mes diocésains de dire que j'ai vendu mon épiscopat. Sir James 
Craig s'obstinait. La religion est l'œuvre de Dieu, répliqua 
l'évêque. J'espère qu'il la soutiendra dans ce pays. . . Le 



HISTOIRE DU CANADA. 



161 



gouvernement a laissé mes prédécesseurs depuis la conquête 
diriger leur église en toute liberté. Ils ont trouvé dans cette 
conduite un motif de plus de se montrer zélés pour les intérêts 
de l'Angleterre. J'ai suivi en cela leurs traces. Pour m'être 
prononcé hautement de vive voix et par écrit dans le même sens, 
je lue f . s mis à dos une partie de mes compatriotes. Le gou- 
vernement est juste ; s'il veut maltraiter les évêques de ce pays, 
j'cspêre qu'il ne commencera pas par moi. . . Les préjugés de 
l'Angleterre, observait-il encore, contre les catholiques se dissi- 
paient, elle s'était adoucie contre les siens et ceux d'Irlande ; 
que de choses défendues par les statuts d'Edouard VI, d'EliKabclh 
et de quelques règnes suivanf, et qui ne font maintenant en 
toute liberté. Que n'a-t-on pas dit dans les deux chambres du 
parlement en 1805; en faveur des catholiques d'Irlande lorsqu'on 
y agita leur émancipation ? . . . aurait-on osé parler -vec cette 
force et cette hardiesse il y a 100 ans? Quant à la suprématie 
spirituelle, je veux dire à la qualité de chef de l'égliwe qu'il 
a plu au parlement d'Angleterre d'attribuer au roi, il est trèsi 
certain qu'aucun membre de l'église catholique ne la peut 
admettre. 

Nous ne reconnaissons point l'église caiholique, dit en termi- 
nant l'entrevue le gouverneur, aux yeux duquel la nomination 
aux cures était un moyen puissant de sapper la foi du peuple, et 
d'amener insensiblement son apostasie en choisissant ses pasteurs. 
Mais le siècle n'était pas propre au succès d'une pareille œuvre. 
Loin de chercher à implanter une nouvelle foi, les gouvernemens 
ont assez à faire pour maintenir l'ancienne, outre qu'il y a plus 
qu'il ne faut d'autres germes de révolution pour les occuper. 

C'est peu de jours après que sir James Craig déposa les rênes 
du pouvoir et partit pour l'Europe. Le peuple désigne le 
temps de son administration du règne de la terreur. Cette appel- 
lation contient plus d'ironie que de vérité. Il ne fit point répan- 
dre de sang, et dans ses emportemens il ne fut que l'instrument 
de son conseil, qui sut l'aveugler et le mener suivant ses vues 
lorsqu'il croyait avoir dans les membres de ce corps des serviteurs 
obséquieux et obéissans. Dans le discours étrange qu'il pro- 
nonça en prorogeant les chambres, après tout ce qui s'était 
passé, il approuva complètement l'assemblée sur la question des 




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HISTOIRE DU CANADA. 



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juges, et termina comme s'il avait laissé tous les partis dans 
l'union et la concorde, confondus dans un même sentiment d'es- 
time et de bienveillance, illusion d'une imagination que ne réglait 
aucun jugement, et à laquelle il peut avoir ajouté foi avec 
sincérité car il n'avait pas au fond un mauvais cœur: sa faiblesse 
était de vouloir imiter un grand conquérant qui tenait alors un 
sceptre absolu dans une autre partie du monde. 11 mourut quel- 
ques mois après son retour en Angleterre. Malgré les adresses 
de ses partisans à l'occasion de son départ, et le spectacle de la 
population anglaise qui ôta les chevaux de son carrosse et le tira 
jusqu'au rivage lorsqu'il alla s'embarquer, il fit des observations 
améies sur la déception et l'ingratitude des hommes, qu'il avait 
éprouvées en Canada plus que partout ailleurs, observations peu 
flatteuses de (pjelque manière qu'on les envisage pour ceux qui 
s'attelaient dans le moment môme à son char au pied de son 
château et qui se faisaient esclaves pour être tyrans. 

Pourtant jusqu'au dernier moment de son départ ils l'avaient 
poursuivi de leurs approbations et de leurs adresses complimen- 
teuses. 

" Nous conserverons, disaient ses partisans » Montréal, une 
îcconnaissance éternelle pour la conduite habile, » ititutionnelle 
et tempérée de votre excellence, qui a réussi à calmer une fer- 
mentation qu'avaient excité quelques esprits faux, vams t. 
ambitieux." 

" L'expérience, ajoutaient ceux de Warwick, a confirmé notre 
vénération et notre reconnaissance pour celui dont le gouverne- 
ment sage et désintéressé dans un temps orageux et dillicile, 
a sauvé cette province des maux qui la menaçaient, a fait con- 
naître à la mère-patrie les ressources de cette colonie, a fait 
disparaître les jalousies et succéder aux inquiétudes une parfaite 
tranquillité." 

" Nous n'hésitons pas, répétaient à leur tour ceux de Québec, à 
exprimer le plus profond respect et la plus haute admiration pour 
les talens supérieurs, l'énergie, l'impartialité et l'intégrité de 
conduite qui distinguèrent d'une manière si éminente l'administra- 
tion de votre excellence." 



LIVRE QUATORZIÈME. 



CHAPITEE I. 



GUERRE DE 1812. 

Sir George Prévost ; sa politique. — Situation des rapports entre l'Angleterre 
et les Etats-Unis. — Premières hostilités sur mer. — Le parti de la guerre 
l'emporte à Washington. — La guerre est déclarée. — L'Angleterre adopte 
un système défensif. — Forces des Etats-Unis. — C ■ .nisation de la défense 
du Canada. — Zèle du clergé catholique. — M. Piessis travaille à faire 
reconnaître officiellement le catholicisme par le gouvernement. — Mission 
secrète de John Henry aux Etats-Unis et son résultat. — Mouvement des 
forces américaines. — La général HuU envahit le Canada et puis se retire. 
—Divers escarmouches et combats. — Le général Brock foit prisonnier le 
général HuU avec ses soldats. — Van Rensalaer envahit le Canada. — 
Combat de Queenston ; mort du général Brock. — Défaite de l'ennemi.— 
Nouvelle et inutile invasion du Canada par le général Smith. — Le général 
Dearborn fait mine d'attaquer le Bas-Canada, puis se retire. — Evénemens 
sur mer. — Session du parlement. — Il élève les droits de douane pour faire 
face aux dépenses de la guerre. 

Les querelles qui avaient troublé l'administration de Craig et les 
manifestations populaires qui s'étaient fait jour par la voie de 
l'assemblée, avaient fait une double impression au dehors. Aux 
Etats-Unis elles avaient enhardi le parti de la guerre et augmenté 
ses espérances ; en Angleterre elles avaient porté le gouverne- 
ment à regarder les Canadiens d'une manière plus favorable et à 
travailler à adoucir l'âpreté qui régnait dans les relations entre le 
gouvernement et les reprèsentans. 

L'incapacité et la violence de Craig avaient été la cause des 
troubles rôcens. Une conduite contraire pouvait ramener le 
calme dans les esprits. Le gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, 
Sir George Prévost, ancien militaire d'origine Suisse, offrait toutes 
les conditions désirables dans la circonstance. C'était un homme 
page, modéré, qui possédait ce bon sens et cette impartialité si 
rares chez les agens métropolitains depuis quelque temps. 

Voyant d'im rôle lu puissance énormo de l'Angleterre, et de 
l'autre la faiblesse de !a colonie, ces ngcns prenaient pour base do 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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leur conduite la force relative des deux parties, et non l'esprit de 
la constitution. Ils voyaient la métropole personnifiée en eux, et 
se persuadaient que toutes les oppositions qu'éprouvaient leur 
volonté, étaient des oppositions malveillantes et factieuses diri- 
gées contre la suprématie anglaise. Ce moyen de réfuter les 
erreurs que leur partialité ou leur ignorance leur faisait commettre, 
avait bien l'avantage de mettre leur responsabilité, leur dis- 
crétion, leurs talens à l'abri, mais il transportait la querelle sur un 
terrain dangereux pour l'avenir ; sur le terrain de l'alliance entre 
la colonie et la métropole, de la rébellion et de l'indépendance. 

En prenant les rênes du pouvoir, sir George Prévost travailla 
à calmer les esprits et à faire oublier les animosités que les démê- 
lés violens avec son prédécesseur avaient pu laisser dans les cœurs. 
Il montra la plus grande confiance dans la fidélité des Canadiens 
qu'on ne cessait point de traiter de rebelles ; il s'étudia à prouver 
en toute occasion que ces accusations n'avaient laissé aucune 
impression dans l'esprit de l'Angleterre ni dans le sien. Il nomma 
le prisonnier dé sir James Craig, M. Bedard, juge des Trois- 
Rivières ; il fit M. Bourdages, adversaire non moins ardent de 
cette administration, colonel de milice, et l'expérience démontra 
deux choses ; que cette conduite était prudente et sage, et que le 
mensonge, la calomnie, la persécution n'avaient point affaibli le 
sentiment de la fidélité dans l'âme de ces deux patriotes. 

Bientôt la plus grande sympathie s'établit entre lui et le peuple. 
Le choix du roi avait été dicté sans doute par la situation dans 
laquelle se trouvaient ses rapports avec les Etats-Unis ; car on 
doit remarquer que la guerre réelle ou imminente avec la répu- 
blique voisine a toujours assuré aux Canadiens Jes gouverneurs 
populaires, et qu'au contraire la paix au dehors a été générale- 
ment le temps des troubles au dedans. En temps de dangPi 
extérieur, toute agression contre les droits des Canadiens cessait ; 
le danger passé, la voix de l'An^glcterre se taisait et aussitôt la con- 
sanguinité de race assurait sa sympathie à ceux qui voulaient leur 
anéantissement national, et en attendant leur asservissement poli- 
tique. Mais " un grand peuple, dit Thierry, * ne se subjugue 
pas aussi promptement que sembleraient le faire croire les actes 
officiels de ceux qui le gouvernent par le droit de la Ibrcc. La 

• Histoire de la conmiête 'l'Angleterre. 



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HISTOIRE DU CANADA. 



165 



résurrection de la nation grecque prouve que l'on s'abuse étran- 
gennient en prenant l'histoire des rois ou même des peuples con- 
quérans pour celle de tout le pays sur lequel ils dominent." 
Un peuple plus petit survit encore longtemps à sa chute. 

En effl^t pour certains peuples il y a des jours où la provi- 
dence semble venir à eux pour ranimer leurs espérances. Les 
Etats-Unis ont déjà plus d'une fois arrêté, par leur attitude, l'op- 
pression des Canadiens. Le drapeau de cette république possède 
cet avantage qu'en se déployant dans le ciel, il en impose à la 
violence et paralyse le bras qui cherche à effacer un peuple du 
livre des nations. 

La guerre était imminente avec cette puissance. Nous avons 
exposé dans le dernier chapitre les causes des difficultés qui 
s'étaient élevées entre les deux gouvernemens, et ce que l'on 
avait fait jusqu'en 1809. A cette époque, M. Madison rempla- 
çait M. Jefferson, ancien ami et ancien disciple de Washington, 
comme président des Etats-Unis. On crut un moment à un 
arrangement amical avec l'Angleterre : le ministre de Londres à 
Washington annonça que les ordres en conseil qui défendaient 
tout commerce avec la France et ses alliés, et qui avaient motivé 
le décret de Milan promulgué par Napoléon, qui défendait à 
son tour tout commerce avec l'Angleterre et ses colonies, allaient 
Être retirés en ce qui regardait la république ; mais ce ministre 
ayant été désavoué par son gouvernement, les rapports entre les 
deux puissances s'étaient envenimés depuis lors de plus en plus, 
surtout après la révocation des décrets français de ISIO, sans que 
l'Angleterre modifiât les siens. Les vaisseaux de guerre des 
deux nations en faisant la police sur les mers, entravaient de plus 
en plus le commerce et précipitaient le dénouement. La frégate, 
la Présidente, commandée par le commolore Rogers, prit un 
sloop de guerre anglais après lui avoir tué beaucoup de monde. 
Dans le môme temps les Indiens de l'Ouest se montrèrent hos- 
tiles, et le général Harrison ne put les intimider qu'en leur faisant 
essuyer une sanglante défaite sur les bords de la Wabash dans 
l'Indiana. Les ennemis que l'Angleterre avait dans la république 
attribuèrent les hostilités des Indiens aux intrigues de ses agens, 
et demandèrent à grands cris la guerre. 

Ce parti travaillait depuis longtemps à augmenter ses forces et 

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166 



HISTOIRE DU CANADA. 



à parvenir au pouvoir. Le moment paraissait enfin arrivé où il 
allait voir ses espérances couronnées de succès et obtenir la majo- 
rité au congrès. L'Angleterre était dans le fort de la guerre en 
Espagne, et Napoléon, qui était maintenant en bonne intelligence 
avec la république, s'élançait dans cette campagne de Russie où 
1 devait gagner ou perdre le sceptre du monde. Animés par ces 
grands événemens, une ardeur toute militaire s'empara des Amé_ 
ricains et le cri aux armes retentit dans une grande partie du 
pays. Le congrès s'émut ; le capitole retentit des plaintes et des 
griefs que l'on reprochait à la dominatrice des mers. Des c'is- 
cours véhémens excitèrent la lenteur craintive des agriculteurs 
et des marchands ; des orateurs et des journaux annoncèrent que 
la guerre proclamée, le gouvernement américain n'aurait qu'à 
ouvrir les bras pour recevoir le Canada retenu malgré lui sous le 
joug d'une métropole européenne, et que les habitans attendaient 
avec impatience l'heure de leur délivrance. " Le moment, disait 
le message du président, M. Maddison, en 1811 au congrès, 
exige des gardiens des droits nationaux un ensemble de disposi- 
tions plus amples pour les soutenir. Malgré la justice scrupu- 
leuse, la grande modération et tous les efforts des Etats-Unis 
pour substituer aux dangers nombreux que court la paix des deux 
pays, nous avons vu que le cabinet anglais non seulement per- 
siste à refuser toute satisfaction pour nos torts, mais veut encore 
faire exécuter jusqu'à nos portes des mesures qui dans les cir- 
constances actuelles ont le caractère et l'effet de la guerre contre 
notre commerce légitime. En présence de cette volonté évi- 
dente et inflexible de fjuler aux pieds les droits qu'aucune nation 
indépendante ne peut abandonner, le congrès sentira la nécessité 
d'armer les Etals-Unis pour les mettre dans cette situation que la 
crise commande, et pour répondre à l'esprit et aux espérances do 
la nation." 

Après avoir mis un embargo sur tous les vaisseaux qui se trou- 
vaient dans leurs ports, les deux chambres passèrent une loi pour 
déclarer la guerre à la Grande-Bretagne. Tous les préparatifs 
de guerre étaient pour ainsi dire à faire. Il n'y avait ni armée, 
ni généraux, ni matériel. Il fallait tout former et tout organiser 
avec hâte et précipitation. Malgré l'enthousiasme apparent, les 
républicains américains n'avaient point alors plus qu'aujourd'hui 



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HISTOIRE DU CANADA. 



167 



l'ambition > ■* victoires et de la gloire militaire. Ce grand mobile 
des peuples européens manque presque totalement aux peuples 
du Nouveau-Monde. Ceux-ci n'ont point acquis les contrées qu'ils 
occupent par de brillantes victoires ; ils ne sont point venus s'as- 
seoir en conquérans aux foyers d'une civilisation vieillie et dégéné- 
rée. Leurs souvenirs historiques ne consistent ni en conquêtes, 
ni en croisades, ni en châteaux forts, ni en chevalerie. Tout ce 
mouvement, toute cette pompe guerrière et poétique qui caracté- 
risent la naissance et la formation des nations modernes de l'Eu- 
rope, sont des événemens inconnus à l'Amérique. Le Nou- 
veau-Monde fut découvert et établi au moment où les formes de 
h société de l'ancien allaient changer, et où l'homme qui travaille 
et l'homme qui souffre, formant la masse des peuples, allait com- 
mencer à s'agiter pour obtenir un gouvernement fondé sur ses 
besoins, et qui fût capable de prendre la place d'un gouvernement 
militaire caractérisé par la noblesse et la chevalerie. 

Le mobile des hommes d'aujourd'hui est un intérêt froid et 
calculateur. C'est le seul de la république américaine. La 
guerre du Canada après la première ardeur passée, parut une 
spéculation chanceuse. Aussi craignant de trop s'aventurer, ce 
peuple marcha-t-il avec précaution ; ce qui fit de la guerre do 
1812 une guerre d'escarmouches où il se cueillit peu de lauriers 
des deux côtés. Engagée comme elle l'était en Europe, l'An- 
gleterre résolut dès l'abord de se tenir sur la défensive, et de 
marcher en avant seulement lorsque cela serait nécessaire pour 
mieux assurer le système qu'elle avait adopté. C'était le seul 
du reste qu'elle pouvait suivre avec les forces qu'elle avait à sa 
disposition en Amérique. L'immensité de sa frontière coloniale 
rendait sa situation d'autant plus difficile que le St.-Laurent est 
fermé une partie de l'année par les glaces, et que la partie de 
son territoire que baigne l'océan à la Nouvelle-Ecosse, était sépa- 
rée du Canada par des forêts et de vastes territoires inhabités. 
Le courage des colons eux-mêmes appuyés des secours qu'elle 
pourrait leur envoyer, devait former la principale barrière. 

Le gouvernement des Etats-Unis ordonna d'enrôler 25 mille 
hommes, de lever 50 mille volontaires, et d'appeler 100 mille 
miliciens sous les armes pour la garde des côtes et des frontières. 
Le général Dearborn, vieil officier de la révolution, fut nommé 



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HISTOIRE DU CANADA. 



commandant en chef des armées de la république. Mais ces 
masses d'hommes étaient plus formidables sur le papier que sur 
le champ de bataille. Le gouvernement américain manquait 
d'expérience pour les faire mouvoir d'une manière dangereuse 
pour la sûreté des possessions anglaises, qui n'auraient pu résister 
à de pareilles forces si elles avaient été mises en mouvement 
avec la science et l'unité stratégique de l'Europe. Les 175 mille 
hommes armés des Etats-Unis excédaient toute la population 
mâle du Canada capable de porter les armes. 

Cependant le Canada se préparait à faire tétc à l'orage avec 
un zèle et une confiance qui étaient de bon augure. Sir Georgo 
Prévost en arrivant à Québec, alla visiter le district de Montréal et 
la frontière du lac Champlain ; il examina les postes fortifiés et les 
positions militaires de la rive droite du St.-Laurent. Partout la 
population était animée du meilleur esprit. Il y avait bien eu un 
instant quelques tergiversations parmi quelques jeunes membres 
de la chambre outrés de la conduite de Craig. Il y avait môme 
eu une réunion secrète à Québec chez M. Lee, où assistaient 
MM. Viger, L. J. Papineau, Borgia, et plusieurs autres, pour 
délibérer s'il ne conviendrait pas de rester neutres et de laisser 
au parti qui dominait le pouvoir oppresseur qui nous gouvernait, à 
le défendre comme il pourrait ; mais M. Bedard et ses amis s'y 
étaient opposés et le projet avait été abandonné. 

Le parlement se réunit deux fois en 1812. Le gouverneur lui 
recommanda de renouveler les actes nécessaires à la sauve-garde 
du gouvernement. C'était demander le renouvellement de la loi 
odieuse des suspects, dont la dernière administration avait tant 
abusé. La chambre répondit qu'elle s'en occuperait. Sir 
George Prévost s'empressa de répliquer qu'il ne pouvait s'empê- 
cher de regretter qu'elle eût cru devoir arrêter son attention sur 
des procédés antérieurs ; qu'il l'engageait à porter ses soins sur 
l'état actuel des affaires, que c'était le moyen le plus efficace de 
manifester son zèle pour le bien public et d'assurer la tranquillité 
de la province. La chambre était bien disposée à accepter sa 
parole, mais elle voulait se mettre en garde contre l'avenir ; elle 
fit plusieurs amendemens à la loi dans lesquels elle conféra au 
gouverneur seul le pouvoir confié jusque là au conseil exécutif, 
d'emprisonner les personnes soupçonnées de trahison, et statuii 



HISTOIRE DU CANADA. 



169 



qu'aucun membre des deux chambres ne pourrait ôtre arrêté, 
amendemens qui font voir assez dans quel discrédit étaient 
tombés les conseillers puisqu'elle préférait s'exposer à la tyrannie 
d'un seul homme étranger au pays. 

Le conseil législatif refusa d'admettre l'amendement, qui com- 
portait trop directement le censure delà conduite de ses principaux 
membres, et malgré une conférence entre les deux chambres pour 
s'entendre, la loi tomba à la satisfaction de tout le monde. La 
preuve la plus convaincante qu'elle n'avait été qu'un moyen 
d'oppression, c'est qu'on l'effaçait du livre des statuts à l'entrée 
de la guerre, c'est-à-dire au moment du plus grand danger. 

La chambre vota ensuite l'argent nécessaire, et passa une loi 
pour organiser la défense de la province en levant desi soldats et 
en organisant et armant la milice. Elle adopta en môme temps 
une résolution pour repousser les atteintes faites à sa loyauté par 
le dernier gouverneur. Elle déclara qu'il était dû au bon carac- 
tère des Canadiens d'adopter quelque mesure pour informer le 
roi des événemens qui avaient eu lieu sous l'administration désir 
James Craig, et des causes qui les avaient amenés, afin qu'il pût 
prendre les précautions nécessaires pour empêcher à l'avenir le 
retour de pareils abus. 

Elle résolut encore, sur la proposition de M. Lee, de faire une 
investigation sur l'état de la province et sur les événemens qui 
avaient signalé la dernière administration. Cette proposition fut 
secondée par M. L. J. Papineau, qui montrait déjà les talens 
ora.oires de son père ; elle passa presque à l'unanimité, deux 
membres seulement votant contre. MM. Lee, Papineau père et 
fils, Bedard et Viger furent nommés pour former la commission 
d'enquête, auxquels on ajouta trois autres membres avec ordre 
de tenir leurs procédés secrets; mais ils ne firent jamais rapport. 

Partout maintenant les villes et les campagnes retentissaient du 
bruit des armes ; les milices s'exerçaient sous la direction de 
leurs officiers ; la population française était déjà animée de cette 
ardeur belliqueuse qui forme un des traits caractéristiques de la 
race. 

Le grand vicaire de l'évêque catholique, M. Roux, adressa 
un mandement au peuple, dans lequel il fcmblait n'avoir pu 



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HISTOmi: DU CANADA. 



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trouver d'expressions assez fortes pour convaincre l'Angleterre 
de sa fidélité et de son dévouement. 

En arrivant en Canada le gouverneur avait travaillé à regagner 
les bonnes grâces du clergé, que l'on croyait avoir aliéné parles ten- 
tatives imprudentes de Craig. Il eut des entrevues avec l'évoque, 
M. Plessis, qui ne perdit point l'occasion, avec sa présence d'es- 
prit ordinaire, de profiter de la situation des choses pour faire 
mettre le catholicisme sur un bon pied, et pour faire reconnaître 
pleinement son existence légale avec tous les droits et privilèges 
qu'il possède dans les pays catholiques. Ce fut là le but de 
toute la vie de ce prélat. 

Sir George Prévost en vue de la guerre, où les catholiques 
devaient combattre comme les protestans, manifesta à l'évêque le 
désir de savoir sur quel pied il serait convenable de mettre à 
l'avenir les évéque?: catholiques du Canada. M. Plessis lui pré- 
senta un mémoire,* où il lui exposait ce qu'étaient les évoques 
canadiens avant la conquête ; ce qu'ils avaient été depuis, et l'état 
où il serait à désirer qu'ils fussent à l'avenir pour le plus grand 
avantage du gouvernement et de la religion. 

Avant la conquête ils gouvernaient leur diocèse à l'instar de 
ceux de France selon les canons de l'église et les ordonnances du 
royaume. Ils avaient un chapitre composé de cinq dignités et de 
douze chanoines, qui était sous leur entière juridiction ainsi 
que tout le clergé séculier et les communautés religieuses de 
filles. Ils tenaient leur synode, érigeaient les paroisses, y propo- 
saient des desservans, les révoquaient, visitaient les églises, 
monastères et lieux de piété, rendaient des ordonnances touchant 
la discipline et la correction des mœurs, auxquelles les ecclésias- 
tiques et les laïcs étaient obligés de se soumettre, se faisaient 
rendre les comptes des fabriques, ordonnaient sur le recouvre- 
ment et l'emploi de leurs deniers ; enfin ils avaient la direction 
absolue de toute l'administration ecclésiastique et religieuse, et 
rien ne se pouvait faire dans le clergé séculier, dans les fabriques 
et dans les monastères sans leur ordre ou leur approbation. 
Leur surveillance s'étendait jusque sur les écoles. 

Depuis la conquête le gouvernement britannique ayant refusé 
au Canada de recevoir un évêque de France, le chapitre chargé 

* Dan« le mois de mai 1^1;^. 



HISTOIRE DU CANADA. 



171 



de Pailministration du diocèse pendant la vacance du siège épis- 
copal, is^élait coi. mléré comme revenu aux temps qui avaient 
précédé les concordats, et où Tévêque était élu par le clergé de 
son église et confirmé par le métropolitain ou par le pape sous lo 
bon plaisir du souverain. Par un acte capitulaire de 17G1' M. 
Briand, membre du cbapitre et l'un dos vicaires généraux, avait 
été élu évoque de Québec. Malgré les recommandations du 
gouverneur Murray, le ministère anglais n'avait point voulu 
approuver sa nomination, mais l'avait informé qu'il ne serait 
point troublé. La cour de Rome lui avait accordù des bulles et 
il avait été consacré à Paris en 66. Revenu en Canada, il avait 
exercé ses fonctions sans trouble après avoir prêté serment d'al- 
legéance. 

Le chapitre de la cathédrale réduit à un petit nombre de 
membres, n'ayant plus de revenus suflisans pour subsister, s'était 
éteint insensiblement. Sa dernière assemblée capitulaire était du 
10 septembre 1773 ; le dernier chanoine était mort en 1796. 

Du consentement de la cour de Rome et de sir Guy Carleton, 
un coadjuteur avait été nommé en 72 à l'évèque, qui en avait 
toujours eu un depuis pour le remplacer après sa mort ou sa 
résignation. M. Plessis taisait ensuite observer à sir George 
Prévost que les évoques avaient fait et faisaient encore profes- 
sion de la loyauté la plus scrupuleuse envers le gouvernement, et 
avaient cherché en toute occasion à la graver profondément dans 
l'esprit du clergé et du peuple confié à leurs soins. 

Comme l'on savait très bien, qu'ils ne prétendaient exercer 
d'autorité qu'au spirituel et seulement sur les sujets catholiques 
de leur diocèse, on ne leur avait contesté ni leur juridiction, ni 
leur titre d'évôquej usqu'à ces dernières années, où des esprits 
jaloux se couvrant du spécieux prétexte du ?;èle poiT les inté- 
rêts et les prérogatives de la couronne, avaient commencé à élever 
des doutes sur l'exercice d'une autorité toute canonique et inof- 
fensive de sa nature. 

Au mois d'avril 1806, un officier de la couronne avait filé dans 
\me des cours, une requête tendante à troubler cette jouissance, à 
mettre en force certains statuts impériaux, fruits malheureux des 
animosités religieuses du 16e siècle, à anéantir l'autorité et le 
titre de l'évèque catholique, à faire déclarer nulle la seule ordon- 



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HISTOIRE DU CANADA. 



nance qui eut reconnu celte autoritô, et à prétendre faussement 
que môme avant la conquête, révoque de Québec n'avait paa 
droit d'ériger de paroisses dans son diocèse. Ces avancés 
répétés dans les cours avaient été artificieusement répandus dans 
les papiers publics. 

L'évoque concluait par demander que lui et ses successeurs 
fussent civilement reconnus pour évoques catholiques de Qu<îbcc 
ayant sous leur juridiction épiscopale les catholiques des colonies 
do l'Amérique britannique du nord ; en attendant que par un 
accord entre Rome et l'Angleterre il lût érigé d'autres évéchés 
catholiques dans ces contrées, avec tous les droits qu'ils avaient 
exercés jusqu'à ce jour; qu'aucune paroisse catholique ne pût 
être érigée sans l'intervention préalable de l'évéque ; qu'il fût 
maintenu dans la possession où il était de proposer aux cures et 
aux missions catholiques ; que la propriété du palais épiscopal 
lui fût confirmé et qu'il fût autorisé à acquérir à l'avenir. Enfin, 
sans demander une assignation de revenus, il annonçait que ce 
serait un avantage pour le gouvernement s'il recevait une gratifi- 
cation, et si le clergé catholique était représenté dans les conseils 
exécutif et législatif par son chef. 

Ces demandes appuyées par le zèle qu'il avait montré de tout 
temps et qu'il inspirait à tout son clergé pour exciter le peuple à 
soutenir avec vigueur la cause anglaise dans la guerre avec la 
république américaine, furent accordées plus tard. El l'on verra 
que lorsqu'il passa en Europe pour les affaires de son diocèse, le 
gouvernement anglais le reçut avec de grands égards, et lui 
accorda presque tout ce qu'il demandait. 

La nécessité où l'Angleterre se trouvait alors, comme elle 
l'avait été en 75, de prêter une oreille favorable aux Canadiens 
et d'être juste à leur égard, ne devrait pas être perdue pour elle ; 
car sa situation devient de jour en jour plus ditficile à mesure que 
les Etats-Unis et ses colonies s'accroissent en popu'ation, en 
richesses et en puissance. L'Océan qui sépare les deux mondes 
est une barrière naturelle beaucoup plus forte que la limite qui 
sépare l^ Canada de la république voisine et l'on s'en apercevra 
un jour. 

La nationalité des Canadiens donne encore de la force à cette 
limite et la guerre dont nous allons nous occuper le prouva. On 



lii 



HISTOIRE DU CANADA. 



173 



en appellera à leurs institutions et à leurs autels pour exciter leur 
zèle, et cet appel du représentant de l'Angleterre à la défense de 
son empire au cri si saint pour eux de leur religion et de leurs 
lois, était un engagement d'honneur d'autant plus sacré qu'il était 
pris au moment du danger. 

Les Canadiens ne demandèrent pas d'autre garantie, pour 
courir aux armes. Ce que sir George Prévost donna à entendre 
à leurs rcprésentans et à leur clergé, fut interprété de la manière 
la plus génf'.reuse ; tout le monde songea à faire son devoir, et 
l'ennemi put se convaincre que la défection qu'il attendait ne se 
réaliserait point. ' 

Le gouverneur dirigea les troupes vers les frontières et confia 
la garde de Québec, la clef du pays, aux milices représentées peu 
de temps auparavant comme rebelles ou comme animées de dis- 
positions fort suspectes. Les patriotes Bedard et autres furent 
rétablis dans leur grade militaire avec ostentation par un ordre du 
jour. 

Dans le mois de mars, le président des Etats-Unis avait 
envoyé un message à la chambre des rcprésentans pour l'infor- 
mer que, pendant que le gouvernement américain était en paix 
avec la Grande-Bretagne, cette puissance avait employé un agent 
secret pour parcourir les divers états de l'Union, surtout le Massa- 
chusetts, y fomenter la désobéissance aux autorités établies, intri- 
guer avec les mécontens, exciter à la révolte, détruire éventuelle- 
ment la confédération et en détacher avec l'aide de ses soldats 
les états de l'Ouest. 

Ce message extraordinaire fit la plus grande sensation. L'es- 
pion était un Irlandais, nommé John Henry, ancien capitaine 
dans l'armée américaine, et qui résidait à Montréal depuis 1806 
en qualité d'étudiant en droit. Par une lettre de M. Ryland, 
secrétaire de sir James Craig, Henry qui avait déjà été employé 
dans quelque mission secrète à la satisfaction du secrétaire d'état 
à Londres, à qui on avait transmis ses rapports, était prié de se 
charger d'une nouvelle mission confidentielle aux Etats-Unis, pour 
laquelle le gouverneur lui fournirait un chiffre de correspondance. 
Il devait lui faire parvenir les vues du parti dominant dans les 
divers états de la république, et mettre les mécontens qui dési- 
raient s'en détacher en communication avec le gouvernement 

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174. 



niSTUIRB DU CANADA. 



anglais. Sir James Craig donna hcs instructions à Henry, en ui 
recommandant de tâcher d'oljtcnir les renseignemens les pluH 
exacts sur la disposition des esprits dans le Massachusetts, l'6tat (lui 
exerçait alors la plus grande influence dans l'est ; de s'insinuer 
dans l'intimité de quelques chefs de parti et do leur donner à 
entendre, mais avec une grande réserve, que s'ils voulaient se 
mettre en rapport avec le gouvernement anglais, par le canal du 
gouverneur canadien, il était autorisé à ôtre leur intermédiaire et 
à leur montrer s'ils l'exigeaient ses lettres de créance. Henry 
était chargé d'écrire souvent à Québec, mais pour ne pas exciter 
de soupçon, d'adresser ses lettres au juge Scvvell, à un autre Mon- 
sieur qui lui était désigné, et quelquefois à M. Ryland lui-même, 
mais fort rarement. 

L'on pensait alors que les conséquences des lois d'embargo 
passées par le congrès, ruineuses pour les états de l'est, pourraient 
amener leur séparation du reste de la confédération. Henry 
rendu à son poste écrivit une foule de lettres jusqu'à son retour à 
Montréal dans le cours de la même année. Aucun effet ne parut 
résulter de sa mission. Lorsqu'il demanda le prix de son salaire, 
on ne se montra pas empressé d'y répondre comme il le désirait. 
On ne voulut lui donner ni une place de juge-avocat, ni un con- 
sulat. En 1811 il s'adressa à lord Liverpool, qui lui fit répondre 
par son secrétaire, que sir James Craig ne s'était pas engagé à 
lui faire avoir sa récompense en Angleterre. Se voyant rebuté 
dans la colonie et dans la métropole, il alla tout déclarer au pays 
qu'il avait voulu trahir. 

Cette affaire, dont le gouvernement américain fit grand bruit 
pour exciter le peuple à la guerre, est une nouvelle preuve 
ajoutée à toutes les autres, de l'inconsidération de conduite de sir 
James Craig, et du peu de jugement dans le choix de ses instru- 
inens. 

Le plan d'opérations militaires adopté pour le Canada fut par- 
faitement défensif. L'Angleterre était trop engagée en Europe pour 
songer à porter de grands coups en Amérique ; et d'ailleurs elle 
présumait avec raison que les entreprises des Etats-Unis dépen- 
draient des vicissitudes de la guerre au delà des mers. Napo- 
léon s'était jeté sur la Russie ; du succès de cette gigantesque 
entreprise à 800 lieues de sa capitale, allait dépendre le plus ou le 



HISTOIRE DU CANADA. 



17;-) 



moins d'énergie des républicains de l'Amérique. Le gouverne- 
ment de Washington après avoir formé de grands cadres d'armée, 
lut comme embarrassé lorsqu'il fallui faire mouvoir ces masses 
d'hommes. Il conduisit toute cette guerre avec l'inexpérience et 
la timidité d'un état major bourgeois. Les traditions des guerre» 
de la révolution semblèrent être perdues, ou plutôt ces guerres 
n'avaient pas appris la tactique oiTensive, car on n'avait fait que 
repousser des envahisseurs européens qui voulaient imposer leur 
joug au colon devenu grand. Ses efforts se perdirent dans une 
multitude de petits chocs, éparpillés sur une frontière de 3 à 400 
lieues, et il est bien dilljpile aujourd'hui de dire quel était le 
résultat final que l'on voulait atteindre. 

Au moment de la déclaration de guerre, le général Hull, gou- 
verneur du territoire du Michigan, était parti de l'Ohio pour le 
Détroit avec deux mille hommes pour mettre fm aux hostilités 
des Sauvages sur la frontière du Nord-Ouest, et tâcher de le 
gagner à la cause américaine. Il était autorisé par ses instruc- 
tions à envahir le Canada s'il pouvait le faire sans mettre en dan- 
ger les postes qui lui étaient confiés. Vers la mi-juillet il tra- 
versa la rivière du Détroit et alla camper à Sandwich, dans le 
Haut-Canada, avec l'intention d'aller s'emparer du fort de Mal- 
den à quelques lieues de là. EtabU sur ce point, il adressa entre 
autres, ces paroles aux Canadiens: 

" Séparés de l'Angleterre par un océan immense et un vaste 
désert, vous n'avez aucune participation dans ses conseils, aucun 
intérêt dans sa conduite. Vous avez senti sa tyrannie, vous avez 
vu son injustice ; mais je ne vous demande à venger ni l'une ni 
l'autre. Les Etats-Unis sont assez puissans pour vous procurer 
à tous la sûreté compatible avec leurs droits et vos espérances. 
Je vous offre les avantages inestimables de la liberté civile, poli- 
tique et religieuse... C'est elle qui nous a conduits en sûreté 
et en triomphe à travers les orages de la révolution; c'est elle qui 
nous a portés à un rang élevé parmi les nations de l'univers, et 
qui nous a procurés plus de paix, plus de sécurité et plus de 
richesses que n'en a jamais eu aucun autre pays. 

" Ne levez pas la main contre vos frères. Plusieurs de vos 
ancêtres ont combattu pour notre liberté et notre indépendance. 



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176 



HISTOIRE DU CANADA. 



Enfans de la même famille, héritiers du même héritage, vous 
devez bien accueillir une armée d'amis." 

Cette proclamation qui n'était pas rédigée sans quelque adresse, 
ne fut point soutenue par des opérations militaires qui répondis- 
sent au talent que pouvait promettre sa rédaction. Le général 
Hull fut écrasé sous le poids de son commandement. Après 
être resté près d'un mois sans rien entreprendre, il rentra dans 
son pays. Plusieurs de ses déiachemens avaient été défaits par 
des partis de nos soldats et par les Indiens. Le lieutenant 
Rolette, commandant le brig armé le Hunter, avait abordé à la 
tête de six hommes seulement et pris un navire américain chargé 
de troupes et de bagages. Le capitaine Talion, détaché par le 
colonel Proctor, avait rencontré au-dessous du Détroit, le major 
Vuniiorne, l'avait battu et lui avait enlevé des dépêches impor- 
tantes. Dans les autres parties du pays les affaires n'allaient 
guère mieux pour les ennemis. Le capitaine Hoberts, de Sl.- 
Joseph, dans une petite île du lac Huron, avait reçu du général 
Brock en son temps, la nouvelle de la déclaration de guerre et 
l'ordre de tâcher de surprendre Mackinac, poste Jont il s'empara 
sans coup férir à l'aide d'une trentaine de soldats soutenus par M. 
Pothier et ses voyageurs canadiens; c'était l'un des plus forts des 
Etats-Unis. Cette conquête eut un grand retentissement parmi 
les tribus indiennea de ces contrées, qu'elle rallia presque totale- 
ment à la cause de l'Angleterre, et fut le prélude des revers de 
Hull. 

Cependant le gouverneur du Haut-Canada, le généi-al Brock, 
avait pris ses mesures dès les premières hostilités pour repousser 
toute invasion. Ayant rassemblé ses forces, il traversa le fleuve et 
parut tout-à-coup avec 13 à 14 cents hommes dont 600 Sauvages, 
devant le fort du Détroit où s'était retiré le général Hull. Le 
commandant américain intimidé et hors de lui-même se rendit 
prisonnier sans coup-férir, avec son armée, à l'exception des 
milices et des volontaires de l'Ohio et du Michigan qui curent la 
liberté de s'en retourner chez eux après s'être engagés à ne point 
servir pendant cette guerre. Le fort du Détroit et le vaste terri- 
toire du Michigan tombèrent ainsi au pouvoir des vainqueurs, qui 
firent un butin considérable. 

Lci! troupes araérica: \e& furent envoyées dans le Bas-Canada, 



HISTOIRE DU CANADA. 



177 



OÙ le général Hull rendu à Montréal, fut échangé contre 30 pri- 
sonniers anglais. Il ne fut pas plutôt rentré dana son pays^ 
qu'il fut accusé devant un conseil de guerre. La cour refusa 
de se prononcer sur l'accusation de trahison ; mais elle le trouva 
coupable de lâcheté et le condamna à mort. Le président lui 
accorda plus tard son pardon en mémoire des services qu'il avait 
rendus pendant les guerres de la révolution. 

Après l'anéantissement de l'armée américaine de l'ouest, la 
partie supérieure du Haut-Canada se trouva débarrassée de la 
crainte d'une invasio'i. 

Pendant que ces événemens se passaient à la tête du lac Erié, 
les forces ennemies qui devaient agir sur le lac Ontario et sur le 
lac Champlain se rassemblaient. Elles se donnaient la main par 
divers petits corps intermédiaires destinés à inquiéter le Canada 
sur différcns points de ses frontières. Les premières troupes 
portaient le nom fastieux d'armée du centre ; les dernières d'ar- 
mée du nord. L'armée du centre commandée par le général 
Van Rensalaer, était composée principalement des milices de 
l'état de la Nouvelle-York ; elle devait envahir le Canaua entre 
le lac Erié et le lac Ontario. L'armée du nord, forte de 10,000 
hommes, sous les ordres du général Dearborn, était chargée d'y 
pénétrer par le district de Montréal. 

Van Rensalaer ne fut prêt à prendre l'offensive qu'à la fin de 
l'été. Après avoir longtemps inquiété le général Brock, il réus- 
sit nralgré le feu de l'artillerie anglaise qui brisa plusieurs de ses 
berges, à prendre pied, le 13 octobre au point du jour, sur les hau- 
teurs de Queenston et à repousser les attaques de la milice et 
d'une partie du 49e régiment. Le général Brock qui était à Nia- 
gara, à quelques milles plus bas, était accouru au bruit de la cano- 
nade ; il rallia les grenadiers et les conduisit lui-même à la charge. 
Il aurait peut-être regagné le terrain perdu, si dans le moment 
môme il n'eût été atteint d'une balle dans la poitrine, dont il mou- 
rut presqu'au^sitôt. Ses troupes parvinrent cependant à se 
remettre de leur désordre, mais elles ne purent forcer l'ennemi, 
protégé paï des arbres, à abandonner la place ni l'empêcher 
d'achever le débarquement de sa première division. Les Ar ' us 
suspendirent alors leur léu jusqu'à l'arrivée de leurs rcnforti 
les ordres du général ShealFe, qui réeolut de reprendre aus.Mtôt 








178 



HISTOIRE DU CANADA. 



l'offensive. Laissant quelques hommes pour couvrir Quecnston, 
il fit un détour pour gravir les iiauteurs voisines et attaquer les 
Américains par derrière. Les Indiens plus alertes en vinrent 
aux mains les premiers, mais ils furent repoussés jusqu'à ce que 
le corps principal arrivant, les Américains assaillis à leur tour 
avec vigueur, lâchèrent le pied et se mirent à fui- dans toutes les 
directions, les uns cherchant à se cacher dans les broussailles et 
les autres dans leur frayeur se précipitant en bas de la falaise 
dans le fleuve. Les Indiens ralliés aux troupes en massacrèrent 
un grand nombre. Les autres voyant tout perdu et leur retraite 
coupée, posèrent les armes au nombre de 1000 hommes, sur les 
douze ou quinze cents qui avaient traversé en Canada. Il paraît 
qu'après le combat du matir>. le général Van Rensalaer était 
repasse à Levviston pour accéltrer le passage du fleuve par la 
seconde division de son armée, et que ses soldats avaient refusé 
de marcher malgré les prières et les menaces ; que dans son 
embarras, il avait écrit au général Wadsworth, resté à Queen- 
ston, ce qui se passait, et lui avait laissé le choix de l'offensive ou 
do la retraite, l'informant qu'il lui enverrait tous les bateaux dont 
il pourrait disposer s'il se décidait pour le dernier parti. La plu- 
part des troupes américaines composées de milices, avaient peu 
d'ardeur belliqueuse ; elles répondirent à Van Rensalaer qu'elles 
étaient prêtes à défendre leur pays s'il était attaqué, mais qu'elles 
avaient des scrupules à envahir le territoire anglais. 

On a déjà vu qu'un grand parti dans la république était 
opposé à la guerre. Ses opinions fournissaient des motifs vrais 
ou simulés à une portion des soldats pour ne point bouger. De 
pareils événemens devaient rassurer le Canada, auquel les deux 
combats de la journée n'avaient pas coiité cent hommes, tués et 
blessés, preuve du peu d'ardeur de la lutte. 

La mort de Brock fit passer le commandement des Anglais 
entre les mains du général Sheaffe, qui conclut une armistice avec 
le général Smith, successeur de Van Rensalaer, et qui parut 
vouloir montrer plus de zulr :jue son prédécesseur. Il invita les 
jeunes Américains à venir partager les périls et la gloire de la 
conquête qui s'offrait devant eux, et parvint à ranimer an peu 
l'humeur belliqueuse de ses compatriotes et à porter son armée à 
5,000 hommes'. Lorsqu'il fut prêt à agir, il fit dénoncer rarniis- 



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IIISTOIUE VV CANADA. 



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tice et le 28 novembre de grand matin, il se mit en mouvement. 
La première division de ses troupes traversa le fleuve et mit pied 
à terre à la tête de la Grandc-Ue entre le fort Erié et Chippavva, 
où elle prit ou mit en fuite (juelques soldats qui s'y trouvaient, 
tandis que le major Ormsley, sorti du fort Erié, faisait de son côté 
quelques f)risonniers américains qui descendaient le long du 
rivage. La seconde division s'ébranla pour débarquer deux 
milles plus bas. Les forces anglaises du voisinage étaient main- 
tenant sur l'alerte. Le colonel Bishop sorti de Cbippawa avait 
formé sa jonction avec le major Ormsly, et se trouvait à la tête 
de onze cents hommes, tant réguliers, miliciens que Sauvages 
et une pièce de canon, quand les Américains se présentèrent 
pour débarquer. Le feu très vif qu'il ouvrit sur eux du rivage, 
brisa deux de leurs berges, jeta les autres en désordre et les obli- 
gea de se retirer au plus vite. Le 1 décembre, ils firent mine de 
renouveler leur tentative, et les troupes môme s'embarquèrent 
pour traverser le fleuve, mais elles reçurent contre ordre et furent 
remises à terre pour prendre leurs quartiers d'hiver. Ces échecs 
humilièrent beaucoup les Américains, qui murmurèrent tout haut 
contre leur chef, et le forcèrent à prendre la fuite pour se déro- 
ler à leur indignation. 

Ainsi se terminèrent les opérations des armée de l'ouest et du 
centre. Elles avaient été repoussées partout dans leurs attaques. 
Les tentatives de celle du nord n'avaient pas été plus vigoureuses 
ni plus heureuses, quoiqu'elle fût la plus forte et qu'elle parût 
destinée à porter les plus grands coups. 

Elle s'élevait à dix mille hommes stationnés sur le lac Cham- 
plain en face. Le général Dearborn la commandait. Après 
avoir eu quelque temps son quartier général à Albany, il le 
rapprocha de la frontière, menaçant de marcher sur Montréal 
par la route de St.-Jean et d'Odelltown. 

Le commandant de cette frontière plaça un cordon de voltigeurs 
et de milice depuis Yamaska jusqu'à St.-Régis, point où la limite 
qui sépare les deux pays aboutit au St.-Laurent. Un corps 
d'élite composé de réguliers et de milices sous les ordres du colo- 
nel Young fut stationné à Blairfindie ; et la route de là à la fron- 
tière passant par Burtonville et Odelltovvn, fut coupée et embar- 
rassée par des abattis d'arbres pour empêcher toute surprise. Ce 



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180 



HISTOIRE DU CANADA. 



travail fatigant et difficile fut exécuté avec promptitude par les 
voltigeurs du major de Salaberry. Les voyageurs de la Compagnie 
du nord-ouest s'organisèrent en troupes légères, et d'autres Cana- 
diens formèrent un bataillon de chasseurs. 

Pendant ce temps là, les Américains montraient sur cette 
frontière comme sur celle du Haut-Canada, beaucoup d'hésitation 
dans leurs mouvemens. Il n'y avait encore eu que quelques petites 
escarmouches, lorsque le général Dearborn fit mine enfin de 
se mettre en mouvement. 

Le major de Salaberry qui commandait nos avant postes, 
s'était fortifié à rivière Lacolle. Le matin du 20 novembre, 
avant le jour, une de ses gardes avancées fut assaillie par 1400 
fantassins et quelques cavaliers, qui avaient traversé la rivière par 
deux gués à la fois ; mais en voulant la cerner, ils se fusillèrent 
entre eux dans l'obscurité, ce qui détermina aussitôt leur retraite. 
Au premier bruit de leur mouvement, le colonel Deschambault 
avait reçu ordre de traverser le St. -Laurent et de marcher sur 
l'Acadie avec les milices de la Pointe-Claire, de la rivière du 
Chêne, de Vaudreuil et de la Longue-Pointe. Une partie de 
celles de la ville de Montréal à pied et à cheval était passée à 
Longueil et à Laprairie, enfin toute la milice du district s'était 
mise en mouvement pour marcher sur le point attaqué. Soit que 
le général Dearborn fut intimidé par tous ces mouvemens, ou 
qu'il n'entra pas dans ses plans d'envahir le Canada pour lors, 
il ne songea plus qu'à se retirer dans ses quartiers d'hiver à Platts- 
burgh et à Burlington à l'approche de l'hiver. Ce début n'était 
pas brillant pour les armes des Américains. 

Sur mer ils soutinrent mieux l'honneur de leur pavillon. L'An- 
gleterre n'avait rien à craindre d'eux sur cet élément, et ce fut là 
précisément où elle se laissa enlever quelques lauriers. La fré- 
gate américaine la Constitution, de 44 canons, commandée par 
le capitaine Hull, enlev'a la frégate anglaise, la Guerrière de 38 
canons après une demi-heure de combat, et lui avoir tué et 
blessé le tiers de son équipage. Le Wmy, de 18 canons, captura 
aussi un brig de 22 canons après un choc de trois quarts d'heure, 
pour tomber cependant entre les mains d'un 74, le même jour 
avec sa prise. 

Le Commodore Decatur montant la frégate, Les Etais- Unis, 



HISTOIRE DU CANADA. 



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de 44 canons, força la frégate la Macédcmienne d'amener son 
pavillon après une lutte acharnée de près de deux heures, et plus 
tard la Constitution obtint une seconde victoire en capturant, 
devant San Salvador, sur les côtes du Brésil, la frégate la Ja/va, 
après lui avoir tué et blessé près de 200 hommes, tandis qu'elle 
n'en perdait que 34. Ces diverses victoires navales enorgueillirent 
les Etats-Unis et leur firent oublier les petits échecs qu'ils avaient 
éprouvés sur terre. Ils avaient en effet raison d'être contens de 
leur marine, car la cause de ses succès était fort importante. 
C'était moins par le courage que parla supériorité de construction 
et d'armement de leurs vaisseaux qu'ils avaient triomphé. Leurs 
frégates moins hautes au-dessus de l'eau offraient par là même 
moins de prise aux coups ; leurs batteries comptaient moins de 
bouches à feu mais elles étaient formées de pièC'Cs d'un plus gros 
calibre et d'une plus grande portée; de sorte qu'une frégate 
américaine de 32 canons lançait plus de métal qu'une frégate 
anglaise de 40 ; de là la cause de leurs victoires, dont ils avaient 
d'autant plus raison d'être fiers qu'elles étaient dues à leur intel- 
ligence. La Grande-Bretagne toutefois trop occupée avec le reste 
de l'Europe dans la guerre contre Napoléon, faisait peu de cas 
des combats individuels et isolés des vaisseaux de la république, 
et voyant que ses armes maintenaient son empire en Canada et 
qu'il ne s'y était rien passé de bien inquiétant pour elle, elle 
donna ses ordres pour nous envoyer quelques secours et reporta 
ses regards vers l'Espagne et vers la Russie, où la grandeur des 
événemens qui s'y passaient jettait complètement dans l'ombre 
ceux de l'Amérique. 

Le résultat de la campagne et le zèle qu'avaient montré les 
populations canadiennes justifiaient la politique de sir George 
Prévost. Les Canadiens, que leurs ennemis avaient accusés sans 
cesse de nourrir des projets de rébellion, venaient de donner un 
démenti éclatant à leurs accusateurs trop favorisés dans tous les 
temps par les préjugés nationnaux. 

Sir George en assemblaiit les chambres le 29 décembre, leur 
dit que suivant les pouvoirs que lui avait confiés la législature, il 
avait appelé la milice sous les armes, et qu'il avait vu avec la 
plus vive satisfaction l'esprit public, l'ordre, la fermeté et cet 
amour de son pays, de sa religion et de ses lois qu'elle avait mon- 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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très dans cette occasion, et qui, en animant et réunissant toutes 
les classes, ne pouvaient manquer avec l'aide de la divine provi- 
dence de faire respecter le Canada au dehors et de le rassurer 
au-dedans. 

Les délibérations de la législature furent moins orageuses que 
de coutume, malgré l'agitation de plusieurs questions qui auraient 
pu occasionner de grands débats. M. Stuart, toujours mécontent 
de la perfe de sa place de solliciteur-général, voulut faire instituer 
une enquête sur le mauvais effet du retard qui survenait dans la 
publication des lois. Dans une émeute à Lachinc les troupes 
avaient tiré sur le peuple. Il voulut faire attribuer cet événe- 
ment à l'ignorance de la loi non encore promulguée. Quoique 
son but fût moins probablement de pallier les auteurs du sang 
répandu que d'embarrasser l'exécutif, sa plainte était cepen- 
dant bien fondée. Il proposa aussi de s'enquérir du droit des 
cours de justice de faire des règles de pratique pour la conduite 
des procédures judiciaires, usurpation de pouvoir qui a été pen- 
dant longtemps un grave sujet de difficultés dans le pays. Enfin 
ce fut encore lui qui amena les résolutions touchant le sujet autre- 
ment plus grave de la loi martiale, à laquelle l'opinion publique 
était si fortement opposée, qui les fit adopter après d'assez vifs 
débats et qui fit déclarer que les limites et l'opération de la loi 
martiale établie par les statuts impériaux concernant l'armée, et 
par les statuts provinciaux concernant les milices, ne pouvaient 
être étendus à ce pays sans l'autorité de fton parlement. 

Les changemens demandés par le goiiverneur dans la loi des 
milices échouèrent par suite du désaccord survenxi entre les deux 
chambres sur la matière, ainsi que le projet de loi pour imposer 
une taxe sur les salaires des officiers publics pour les frais de la 
guerre, que le conseil composé de fonctionnaires ou de leurs amis, 
ne voulut pas agréer. 

Malgré ces divergences d'opinion, le gouverneur et les chambres 
ne cessèrent point d'être en bonne intelligence pendant toute 
la session, et l'assemblée vota pour les besoins de la guerre, une 
taxe de 2^ pour cent sur les marchandises importées par les 
négocians du pays et de cinq pour cent sur celles mportées par 
les négocians étrangers. 



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CHAPITRE II. 



CONTINUATION DE LA GUERRE.— PAIX DE U15. 

CAMPAGNES DE 1813-1814. ■ 

Campagne de 1813. — Opérations sur les lacs Erié, Ontario et Cham^-'lain. — 
Combats de French tovvn et du fort Meigs. — / ttaque de Sandusky. — Com- 
bat naval de Put-in-Bay. — Bataille de Thames. — Destruction des Criques. 
— -Piise de Toronto. — Le colonel Harvey surprend les Américains à Bur- 
lington. — Black Rock est brûlé- — Batailles de Chrystlers FarmetdeChâ- 
teauguay. — Retraite des armées américaines. — Surprise du fort Niagara. 
Lewiston, Manchester brûlés. — Opérations sur mer. — Travaux du par- 
lement à Québec. — Le juge Sewell accusé va se justifier à Londres. — 
Il suggère l'union de toutes !es colonies. — Campagne de 1814. — Combats 
de Lacolle, Chippawa, Lundy's Lane. — Attaque du fort Erié. — Défaite 

. de Drummond. — Expédition de Plattsburgh. — Attaque des côtes des 
Etats-Unis. — Washington pris et le capitole brûlé. — Bataille de la Nou- 
velle Orléans. — Cessation des hostilités. — Traité de Gand. — Réunion des 
chambres. — Sir G. Prévost accusé pour sa conduite à Plattsburgh, remet 
les rênes du gouvernement et passe en Angleterre. — Sa mort. — Réhabili- 
tation de sa mémoire. 

Malgré les échecs de leur première campagne, les Américains 
ne désespéraient pas de finir par obtenir des avantages en conti- 
nuant la guerre, et ils se préparèrent à la pousser avec vigueur. 
Mais ils ne changèrent point leur système d'attaque. 

Ils divisèrent encore leurs principales forces en trois corps. 
L'armée de l'ouest, commandée par le général Harrison, fut 
chargée d'opérer sur le lac Erié ; l'armée du centre, aux ordres 
du général Dearborn, sur la frontière de Niagara et du lac Onta- 
rio ; l'armée du nord, commandée par le général Hampton, sur 
celle du lac Champlain. Tous ces corps qui formaient une masse 
d'hommes considérable devaient envahir le Canada simultané- 
ment. 

L'armée de l'ouest fut hi première en mouvement. Après les 
désastres du général Hull dans la dernière campagne, les milices 
étaient accourues pour défendre cette frontière et reconquérir le 
pays perdu. Harrison réunit ses forces à la tête du lac Erié . Mr 
attaquer les Anglais placés au Détroit, sur la rive droite du fleuve, 
au pied du lac Ste.-Claire, et à Malden un ptu plus bas sur la rive 
gauche. Le général Winchester se mit en marche au commen- 






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184. 



HISTOTRK DU CANADA. 



cernent de janvier avec 800 hommes pour la rivière des Miamis, 
d'où il en détacha une partie pour Frenchtown, 30 milles plus 
loin. Ce détachement rencontra un corps d'Anglais et de Sauvages 
qu'il repoussa et prit possession du village. En apprenant ces 
mouvemens, le général Proctor qui était à Malden, résolut aussi- 
tôt d'attaquer ce corps avancé avant qu'il eût été rejoint par le 
reste de l'armée américaine, qui marchait à trois ou quatre jours 
de distance. II réunit 1100 hommes, dont 600 Indiens, parut 
tout-à-coup devant Frenchtown le 22 janvier, et sans donner 
aux ennemis le temps de se reconnaître, les attaqua au point du 
jour avec la plus grande vigueur. Les Américains retirés dans 
les maisons se défendirent longtemps soutenus par la peur de 
tomber entre les mains des Sauvages, et d'éprouver les cruautés 
que ces barbares faisaient souffrir à leurs prisonniers. Winches- 
ter était tombé dès le début du combat entre les mains du chef 
des Wyandots, qui l'avait remis au général Proctor* On lui dit 
que la résistance de ses soldats était inutile, que l'on allait incen- 
dier le village et que s'ils ne se rendaient point, ils devien- 
draient la proie des flammes ou des Sauvages. Alors leur 
général leur envoya l'ordre de cesser le feu. Ils demeurèrent 
prisonniers à la condition qu'ils seraient protégés contre les 
Indiens. Mais cette condition ne put être exécutée complète- 
ment. Il a toujours été presqu'impossible de retenir tout-à-fait 
les Sauvages dans ces occasions. Ils trouvèrent moyen de mas- 
sacrer quantité de blessés qui ne pouvaient marcher, de se faire 
donner de grosses rançons pour d'autres, et d'en réserver plusieurs 
pour les mettre à la torture malgré tous les efforts des officiers 
pour empêcher ces cruels désordres. 

Les Américains reprochèrent ensuite amèrement aux Anglais 
cette violation de la capitulation. Mais ils connaissaient assez 
les Sauvages pour s'attendre à ce qui arriva. Le combat de 
Frenchtown coûta près de 200 tués et blessés aux vainqueurs et 
plus de 300 aux vaincus. 

Le général Harrison en apprit le résultat aux rapides de la 
rivière des Miamis, et rétrograda aussitôt de peur d'être attaqué 
par Proctor. Mais sur la nouvelle que celui-ci était retourné à 
Malden, il remarcha en avant avec 1200 hommes et établit sur 
cette rivière un oamp retranché, qu'il appela le fort Meigs du 



HISTOIRE DU CANADA. 



185 



nom du gouverneur de l'Ohio. Il y attendait les troupes qui 
devaient le rejoindre, lorsque le général Proclor qui avait résolu 
de l'attaquer avant cette réunion, parut à la fin d'avril devant 
SCS retranchemens et les investit. Le 5 mai, le général Clay 
étant arrivé à leur secours avec 1200 hommes du Kentucky, 
surprit et enleva les batteries anglaises établies du côté ouest de 
la rivière pendant que la garnison du fort faisait une sortie. Mais 
Clay s'étant trop attaché à la poursuite des Sauvages, il fut pris à 
dos par Procter et coupé dans sa retraite. 500 de ses soldats 
durent encore poser les armes après un combat violent. 

Plusieurs prisonniers devinrent encore ici les victimes de la 
cruauté des Indiens. 

Malgré ce succès, ces barbares déjà fatigués du siège, aban- 
donnèrent presqu'aussitôt le camp de Procter malgré tous les efforts 
du fameux Técumseh, leur chef, pour les retenir, et obligèrent ce 
général à se retirer à Malden. 

Procter voulut reprendre son projet quelque temps après avec 
500 hommes et 3 à 4000 Sauvages toujours conduits par Técum- 
seh. Harrison était alors sur la rivière Sandusky encore occupé 
de ses préparatifs pour l'envahissement du Canada, et attendant 
la flotte qui s'armait sous la direction du capitaine Perry à la 
Presqu'-Ile, vers le bas du lac Erié, et qui devait seconder ses 
opérations. Mais Proctor ayant trouvé le fort Meigs trop bien 
défendu pour pouvoir l'attaquer avec chance de succès, leva le 
siège au bout de quelques jours et se porta avec 1400 hommes, 
dont 600 Sauvages, contre celui de Sandusky situé un peu plus 
bas sur le lac. Après avoir fait brèche dans ses murailles, il 
donna l'assaut avec 500 hommes conduits par le colonel Short. 
Formés en colonne les soldats s'avancèrent sous un feu meurtrier 
qui les jeta un instant en désordre ; mais s'étant ralliés, ils s'élan- 
cèrent dans le fossé pour gagner la brèche, lorsque les assiégés 
mirent le feu à la seule pièce d'artillerie qu'ils avaient placée de 
manière à enfiler le fossé ; elle emporta la tête de la colonne et 
jeta la frayeur parmi le reste des soldats qui prirent la fuite dans 
la plus grande confusion. Après cet échec qui coûta une cen- 
taine d'hommes, Proctor craignant le général Harrison qui arri- 
vait, prit le parti de la retraite. Ces hostilités du reste étaient à 
peu près inutiles, car rien d'important ne pouvait être entrepris 







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IIISTOIRK DU CANADA. 



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sans le concours de la marine et sans la suprématie tics armes 
sur le lac Erié. Aussi travaillait-on des deux côtés à se former 
une flotte pour l'obtenir. 

Les Anglais devancèrent leurs adversaires de vitesse. Leur 
gouvernement avait envoyé des ofTiciers et des matelots dans 
l'hiver, qui étaient venus par terre d'Halifax à Québec, et qu'on 
avait dirigés aussitôt sur Kingston au pied du lac Ontario, pour 
équiper une flottille capable de lutter avec celle de l'ennemi. 
Dans le printemps ils avaient été rejoints par sir James L. Yeo, 
qui était arrivé avec 4 à 500 nouveaux matelots, pour prendre le 
commandement supérieiir de la marine canadienne. Il donna le 
commandement des forces du lac Erié au capitaine Barclay, qui 
alla bloquer avec une flottille de six voiles et 63 canons la flottille 
américaine dans le havre de la Presqu'-Ile. Cette flottille 
placée sous les ordres du commodore Perry, était composée de 
neuf voiles et de 54 canons. Elle ne fut prête à lever l'ancre 
qu'au milieu de l'été ; mais comme les bas-fonds qu'il y avait à 
l'entrée du havre l'obligeaient à ôter ses canons pour sortir, elle 
ne pouvait songer à le faire tant qu'elle serait bloquée par la 
flottille anglaise. Heureusement pour elle, Barclay fut obligé de 
s'éloigner ])endant quelque temps ; elle en profita pour gagner le 
large et forcer à son tour son adversaire à reculer. Les Améri- 
cains remontèrent alors à la tète du lac et séparèrent les troupes 
anglaises jetées sur la rive droite du fleuve, de leur flotte qui por- 
tait leurs vivres. Barclay dut risquer le combat pour les déga- 
ger. Les deux flottilles en vinrent aux mains le 10 septembre à 
Put-in-Bay. Le combat dura quatre heures avec des chances 
diverses dues à l'inconstance du vent. Le vaisseau du commo- 
dore américain fut môme si mal traité qu'il dût l'abandonner pour 
passer sur un autre. Mais vers la fin de l'action le vent lui deve- 
nant tout à fait favorable, Perry réussit à amener toutes ses forces 
en ligne et à couper celle des Anglais, sur lesquels il gagna une 
victoire complète. Tous leurs vaisseaux durent amener l'un 
après l'autre leur pavillon, Barclay lui-môme tomba couvert de 
blessures entre les mains du vainqueur, qui lui montra tous les 
égards que méritait le courage malheureux. Cette victoire donna 
le lac Erié aux Américains, et enleva aux Anglais tous les avan- 
tages qu'ils avaient obtenus sur la rive droite du fleuve. 



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HISTOIRE DU CANADA. 



187 



Le général Proctor qui avait plus de feu que de jugement 
militaire, dut reconnaître alors la faute qu'il avait commise d'a- 
bandonner la guerre défensive pour la guerre offensive. En 
s'élançant sur le pays ennemi sans forces suffisantes, il devait tôt 
ou tard compromettre la sûreté du Haut-Canada ; car quelque 
fussent ses succès, il ne pouvait faire de conquête durable. 
La prise de la Hottille anglaise lui enlevant les moyens de s'ap- 
provisionner, il dut songer immédiatement à la retraite, et il n'avait 
pas un moment à perdre. 11 évacua le Détroit, Sandwich et 
Amherstburgh le plutôt qu'il put après en avoir détruit les chan- 
tiers et les casernes, et se retirait par la rivière Thanies pour 
descendre vers le lac Ontario, Técumseh couvrant la retraite avec 
ses Indiens, lorsqu'il fut atteint par l'ennemi en force supérieure. 

Après sa victoire, le commodore Perry avait transporté sur la 
rive anglaise du Si.-Laurent, l'armée américaine du général 
Harrison, qui s'était mise aussitôt en marche, et qui arriva, à 
Sandwich au moment - Proctor en partait. Sans s'arrêter il 
s'élança à sa poursuite, atteignit son arrière garde le 4 octobre, 
enleva ses magasins et ses munitions et l'obligea lui-même le len- 
demain à tenter le sort des armes pour échapper à une ruine 
totale, qu'une victoire seule pouvait lui faire éviter. Il s'arrêta à 
Moravian-Town et rangea sa petite armée en bataille, sa droite à 
la rivière Thames et sa gauche à un marais, le fidèle Técumscli 
toujours prêt à combattre, se plaçant à côté de lui avec ses 
Indiens. 

Harrison disposa ses troupes sur deux lignes et fit commencer 
l'attaque par sa cavalerie. Les cavaliers de Kentucky, accou- 
tumés aux pays boisés et marécageux, chargèrent les troupes de 
Proctor avec tant de vigueur qu'ils les rompirent et les mirent 
dans une déroute complète. La plupart durent poser les armes, 
et Proctor et sa suite chercher leur salut dans la fuite. Les 
Indiens seuls maintinrent longtemps le combat avec beaucoup de 
courage ; mais ils furent enfin obligés de céder au nombre, après 
avoir vu tomber leur fameux chef sous les coups de l'ennemi. 
Son corps fut trouvé parmi les morts. Sa fidélité à l'Angleterre, 
son éloquence, son influence sur les tribus de ces contrées, ont 
fait de Técumseh le héros de cette guerre. Six à sept cents 
Anglais y compris vingt- cinq officiers, restèrent piisouniers. Deux 



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HISTOIHE DU CANADA. 



à trois cents parvinrent au bout de quelques jours dans le plus 
grand désordre à Ancaster, à la tête du lac Ontario, avec le général 
Proctor et dix-sept officiers. 

Le résultat de la bataille de Moravian-Town rompit la grande 
confédération indiennne formée par Técumseh contre la répu- 
blique américaine, remit celle-ci en possession du territoire perdu 
par le général HuU, dans le Michigan, et ruina la réputation 
militaire de Froctor. Ce déf^astre ne termina pas cependant les 
opérations de la campagne sur la frontière de l'ouest. L'élo- 
quence de Técumseh avait soulevé les tribus du sud, Les Criques 
avaient pris la hache et entonné l'hymne des combats. . Ils 
massacrèrent 300 hommes, femmes et enfans dans l'Alabama, 
pour leur début ; ils allaient poursuivre le cours de leurs ravages, 
lorsque le général Jackson s'étant jeté sur leur pays à la tète des 
milices du Tennessee, entoura une de leurs bandes de 200 hommes, 
et les tua jusqu'au dernier. Il défit ensuite le gros de la nation 
danc) les combats de Talladéga, Autossie, Emucfau, etc., et finit 
enfin par en cerner les restes sur la rivière Tallapousa, à Horse 
Shoe Head, où ils s'étaient retranchés au nombre de 1000 avec 
leurs femmes et leurs enfans. Jackson donna l'assaut à leura 
ouvrages qu'il emporta Les Indiens dédaignant de se rendre, 
combattirent avec le courage du désespoir et périrent presque tous. 
Ainsi tomba une nation dont la bravoure indomptable doit illustrer 
le souvenir dans l'histoire. 

La destruction des Criques fut le dernier sang répandu dans 
l'ouest. 

Pendant qu'on se battait de ce côté, on en faisait autant sur les 
lacs, mais avec moins de résultat. Les opérations des armées 
sur la frontière de Niagara et du lac Ontario étaient marquées 
par une foule de combats, d'attaques et de contre attaques dont 
la relation est d'autant plus fastidieuse que l'on n'avait de part et 
d'autre aucun plan arrêté, et que l'on faisait une espèce de guerre 
de partisans meurtrière à la longue et accompagnée de beaucoup 
de ravages, mais sans avantage important pour personne. 

Le général Prévost partit de Québec au milieu de février pour 
le Haut-Canada. En passant à Prescott il permit au coionel 
McDonnell de faire une tentative sur Ogdensburgh, gros bourg 
américain situé sur la rive opposée du fleuve. Cet oflîcier par- 



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HISTOIRE DU CANADA. 



189 



tit avec' un corps de troupes, enleva la place, brûla les bâtimens 
qui y étaient en hivernage, prit onze pièces d'artillerie et quantité 
de petites armes, et s'en revint chargé de trophées. 

Le général américain Dearborn préparait alors à Sacketts 
Harbor une expédition contre la capitale du Haut-Canada, prin- 
cipal magasin des troupes anglaises. Il l'embarqua le 25 avril 
sur la flotte du commodore Chauncey avec 1700 hommes et 
débarqua deux jours après dans le voisinage de Toronto. Le 
général Sheafic voulut lui barrer le chemin à la tê'.e de 600 
hommes, et fut repoussé avec perte. Une division des troupes 
américaines conduite par le général Pyke, et l'artillerie de la 
flotte attaquèrent alors les ouvrages qui protégeaient la ville ; 
Pyke allait les aborder lorsque la poudrière sauta et entraîna 200 
hommes dans ses ruines avec ce général lui-même. Après cet 
accident la ville dut se rendre. 

Le vainqueur y fit un butin considérable. Cette conquête 
achevée, il se prépara aussitôt à profiter du succès pour aller 
assiéger )e fi)rt George situé à la tête du lac. Dearborn porta 
ses troupes à Niagara, et renvoy la flotte à Sacketts Harbor 
chercher des renforts. Il se concerta avec le commodore Chaun- 
cey pour attaquer à la fois par eau et par terre le fort défendu 
par le général Vincent. Après une canonnade de trois jours et 
un combat livré sous les murailles, le général Vincent ne conser- 
vant plus d'e«pérance et ayant déjà perdu près de 400 hommes 
en tués, blessés et prisonniers, démantela les fortifications, fit 
sauter les magasins et se retira à Queenston. Là, il attira à lui 
les troupes de Chippawa et du fort Erié, détruisit les postes 
anglais qui restaient encore dans cette partie, puis reprit son 
mouvement de retraite vers les hauteurs de Burlington, suivi des 
troupes nombreuses des généraux américains Chandler et 
Winder. 

Pendant que ces événemens se passaient dans le haut du lac, le 
général Prévost était au bas avec sir James L. George Yeo. Il fut 
résolut entre ces deux chefs de profiter de l'absence de la flotte 
ennemie, pour attaquer Sacketts Harbor. Prévost s'embarqua 
avec 1000 hommes sur la flotte de Yeo composée de sept voiles 
partant 110 canons et d'un grand nombre de bateaux, et parut le 
28 mai devant la place. On enleva en arrivant une partie d'un con- 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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voi de berges chargées de troupes ; mais on fit une faute en ajour- 
nant le débarquement au lendemain. On donna le temps à l'ennemi 
d'appeler à lui des secours des environs et de faire ses préparatifs 
pour disputer l'approche d'j rivage. On fut repoussé lorsqu'on 
voulut y descendre, et il fallut aller mettre pied à terre plus loin. 
On réussit à débarquer malgré un feu très vif et on obligea l'en- 
nemi à se retirer dans les abattis d'arbres qu'il avait préparés. 

La flotte dont l'appui était nécessaire aux opérations de sir 
Greorge Prévost, se trouvait dans le moment très en arrière faute 
de vent. Quoiqu'agir sans elle, c'était beaucoup risquer, les sol- 
dats S'ùlancèrent à la bayonnette pour nettoyer les bois. Ils 
s'avancèrent jusqu'aux ouvrages qui couvraient l'ennemi et qui 
étaient composés de blockhaus et de batteries que Prévost ne 
voulut point attaquer sans l'artillerie de la flotte. En effet leur 
conquête, quand bien même elle eut été possible, eut coûté 
beaucoup plus de sang qu'elle n'eût valu si l'ennemi eut fait la 
moindre résistance. Il donna donc l'ordre de la retraite, qui se 
fit malheureusement avec tant de précipitation que nombre de 
blessés tombèrent entre les mains de l'ennemi. Les Américains 
qui s'étaient crus un moment perdus, avaient mis eux-mêmes le 
feu à leurs magasins de marine, à leurs hôpitaux et à leurs casernes 
pour prendre la fuite. Tout fut consumé avec les trophées faits 
à Toronto. 

Cet échec des armes anglaises qui en était à peine un, était 
alors vengé par le colonel Harvey. Nous avons vu tout à l'heure 
que le général Vincent s'était retiré sur les hauteurs de Burlington 
suivi de l'armée américaine, qui vint camper près de lui. Harvey 
lui proposa de la surprendre, et fit agréer son projet par son 
général, qui lui donna 700 hommes pour l'exécuter. Harvey 
tomba sur les Américains dans la nuit du 5 au 6 juin, les chassa 
de leur position, fit prisonniers les généraux Chandler et Winder, 
et s'acquit beaucoup d'honneur par son audace et son sang froid. 

Les Américains éprouvèrent encore d'autres échecs. A la fin 
de juin, un de leurs bataillons s'étant cru cerné par des forces 
supérieures, se rendit à discrétion au lieutenant Fitzgibbon à 
quelques milles de Queenston. Dans le mois de juillet les Anglais 
surprirent encore et brûlèrent Black-Rock où le colonel Bishop 
paya cet audacieux coup de main de sa vie. 



HISTOIRE DU CANADA. 

Mais en présence des forces navales des deux nations qui se 
balançaient sur le lac, rien de décisif ne pouvait être entrepris sur 
terre. Les deux flottes s'évitaient et se recherchaient alternative- 
ment selon leur supériorité ou leur infériorité relative du moment. 
Après plusieurs escarmouches, elles se rencontrèrent enfin le 28 
septembre devant Toronto, et après un combat de deux heures sir 
James L. Yeo fut obligé d'abandonner la victoire au commodore 
Chauncey, et d'aller chercher un abri sous les hauteurs de Burling- 
ton. A peu près dans le même temps le général Vincent qui 
investissait le fort George où s'étaient retirées les troupes sur- 
prises à Burlington par Harvey, apprenait la déroute de Procter 
à Moravian-Town et devait se retirer sans perdre un instant. 

Il recueillit les débris des troupes de Procter et reprit la route 
de Burlington suivi des généraux américains McClure et Porter, 
qui ne jugèrent pas à propos de l'attaquer dans ces lignes. 

On touchait alors à la fin de la deuxième année de la guerre. 
Où en étaient les parties belligérantes de leurs projets sur la 
frontière du Haut-Canada 1 Après une multitude de combats 
dont la diversité embarrasse, dont le but n'est pas bien défini, 
le résultat semblait paraître favorable aux armes américaines ; 
mais c'était tout. Si la flotte anglaise avait été forcée d'aban- 
donner le combat sur les lacs, si les Américains s'étaient emparés 
de la frontière de Niagara, leurs généraux trouvant bientôt leur 
tâche audessus de leurs forces, avaient résigné le commandement. 

Le secrétaire de la guerre avait été changé. Le général 
Armstrong l'avait remplacé ; mais les choses n'en marchèrent 
pas mieux. Au contraire le succès des armes anglaises dans le 
Bas-Canada va faire perdre à l'ennemi les avantages qu'il a obte- 
nus dans le Haut, et le rejeter partout sur son territoire à la fin de 
la campagne avec d'assez grandes pertes. 

Pour opérer contre le Bas-Canada, il avait résolu de réunir son 
armée du centre à son armée du nord et de les diriger toutes les 
deux sur Montréal et de Montréal sur Québec. 

Le général Wilkinson qui commandait la première, rassembla 
ses troupes au nombre de 8 à 10,000 hommes à French Creek, à 
20 milles audessous de Sacketts Harbor sur le St.-Laurent, les 
embarqua sur des berges et se mit à descendre le fleuve protégé 
par une flottille et un gros détachement de troupes sous les ordres 




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HISTOIRE DU CANADA. 



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(lu général Brown, qui le suivait par terre sur la rive anglaise 
afin de la nettoyer d'ennemis. 

Le général de Roitenburgh qui avait cru d'abord l'armée amé- 
ricaine destinée contre Kingston, la fit suivre par le colonel Mor- 
rison, avec 800 hommes et quelques chaloupes canonnières. 
Wilkinson mit pied à terre avec une partie de ses forces audessus 
des rapides du Long Sault, d'où il continua sa route par terre 
sous la protection d'une arriére-garde commandée par le général 
Boyd. Mais arrivé à Chrystlers Farm, situé à mi-chemin entre 
Kingston et Montréal, se voyant pressé de trop près par les 
troupes anglaises, il résolut de s'arrêter pour leur livrer bataille. 
Le combat s'engagea le 11 novembre et dura deux heures avec 
une grande vivacité. Les Américains i»v nombre de 3000, dont 
un régiment de cavalerie, furent obligés de céder la victoire à 
leurs adversaires, qui n'élaient que le quart de ce nombre. 
Ce fait d'armes qui coûta 4 à 500 tués et blessés aux deux 
partis, fit beaucoup d'honneur au colonel Morrison et à ses 
troupes j mais n'empêcha point l'ennemi de continuer sa route. 
La plus grande partie des forces du général Wilkinson se trouva 
réunie le lendemain à Cornwall et à St. Régis au pied du Long 
Sault, où elle s'arrêta en apprenant le résultat de la bataille de 
Châteauguay et la retraite du général Harapton qui marchait sur 
Montréal par le lac Champlain. 

L'armée du nord commandée par Hampton était restée 
immobile la plus grande partie de l'été. 

Dans le mois de juillet le colonel Murray avait fait irruption à 
la tête de 1000 hommes jusque dans son voisinage. H était 
parti de l'Ile-aux-Noix sur une petite flottille, avait pénétré dans 
le lac Champlain où il avait brûlé les casernes, les arsenaux et 
les édifices publics de Plattsburgh,. de Burlington, de Champlain 
et de Swanton, et était revenu sans» accident après avoir répa.idu 
la terreur sur la fontière. 

Dans le mois de septembre Hampton parut vouloir agir, mais, 
il fut arrêté par !e colonel de Salaberry chargé de lui disputer 
l'entrée de l'Acadie avec 600 homme Après plusieurs escar- 
mouches, n'osant risquer une action générale dans les bois, les 
Américains s'étaient retirés à Four Corners, où M. de Salaberry 
surprit leur camp dans une reconnaissance qu'il faisait avec 200 



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HISTOIRE DU CANADAr 



193 



voltigeurs et 150 Sauvages, et les jeta un moment dans la plu» 
étrange conlusion. 

Mai3 l'heure était arrivée pour eux d'agir plus sérieuse- 
ment, afin de former leur jonction avec le général Wiikinson qui 
descendait. Hampton s'ébranla donc pour marcher en avant. 
Le chemin de la frontière à l'Acadie traversait un pays maréca- 
geux et boisé qui avait été coupé et rendu impraticable par des 
abattis d'arbres. Hampton pour éviter ces obstacles prit une 
autre route ; ilse dirigea vers la source de la rivière Châteauguay, 
rapprochant ainsi davantage du corps avec lequel il devait opé- 
rer sa jonction. Mais partout on avait prévu son dessein; la 
route avait été embarrassée et couverte d'ouvrages défensifs, et 
le général Prévost était avec un corps d'hommes à Cauknawaga 
prêt à s'opposer à la réunion des deux armées ennemies. 

A la première nouvelle de sa marche, ce général avait laissé 
le commandement des forces du Haut-Canada au général de 
Rottenburgh et était descendu à Montréal pour faire tête à l'orage 
de ce côté. A son appel toute la milice armée du district s'était 
ébranlée pour le point menacé, ou se tint prête à partir au pre- 
mier ordre. 

Le 21 octobre, l'avant-garde d'Hampton repoussa les postes 
avancés des Anglais sur la route de Piper à dix lieues au dessus 
de l'église de Châteauguay. Aussitôt le major Henry qui com- 
mandait la milice de Beauharnois en fit informer le général de 
Watteville, et ordonna aux capitaines Lévesque et Debartzch de 
se porter en avant avec leurs compagnies et deux cents miliciens 
de Beauharnais. Ils s'arrêtèrent à deux lieues de là, à l'entrée 
d'un bois difficile à pénétrer et offrant par conséquent une bonne 
protection. Ils y furent rejoints le lendemain matin par le colo- 
nel de Salaberry avec ses voltigeurs et une coinpagnie de milice. 
Le colonel prit le commandement de tous ces corps et remonta la 
rive gauche de la rivière Châteauguay jusqu'à l'autre extrémité 
du bois, où il savait qu'il y avait une excellente position défensive 
entrecoupée de ravins profonds. Il y étab'it quatre lignes d'abat- 
tis, les trois premières à deux cents verges l'une de l'autre, et la 
quatrième à un demi mille en arrière où elle défendait un gué 
dont il fallait fermer le passage pour protéger son flanc gauche. 
Toute la journée fut employée à fortifier ces lignes, dont la pre- 



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UISTOIRE DU CANADA. 



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mièie avait la forme d'un angle alongé à la droite de la route et 
suivait les sinuosités du ravin. 

Cette position obligeait l'ennemi à traverse r un pays inhabité 
et à s'éloigner de ses magasins, tandis que les troupes chargées de 
la défense avaient tout ce qu'il fallait prés d'elles et se trouvaient 
fortement appuyées par derrière. 

La rive droite de la rivière était couverte d'un bois épais. On 
y jeta un fort piquet pour défendre l'approche du gué. 'l 

Le colonel de Salaberry fit ensuite détruire tous les ponts à une 
grande distance en avant de sa position, et abattre tous les arbres 
entre la rivière et un marais qui se trouvait au-delà de la plaine 
qu'il y avait devant lui, pour empêcher le passage de l'artillerie 
dont il savait l'ennemi pourvu. Il fit perfectionner tous ces 
ouvrages jusqu'au moment où l'ennemi parut. Les travaux 
exécutés permettaient de lutter contre des forces bien supérieures 
et furent approuvés par le général de Watteville. On n'avait 
que 300 Canadiens et quelques Ecossais et Sauvage? à opposer 
aux 7000 Américains qui arrivaient avec Hamptor. Mais le 
colonel de Salaberry était vn officier expérimenté et doué d'un 
courage à toute épreuve. Entré très jeune dans l'arrav^e,il avait 
servi onze ans dans les Indes orientales, où il avait assisté au 
fameux siège du fort Matilda par le général Prescott. Quoiqu'à 
peine âgé de seize ans, il fut chargé de couvrir l'évacuation de la 
place. Il commanda encore avec distinction une compagnie de 
grenadiers dans l'expédition de la Martinique en 95. Dans celle 
de Walcheren en Europe, il était aide-de-camp du général de 
Rottenburgh. Il débarqua à la tête de la brigade des troupes 
légères et fut placé dans les postes avancés pendant toute la durée 
du siège de Flushing. 

Revenu en Canada comme officier d'état major de Rottenburgh 
peu de temps avant la guerre avec les Etats-Unis, sir George 
Prévost le choisit pour lever un corps de voltigeurs canadiens ; 
tâche qu'il accomplit avec un plein succès. Ce beau corps orga- 
nisé et discipliné en très peu de temps, se signala par des succès 
constans devant l'ennemi, qui excitèrent l'émulation des autres 
milices. . < 

Le génôml Hampton divisa son armée en deux corps. Le 
premie" compose de cavalerie et de fantassins soutenus par 2000 



HISTOIRE UU CANADA. 



193 



hommes placés cm peu plus en arrière, se présenta dans la plaine 
pour attaquer de iront la position des Canadiens sur la rive gau- 
che de la rivière. Le second, formé de 1500 hommes sous lea 
ordres du colonel Pirdy, fut chargé d'opérer sur la rive droite 
pour prendre celte position à dos après avoir franchi le gué dont 
on a parlé tout à l'heure. 

Trois compagnies avec quelques miliciens et Sauvages défen- 
daient le front de bataille de Salaberry en avant des abattis qui 
s'appuyaient à la rivière. Trois autres avec les Ecossais avaient 
été distribuées entre les lignes derrière les abattis. 

Hampton porta en avant une forte colonne d'infanterie à la 
tête de laquelle marchait un officier de haute stature qui s'avan-ja 
et cria en français aux voltigeurs: " Braves Canadiens, rendez - 
vous, nous ne voulons pas vous faire de mal." Il reçut pour 
toute réponse un coup de fusil qui le jeta par terre et qui fut le 
signal, du combat. Les trompettes sonnèrent et une vive fusillade 
s'engagea sur toute la ligne. Cette fusillade se prolongeait depuis 
fort longtemps sans aucun résultat, lorsque le général américain 
changea ses dispositions pour essayer de percer la ligne anglaise 
par des charges vigoure-ises. Il concentra ses forces et se mit à 
attaquer tantôt le centre, tantôt une aile, tantôt l'autre des Cana- 
diens, sans que ces nouveaux efforts eussent plus de^succès. Reçu 
vigoureusement partout, il échoua dans toutes ses tentatives et 
fut finalement obligé de se retirer avec d'assez grandes pertes. 

Cependant le bruit du combat avait attiré l'attention de la 
colonne du colonel Purdy qui opérait de l'autre côté de la rivière 
et qui s'était égarée. Aussitôt que le colonel se fut reconnu et 
qu'il fut à portée, il commença l'attaque des troupes qui se trou- 
vaient devant lui et qui, accablées sous le nombre, reculaient devant 
la trop grande supériorité de son feu. C'était au moment où 
celui de l'autre rive avait presque cessé par la retraite d'Harapton. 
Salaberry voyant l'action devenir "érieuse sur ce point, alla se 
mettre à la tête des forces placées en potence le long de la rivière, 
et dirigea de la voix les mouvemens de celles qui étaient au delà. 
Il fit ouvrir sur le flanc de l'ennemi qui s'avançait un feu si 
meurtrier qu'il le jeta dans le plus grand désordre et l'obligea de 
se retirer précipitamment. 
Le combat durait depuis plusieurs heures. Hampton voyant 



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HISTOIRE DU CANADA. 



que SCS troupes n'avaient pas pius de Buccès sur une rive que sur 
l'autre, et croyant les Anglais beaucoup plus nombreux qu'ils ne 
l'étaient en elFet, par la manière dont ils étaient disposés dans 
leurs ouvrages et dans les éclaircis des bois, prit la résolution 
d'abandonner la lutte, laissant ainsi 3 à 400 hommes vainqueurs 
de 7000, après une lutte de quatre heures. 

Le général Prévost accompagnp du général de Watteville arriva 
sur les lieux vers la fin de l'action ;il complimenta les Canadiens 
sur leur courage, et leur commandant sur ses dispositions judi- 
cieuses. Telle était l'ardeur des combattans, que l'on vit des 
voltigeurs traverser la rivière à la nage, pendant le feu, pour 
aller forcer des Américains à se rendre prisonniers. 

Le général Hampton après cet échec, perdit tout espoir de 
pénétrer en Canada et se retira d'abord avec confusion à Four 
Corners, harassé par les Canadiens, et ensuite à Plattsburgli où il 
prit ses quartiers d'hiver. Telle fut la victoire de Châteauguay, 
qui sans être bien sanglante, vu la petitesse du nombre des Cana- 
diens, eut toutes les suites d'une grande bataille. 

La nouvelle de la retraite du général llampton trouva, comme 
nous l'avons rapporté, l'armée de Wilkinson à Cornwall et à St. 
Régis sur le St.-Laurent. Ce général convoqua aussitôt un con- 
seil de guerre où il fut résolu que l'attaque de Montréal devait 
être abandonnée après la retraite d-î l'aile droite défaite à Châ- 
teauguay, et que les troupes rendues à Cornwall, devaient être 
traversées sur la rive américaine pour y prendre leurs quartiers 
d'hiver. Ainsi la résistance heureuse de quelques compagnies 
de milice déterminait la retraite d'une armée de 15 à 16,000 
hom nés, et faisait échouer le plan d'invasion le mieux combiné 
qu'eut encore formé la république des Etats-Unis pour la conquête 
du Canada. Le colonel de Salaberry fut remercié par le général 
en chef, dans un ordre du jour, par les deux chambres, et décoré 
par le prince régent. Les milices reçurent des drapeaux en 
témoignage de leur bonn< conduite dans cette atfaire. 

L'invasion du Bas-Canada ayant été repoussée, l'oflensive fut 
reprise aussitôt dans le Haut, que les Américains se préparèrent 
à évacuer. Le général Drummond qui avait remplacé le géné- 
ral de Rottenburgh, monta à la tête du lac Ontario. A son 
approche, le général McClure qui avait cru le Haut-Canada 



IIISTOIUE DU CANADA, 



197 



abandonné en voyant le général Wilkinson s'avancer vers Mont- 
réal, évacua le fort George dans le mois de décembre, et brûla le 
village de Nevvark avant de rentrer dans son pays. Le général 
Drummond résolut de venger cet acte de barbarie inutile. Le 
colonel Murray à la tête de 5 à 600 hommes surprit le fort 
Niagara, fit 300 prisonniers et enleva une quantité considérable 
de canons et d'armes de toute espèce. Le général Riall le sui- 
vait avec deux régimens et tous les guerriers indiens de l'ouest 
pour le soutenir. Riall en représailles de l'incendie de Nevvark, 
lâcha la bride à ses troupes et aux Sauvages. Levviston, Man- 
chester et tout le pays environnant furent brûlés et dévastés. 
Les petites villes de Black-Rock et de Buffalo furent enlevées 
après un combat livré dans les rues, et abandonnées aux flammes. 
Cette expédition dévastatrice termina les dernières opérations 
de la campagne de 1813, qui fut défavorable en définitive aux 
armes américaines sur terre comme sur mer. Après plusieurs 
combats navals particuliers, la république n'ayant pas assez de 
force pour se mesurer avec son adversaire en bataille rangée sur 
l'océan, vit ses principaux capitaines succomber, comme le brave 
Lawrence tué dans le célèbre combat livré entre la Chesa- 
peake et la Shannon,qui prit la première à l'abordage. Les 
flottes anglaises ravageaient les côtes, détruisaient tous les vaisseaux 
trouvés dans la baie de Delaware, pillaient et brûlaient les villages 
répandus sur la rivière Chesaptake, et étendaient leurs ravages 
jusque sur les côtes de la Virginie, dont les habitans étaient soumis 
à toutes sortes d'outrages. Les armées qui opéraient sur la 
frontière du Canada ayant pris leurs quartiers d'hiver, le généval 
Prévost descendit à Québec pour rencontrer les chambres qui se 
réunirent dans le mois de janvier (1814). Les dissentions entre 
la branche populaire et le conseil législatif, dont la guerre avait 
d'abord fait suspendre l'ardeur, reprenaient petit à petit leur 
vivacité accoutumée. Elles furent plus ardentes dans cette 
session que dans la précédente, malgré les efforts du gouverneur 
pour calmer les esprits et pour porter toute l'énergie du côté de 
la guerre. L'assemblée qui était de bonno intelligence avec lui, 
vola, sur un message secret, une émission de billets d'armée d'un 
million et demi pour pourvoir aux dépenses miUtaires. Le bill 
des juges fut repris par l'assemblée et rejeté par le conseil ainsi 



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198 



HISTOIRK DU CANADA. 



que ceux pour imposer les offices publics pendant la guerre e' 
nommer un agent auprès du gouvernement impérial. Stuari 
ramena encore sur le tapis la question des règles de pratique. 
Quoique fort importante en elle même puisqu'elle afTectait l'ad- 
ministration de la justice, elle n'intéressait guère que le barreau. 
Le peuple y faisait à peine attention. 

Stuart accusa cette fois formellement le juge Sewell d'avoir 
cherché à renverser la constitution pour y substituer une tyrannie 
arbitraire ; d'avoir violé la loi et l'autorité du pouvoir législatif en 
imposant ses règles de pratique, et en mettant sa volonté à la 
place de la justice comme président de la cour d'appel ; d'avoir 
induit le gouverneur Craig à dissoudre la chambre en 1809, et à 
lui fr- e prononcer un discours insultant pour la représentation ; 
ùe l'avoir fait destituer lui-même de sa place de solliciteur-général 
pour la faire donner à son frère, M. Etienne Sewell ; d'avoir fait 
retrancher du rôle des officiers de milice le président de la 
chambre, M. Panet ; d'avoir conseillé la violation de la liberté de 
la presse en faisant saisir le Canadien et emprisonner son impri- 
meur ; d'avoir violé la liberté de la chambre et des élections en 
faisant emprisonner MM. Bedard, Blanchet, Taschereau, trois de 
ses membres, et M. Corbeil sous accusation de trahison, enfin 
d'avoir employé l'aventurier John Henry pour engager une por- 
tion des Etats-Unis à se soulever contre le gouvernement de cette 
république et à former alliance avec le Canada afin d'en changer 
la constitution et les lois. 

Le juge Monk de Montréal fut accusé en même temps de 
diverses malversations. 

Tous ces faits graves et vrais pour la plupart, furent renfermés 
d'abord dans des résolutions et ensuite dans une adresse au roi, 
adoptées à de grandes majorités. Stuart lui-même fut nommé 
pour aller les soutenir à la place de M. Bedard, qui avait été 
choisi d'abord, mais dont la nomination à une place de juge rendait 
maintenant l'absence impossible. Le gouverneur promit de trans- 
mettre les accusations à Londres, ed informant en même temps 
les représentans qu'il ne pouvait suspendre les juges, parcequ'ils 
n'étaient accusés que par une seule chambre. 

Le juge Sewell passa en Angleterre pour se défendre. Stuart 
ne put y aller faute de fonds, le vote d'argent nécessaire pour 



; : •il i 



HISTOIRE OU CANADA. 



199 



payer ses frais ayant été rejeté par le conseil comme on devait 
s'y attendre. Le gouverneur fut alors prié d'envoyer un autre 
agent à sa place, ce qu'il promit de faire aussitôt que l^on aurait 
pourvu aux dépenses de sa mission. Les graves accusations portées 
contre les deux principaux juges du pays, n'eurent aucune suite. 
Le juge Sewell rendu à Londres non seulement se justifia, 
mais aidé de l'influence du prince Edouard qui l'avait connu en 
Canada, conquit les bonnes grâces de lord Bathurst, à tel point 
que (^ ministre le recommanda fortement à son retour à sir J. C. 
Sherbrooke. M. Sewell, lui disait-il, a eu des rapports avec moi 
sur les intérêts de la province ; je l'ai toujours trouvé très versé 
dans les affaires du Canada. Je le recommande d'une manière 
toute particulière à votre attention comme un homme qui pourra 
vous être très utile, et dont le jugement et la discrétion égalent 
les lumières et les talens.* 

M. Sewell était en effet un homme poli, grave, souple, capable 
de jouer le rôle qui convenait à la politique du ministère. 
Quoique ce fût l'ennemi le plus dangereux des Canadiens, il se 
montrait très affable à leur égard, et rendait avec une affectation 
marquée le moindre salut du dernier homme de oe peuple. Il 
fallait à la politique d'Angleterre un homme qui so chargea de la 
voiler en prenant la direction du parti opposé aux représentans. 
Il la dirigea jusqu'à la fin de sa vie dans les deux conseils, dans le 
conseil législatif surtout, où vinrent échouer presque toutes les 
mesures populaires. 

Il n'avait pas tr;>uvé, pendant qu'il était en Angleterre, de 
moyen plus efficace pour se venger des accusavions portées contre 
lui, que de recommander l'union de toutes les provinces anglaises 
de l'Amérique du nord, sous un seul gouvernement. Il pressa 
fortement le prince Edouard d'engager les ministres à adopter le 
projet qui dei ait noyer la population française ; il lui en écrivit, 
et l'on trouve à la fin du rapport de lord Durham sur les affaires 
du Canada, la lettre du prince par laquelle il l'informe qu'il en 
parlera au ministre à la première occasion. M. Sewell suggé- 
rait d'établir une chambre de 30 membres pour les cinq ou six 
provinces, et en transmettant son mémoire au prince il lui recom- 
mandait de le donner à lord Bathurst sans lui dire d'où il venait. 

• Lord Bathurst à sir J. C . Sherbrooke partant pour le Canada, 6 mai 1816. 






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200 



HISTOIRE DU CANADA. 



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Lorsque l'union des deux Canadas s'est enfin consommée, quel 
plaisir a dû en ressentir la vengeance du vieillard, car alors le 
juge Sewell était bien âgé, en voyant ce peuple qu'il haïssait 
tant, condamné enfin à périr sous une nationalité étrangère. 

La session ne fut pas plutôt finie que le général Prévost s'oc- 
cupa des préparatifs de la prochaine campagne. Un bataillon 
d'infanterie et des matelots pour la marine des lacs arrivèrent 
dans l'hiver du Nouveau-Brunswick. Le gouverneur reçut avec 
une grande pompe au château St.- Louis une grande amb^sade 
des chefs de neuf à dix nations sauvages des pays de l'ouest. 
Elle protesta de la fidélité des nations qu'elle représentait malgré 
leurs pertes au feu. Elle demanda des armes pour combattre et 
des vêtemens pour leurs femmes et leurs enfans. " Les Améri- 
i «ne, dirent-ils, prennent tous les jours nos terres ; ils n'ont pas 
d'âme ; ils n'ont aucune pitié pour nous ; ils veulent nous chasser 
vers le couchant." Le gouverneur les exhorta à persévérer dans 
la lutte. Il exprima tous ses regrets de la mort de Técumseh et 
de leurs autres chefs, et les renvoya comblés de présens. 

La défaite des Américains à Châteauguay ne leur avait pas fait 
perdre entièrement l'espoir de s'établir dans le Bas-Canada, sur 
lequel ils firent une nouvelle tentative vers la fin de l'hiver. Le 
dégel ayant été plus précoce que de coutume, le général Macomb 
avec une division, partit de PI attsburgh, traversa le lac Champlain 
sur la glace et s'avança jusqu'à St.-Armand, où il attendit celle du 
général Wilkinson qui devait diriger une attaque sur Odeltown et 
le mouHn de Lacollc. Les deux corps s'étant réunis, Wilkinson 
entra à Odeltown à la tête de 5000 hommes sans coup-férir. De 
là il marcha le 30 mars contre lo moulin de Lacolle, défendu par 
les voltigeurs, les fencibles et d'autres troupes. Mais après 
l'avoir canonné deux heures et demi inufilcment, voyant ses 
troupes épuisées de froid et de fatigue, il prit le parti de la retraite 
et retourna à Plattsburgh. 

Ce nouvel échec fit changer à l'ennemi le plan de ses opéra- 
tions dans la campagne qui allait s'ouvrir. Il abandonna ses atta- 
ques contre le Bas-Canada, pour porter tous ses etforts contre le 
Haut, dont l'invasion oUrait plus de facilité. Mais ce plan qui 
présentait moins de danger, laissait aussi moins de résultat. Jus- 
qu'à présent toutea ses entrepiiscs n'avaient abouti qu'à de» 



HISTOIRE DU CANADA. 



201 



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défaites ou des succès éphémères, qui avaient coûté quelque fois 
beaucoup de sang, entraîné beaucoup de ravages sans avancer le 
but de la guerre. 

Les Américains retirèrent leurs principales troupes de la fron- 
tière du lac Champlain et les portèrent sur le lac Ontario, pour 
les mettre en mouvement pussitôt ^ue leur flotte de Sacketts Har- 
bor pourrait opérer avec elles Les magasins de cette flotte 
étaient à Osvvégo. Le général Drummond qui commandait dans 
le Haut-Canada, résolut de s'en emparer pour retarder son départ. 
Il s'embarqua avec un gros corps de troupes de toutes armes à 
Kingston, parut devant Osvk^égo le 5 mai, et prit et incendia le 
lendemain après un combat assez vif, le fort et les magasins. 
Mais l'ennemi avait eu la précaution de transporter d'avance la- 
plus grande partie des objets de marine à quelques milles plus 
haut sur la rivière, de sorte que le but de l'expédition ne put 
être entièrement atteint. 

Après cette course il alla prendre le commandement des troupes 
placées à la tête du lac. En les disposant il fit la faute de trop 
les disperser, de manière qu'il fallait quelques heures pour en 
réunir un nombre capable d'offrir une résistance sérieuse. Les 
généraux américains Scott et Ripley, placés sur la rive opposée, 
résolurent d'en profiter. Ils traversèrent le fleuve avec 3000 
hommes et surprirent le fort Erié. Le lendemain le général 
Brown se mettant à la tête de cette troupe marcha sur le camp 
fortifié du général Riall à Chippawa, un peu au-dessus de la chute 
de Niagara. Les Anglais, quoique plus faibles en nombre, sor- 
tirent de leurs lignes pour livrer bataille en rase campagne. La 
lutte se prolongea longtemps; mais après avoir vainement essayé 
de rompre l'ennemi, Riall fut ramené avec de grandes pertes et 
obligé d'abandonner vers le soir le terrain couvert de morts à la 
supériorité du vainqueur. Il se retira d'abord dans ses retran- 
chemens, qu'il abandonna ensuite après avoir jeté des détache- 
mens dans les forts George, Niagara et Mississaga, et rétrogada 
vers les hauteurs de Burlington. 

Le général Brown suivit Riall jusqu'à Queenston, puis se retira 
vers Chippawa. Riall remarcha aussitôt^en avant, ce que voyant, 
le premier s'arrêta tout-à-coup à Lundy's Lane, près du dernier 
champ de bataille, pour lui offrir de nouveau le combat. Riall 



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202 



HISTOIRE DU CANADA. 



<(ui n'était pas disposé à recommencer, se préparait à reculer pour 
la sect^nde fois lorsqu'il fut rejoint par le général Drummond avec 
800 hommes de renfort. Drummond prit le commandement et 
Gontremanda la retraite ; mais il fut attaqué à l'improviste avant 
d'avoir pu faire foutes ses dispositions. Sa gauche après diverses 
vicissitudes fut obligée de céder ; elle recula en bon ordre et alla 
se former en potence le long du chemin, appuyée sur le centre 
placé sur une hauteur. 

Le centre tenait bon contre Brown, qui faisait en vain les plus 
grands efforts pour s'emparer des batteries qui couronnaient ce Ite 
hauteur. Les artilleurs anglais se faisaient bayonnetter sur leurs 
pièces par l'ennemi, qui fit avanf-T ses canons jusqu'à quelques 
pas seulement des canons anglais. L'obscurité de la nuit qui 
était alors venue occasionna plusieurs méprises. Ainsi les deux 
partis échangèrent quelques pièces de canon au milieu de la con- 
tusion, dans les charges qu'ils faisaient alternativement l'un contre 
l'autre. A neuf heures le feu cessa un instant. Le reste des forces 
américaines rentra en ligne dans le même temps qu'un surcroit de 
1200 hommes arrivait à marche forcée peur augmenter l'armée 
anglaise. Ainsi renforcé des deux côtés, l'on recommença ce 
combat nocturne avec plus d'acharnement que jamais, et on le 
continua jusqu'à minuit que les Américains désespérant d'empor- 
ter la hauteur, abandonnèrent enfin le champ de bataille pour 
se retirer dans leur camp au delà de la rivière Chippawa. 

L'action avait commencé à 6 heures du soir, de sorte qu'elle 
avait duré près de six heures. Dans l'obscurité le général Riall 
qui avait été grièvement blessé en voulant gagner le derrière du 
champ de bataille, tomba au milieu de la cavalerie ennemie et fut 
fait prisonnier. 

Le lendemain les américains jettèrent la plus grande partie de 
leurs bagages et de leurs vivres dans la chute, mirent le feu à 
Street Mills, détruisirent le fort de Chippawa et retraitèrent vers 
le fort Erié. 

La perte des deux côtés était considérable. Le général Drum- 
mond avait été gravement blessé au cou, mais il l'avait caché à 
ses troupes, et était resté sur le champ de bataille jusqu'à la fin ^3 
l'action. Le nombre des tués et des blessés s'éleva à 7 à 800 
hommes de chaque côté, outre plusieurs centaines de prisonniers 



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HISTOIRE DU CANADA. 



203 



que les Américains laissèrent entre les mains du vainqueur. Les 
Anglais après avoir reçu tous leurs renforts comptaient 2800 
hommes; les ennemis 5000. La milice du Haut-Canada mon- 
tra la plus grande bravoure. " Rien, dit un écrivain, ne pouvait 
être plus terrible ni plus imposant que ce combat de minuit. Les 
charges débespérées des troupes étaient suivies d'un silence 
funèbre, interrompu seulement par le gémissement des mourans 
et le bruit monotone de la cataracte de Niagara ; c'est à peine si 
l'on pouvait discerner au clair de la lune les lignes des soldats à 
l'éclat de leurs armes. Ces instans d'anxiété étp' *, interrompus 
par le feu de la mousquetterie et la répétition des charges que les 
troupes britanniques, réguliers et miliciens, recevaient avec une 
fermeté inébranlable." 

Les généraux américains Brown et Scott ayant été blessés, le 
commandement échut au général Ripley, qui se retrancha au fort 
Erié, où Drummond vint ensuite l'attaquer. 

il fit d'abord canonner les retranchemens par son artillerie, et 
lorsqu'il crut la brèche praticable, il forma ses troupes en trois 
colonnes pour attaquer le centre et les deux extrémités à la foi». 
Il les mit en mouvement dans la nuit du 14 août. La colonne 
commandée par le colonel Fischer et formée des Watteville, attein- 
gnit son point d'attaque deux heures avant le jour, et s'empara 
des batteries ennemies malgré un échec inattendu qui jeta le 
corps qui devait la soutenir dans le plus grand désordre. Les 
deux autres colonnes montèrent à l'assaut en attendant le feu de 
celle de Fischer, et après une vive résistance réussirent à péné- 
trer dans le fort qui était au centre des retranchemens, par les 
embrasures du demi bastion. L'ennemi se retira alors dans un 
bâtiment en pierre d'où il continuait à se défendre avec vigueur 
contre les canons du bastion retournés contre lui, lorsqu'une 
explosion soudaine enveloppa dans une ruine commune tous les 
soldats du fort. Au bruit de cette catastrophe une terreur pani- 
que s'empara des trois colonnes assaillantes, qui posèrent les 
armes ou prirent la fuite poursuivies par les Américains. Près 
de 1000 Anglais furent tués, blessés ou faits prisonniers, tandis 
que l'ennemi ne perdit pas 80 hommes. 

Après ce désastre, Drummond se retira dans ses lignes, où il 
resta jusqu'au 17 septembre qu3 les Américains, à la nouvelle de 



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204. 



HISTOIRE DU CANADA, 



la victoire remportée par leur ilotte sur le lac Champlain et de ia 
retraite du général Prévost, firent une sortie avec un gros corps 
de troupes à la favevir d'un orage et détruisirent les ouvrages 
avancés des Anglais. La perte fut encore ici de cinq à six cents 
hommes de chaque côté, dont la plus grande partie prisonniers. 
Apros ce nouveau choc, la maladie commençant à se mettre parmi 
les troupes, et le généra! américain Izard s avançant de Plattburgh 
avec des renforts, Drummond jugea à propos oe lever son camp 
< de retourner à Chippavva. 

C'était dans le moment rù la malheureuse issue de l'expédition 
de Plaltsburgh, servait de piétexte aux accusations les plus graves 
contre Prévost. Ce gouverneur que le parti anglais détestait 
parcequ'il paraissait montrer plus d'égards aux Canadiens que ses 
prédécesseurs, devait être la cause de tous les malheurs qui arri- 
vaient. 11 ne voulait pas voir dans sa conduite le résultat des 
instructions qu'il avait reçues des ministres, pour obtenir d'un 
peuple jusque-là presque frappé d'ostracisme, le sacrifice de son 
sang et de son argent. Il jugea plus politique de le croire le seul 
fauteur de ces égards odieux, et feignit de le haïr d'autant plus 
qu'il paraissait malheureux dans ses entreprises. Forcé de se 
faire dans le bruit des armes et devant le zèl< des Canadiens 
qu'il avait toujours^représentés comme un peuple j"hi sûr, il ne put 
se retenir plus longtemps, et saisit pour recommenc os clameurs 
l'occasion d'un événement dont il n'était pas la cause. 

En effet l'expédition de Plattsburgh avait été entreprise sur 
l'ordre des ministres, que l'abdication de Napoléon et la paix 
européenne mettaient à môme d'employer de plus grandes forces 
en Amérique. 14,000 hommes de l'armée de Wellington avaient 
été embarqués en France et débarqués à Québec dans les mois 
de juillet et août. Ces iroupes avaient été acheminées aussitôt 
vers la frontière du lac Champlain et vers le Haut-Canada. La 
division envoyée dans le Haut-Canada étaii commandée par le 
général Kempt, excellent olficier de la guerre espagnole, et avait 
ordre d'attaquer Sackett's Harbor si une occasion favorable se 
présentait. 

Le commandement de la flottille du lac Champlain fut donné au 
capitaine Dovvnie appelé du lac Ontario. Un gros renfort do 
matelots fut tiré des deux vaisseaux de guerre qui étaient à Qué- 



'•illii 



HISTOIUE DU CANADA. 



205 



bec, pour compléter l'équipage de cette flottille. L'armée anglaise 
destinée à agir contre Plattâburgh,se concentra entre Laprairie et 
Chambly. 

Le général Wilkinson qui commandait l'armée américaine du 
lac Champlain, fut remplacé par le général Izard après son échec 
à Lacolle. Les événemens d'Europe obligeaient l'ennemi à chan- 
ger de tactique et à se renfermer dans la défensive. Il prévoyait 
déjà la nécessité de faire une paix prochaine, pour ne pas avoir 
toutes les forces de l'Angle erre sur les bras. Le général Izard 
partit dans le mois d'août avec 5000 hommes pour aller renforcer, 
à la tête du lac Ontario, l'armée du fort Erié. Il laissa 1500 sol- 
dats seulement à Plattsburgh. C'était inviter les Anglais à pré- 
cipiter leur attaque. i> •• 

Prévost mit son armée en branle. Il traversa la frontière à 
Odeltown, occupa Champlain le 3 septembre et le camp retran- 
ché abandonné par l'ennemi sur la rivière Chazy, puis marcha 
de 'à en deux colonnes sur Plattsburgh, repoussant devant lui de 
nombreux corps de milice. Il atteignit cette petite ville le 6. 
Le colonel Bayard avec la moitié du régiment de Meuron chassa 
de la partie de Plattsburgh située au nord de la rivière Saranac 
les Américains qui se retirèrent sur la rive opposée, d'où ils se 
mirent à tirer à boulets rouges et incendièrent plusieurs maisons. 
Les Meurons firent un riche butin. La cavalerie américaine qui 
était magnifique combattait à pied. On voyait au télescope la 
longue file de leurs chevaux attachés au piquet. L'infanterie 
alla occuper les hauteurs que couronnaient trois fortes redoutes, 
des blockaus armés de grosse artillerie et d'autres ouvrages de 
campagne. La flottille ennemie du commodore MacDonough 
s'éloigna hors de la portée de nos canons. La flottille anglaise du 
capitaine Downie suivait à quelque distance le mouvement du 
général Prévost. 

Ce général fit préparer ses batteries pour l'attaque en atten- 
dant l'approche de Downie, dont la coopération était nécessaire 
aux troupes de terre. En arrivant Downie, profitant du vent, 
engagea à la vue de toute l'armée qui était sous les armes le com- 
bat avec la flottille ennemie. Mais la frégate qu'il montait s'étant 
trop avancée se trouva exposée au feu de deux batteries et d'une 
frégate américaines. A la première décharge, Downie fut tué 

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206 



HISTOIRE DU CANADA. 



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avec plusieurs de ses officiers, sa frégate s'ensabla et le feu porta 
la mort sur ses ponts encombrés d'hommes. La lulte se prolon- 
gea ainsi deux heures avec le reste de la flottille, au bout desquelles 
le capitaine Pring qui avait pris le commandement, fut obligé 
d'amener son pavillon. Les Anglais ne sauvèrent que sept à 
huit chaloupes canonnières qr' avaient pris la fuite au début de 
l'action. 

Prévost en voyant Downie engager le combat, avait ouvert le 
feu de ses batteries et disposé ses troupes en colonnes pour mon- 
ter à l'escalade. Une colonne devait forcer le pont jeté sur la 
rivière qui traverse Plattsburgh et attaquer les ouvrages ennemis 
de front ; une autre devait défiler derrière le camp pour cacher 
sa marche, traverser la Saranac à un gué qu'on avait reconnu 
plus haut, et prendre les ouvrages à revers. Les colonnes 
s'ébranlèrent. Bientôt l'on se battit sur terre comme sur eau. 
Les chasseurs canadiens étaient à la tête et s'exposèrent sans 
nécessité. Les obstacles à vaincre étaient nombreux. Le com- 
bat ne faisait pas de progrès et les assaillans étaient repoussés ou 
contenus, lorsque l'armée américaine qui voyait ce qui se passait 
du sommet de ses ouvrages, poussa des cris de triomphe à la vic- 
toire de MacDonough, qui parvinrent jusqu'à la colonne du 
général Robinson. Cette colonne avait manqué le gué de la 
rivière et s'était égarée. Robinson inquiet de ce bruit, envoya au 
quartier général pour en savoir la cause et demander des ordres. 
Prévost voyant l'issue du combat naval et l'inutilité d'un plus long 
sacrifice d'hommes, pour s'emparer d'une position qu'il aurait 
fallu abandonner après la perte de la flottille, lui fit dire de 
revenir. 

En effet sans la possession du lac, le but de la campagne était 
manqué. Il fit retirer partout les colonnes d'attaque, cesser le 
feu, et se prépara à lever son camp pour rentrer en Canada avec 
toute son armée, avant que le général Miicomb dont les forces 
augmentaient à chaque instant par l'arrivée des nombreux renforts 
que les vaisseaux victorieux portaient où il était nécessaire, put 
être en état de l'attaquer sérieusement dans sa retraite. On 
disait même déjà que les milices de Vermont alla'.ent traverser le 
lac. Si Prévost se fut avancé davantage, il aurai( probablement 
eu le sort de Burgoyne. Tout le long du lac, les Américains 



\ 



HISTOIRE DU CANADA. 



207 



aidés de leu<'s chaloupes canonnières, pouvaient détruire ses 
troupes, le chemin étant }irès du rivage et dans un état affreux. 

Après avoir envoyé les blessés en avant et fait démonter les 
batteries, il ordonna aux troupes de battre en retraite. Elles 
s'ébranlèrent dans la nuit au milieu d'une pluie qui n'avait pas 
cessé depuis le commencement de la campagne. Le désordre et 
la confusion se mirent malheureusement dans leurs rangs. Nombre 
de blessés et de traînards tombèrent entre les mains de l'ennemi 
avec presque toutes les munitions de guerre et de bouche, la 
comptabilité générale, les rôles des troupes, les équipages. La 
perte fut énorme, parce qu'on avait fait des préparatifsjpour 
passer l'hiver à Plattsburgh. Elle aurait été bien pluslgrande si 
toute l'armée américaine s'était mise à la poursuite des Anglais. 
Plusieurs centaines de soldats désertèrent dès le début de ce 
mouvement rétrograde. , 

Telle fut l'expédition de Plattsburgh. Elle fut dictée par le 
cabinet de Londres et eut le succès des plans formés à mille 
lieues de distance. L'armée de Prévost était trop faible pour 
pénétrer bien avant dans les Etats-Unis et y remporter des avan- 
tages réels ; elle était trop forte pour une simple excursion. Au 
reste la flotte qui devait l'appuyer et sans laquelle elle ne pouvait 
agir, était trop faible. C'était une base que le moindre choc pou- 
vait renverser, et c'est ce qui arriva. Le reste s'affaissa sous son 
propre poids. Prévost qui en fut la victime n'en était que l'ins- 
trument. Son malheur fut de s'être montré trop obéissant à des 
ordres imprudens. * • ■ 

Cependant tandis que l'on perdait la suprématie du lac Cham- 
plain, l'on reprenait celle du lac Ontario. Un vaisseau de 100 
canons venait d'y être achevé ; sir James L. Yeo fit voile de 
Kingston pour le haut du lac avec une flotte et des renforts de 
troupes. Le commodore Chauncey avec la flotte américaine fut 
obligé à son tour de se renfermer à Sackett's Harbor et de laisser 
triompher les Anglais, qui allaient maintenant envahir les Etats- 
Unis de tous les côtés, du côté de l'océan surtout où leurs dépré- 
dations et leurs descentes allaient rappeler les excursions des 
Normands sur les côtes des Gaules et de la Bretagne dans le 9e 
et le 10e siècle. 

Tant que la gueire contre Napoléon avait été douteuse, l'An- 



208 



HISTOraE DU CANADA. 



gleierre s'tlait bornée suivant aon plan, à la défensive en Amé- 
rique, pour fournir à la coalition européenne ses plua grandes 
forces. Le dur. de Wellington que le ministère consultuit sur 
toutes les opérations militaires de l'empire, avait recommandé ce 
système. "Je suis bien aise devoir, écrivait-il au commence- 
ment de 1813, à lord Bathurst, que vous allez renforcer sir 
George Prévost ; j'espère que les troupes arriveront à temps, que 
sir George ne se laissera pas entraîner par l'espérance d'avan- 
tages de peu de conséquence, et qu'il suivra un système défensif 
vigoureux. Il peut être sûr qu'il ne sera pas assez fort en 
hommes ni en moyens pour se maintenir dans toute conquête 
qu'il pourrait faire. La tentative ne ferait que l'affaiblir, et ses 
pertes augmenteraient l'ardeur et l'espérance de l'ennemi, si même 
elles n'étaient pas suivies de conséquences pires ; tandis que par 
l'autre système, il jetera les ditlicultés et les risques sur les Amé- 
ricains, et ils seront très probablement défaits.* 

Mais la fin de la crise européenne permettait maintenant d'ex- 
pédier des renforts en Canada, et d'envoyer des flottes et des 
troupes pour faire des débarquemens sur les côtes des Etats-Unia 
le long de l'Atlantique, qui les forceraient à retirer leurs troupes 
des frontières canadiennes et à faire la paix. Leurs principaux 
ports furent bloqués depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'au Mexique. 
Des corps considérables de troupes furent mis sur hs flottes pour 
attaquer les principaux centres de la république. Washington 
et la Nouvelle-Orléans furent les deux points, au centre et au sud, 
où l'on fit agir les plus grandes forces sous les ordres des géné- 
raux Ross et Packenham. Plattsburgh était le point au nord. 
Ces entreprises par la manière dont elles étaient distribuées 
devaient faire beaucoup de mal à l'ennemi. !• >,...■ ■..'. 

La baie de Chesapeake était un des principaux points d'at- 
taque. On avait déjà fait de fréquentes descentes dans ces para- 
ges. Dans le mois d'août le général Ross débarqua avec 5000 
hommes à Benedict et s'avança vers Washington. Le commodore 
Barney brûla sa flottille à son approche dans la rivière Pautuxet, 
0t ayant rallié la milice à ses marins, voulut arrêter les Anglais 
à Bladensburg, où il fut culbulé et lui-même fait prisonnier. 
Ross continuant son chemin, prit Washinglon sans coup-férir, 

• Gurwood : Wellington's dispalches Vol. X, p. lOtf. 



HI8T0IRE DU CANADA. 



209 



\ 



brûla le capitule ainai que les éilifices publics, pxùa regagna i<e9 
vaisseaux. Dan» le même temps une partie de la tlotie entrait 
dans le fort d'Alexandrie sur la rivière Potoiiiac, et se faisait 
livrer par les babitans les vaisseaux cl les marchandises qui s'y 
trouvaient, pour éviter le pillage et l'incendie de leur ville. 

Après son expédition de Washington, le général Ross alla 
débarquer à North Poifl à 14 miles de Baltimore, et marchait 
sur cette ville lorsqu'il fut tué dans une escarmouche. Le colonel 
Brooke le remplaça, battit le général américain Stricker et 
s'avança jusqu'aux ouvrages que les ennemis avaient élevés en 
face de la ville, pendant que la flotte qui le suivait bombardait inu- 
tilement le fort McHenry. Le lendemain Brooke voyant les 
Américains trop bien fortifiés dans leurs lignes pour être attaqués 
avec avantage, prit le parti de se retirer. Pendant ce temj)s là 
les escadres qui bloquaient les ports de New-York, New-London 
et Boston, enlevaient de nombreux navires et faisaient subir des 
pertes immenses au commerce américain. 

Les états du Sud n'étaient pas plus exempts que ceux du cen- 
tre de ces irruptions dévastatrices. Dans le mois d'août, les 
Anglais prirent possession des forts espagnols de Pensacola du con- 
sentement des autorités, et préparèrent une expédition pours'enr*.- 
parer du fort de Bovvger qui commandait l'entrée de la baie et du 
havre de la Mobile. Le général Jackson après des remontrances 
inutiles au gouverneur espagnol, marcha sur Pensacola, prit cette 
ville d'assaut, et força les Anglais d'évacuer la Floride. C'est à 
son retour que la Nouvelle-Orléans se trouva menacée et qu'on 
se hâta d'armer la milice, de proclamer la Joi martiale et d'élever 
des fortifications pour protéger la ville. 

L'escadre anglaise portant l'armée du général Packenham, 
destinée à agir contre elle, entra dans le lac Borgne le 10 décembre 
et battit ou prit une escadrille de chaloupes canonnières. Packen- 
ham débarqué, livra à son tour un combat nocturne d'avant-garde, 
le 22, à trois lieues de la Nouvelle-Orléans, puis s'avança vers 
les retranchemens élevés à 4 miles au-dessous de la ville pour la 
protéger. Ces retranchemens formés de balles de coton étaient 
défendus par 6000 hommes, les meilleurs tireurs du pays, appuyés 
de batteries montées sur les points les plus favorables. 

Packenham forma 12,000 soldats en colonnes et se mit en mou- 



s 10 



HISTOIRE DU CANADA. 



vement. Les colonnes marchèrent à l'assaut avec une parfaite 
régularité. Lorsqu'elles furent à portée, les batteries aniéricainea 
ouvrirent leur feu sur elles sans les ébranler. EIIcb se resseraient 
à chaque vide que les boulets faisaient dans leurs rangs comme la 
garde de Napoléon à Waterloo, et continuaient toujours à avancer. 
Elles arrivèrent ainsi sous le feu de la riousq\ietterie. Six mille 
fusils se penchèrent alors sur elles en se réunissant à l'artillerie, 
et portèrent les ravages et la mort dans leurs rangs. Les décharges 
les plus meurtrières se succédaient avec d'autant plus de préci- 
(«ion que les Américains étaient à couvert. En un instant les 
colonnes compactes des Anglais furent écrasées. Elles voulurent 
en vain conserver leur ordre ; les tués et les blessés les embarras- 
saient en tombant. Elles chancellèrent et dès lors tout fut 
perdu ; elles tombèrent dans une confusion effroyable. 

Le général Packenham fut tué en cherchant à les rallier. Les 
généraux Gibbs et Kcene furent blessés, le premier à mort. Le 
soldat ne voulut plus écouter la voix des chefs, et toute l'arméo 
prit la fuite en masse laissant le terrain jonché de cadavres. 

Le général Lambert à qui revenait le commandement, inca- 
pable d'arrêter le torrent, le laissa s'écouler vers le camp où les 
troupes effrayées se remirent petit à petit de leur trouble. Elles 
avaient laissé 700 tués et plus de 1000 blessés sur le champ 
de bataille. La perte de l'ennemi n'était que de 7 tués et 6 
blessés, différence qui est la condamnation la plus complète de 
Packenham en attaquant avec trop de précipitation des retran- 
chemens dont il ne paraissait pas connaître la force, et qui justi- 
fiait la prudence du général Prévost en ne risquant point une 
attaque inutile à Plattsburgh. 

Cette victoire qui remplit les Etats-Unis de joie, et quelques 
exploits sur mer, précédèrent de peu de temps le rétablissement 
de la paix. Ces succès rendirent le cabinet anglais moins exi- 
geant, et permirent aux Américains de négocier avec plus de 
dignité, le parti opposé à la guerre pouvant maintenant lever la 
tète sans trop blesser l'amour propre national. 

Ce parti embrassait une grande portion du parti fédéral, dont la 
grande majorité appartenait aux états de la Nouvelle- Angleterre ; 
à ces états qui avaient commencé la révolution et conquis l'mdé- 
pendance. Ces anciennes provincee de tout temps plus ou moins 



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UISTUIHE DU CANADA. 



21 1 



jalouses dos nouvelle», qui oubliaient souvent co qu'elles devaient à 
leurs nînéea, n'avaient point cesse depuis la guerre de se plaindre 
que le gouvernement général ne leur accordait point une protec- 
tion proportionnée à la part (ju'elles payaient des frais de la 
guerre. L'Angleterre qui connaissait leurs sentimens, faisait rava- 
ger leurs eûtes exprès pour leur faire désirer plus vivement la 
cessation des iiostilités. Vers la fin de 1814< des délégués nom- 
més par les législatures du Masî^achusetts, du Connecticut, de 
Rhode-Island et par une portion du Vermont et du New 
Hampshire, s'assemblèrent en convention à Hartford pour prendre 
en f.onsidé ration l'état du pays. Cette convention fut dénoncée 
dans les termes les plus sévères par les amis du gouvernement 
général. Elle fut flétrie comme une trahison commise au préju- 
dice de la république entière, et comme un appât aux projets de 
l'ennemi. Ces querelles agitèrent profondément la nation et 
influencèrent beaucoup les résolutions du gouvernement lëdéral 
pour la paix. Dès le mois d'août les commissaires des deux 
nations tfassemblèrent à Gand, en Belgique, pour en discuter les 
conditions, et signèrent le 24 décembre un traité fort honorable 
pour la Grande-Bretagne. Il stipulait la restitution réciproque de 
toutes les conquêtes faites l'une sur l'autre par les deux nations, 
sauf les îles de la baie de Passamaquoddy dont la propriété devait 
rester in statu quo, et abandonnait la question des frontières du 
Canada et du Nouveau-Brunswick à la décision des commissaires 
qui seraient nommés par les deux gouvernemens. Les Etats- 
Unis adoptèrent aussi dans le traité cette disposition si incompa- 
tible avec l'esclavage qui règne dans une grande portion de 
leur territoire, que comme la traite des esclaves est inconciliable 
avec les principes de la justice et de l'humanité, et que les deux 
gouvernemens désirent continuer à travailler à son abolition, ils 
feront tous leurs efforts pour atteindre un but si désirable. Le 
silence fut gardé sur le principe que le pavillon couvre la mar^ 
chandise et sur le droit de visite. 

Le «raité de Gand ne dut pas satisfaire l'amour propre des 
républicains américains, car en n'obtenant rien de ce qu'ils 
avaient voulu acquérir par la guerre, ils se reconnaissaient inca- 
pables de se le faire donner de force. Leur erreur était d'avoir 
attendu trop tard pour prendre les armes. La compagne de 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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RuH.sie allait uummencer la décadence de Napoléon, asHurer le 
triomphe final de TEiirope sur lui, et laitider ^Angleterre libro 
d'agir en Amérique. Depuis longlt.'ni|)8 l'empereur français 
pressait les Américaine de prendre les armes. Il savait (jue 
depuis leur révolution, ils convoitaient les provinces anglaises, qui 
le dos au nord pèsent sur eux de tout leur poids dans toute la 
largeur du continent. Mais ils mirenttant de lenteur à se décider, 
qu'ils s'ébranlèrent au moment où leur gigantescpie allié commen- 
<;ait à peiiclier vers sa ruine. Le vrai motif de la guerre était 
la conquête du Canada, le prétexte le principe que le pavillon 
couvre la marchandise et le droit de visite. 

Ce prétexte subsiste encore. L'Angleterre fit une faute de ne 
pas le faire disparaître; car sa faiblesse en Amérique augmente 
tous les jours proportionnellement avec la marche ascendante des 
Etats-Unis. Deux choses contribuent à cette faiblesse relative, 
l'inégalité numérique croissante delà population et surtout le vice 
fondamental du gouvernement colonial, dont le point d'appui est 
à 1000 lieues de distance, dans un autre mcmde, dans un autre 
monde qui a une organisation sociale et politique totalement diffé- 
rente, et dont la population devient de jour en jour plus étrangère 
d'idées et d'intérêts à la colonie. Aussi Alison avoue-t-il que le 
traité de Gand doit-être regardé plutôt comme une longue trêve 
que comme une pacification finale. La question de la frontière 
du Maine resta indécise avec la propriété d'un territoire aussi 
étendu que celui de l'Angleterre. Les Etats-Unis profitant du 
levain laissé dans l'esprit des colons canadiens à la suite des évé- 
ncmens de 1837, insistèrent pour qu'on en finit une bonne fois, et 
obtinrent presque tout ce qu'ils demandaient par le traité d'Ash- 
hurton. Le droit de visite fera sans doute renaître les diffi- 
cultés, car il est incompatible avec la dignité d'une nation libre, 
et encore moins avec les intérêts commerciaux des Etats-Unis 
dont les victoires à la fin de la guerre ont satisfait l'amour propre 
national et excité l'ambition future. Les triomphes de Plattsburgh 
et de la Nouvelle-Orléans, ont fait oublier la bataille de Château- 
guay et la retraite de l'armée américaine à la suite des combats 
perdus dans le Haut-Canada. 

Le traité qui mit fin à la guerre de 1812 fut accueilli avec joie 
dans les deux Canadas, mais tiurtuut dans le Haut, où la guerre 



\ 



HISTOine DU CANADA. 



213 



avait 6t6 une suite d'invasions cruelles et ruineuses pour le pays. 
Il ne fut pas moins bien reçu d'une grande partie des Etats-Unis, 
surtout do ceux qui bordent la mer. La guerre avait presqu'a- 
néanti le commerce extérieur de la république, qui s'élevait 
avant les hostilités à un chiffre énorme. Ses exportations étaient 
de 22 millions sterling, et ses importations de 28,000,000, le tout 
employant 1,300,000 tonneaux de jaugeage. Deux ans après, en 
1814, elles étaient déjà tombées les premières à l,4iOO,000 et les 
dernières à moins de trois millions. Deux ou trois mille vais- 
seaux db guerre et de comir'^rce plus ou moins gros avaient été 
enlevés par les Anglais, q ■' malgré les grandes pertes qu'ils 
avaient faites eux-mêmes, étaient sûr de ruiner la marine amé- 
ricaine ant d'épuiser la leur, dont la force était immensément 
supérieure. Le trésor de la république provenant en giande 
partie de droits de douane, s'était trouvé par là même épuisé en 
un instant; il avait fallu recourir à des impôts directs et à dea 
emprunts ([ui s'élevèrent en 1814 à 20 millions et demi de 
piastres, somme énorme pour une nation dont la totalité du 
revenu montait seulement à 23 millions en temps ordinaire. Les 
deux tiers des marchands étaient devenus insolvables, et les états 
du Massachusetts, du Connecticut et de la Nouvelle-Angleterre 
allaient prendre des mesures pour demander leur séparation de 
l'union et une indépendance séparée lorsque arriva la paix. 

La guerre de 1812 causa aussi de grandes pertes au commerce 
anglais. Les Etats-Unis qui tiraient pour 12 millions de mar- 
chandises des îles britanniques, s'arrôtant tout à coup, génèrent 
ses manufactures, nui durent renvoyer leurs ouvriers dont la 
misère devint excessive. Il est vrai que bient>*t le nord de l'Eu- 
rope et l'Italie, affranchis des armées françaises, après la cam- 
pagne de Russie, purent offrir une compensation dans les mar- 
chés que ces pays ouvrirent à son activité. Mais la nécessité 
rendit les Américains manufacturiers à leur tour, et une fois les 
manufactures montées chez eux, elles restèrent et leurs produits 
continuent aujourd'hui à y remplacer une partie de ceux de 
l'étranger. Tel fut le premier effet permanent de la guerre. Un 
second effet tout aussi important, c'est que les états du nord qui 
voulaient s'en détacher pour s'unir à la Grande-Bretagne en 
1814, sont précisément ceux-là même à l'heure qu'il est, qui sont 



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214< 



U18T0IRB DU CANADA. 



les ennemis les plus naturels de cette nation, parce que c'est chez 
eux que se sont établies les manufactures et qii' existe maintenant 
la véritable rivalité avec l'Angleterre. Aussi il n'y a plus aujour- 
d'hui à craindre de dissolution pour la raison commerciale, parce 
qu'il s'établit tous les jours de plus en plus entre le sud et le nord 
des rapports d'intérêt qui les rapprochent. 

Au reste les Américains ne chercheront guère à acquérir le 
Canada malgré le vœu de ses habitans. La dépendance coloniale 
ne paraît pas à leurs yeux un état naturel qui doive toujours 
durer, et la conduite des métropoles elles-mêmes indique assez 
qu'elles ont aussi le même sentiment sur l'avenir. Cette éven- 
tualité préoccupe la politique et les historiens de l'Angleterre ; 
mais ni ses philosophes, ni ses hommes d'état ne peuvent s'affran- 
chir assez de leurs préjugés métropolitains pour porter un juge- 
ment correct et impartial sur ce qu'il faudrait faire pour conserver 
l'intégrité de l'empire. De quelque manière qu'on envisage cette 
question, la solution paraît difficile, car la métropole ne peut 
consentir à permettre aux colonies d'exercer la môme influence 
sur son gouvernement que les provinces qui la constituent elle- 
même, et à leurs députés de siéger à Westminster Hall à côté des 
siens en nombre proportionné à la population, car il viendrait un 
temps où la seule population du Canada, du Nouveau-Brunsvvick 
et de la Nouvelle-Ecosse excéderait celle de l'Angleterre, et si on 
y joignait la population de toutes les autres colonies, la représen- 
tation coloniale deviendrait la majorité, et l'Angleterre passerait 
du rôle de métropole à celui de dépendance, et recevrait la loi 
comme Itlle. Cette ahernative qui' arriverait indubitablement est 
supposée ici pour montrer avec plus de force les obstacles que 
rencontre le système colonial à mesure qu'il vieillit et que les 
populations s'accroissent. La sépa/ation doit donc paraître une 
chose inévitable malgré le désir que l'on pourrait avoir des deux 
côtés de l'éviter. Il ne reste à la politique, dans ce cas, qu'à tra- 
vailler à reculer l'événement, et lorsque l'événement arrivera, 
qu'à affaiblir le plus possible le mal qu'il sera de nature à causer 
aux deux parties. Mais c'est là la prévoyance qui manque presque 
toujours aux métropoles quand le temps vient de lâcher graduel- 
lement les rênes des jeunes coursiers qui essaient leurs forces et 
qui brûlent de s'élancer dans la carrière avec toute l'indépenda"ce 



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HISTOIRB DU CANADA. 



215 



d'un tempérament jeune, indocile et vigoureux. La crainte 
retient la main du conducteur, et la contrainte irrite l'ardeur du 
coursier qui se cabre, se révolte, et brise son frein. Les métro- 
poles se trompent souvent sur les causes de trouble. " Après tout 
ce qui peut-être fait, dit encore Alison, pour assurer nos posses- 
sions de l'Amérique du nord par la prudence et la prévoyance, 
leur conservation doit toujours dépendre principalement de l'atta- 
chement et de l'appui de ses habitans. Quoique nous devions 
déplorer l'effet df 3tes coupables et de l'ambition criminelle des 
révolutionnaires au Bas-Canada en aliénant les affections d'un 
peuple simple et industrieux, autrefois loyal et dévoué, le mal 
n'est pas encore sans remède ; et si on y remédie dans un bon 
esprit, il pourra résulte! de ces maux passagers un bien durable. 
Ces événemens en attirant l'attention ont fait découvrir bien des 
abus qui sans cela seraient restés dans l'ombre, et ont fait voir la 
nécessité de les faire disparaître.'' Mais l'abus est l'abîme insur- 
montable des gouvernemens coloniaux. Ceux qui désirent le 
plus dans la métropole les réformes, sont cîux-là même qui 
qualifient la conduite des réformateurs colonirLiix de criminelle et 
de révolutionnaire. Les insurrections du Haut et du Bas-Canada 
en 1837 n'ont été que la conséquence de la mauvaise administra- 
tion de ces deux pays, et l'obstination du pouvoir à ne pas prêter 
l'oreille à temps à leurs représentations exprimées solennellement 
par leurs députés en pleine législature pendant une longue suite 
d'années. Le préjugé est si difficile à vaincre, que l'historien 
métropolitain en indiquant le remède se taira sur la révolte du 
Haut-Canada, parceque ce pays est peuplé d'hommes de sa race, 
et notera d'infamie le rebelle du Bas parcequ'il est d'une autre 
origine, attribuant la conduite de Tun à la supériorité de lumières 
et d'énergie, et la conduite de l'autre à l'ignorance et à l'ambition. 
Comment le politique tiraillé par les préjugés, par les passions, 
par les intérêts qui l'entourrent, pourra-t-il éviter de se tromper si 
le philosophe se laisse entraîner dans le silence du cabinet 
jusqu'à pervertir la vérité et faire de la même chose un crime à 
l'un et une vertu à l'autre. 

Après la campagne de 1814<, sir George Prévost était descendu 
à Québec où il avait réuni les chambres, dans le mois de janvier 
1815. M. Panet nommé au conseil législatif avait ét^> remplacé 






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216 



HISTOIRE DU CANADA. 



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par M. Papineau à ki présidence de l'assemblée, quoique M. 
Fapineau fût l'un de ses plus jeunes membres, et eût à peine 26 
ans. Plus ardent que son père, qui s'était distingué dans nos 
premières luttes parlementaires, il devait porter ses principes 
beaucoup plus loin que lui. 

Après avoir amendé l'acte des milices et augmenté les droits 
sur divers articles pour pourvoir aux besoins de la guerre si elle 
continuait, la chambre était revenue sur la question d'un agent en 
Angleterre. Elle avait passé une résolution à ce sujet, qui avait 
été repoussée comme les autres par le conseil législatif. L'An- 
gleterre toujours opposée à ce système, le faisait rejeter par le 
conseil, chaque fois qu'on l'amenait devant la législature, et faisait 
déclarer que le gouverneur était la seule voie constitutionnelle de 
correspondance entre les deux corps législatifs et la métropole. 

Ce qui avait fait désirer alors plus que jamais d'avoir un agent 
à Londres, c'est le bruit qui s'était répandu de la suggestion du juge 
Sewell de réunir toutes les colonies sous un seul gouvernement. 
L'assemblée déclara qu'elle persistait dans ses accusations contre 
ce juge et contre le juge Monk, et nomma de nouveau M. James 
Stuart pour aller les soutenir auprès de la métropole. Elle était 
encore occupée de cette question irritante lors que la conclusion 
de la paix fut ofTiciellement annoncée. La milice fut renvoyée 
dans ses foyers, et l'assemblée passa une résolution pour déclarer 
que sir George Prévost dans les circonstances nouvelles et singu- 
lièrement difficiles dans lesquelles il s'était trouvé, s'était distingué 
par son énergie, sa sagesse et son habileté. Elle lui vota cinq 
mille louis sterling pour lui acheter un service de table en argent, 
don que le conseil rejeta lorsqu'il fut soumis à son suffrage l'année 
suivante, malgré l'approbation que le prince régent avait donnée 
à l'administration et à la conduite militaire de ce gouverneur. 
Lorsque le parlement fut prorogé, le président de l'assemblée en 
présentant le bill des subsides, lui adressa ces paroles:*' Les 
événemens de la dernière guerre ont resserré les liens qui unissent 
ensemble la Grande-Bretagne et les Canadas. Ces provinces lui 
ont été conservées dans des circonstances extrêmement difficiles. 
Lorsque la guerre a éclaté, ce pays était sans troupes et sans 
argent, et votre excellence à la tête d'un peuple, en qui, disait-on, 
l'habitude de plus d'qn 4emi-sièole de repos, avait détruit tout 



HISTOIRE DU CANADA. 



217 



esprit militaire. Au-dessus de ces préjugés, vous avez su trouver 
dans le dévouement de ce peuple brave et fidèle, quoiqu'injus- 
tement calomnié, des ressources pour déjouer les projets de con- 
quête d'un ennemi nombreux et plein de confiance dans ses 
propres forces. Le sang des enfans du Canada a coulé, mêlé 
avec celui des braves envoyés pour les défendre. Les preuves 
multipliées de l'efficacité de la puissante protection de l'An- 
gleterre et de l'inviolable fidélité de ses colons, sont devenues pour 
ceux-ci de nouveaux titres en vertu desquels ils prétendent con- 
server le libre exercice de tous les avantages que leur assurent la 
constitution et les lois." 

Le gouverneur accueillit cette approbation avec un extrême 
plaisir, et informa les chan qu'il allait remettre les rênes 

du gouvernement, pour ai. répondre en Angleterre aux 
accusations de sir James L. Yeo, au sujet de l'expédition de 
Plattsburgh. Les habitans de Québec et de Montréal lui présen- 
tèrent les adresses les plus flatteuses pour lui témoigner qu'ils 
prenaient la part la plus vive à tout ce qui le concernait et qu'ils 
regardaient l'insulte qu'on lui faisait comme une insulte faite à 
eux mêmes. 

Les Canadiens lui montraient d'auvant plus d'affection qu'ils 
savaient que l'espèce de disgrâce dans laquelle il était tombé, pro- 
venait en grande partie de la sympathie qu'il avait paru leur por- 
ter. Le résultat de l'expédition de Plattsburgh avait fourni à ses 
ennemis un prétexte pour lui montrer enfin ouvertement toute leur 
haine, qu'ils avaient dissimulée jusque là tant qu'ils avaient 
pu. Ils s'étaien' ligués pour faire retomber sur lui la responsa- 
bilité de la défaite navale de Sackett's Harbor, afin de le faire 
rappeler. Sir James L. Yeo l'avait accusé d'avoir été la cause 
du triomphe des Américains, et la cour martiale composée de 
marins, avait cherché à faire retomber sur lui, dans la sentence 
qu'elle avait portée contre les officiers de la flottille, une partie 
du tort. Le département militaire en lui transmettant les accu- 
sations lui avait donné jusqu'au mois de janvier 1816 pour faire 
venir ses témoins du Canada et préparer sa défense. Mais il 
mourut dans l'intervalle des suites des fatigues qu'il avait endurées 
en faisant à pied une partie du chemin de Québec au Nouveau- 
Brunswick, dans la saison la plus rigoureuse de l'année, pour pas- 



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218 



HISTOIRB Ï)U CANADA. 



I< '1 ' 



ser en Europe. Suivant l'usage des conseils de guerre, sa mort 
mit fin à l'enquête. Après quelques démarches de sa veuve et 
de son frère, le colonel Prévost, auprès du bureau de la guerre, le 
gouvernement fut forcé de reconnaître d'une manière publique 
les services distingués qu'il avait reçus de la victime, et de per- 
mettre par une espèce de rétribution d'ajouter quelques armoiries 
dans les armes de sa famille. 

Les hommes compétens avaient déjà approuvé le système 
lie sir George Prévost et la résolution qu'il avait prise à Sackett's 
Harl)or. Le duc de Wellington écrivait à sir George Murray: 
<' J'approuve hautement, et même plus, j'admire tout ce qui a été 
fait par le militaire en Amérique, d'après ce que je puis en juger 
en général. Que tjir George Prévost ait eu tort ou raison dans 
sa décision au lac Champlain, c'est plus que je ne puis dire; 
mais je suis certain d'une chose, c'est qu'il aurait été égale- 
ment obligé de retourner à Montréal après la défaite de la flotte. 
Je suis porté à croire qu'il a eu raison. J'ai dit, j'ai répété aux 
ministres que la supériorité sur les lacs est la condition sine qua 
nijn du succès en temps de guerre sur la frontière du Canada, 
même si notre but est une guerre entièrement défensive." 



// 



LIVRE QUINZIÈME. 



CHAPITRE I. 



QUESTION DES SUBSIDES. 
1816-1823. 

fjes dissentions entre la chambre et l'exécutif recommencent après la guerre. 
— Union des colonies anglaises. — Le général Drummond. — Abus dans 
le bureau des terres et des postes. — Rejet des accusations contre les juges 
Sewell etMonk. — Dissolution du jiarlement. — Sir John Coape Sherbrooke 
gouverneur. — Il transmet aux ministres un tableau de l'état des esprits en 
Canada. — Instruction qu'il reçoit. — Le clergé catholique : M. Plessis. — Le 
juge Sewell. — MAI. Uniacke et ^Marshall. -Situation des finances. — Leur 
confusion. — Dépenses faites sans appropriation. — Instructions de lord 
Bathurst. — Droit de voter les subsides. — Le juge Fouchev accusé.— 
Le duc de Richmond remplace Sherbrooke. — Reprise da la question des 
finances. — Liste/ivile augmentée demandée pour la vie du loi iille est 

refusée. — Le juge Bedard accusé Mort soudaine du duc de Richmond. — 

Dissolution du parlement. — Le comte de Dalhousie gouverneur. — ;V1. 
Plessis à Londres. — Ses entrevues avec lord Bathurst, — Les discussions sur 
la question des finances .^continuent. — M. Papineau nommé au conseil 
exécutif. — Refus des subsides. — Division dans le conseil législatif. — Par- 
tage des droits de douane avec le Haut-Canada. 

La guerre qui venait de finir avait ralenti l'ardeur des disscntioris 
entre l'exécutif et la chambre d'assemblée. La paix faite, sir 
George Prévost parti, victime de son équité envers les Canadiens 
plutôt que de ses fautes, les anciennes discordes menacèrent de 
recommencer. Le bureau colonial parut avoir oublié à l'instant 
même le zèle de la population pour la défense de la colonie, et il 
fut presqu'aussitôt question de l'union'des deux Canadas, contre 
laquelle on la savait complètement opposée. 

Le général Drummond qui vint remplacer temporairement sir 
George Prévost, s'occupa des récompenses^à donner aux soldats 
et aux miliciens qui s'étaient distingués. On songea à les payer 
en terre, et pour cela il fallut recourir à un département où on ne 
pouvait jeter les yeux sans découvrir les énormes abus qui ne ces- 
saient point de s'y commettre. Les instructions qu'avait envoyées 



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220 



HISTOIRE DU CANADA. 



l'Angleterre sur les représentations du général Prescott, à la fin 
du siècle dernier, loin de les avoir fait cesser, semblaient les avoir 
accrus malgré les murmures de tout le monde. On continuait 
toujours à gorger les/' voris de terres. On en avait tant donné 
que Drummond * n iuk ministres que tous ces octrois 

empêchaient d'établi oldats licenciés et les émigrans sur la 

rivière St.-François. diacun s'était jeté sur cette grande pâture, 
et pour la dépecer on s'était réuni en bande. Un M. Young en 
avait reçu 12,000 acres ; un M. Folton en avait eu 14,000 acres 
pour lui-même et 10,000 pour ses enfans. De 1793 à 1811 plus 
de trois millions d'acres avaient été ainsi donnés à une couple de 
cents favoris, dont quelques-ims en eurent jusqu'à (iO et 80,000, 
comme le gouverneur R. Sliore Milnes, qui en prit près de 70,000 
pour sa part. Ces monopoleurs n'avaient aucune intention de 
mettre eux-mêmes ces terres en valeur. Comme elles ne coû- 
taient rien ou presque rien, ils se proposaient de les laisser dans 
l'état où elles étaient jusqu'à ce que l'établissement du voisinage 
en eût fait hausser le prix. Un semblant de politique paraissait 
voiler ces abus. On bordait, disait-on, les frontières de loyaux 
sujets pour empêcher les Canadiens de fraterniser avec les Amé- 
ricains. '' Folle et imbécile politique, s'écriait un membre de la 
chambre, M. Andrew Stuart, en 1823 ; on craint le contact de 
deux populations qui ne s'entendent pas, et on met pour barrière 
des hommes d'un même sang, d'une même langue et de mômes 
mœurs et religion que l'ennemi !" 

Drummond porta encore son attention sur un autre départe- 
menl, celui des postes. 11 y découvrit de tels désordres qu'il 
demanda la destitution de M. Heriot qui en était le chef. 

Ces diverses perquisitions qui mettaient a nu le défaut de con- 
trôle à chacjue pas. l'occupèrent jusqu'à l'ouverture du parle- 
ment on 181G. 

Rien de remarquable ne se passa dans les premiers jours de la 
session, lorsque M. Loring, le secrétaire du gouverneur, vint 
remettre à la chambre un message (jui l'informait que les accusa- 
lions contre les juges Sewell et Monk étaient repoussées, et que 
les juges réunis avaient le droit de faire des règles de pratique 
pour leurs tribunaux. Le gouverneur ajoutait " que le prince 

* Dépêches de Drummond ù loid Bathurst, 16 juin 1815. 



HISTOIRE DU CANADA. 



221 



Régent avait vu avec peine les procùJés ilc la chambre contre 
doux hommes ([ui remplissaient depuis si longtemps et avec tant 
d'habileté les plus hautes charges judiciaires ; que cette conduite 
était d'autant plus regrettable qu'elle tendait à déprécier aux yeux 
de la légèreté et do l'ignorance, leur caractère et leurs services, et 
à diminuer par là inûmc l'influence qu'ils méritaient à si juste 
titre." 

Cette réponse était un triomphe pour les deux juges accusés, 
et une insulte à la représentation par les termes dont on se ser- 
vait pour la communiquer. Elle fut regardée aussi comme un acte 
de censure et de partialité de race d'un très mauvais augure pour 
l'avenir. Elle détrompa tous ceux qi.l s'étaient laissés abuser 
pendant la guerre par les mcnagemens de sir George Prévost, et 
détruisit dans beaucoup d'esprits les espérances que l'adminis- 
tration de ce gouverneur avait tait naître. La tête de l'hydre de 
roligarchie sembla renaître plus fir^re et plus puissante que jamais, 
après une victoire qui suivait de si près celle obtenue par le rap- 
jiel du général Prévost, insulté dans un libelle, avant son départ, 
par le solliciteur-général Sewell, frère du juge réintégré. Le 
message causa, comme on devait s'y attendre, la plus grande 
sensation dans le parlement et dans la ville. La chambre ordonna 
sur le champ un appel nominal, et une adresse au prince régent 
allait être volée, lorsqu'elle fut soudainement dissoute, suivant 
l'ordre envoyé de Londres par anticipation au gouverneur, qui 
prononça un discours rempli de reproches. Le bureau colonial 
(pii voulait en imposer en recourant à ce moyen extrême, so 
chargeait d'une grande responsabilité pour l'avenir, car il n'y 
avait aucune apparence d'un revirement d'opinion parmi le 
peuple, chez lequel sa décision avait réveillé l'irritation des temps 
de Craig. 

Le peuple répondit en réélisant presque tous les mêmes mem- 
bro;^ Dans l'intervalle Drummond fut remplacé par sir John 
Coape Sherbrooke, homme plus habile et plus prudent, et qui 
commença fon ad riinistration par un acte de bienfaisance dont 
on lui sut gré. Des gelées hâtives avaient détruit les récoltes de 
la partie inférieure du district de Québec, et plusieurs paroisses 
allaient se trouver dans un dénuement presqu'absolu. Il s'em- 
pressa de leur envoyer des vivres, que l'on tira des magasins du 

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222 



HISTOIRE DU CANADA. 



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roi, ou qu'il fit acheter sur sa propre responsabilité et les fit dis- 
tribuer aux familles menacées de la famine. Cette attention 
parut indiquer un cœur qui avait quelque sympathie, et on voulut 
en tirer un bon augure. 

En prenant les rônes du pouvoir il s'occupa de la question qui 
avait fait dissoudre le parlement, et écrivit aux ministres pour 
leur faire connaître l'état des esprits et pour demander des ins- 
tructions sur la conduite qu'il devait tenir avec la chambre d'as- 
semblée. Il l'informa que si la dernière dissolution avait été 
résolue en vue de changer le caractère de la représentation, elle 
avait entièrement manqué son but ; qu'elle avait au contraire, 
augmenté le mal en excitant une grande irritation parmi les 
représentans et parmi le peuple ; que presque tous les mêmes 
membres avaient été réélus, et que là où il y avait eu des chan- 
gemens, on avait choisi des hommes encore moins modérés que 
ceux qu'ils avaient remplacés. 

En Canada une pareille mesure devait dans presque toutes les 
circonstances produire plus de mal que de bien. Elle ne pouvait 
avoir l'effet qu'elle avait en Angleterre, où le système de la res- 
ponsabilité ministérielle obligeait le gouvernement de marcher 
avec la majorité des communes. 

Le bureau colonial était prêt à braver le ressentiment popu- 
laire à tout hasard ; et pour parer à toutes les éventualités, il 
donna les instructions nécessaires pour mettre le gouverneur en 
état de marcher sans le parlement. Lord Bathurst lui manda* 
que, " si la nouvelle chambre était animée du môme esprit que 
la dernière, ce serait en vain qu'on attendît d'elle les appropria- 
tions nécessaires, et qu'il lui envoyât un état des revenus de la cou- 
ronne, en s'abstenant d'agir sur l'ordre qu'il lui avait donné de 
transporter les biens des jésuites aux syndics de l'institution 
royale, parce qu'on en aurait besoin pour payer les dépenses 
publiques. 11 approuvait entièrement sir Gordon Drummond 
d'avoir dissous le parlement, et si la nouvelle assemblée conser- 
vait le môme esprit de résistance à l'autorité royale, Sherbrooke 
pouvait en faire autant. Mais tant qu'il paraîtrait y avoir d'autres 
moyens de résister à ses tentatives, il devait éviter de recourir » 
cette mesure extrême. " Jusqu'ici, disait-il, le gouvernement a 

'^ ♦ Dépêche (Tu 31 mai, 1816. 



insTOinE DU CANADA. 



293 



trouvé dans toulca les occasions ordinaires une ressource cons- 
tante dans la icrmcté et les dispositions du conseil législatif, et il 
n'y a aucune raison de douter qu'il ne continue tant qu'il pourra 
à contrecarrer les mesures les plus injudicieuses et les plus vio- 
lentes de l'assemblée. Il est donc désirable, pour toutes sortes 
de raisons, que vous profitiez de son assistance pour réprimer les 
actes de cette assemblée que vous pourrez trouver sujets à objec- 
tion, au lieu de mettre votre autorité ou celle du gouvernement en 
opposition immédiate à celle de la chambre, et ainsi de lui donner 
un prétexte pour refuser à la couronne les subsides nécessaires 
pour le service de la colonie." 

Tels étaient les moyens qu'on employait pour gouverner. Le 
juge Sewell n'avait tant d'influence dans l'administration que parce- 
qu'il était l'instrument le plus habile du système. Que n'a- 
t-on pas vu dernièrement au sujet des rectoreries du Haut- 
Canada 1 Voici comme parle un ministre du gouvernement 
actuel : " Leur histoire n'est pas un sujet nouveau, car je me 
rappelle bien l'étonnement avec lequel le public apprit, après le 
départ de sir John Colborne, à la fin de sa triste administration, 
que cinquante-sept rectoreries avaient été créées à la face d'une 
dépêche du ministre des colonies, dans laquelle il était formelle- 
ment dit qu'il ne devait pas en être établi sans le consentement de 
la législature coloniale. Je me trompe, cependant, en disant qu'il 
avait été créé cinquante-sept rectoreries ; car il n'avait été 
exécuté que trente-six patentes: les autres avaient été signées en 
blanc au moment où sir John Colborne quittait la province. 
Mais on a su depuis, grâce aux bons offices de ce ferme ami du 
Canada, Joseph Hume, que la dépêche à laquelle je viens de 
faire allusion, était accompagnée d'une lettre privée du ministre 
des colonies enjoignant à sir John Colborne de procéder avec 
toute la célérité possible et d'assurer l'établissement des rectore- 
ries par toute la province. L'histoire des gouvernemens ne 
fournit peut-être pas un autre exemple d'une pareille perfidie et 
d'un délit si flagrant." * 

Tandis que le ministre indiquait d'un côté l'usage que l'on 
devait faire du conseil contre la chambre d'assemblée, il cherchait 

• Discours du Dv. Rolpli, (•oniriiissuiro des terres de la couronne à ses élec- 
teurs en 1851. 



2ïr 



HISTOIRE DU CANADA. 



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de l'autre à so concilier le clcrgù cnthorKitic et son cvûqiio qui 
avait une grande inlluencc sur le peuple. Le {gouverneur reve- 
nant sur la question, transmit à lord lîathurst un ajierru do 
l'état des partis dans le pays et lui marqua l'embarras où il so 
trouvait placù entre ses instructions et la situation des esprits. 
11 déclara qu'il était impossible de se laire une idée de Piuipo- 
j)u'arité du juf!;e Sewcll ; q»ie d'après les informations qu'il avait 
reçues et les siennes propres dans un voyage qu'il avait fait dans 
la province, il trouvait que toutes les classes lui étaient llo^!- 
tiles, même dans les coins les plus reculés du pays ; que cette 
hostilité fût le fruit des artifices et des calomnies des démagogues 
ou de la haine personnelle, peu importait; elle existait depuis 
longtemps, et elle avait acquis une nouvelle violence du triomphe 
apparent de ce juge ; qu'elle élait non seulement partagée par le 
jieuple, mais par le clergé catlioli(iue lui-même, (jui soutenait à toute 
force qu'elle était bien fondée, (^le si l'inlluence du clergé sur les 
laïcs était grande sur dillerentes questions, sa seigneurie pouvait 
juger de ce qu'elle était lorsciu'elle servait pour un objet dans lequel 
le peuple croyait ses intérêts les plus chers engagés, contre un 
homme qu'il regardait malheureusement comme ayant outragé 
ses sentimens religieux et sa loyauté ; que le ( lergé recevait 
ime double force dans le cas actuel de l'ed'et combiné des préju- 
gés politiques et religieux et que l'on pouvait se faire facilement 
une idée de la haine que cet honmie leur avait inspirée. 

Le gouverneur assurait qu'il était persuadé que s'il avait été 
dans les vues du gouvernement d'entendre les deux parties sur 
les accusations portées contre ce juge, (juand bien même la déci- 
sion eût été ce qu'elle avait été, elle aurait contribué à la paix, 
parce qu'elle aurait ôté au parti hostile à l'accuhé un prétexte 
de plainte, prétexte qui intéresse toujours le peuple, et que 
dans le cas actuel la présence de l'accusé en Angleterre avait 
rendu plus plausible, vu surtout que le gouvernement n'avait 
voulu entendre que lui seul ; et il osait dire que c'était là la rai- 
son qui avait l'ait passer les résolutions pour lesquelles l'assem-' 
blée avait été dissoute. 

Après avoir recommandé do le mettre à la retraite, il ajoutait 
qu'il lui donnerait, conformément à ses instructions, tout son 
appui quelle qu'injuste que fut riioslilité du barreau et de la chaire 






HISTOIRE DU CANADA. 



ortr. 



contre lui, dut-il pour cela sacrifier la conciliation du cleicé, la 
paix du Canada et l'avancement do ses intérùts les phn c.luMfi ; 
(ju'il tâcherait auss^i d'établir de bons rapjiorts avec l'ùvêque 
catholique à q\ii il avait déjà donné dos preuves de «es disposi 
lions; mais (jue ce serait tromper le ministre tpie d(î lui liiire 
espérer aucun changement dans les sentinu-ns du clergé ou du 
peuple sur le point en question. Si les raisoniiemens n'avaient 
I)u persuader, il craignait (|ue la coercition ne fit qu'aut^menter 
leiu' haine. Des hommes modérés et bien informés pensaient 
(pfen vain y aurait-il prorogation sur proro;fation, dissolution sur 
dissolution, on verrait plutôt une révolution dans le pays (jue dans 
les sentimens de ses habitans. 

Après avoir ainsi passé en revue l'état des choses, Sherbrooke 
indiquait les remèdes (ju'il croyait nécessaires. I/un d'eux était 
la nomination d'un agei\t auprès du ifouvernement à Londres, 
désirée depuis lontrfemps et (pi'avaicnt prescpie toutes les autres 
colonies. L'assendjlée attribuait la perte du bill (|u'elle avait 
passé pour cet objet, dans le conseil, à l'influence du juge Sewell 
qui voulait lui ôter les moyens de soutenir les accusations qu'elle 
avait portées contre lui, et j)révenirles autres avanliiL'esipfi pour- 
raient résulter d'un détenseur de ses droits dans le métropole. 
TTri autre était de détacher i\I. Stiiart, le principal ruteur des 
résolutions de Tannée précédente, du parti qui l'avait pris pour 
un de ses chefs, en le prenant par le côté sensible cheis bien dos 
hommes, l'intérêt personnel. On croyait (jue l'opposition privée 
de sos taler\s, perdrait sa vigueur et tomberait dans l'insigninance. 
On lui avait dit que si on lui oifrait la place de procureur- 
général il abandonnerait ses amis. Il suggérait aussi de nommer 
le président de l'assemblée, M. Papineau, au conseil exécutif, où 
le parti dominant de la chambre n'était pas représenté. Le plus 
grand mal, la source la plus fertile de dissentions, c'est, disait-il, 
que l'on n'avait aucune confiance dans le gouvernement, c'est-à- 
dire non pts tant dans le caractère personnel du gouverneur que 
dans le conseil exécutif, dont les membres étaient regardés comme 
ses conseillers et dont tous les mouvemens étaient surveillés avec 
une jalousie qui nuisait à tous les actes du pouvoir. Il pensait 
que l'introduction de M. Papineau dissiperait cette méfiance. 
Ce rapport remarquable lève un coin du rideau qui couvrait 



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226 



HISTOinE DU CANADA. 



l'nilminislration, et laisse entrevoir les moyens qu'on employait 
pour gouverner. Sir Jolin C Sherbrooivc proposo au ministre 
iraclioter par des faveurs ou par des empiois les chefs du clorgé 
et du peuple. Stuart, ce tribun si aiidacieux, était sinsçuliùrement 
apprécié. La charge de procureur-général parut cependant au- 
dessus de acH forces. Drummond avait déjà représenté à lord 
Jiatliurst (|uc Uniadce qui hi remplissait, était un homme Bans 
t îlens, à quoi le ministre avait d'abord répondu de le remplacer 
ou de lui donner des aides, et plus tard de tâcher de l'engager à 
résigner pour donner sa place à quehiu'homme plus compétent 
(lu'il lui enverrait. Mais Uniacke ne voulant pas entendre parler 
de résignation, un M. Marshall vint d'Angleterre en qualité do 
solliciteur-général pour suppléer à son incapacité. 

Ce (pii avait attiré principalement cette mauvaise réputation 
à Uniacke, c'était son honnùteté et son indépendance. Vax 1S05 
le juge Sevvell, alors procureur-général, avait voulu abolir les 
paroisses catholiques pour leur substituer des paroisses protes- 
tantes, prétendant que les statuts d'Henri VIII et d'Elizabeth 
d aient être observés ici, en dépii des traités, du droit public et 
des gens, et qu'il n'y avait pas d'évôquo catholique. Plus tard 
Uniacke et Vanfelson, avocat du roi, soutinrent que la prétention 
de Sewell était mal fondée. On ne put pardonner cette opinion 
à Uniacke, et il n'avait pas cessé d'être persécuté depuis. 

Sherbrooke ne l'avait pas destitué parce que c'aurait été aug- 
menter ses embarras. Suivant ses instructions secrètes, ce gou- 
verneur faisait alors tous ses efl'orts pour acquérir l'évôcjue catho- 
lique au gouvernement, et mandait qu'il était d'une grande impor- 
f"nce d'avoir son appui et celui de son clergé. Dés ISl-t ou 15 
le prince régent avait envoyé des ordres pour le nommer au con- 
seil ; mais on avait exigé des admissions que ce prélat n'avait 
pas cru devoir faire comme chef du clergé. Sherbrooke suggéra 
de le reconnaître plus formellement qu'on ne l'avait fait jusque- 
là. Comme le bruit courait que le catholicisme était exposé à 
perdre la tolérance dont il jouissait, lord Bathurst le chargeait de 
dire que les instructions royales n'avaient pas changé depuis 
1775, et que l'évoque catholique devait dissiper les fausses 
impressions que l'ignorance ou la malveillance pourraient répan- 
dre à ce sujet ; que cependant M. Flcssis paraissait être dans Ter- 



' 



HISTOIRE DU CANADA. 



227 



rcur. L'explication du 4ùme article dii traitô de 63 ne permet- 
tait pas aux Canadiens de jouir do leur religion comme avant la 
cession du pays, mais en autant que les loia anglaises le permet- 
taient. C'est ce qui avait été clairement compris suivant lord 
Egremont. Les ministres français avaient proposé d'insérer les 
mots comme ci-devant dans le traité, et avaient insisté jusqu'à ce 
(ju'on leur eût dit que le roi n'avait le pouvoir de tolérer cette reli- 
gion qu'autant que les lois anglaises le permettaient. Comme les 
lois de la Grande-Bretagne délendaient toute hiérarchie papiste, il 
était clair qu'on ne devait marcher (lu'avcc beaucoup de circons- 
pection, et que ce n'était (pi'en expliquant d'une manière favo- 
rable l'esprit des lois que le roi pouvait reconnaître M. Plessis 
comme évêque. C'était à cause de son zèle et de sa loyauté 
qu'il avait droit à une distinction dont aucun de ses prédéces- 
seurs n'avait joui, celle d'un siège danc le conseil. Ni cette 
distinction, ni cette reconnaissance cependant ne devaient ôtre con- 
sidérées à l'avenir comme choses qui allaient sans dire, maij bien 
comme choses qui devaient dépendre des circonstances et dos 
avantages que le pays pourrait retirer d'une mesure de concilia- 
tion. Ses successeurs ne pourraient être autorisés à ])rendre ce 
titre qu'après avoir été reconnus.* 

L'alliance formée entre le cler<ro et la «"hambre avait jeté la 
frayeur dans les conseils exécutif et législatif. Lorsqu'ils apprirent 
qu'on voulait porter l'évêque catholique et le présider, le l'as- 
semblée dans le dernier, ils s'élevèrent aussitôt contre, et le juge 
Sevvell eut beau soulever des difficultés, leur opposition fut inutile 
devant une mesure que lea mmistrcs agréaient dans l'intérêt de 
leur politique. La nomination de M. Plessis fut confirmée en 
1818, avec un salaire de JëIOOO, outre les £500 qu'il recevait 
déjà pour le loyer du palais épiscopal occupé par la législature. 

La conduite de Sherbrooke avait beaucoup modéré l'ardeur des 
partis. Lorsque le parlement s'ouvrit, la chambre parut vouloir 
abandonner l'affaire des juges au grand déplaisir de Stuart, 
qui se crut trahi par ses amis. Le gouverneur employa tout son 
crédit pour qu'il n'en fut plus question, et pria M. Plessis, sui- 
vant la ligne de conduite qui lui avait tracé le ministre, de l'aider 

• Dépêches do loid Bathurst à sir J. C. Sherbrooke, du 1, 5 et 6 juin, 
1817. 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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(lo son influence;. " Stuart, écrivait plus (anl, Sherbrooke an 
!)iircau colonial, a ('lu abandonné. Cela poiit-ôtre attribué au 
salaire donné an |)résident mais la cbanibre était Hiliguée; elle 
voulait se reposer. J'attribue beaucoup de cette modération rai 
bon sens et aux cflbrts de M. Papincau, qui a manifesté le désir 
de causer fréquemment avec moi dans les cas dillicilcs, ce que je 
l'ai encouragé à faire." 

Cependant l'Angleterre s'occupait de la situation financière 
du Canada, question autour de la{|uclle rayonnaient toutes les 
autres. Dans les pays constitutionnels, le vote des deniers publics 
est censé appartenir aux communes, c'est-à-dire aux représentans 
du peuple. Ce principe avait été reconnu en Canada par la 
constitution de 91 ; mais l'application n'en avait été ni générale, 
ni abso'ue. Le irouvernement avait cliicané sur les limites de ce 
droit, et à certaines époques il s'était emparé de la caisse publique 
et avait dépensé l'argent sans appropriation, ce qui faisait dire 
au gouverneiu' (pie le ministre serait comme lui, d'opinion (ju'il 
était nécessaire de retirer les finances de la confusion où elles 
étaient tombées par la dépense il'année en année des fonds publics 
sans api)ropriation, prévoyant probablement déjà les troubles et 
les discordes cpii devaient en résulter plus tard. Tantôt la 
chand)re protestait avec force contre cette violation de son droit 
le plus précieux ; tantôt elle gardait le silence, attendant quehpic 
circonstance favorable pour le revendiquer, parcequc sans Jui la 
constitution devenait en Canada plus fiu'ailleurs une lettre morte. 

A cette époque la colonie était encore hors d'état de le main- 
tenir contre l'Angleterre, à moins de rompre son alliance avec 
elle et de se jeter dans les chances d'une rébellion et dans les 
bras des Etats-Unis. Personne ne pensait à une pareille tenta- 
tive. Maisl'ceil clairvoyant de Sher!)rooke, l'un des gouverneurs 
les j)lus habiles (|ue nous ayons eus, avait prévu toutes les dillicul- 
tés (ju'un pareil état de choses était de nature à l'aire naître. Les 
agitations cpie la question des subsides avait déjà causées, 
étaient un sisrne (|ue le peuple Iors(|ue ce jour serait venu préten- 
«hail l'xercer son droit dans toute sa jilénitude. 

Le gouveriiem* transmit à lord lîathurst un état du revenu et 
des chariies ordinaires et extraordinaires dont ce revenu était 
grevé, d'après lequel la dépense permanente avait excédé, pour 



n-r:f. 






HISTOIRE DU CANADA. 



229 






1815, le montant affecté à son acquit par la législature, de près 
de a!l9,000. Lorsqu'on voulait régler avec la caisse provinciale, 
on prenait à même les extraordinaires de l'armée. Sir George 
Prévost avait suivi cette pratique. En 1815 le gouvernement 
redevait J660,000 à la province, dont elle pouvait demander le 
remboursement d'un moment à l'autre. 

A cela il fallait ajouter le déficit de l'année expirée le 5 jan- 
vier 1817. La balance qui était alors à la disposition de la 
législature, se montait à ^£140,000 ; mais il manquait jC7,500 au 
receveur-général pour former ce total, et il paraît que dans cette 
balance se trouvaient aussi incluses trois sommes formant 
ensemble Jë35,000, qui avaient été portées au débit de la pro- 
vince comme appropriations quoiqu'elles n'eussent pas été 
dépensées, et qui ne pouvaient plus être censées faire partie de 
cette balance. Ces trois sommes avec le déficit de JE7,500 
composaient un total de j£43,000 qu'il fallait porter au déficit de 
1817. Cela ajouté à l'excédant de la dépense permanente sur 
le revenu approprié dans les trois années expirées en 1815, et aux 
JE19,000 dépensés sans appropriation en 1816, formait un grand 
total de JE 120,000 que le gouvernement devait à la caisse 
publique. 

Le gouverneur mettait à nu dans cette dépêche la manière 
dont la constitution étrit violée. Le vote des subsides par les repré- 
sentans passe pour un droit imprescriptible et essentiel à la 
liberté. Sans lui le gouvernement pourrait à la rigueur se dis- 
penser des chambres. On se contentait de mettre devant la législa- 
ture un état d'une partie de la dépense faite sans appropriation. 
Il y avait une liste séparée formée principalement des salaires du 
clerg éet des pensions, qui s'élevait à JË6000, qu'on croyait devoir 
soustraire à sa vue. Le gouverneur demanda ce qu'il fallait faire 
pour retirer les finances de cette confusion. Quant au passé, allait-il 
rembourser la dette considérable qu'on avait laissé accumuler sur 
l'extraordinaire de l'armée, ou demander à la législature de la 
couvrir par un vote 1 Quant à l'avenir, allait-on couvrir le défi- 
cil annuel causé par l'excès de la dépense permanente sur le 
montant do l'appropriation, en empruntant à l'extraordinaire de 
l'armée, ou bien allait-on soumettre à la législature au commence- 
ment de chaque session^ comme daus la Nouvell6-£cosse et dans 

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HISTOIRE DU CANADA. 





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les autres colonies, une estimation de la liste civile et lui deman- 
der de voter les sommes nécessaires ? 

Lord Batthurst lui répondit qu'il aurait été sans doute préférable 
que les comptes entre le gouvernement et la province eussent été 
réglés d'une manière formelle ; mais que dans les circonstances 
le point était de considérer si le silence de la chambre n'était pas 
une sanction tacite de l'emploi de cet argent. Quant à une par- 
tie de cette dépense, le silence de la législature était certainement 
une approbation. Quant à l'autre portée aux comptes qui lui 
avaient été soumis, il ne voyait point d'objection non plus de 
regarder son silence de la même manière, c'est-à-dire comme une 
approbation et des comptes et de la façon dont ils avaient été 
acquittés. Huit jours après, craignant d'avoir fait une conces- 
sion trop large, dont les conséquences pussent entraîner des 
regrets plus tard, il adressa une nouvelle dépêche pour y mettre 
des restrictions. Dans le cas où la chambre d'assemblée vote- 
rait l'allocation du clergé catholique en omettant celle du 
clergé protestant, le gouverneur devait employer tous les moyens 
qui étaient à sa disposition pour faire rejeter cette allocation 
partielle par le conseil législatif, et dans le cas oii elle passerait 
là aussi, d'y refuser sa sanction. Si l'assemblée proposait de 
voter l'allocation de chaque clergé séparément, il devait se mettre 
en garde contre la probabilité d'une allocation partiale, en ayant 
soin qu'on ne votât rien dans le conseil pour l'église catholique 
avant que l'assemblée n'eût voté l'allocation du clergé protestant. 
Il recommandait de veiller attentivement à ce que l'assemblée 
n'assumât point le pouvoir de disposer des deniers publics sans le 
concours du conseil, privilège que l'assemblée avait déjà réclamé, 
mais qu'on lui avait jusqu'à présent refusé avec succès ; " et 
comme, ajoutait le ministre, la nécessité du concours de toute la 
législature pour valider un octroi d'argent, est presque le seul frein 
solide qu'on ait sur les procédés de l'assemblée, vous partagerez, 
j'en suis sûr, mon opinion, qu'il est plus que jamais nécessaire de 
ne rien abandonner ni céder sur ce point." 

Ainsi le droit de voter les subsides qui, dans l'esprit et l'sssence 
de la consUtution, appartient aux représentans du peuple seuls, 
était par ces instructions mis en partage avec le conseil législatif, 
nommé par 1» couronne et conséquemmeot m créature. 



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HISTOIRE DU CANADA. 



231 



A peu près dans le même temps le bruit courait que le gou- 
verneur avait reçu des dépêches dans lesquelles le ministre ren- 
voyait les accusations portées contre le juge Foucher au conseil 
législatif. Cette décision équivalait à un rejet pur et simple. 
Après quelques débats, le conseil qui voulait s'assurer de la 
vérité de ce bruit, vota une adresse au gouverneur pour lui 
demander s'il était fondé, et dans le cas afiSrmatif s'il voulait bien 
lui communiquer la dépêche totale ou partielle du prince Régent 
à cet égard. Il transmit un message aux deux chambres pour 
les informer que cette rumeur était vraie ; mais qu'il n'avait reçu 
aucune instruction sur la manière d'exécuter la sentence ; qu'il en 
avait écrit à Londres et qu'il ne manquerait pas de leur commu- 
niquer la réponse qu'il attendait aussitôt qu'il l'aurait reçue. 
Cette réponse fut apportée par le duc de Richmond, qui la 
transmit l'année suivante à l'assemblée. Il fallait que celle-ci 
fournît ses preuves par écrit à l'appui des accusations contre 'e 
juge Foucher ; que copie des accusations et des preuves fussent 
transmises par le gouverneur à l'accusé pour préparer sa défense ; 
qu'ensuite la défense, envoyée au gouverneur, fût communiquée à 
l'assemblée pour sa réplique, après quoi le tout serait renvoyé en 
Angleterre pour faire ce qui serait convenable. 

Toutes ces formalités auxquelles on voulait assujétir la repré- 
sentation, tous ces va-et-vient étaient de pures moqueries et 
blessèrent profondément la dignité de l'assemblée, qui se voyait 
traitée comme un simple individu par un ministre placé à mille 
lieues d'elle et qui dépendait lui-même d'un parlement qui ne 
pouvait rien voir ni connaître de ce qui se passait en Canada. 
En effet, le ministre se réservait contre tous les principes de la 
constitution, avec un superbe silence, le droit de juger en secret 
d'une manière absolue et définitive. Rien n'était plus propre à 
rendre plus vivaces les germes de discorde qui existaient déjà 
dans le pays qu'une conduite qui paraissait si contraire à tous les 
usages reçus dans les pays libres. 

Le reste de la session fut rempli par les débats sur le budget. 
L'estimation des dépenses publiques se montait à j674i,000. 
j£33,000 étaient couverts par des appropriations permanentes. 
Il restait £40,000 à voter pour l'année courante. Cette somme 
fut mise à la disposition du gouverneur en attendant qu'on pourvût 



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HISTOIRE DU OAIfASA. 



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à la liste civile par bill, afin de la mettre sur un pied vraiment 
constitutionnel. 

Sherbrooke qui avait demandé son rappel pour cause de 
mauvaise santé, s'embarqua peu de temps après la session pour 
l'Europe. On assure qu'il partit dégoûté de la tâche qu'il avait 
eue à remplir. Il est assez difficile de dire qu'elles étaient 
vraiment ses idées sur la politique à suivre en Canada. Il est 
probable qu'il était mécontent de tous les partis et qu'il avait 
craint surtout de se livrer à l'oligarchie, cause première de toutes 
les discordes. C'était un homme d'un grand sens, qui avait des 
vues élevées, mais qui connaissant l'influence des officiels au 
bureau colonial, n'osa pas se mettre en lutte avec eux, d'autant 
plus que ses vues ne cadraient pas entièrement avec celles de 
l'assemblée. 

11 fut remplacé par l'un des plus grands personnages de la 
Grande-Bretagne, le duc de Richmond, qui avait gouverné l'Ir- 
lande tant bien '^ue mal, et qui était réduit à voyager ainsi d'un 
pays à l'autre pour refaire une fortune qu'il avait dissipée par ses 
extravagances. Le rang élevé de ce seigneur, l'influence que 
son nom lui donnait en Angleterre, tout portait à croire que son 
administration allait être signalée par quelque grande réforme qui 
mettrait fin aux dissenlions qui commençaient à déchirer le pays 
au sujet des finances. Mais il s'était gâté au gouvernement de 
l'Irlande, où le mal dessèche tout, jusqu'au sol. Il arriva à Qué- 
bec en 1818 accompagné de son gendre, sir Peregrine Maitland, 
nommé lieutenant gouverneur du Haut-Canada. Tous les prin- 
cipaux citoyens s'empressèrent d'aller lui présenter leurs hom- 
mages ou de laisser leurs noms au château. Mais cet empresse- 
ment et ses espérances ne durèrent qu'un instant. 

Après un ajournement du 12 au 22 janvier 18i9, à l'occasion 
de la mort de la reine, les chambres se réunirent et le nouveau 
vice-roi leur adressa un discours qui avait presque exclusivement 
rapport à la question des finances, et qui fit d'abord espérer une 
heureuse solution de la question. L'assemblée répondit en fai- 
sant de grands complimens, qu'elle allait s'en occuper sans délai. 
Mais lorsqu'elle prit les estimations de la dépense de l'année cou- 
rante et qu'elle les vit grossies du cinquième sur l'année précé- 
dente^ elle éprouva auelque surprise. Quoique l'on pût supposer 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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que le gouvernement'se trouvant désormais obligé d'obtenir une 
liste civile pour la vie du roi, choisissait la première épreuve de 
la libéralité populaire pour la faire mettre sur un pied qui corres- 
pondit avec l'accroissement du pays, la chambre n'était point 
dans les dispositions convenables pour accueillir une pareille pro- 
position sans de graves motifs. Loin de là, elle ne faisait tant 
d'efforts pour obtenir le contrôle du budget, que parce qu'elle 
croyait qu'il régnait de grands abus, et qu'au lieu d'augmenter la 
dépense il fallait la réduire. Le duc de Richmond était le der- 
nier homme au monde pour régler une question financière, lui 
qui avait gaspillé une immense fortune. Il prit la chose avec 
hauteur, et le mécontentement de la chambre n'était pas de 
nature à se taire devant l'aspect menaçant du château. Les esti- 
mations furent renvoyées à un comité spécial, qui fit un rapport 
fort long et fort détaillé dans lequel il recommandait avec énergie 
l'économie et l'abolition de plusieurs charges inutiles ou purement 
nominales. 

Comme dans une colonie le contrôle de la chambre sur le gou- 
vernement est nécessairement plus fictif que dans une métropole, 
où il est en dernière analyse appuyé sur la volonté générale ; et 
comme dans une colonie aussi le gouvernement représente la 
mère-patrie, qu'il dispose de toutes ses forces, et peut dans le 
besoin se passer du concours des colons pour exister, il en résulte 
que ceux-ci sont obligés de prendre pour influencer l'exécutif, 
des précautions qui sont inutiles ailleurs. De plus, quoique la 
liste civile soit votée pour la vie du monarque en Angleterre, la 
somme est si petite relativement à la totalité du budget, qu'elle 
est à peine sensible, et que sans le vote annuel de la totalité, le 
gouvernement serait dans l'impossibilité absolue de marcher. Il 
n'en était pas de même en Canada. Avec la liste civile obtenue 
pour la vie du roi, le gouvernement pouvait facilement se passer 
des chambres ou les ajourner à la première difficulté sans éprou- 
ver d'embarras. 

Ce sont ces considérations essentielles qui portaient la chambre 
à n'abandonner aucune de ses prétentions sur la question. 

S'occupant encore plus du fond que de la forme, l'assemblée 
voulait obtenir par son contrôle sur l'argent, la plus grande influ- 
ence possible sur l'exécutif; elle avait obtenu le vote annuel des 




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HISTOIRE DU CANADA. 



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subsides, elle voulait encore spécifier en détail les objets pour lea 
quels elle les accordait, parcequ'il y avait beaucoup d'abus dans 
la distribution ; mais cette nouvelle prétention quoique conforme 
à son droit, parceque qui peut plus peut moins, éprouvait de l'op- 
position de la part de quelques membres moins exigeans que les 
autres. Il s'agissait de décider si la somme demandée par le 
gouvernement serait accordée en bloc en lui en laissant la distri- 
bution, ou si elle le serait en détail, c'est-à-dire en fixant chaque 
item de dépense. Les membres les moins hostiles au gouver- 
nement repoussaient ce dernier mode comme sans exemple et 
portant atteinte à la prérogative royale ; le plus grand nombre au 
contraire soutenaient que c'était le droit indubitable des com- 
munes de déterminer la distribution de l'argent tel qu'elles le 
jugeaient convenable ; que si les communes d'Angleterre ne le 
faisaient point, c'est qu'elles ne voulaient pas user de leur droit ; 
que c'était le seul moyen de tenir en Canada le gouvernement 
en échec et de s'assurer de la diligence et de l'intégrité de ses 
officiers. 

Prenant un milieu entre ces deux extrêmes, quelques membres 
auraient voulu que les subsides fussent votés par chapitres, ou en 
diverses sommes rondes pour chaque département, laissant la 
distribution au gouvernement ; mais les partisans du vote en détail 
l'emportèrent, et le bill de subsides passé dans cette forme, fut 
envoyé au conseil. Le salaire de chaque officier avait été fixé 
malgré l'opposition qui prétendait que c'était vouloir exercer un 
contrôle direct sur tous les fonctionnaires, renverser l'autorité 
executive et établir virtuellement une démocratie. On avait été 
encore plus loin ; on avait approprié les fonds qui avaient déjà 
été mis à la disposition de la couronne, afin d'exercer un contrôle 
continuel sur la totalité de la dépense et d'avoir une garantie que 
l'argent était employé conformément à la loi. Le premier effet 
de ce système fut l'omission de plusieurs salaires pour des emplois 
inutiles. Le conseil rejeta le bill avec hauteur et passa cette résolu- 
tion : " Que le ode adopté pour l'octroi de la liste civile était 
inconstitutionnel, sans exemple et comportait une violation directe 
des droits et des prérogatives de la couronne ; que si le bill deve- 
nait loi, il donnerait aux communes non seulement le privilège 
de voter les subsides, mais aussi de prescrire à la couronne le 



HISTOIRE DU CANADA. 



235 



nombre et la qualité de ses serviteurs en réglant et en récom- 
pensant leurs services comme elles le jugeraient convenable ; ce 
qui les mettrait daris la dépendance des électeurs et pourrait leur 
faire rejeter l'autorité de la couronne, que leur serment de fidé- 
lité les obligeait de soutenir." 

Tout le monde s'était attendu à ce résultat. Tandis que la 
chambre cherchait à amener ainsi les fonctionnaires les uns après 
les autres à son tribunal, qu'ils faisaient semblant de braver encore, 
mais dont ils devaient bientôt redouter toute l'influence, M. 
Ogden, l'un des membres de la chambre, porta contre le juge. 
Bedard des Trois-Rivières, cet ancien patriote si indépendant et 
si énergique des temps de Craig, les plaintes les plus graves. Il 
l'accusa de négliger ses devoirs, de prostituer l'autorité judiciaire 
pour satisfaire ses vengeances personnelles, de violer la liberté 
individuelle, de dégrader la dignité de ses fonctions. Il paraît 
que sur ses vieux jours, ce juge qui avait besoin d'un plus grand 
théâtre que la petite ville où on l'avait relégué pour ses talens, 
s'abandonnait à des excès d'intempérance qui laibcaient des traces 
d'irritation dans son humeur. • Dans ces momens, les avocats de 
sa cour abusaient quelquefois de la latitude laissée à la parole 
pour exciter le. vieux lion populaire, et lui faire commettre, des 
actes qui compromettaient son caractère et ses hautes fonctions. 
Son accusateur avait été lui-même emprisonné par son ordre 
pour libelle et mépris de cour. La chambre renvoya les accu- 
sations à un comité spécial qui, après examen, déclara qu'elles 
étaient sans fondement. 

Cette guerre contre les fonctionnaires est l'indice le plus cer- 
tain du malaise et de l'agitation des esprits. Les entraves, les 
oppositions, les défiances, les haines, tout surgissait de la manière 
avec laquelle on faisait fonctionner la constitution. Il était évi- 
dent que la lutte allait avoir des suites plus graves si l'on ne pre- 
nait pas les moyens d'en faire disparaître la cause. La constitu- 
tion avait trop donné et trop retenu. Entre la branche popu- 
laire et l'exécutif qui était indépendant de la colonie, il n'y avait 
aucun corps indépendant pour adoucir les chocs, car le conseil 
dépendait du gouvernement et lui servait d'écran, ce qui en 
faisait un instrument de discorde plutôt que d'harmonie. 

Les vices de l'organisation judiciaire étaient un sujet de 



236 



HISTOreE DU CANADA. 






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plaintes générales; maison n'avait encore proposé aucun remède. 
C'était une de ces questions difficiles devant lesquelles l'on recule 
dès qu'on y porte une attention sérieuse. Le gouverneur y 
appela vainement celle de l'assemblée, qui était alors trop 
occupée de la question des subsides, pour se laisser distraire 
par un objet qu'elle aurait toujours la liberté de discuter, et dont 
l'ajournement ne portait aucun préjudice aux droits politiques du 
pays. Elle négligea de la même manière le projet d'érection 
d'un tribunal judiciaire dans le district de St. François, contrée 
située entre le district des Trois-Rivières et les états de Vermont 
et de New-Hampshire, malgré les messages du gouverneur et de 
son prédécesseur. Elle nomma un comité de cinq membres 
pour dresser, lo un état des revenus de la couronne et des 
payemens faits par le receveur général depuis l'établissement de 
la constitution jusqu'au temps présent, 2o un état en détail de 
toutes les appropriations de la législature et des payemens faits à 
compte dans le même espace de temps. Le comité devait 
ensuite établir la balance, compter l'argent dans la caisse publique 
et faire rapport avec toute la diligence convenable. Cette réso- 
lution toute sage qu'elle fut en elle-même, avait l'apparence d'un 
soupçon offensant pour le gouvernement. Elle fut considérée 
comme telle, car elle n'eut aucune suite ; ce qui fut un malheur 
pour tout le monde, pour les contribuables, pour l'exécutif et pour 
le fonctionnaire qu'elle regardait plus particulièrement, parce que 
plus tard il se trouva un déficit de près de JC100,000 dans sa 
caisse. 

Bichmond à qui on avait persuadé que l'intention de la 
chambre n'était que de faire de l'opposition, fut irrité de l'audace 
qu'elle avait d'oser douter de la fidélité des fonctionnaires, et en 
allant proroger le parlement lui adressa le discours hautain qui suit : 

" Je suis venu prendre les rênes du gouvernement des domai- 
nes de sa Majesté dans l'Amérique du nord avec le désir sincère 
d'exécuter les intentions généreuses et les vues bienveillantes de 
son altesse royale, le prince 7" ent ; d'avancer par tous les moyens 
possibles, la prospérité générale, l'amélioration des ressources 
mutuelles et le bonheur individuel des sujets de sa Majesté. Je 
m'étais flatté de l'espoir et de l'attente raisonnable, de trouver 
dans ces poursuites^ l'appui de toutes les personnes instruites et 



HISTOIRE DU CANADA. 



237 



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capables d'apprécier les motifs qui m'ont porté à accepter cette 
charge. Frappé de ces impressions avec une pleine confiance 
dans votre zèle, dans votre loyauté, dans votre connaissance 
locale des intérêts publics et privés j'ai patiemment suivi vos 
délibérations . . . Vous, messieurs du conseil législatif, vous n'avez 
pas trompé mes espérances, et je vous prie d'accepter mesremer- 
cîmens pour le zèle et l'assiduité que vous avez montrés dans ce 
qui concernait plus particulièrement la branche de la législature 
à laquelle vous appartenez. C'est avec un véritable regret que 
je ne puis vous exprimer, à vous, messieurs de la chambre d'as- 
semblée, la même satisfaction ni la môme approbation sur le 
résultat des travaux auxquels vous avez passé un temps si 
précieux, ou su: les principes qui vous ont guidé et qui sont 
consignés dans vos journaux. Vous avez pris en considération 
les documens que j'avais fait mettre devant vous, et vous avez 
voté une partie des sommes requises pour le service de 1819; 
mais vous avez basé vos appropriations comme le font voir le;9 
procès- verbaux du conseil, sur des principes qui ne peuvent être 
constitutionnellement admis, et ce conseil les a en conséquence 
rejetées ; de sorte que le gouvernement se trouve maintenant 
sans ressources nécessaires pour le maintien de l'administration, 
civile malgré l'offre et l'engagement volontaire pris par l'assemblée 
envers sa Majesté par sa résolution du 13 février 1810." 

Comme Craig, le duc prit, comme on voit, la liberté de com- 
plimenter une chambre et de blâmer l'autre. Cette liberté qui 
ne se prend dans les pays indépendans que dans les temps de 
trouble et de révolution, peut se répéter dans les colonies où les 
conséquences mettent plus de temps à venir, quoiqu'elles n'en 
sont pas moins inévitables. 

Le duc de Richmond ne vécut pas assez longtemps pour voir 
l'effet de sa conduite, et mourut convaincu que la tranquillité 
publique était assurée pour longtemps. Il écrivait à lord Bathurst 
que les habitans étaient contens de leur constitution et que l'on 
pouvait dépendre sur eux si les Etats-Unis nous attaquaient. En 
arrivant à Québec, il avait visité le Haut-Canada ; il y retourna 
après la session pour examiner plus attentivement les moyens 
d'améliorer les communications intérieures et d'en fortifier les 
positions militaires, sujet qui occupait toujours l'attention de 



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HISTOIRB DU CANADA. 



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l'Aiigletorre. En 181(J son projet élaii tie laisser le pays situù 
entre le lac Cliamplain et Montréal à l'état île nature afin que 
les forêts servissent de protection contre les Américains, et lord 
Batliurst était lâché qu'on eût commencé des établissemens à 
Ilemingford et dans les autres lieux de ce voisinage. Il fallait 
empêcher l'ouverture des chemins dans cette direction. 

Richmond descendait à Québec lorsqu'il tomba malade sur la 
rivière des Outaouais, et expira au bout de quelques heures dans 
les douleurs les plus cruelles. Ses restes furent descendus dans 
la capitale et déposés avec une grande pompe dans la cathédrale 
protestante le 4 septembre 1819. Ainsi mourut celui dont la 
domination menaçait le pays de nouveaux orages. 

Les rônes du gouvernement passèrent successivement par les 
mains de Monk, sir Peregrine Maitland, et du comte Dalhousie 
élevé à la tôle du gouvernement des colonies de l'Amérique du 
Nord. 

Les visites fréquentes des gouverneurs du Bas-Canada dans le 
Haut depuis quoique temps, firent soupçonner que quelque pro- 
jet se tramait dans l'ombre contre les Canadiens français, tou- 
jours vus avec froideur comme des étrangers dans la maison 
paternelle. La hauteur et l'arrogance de langage du dernier 
gouverneur étaient un présage qui faisait mal augurer de l'avenir. 
Quoicju'on fût préparé à quel(|ue coup d'éclat, la dissolution de 
l'assemblée ordonnée ])ar Monk, étonna, parce que l'on savait 
qu'une nouvelle élection n'en changerait poini le caractère, et 
que cette mesure ne paraissait pas en uniformité avec l'excellente 
réception que lord Batthurst faisait alors à Londres à l'évé.iue de 
Québec, M. Plessis, passé en Europe pour les alfaires de son 
diocèse. Il était (juestion à Rome de changemens dans l'église 
des diverses provinces anglaises de l'Améri(|ue du Nord, rendus 
nécessaires par raccroissement de la population catholique. 
Comme le projet de l'union des deux Canadas était probablement 
alors sur le ta|)is au bureau colonial, le ministre croyait devoir 
faire toutes les concessions demandées par le clergé, afin de pré- 
venir ses objections contre une mesure qui aurait pu lui inspirer 
des craintes, ensuivant la politique suivie depuis le commencement 
du siècle, de rallier l'aulel à soi pour être plus fort contre le sénat. 
Le pape avait signé des bulles au commencement de 1819, 






HISTOmS DU CANADA. 



239 



pour ériger Tùvôché île Québec en archevêché. M. Plessia 
rendu à Londres, craignant iiuc cet arrangement, fait «ana sa con- 
naissance et sans celle du gouvernement, ne lui portât ombrage, 
écrivit au préfet de la propagande, le cardinal Fontana, pour 
l'informer quM n'avait pas voulu prendre mhx nouveau titre. 
En même temps il présentait trois mémoires à lord Bathurst, 
qui s'était trouvé offensé comme il l'avait prévu, de l'expédition 
des bulles. Le premier avait rapport à la division du diocèse de 
Québec ; le second au séminaire de Montréal, dont l'on avait 
recommandé au gouvernement de prendre les biens ; et le troi- 
sième au collège de Nicolet. 

Il suggérait de former du diocèse de Québec une hiérarchie 
consistant en un métropolitain et quatre ou cin j évéques sulTragans. 
Sur les objections du ministre à l'introduction d'ecclésiaslique3 
étrangers, il répondait : " Dos prédicans de toute espèce s'iniro- 
'luisent en Canada: méthodistes, newiighls, anabajjtistes. Des 
renégats de toute nation, des révolutionnaires, des déserteurs, des 
régicides pourraient y entrer sans blesser les lois. Pourquoi en 
fermer la porte aux seuls ecclésiastiques catholiques, à des jeunes 
gens élevés avec soin, étrangers à la politique et préparés par leur 
éducation à soutenir et à défendre l'autorité contre les empiéte- 
mens de la démocratie?" 

Depuis longtemps le bureau colonial prenait ses précautions. 
Les concessions qu'il avait intention de faire aux catholiques 
n'étaient pas dues seulement à leurs bonnes raisons. Il avait senti 
que la question religieuse était la plus importante, parce que 
c'était celle au moyen de laquelle on pouvait agiter le plus facile- 
ment et le plus profondément les masses. Il décida de la régler 
sans délai. Le prélat canadien ne fit aucune promesse à 
lord Bathurst de soutenir de l'influence cléricale les mesures 
politiques que l'Angleterre pourrait adopter à l'égard du Canada 
quelque préjudiciables qu'elles pussent être aux intérêts de ses 
compatriotes ; mais on peut présumer que le ministre en vit assez 
à travers son langage pour se convaincre qu'en mettant la religion 
catholique, les biens religieux et les dîmes à l'abri, on pouvait 
compter sur son zèle pour le maintien de la suprématie anglaise 
quelque chose qui put arriver, soit que l'on voulût changer les 
lois et la constitution, ou réunir le Bas-Canada au Haut. Les 



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240 



HISTOIRE DU CANADA. 



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membres du cler^o pourraient bien se prononcer pour ou contre 
suivant leur opinion individuelle ; mais les changemens opérés, 
l'union accomplie, on s'y soumettrait et le clergé serait le premier 
à donner l'exemple. 

Lord Bathurst avait pu voir aussi que le chef du clergé cana- 
dien n'était pas plus favorable aux institutions républicaines que 
les chefs des clergés italien, espagnol ou français. Il invita M. 
Plessis à son château d'Oakley grove prés de Cirencestcr, 
où il eût de fréquences conférences avec lui dans les vingt quatre 
heures qu'ils y passèrent ensemble. Le ministre fit d'abord beau- 
coup de difficultés sur le premier mémoire, mais parut s'y rendre 
par sa dépêche du 17 Enptembrc. Quant au second, il chercha 
à engager l'évoque à enJrer en composition, et finit par avouer 
que si les titres du séminaire de Montréal étaient comme il le 
disait, il fallait bien lui confirmer ses biens. Il fut aussi question 
des écoles. Le ministre répugnait à sanctionner la loi que la 
chambre avait passée à ce sujet, parce qu'il croyait qu'elle avait 
été faite pour les paroisses catholiques seulement. 

Rendu à Rome, M. Plessis présenta au pape un mémoire 
semblable à celui qu'il avait donné à lord Bathurst sur la division 
de son diocèse et obtint ce qu'il demandait. Revenu è Londres, 
le ministre approuva celte division et l'érection de l'archevêché 
avec sièges suffragans, mais refusa de sanctionner le bill d'édu- 
cation jusqu'à ce que l'on eût adopté d'autres mesures qui étaient 
depuis longtemps en discussion.* L'évêque lui dit que le clergé 
catholique était opposé à l'institution royale et à l'acte des écoles 
de 1801, qui les mettait sous une commission presque toute protes- 
tante, et blâmait Monk, d'ailleurs peu populaire, d'avoir dissous 
la chambre en 1819. 

En effet cette dissolution ne fit qu'augmenter l'agitation et affai- 
blir l'influence de l'exécutif faisant proclamer par le scrutin 
électoral une nouvelle cen? -e la marche de l'administra- 

tion. La liste civile par la chambre fut prise pour 

cause de la dissolut! u. plupart des membres qui avaient 

voté contre furent rep^/ussés par les électeurs. La nouvelle 
chambre fut encore plus opposée aux prétentions du gouverne- 
ment que l'ancienne, comme on le vit dés le début. 

• Dépêches du 20 mai 1820 et du 10 septembre 1821. 



HISTOIRE DU CANADA. 



241 



Aussitôt que le parlement fut réuni la chambre élut son prési- 
dent et déclara que, comme elle n'avait pas encore reçu le rapport 
de l'élection du comté de Gaspé, elle n'était pas en nombre sui- 
vant les termes de la constitution et ne pouvait procéder aux 
affaires. Sir Peregrine Maitland revenu du Haut-Canada lui 
adressa en vain un message pour lui recommander de renouveler 
certaines lois qui allaient expirer, el'o y répondit par son 
silence et laissa même entrevoir que si elle ne pouvait siéger 
dans les douze mois faute du rapport de l'élection de Gaspé, 
elle pourrait être autorisée à regarder les conséquences de la der- 
nière dissolution comme une violation de la constitution. Elle 
renferma cette interprétation dans une résolution qu'elle commu- 
niqua au chef de l'exécutif, qui répondit qu'il en était fâché et 
qu'il ne la croyait pas fondée. Elle refusa de correspondre avec 
le conseil et l'on ne sait combien de temps l'on serait resté dans 
cette situation embarrassante sans l'arrivée de la nouvelle ollicielle 
de la mort de George III, qui fournit une occasion d'en sortir en 
entraînant la dissolution du parlement. 

Le comte Dalhousie débarqua à Québec dans le moment môme 
qu'avaient lieu les élections. Il retourna visiter les districts 
supérieurs, qu'il avait déjà parcourus avec le duc de Richmond. 
Les élections ne changèrent point le caractère de la chambre qui 
se réunit le 14 décembre. Le gouverneur fit allusion à une 
multitude de sujets dans son discours. Il ajouta quelques observa- 
tions qui paraissaient couler du cœur d'un homme qui désiraitardem- 
ment voir régner l'harmonie et la bienveillance, mais il gardait le 
silence sur les grandes questions qui agitaient tous les partis et qui 
devaient finir par les jeter dans les convulsions de la guerre civile. 
Le bureau colonial avait repris la mesure de l'union dont la 
menace fut lancée pour la première fois vers 1807, mais qu'on 
n'eut pas le temps de mûrir avant la guerre américaine. La part 
que les Canadiens prirent à la défense du pays, dirigés par la 
politique de M. Bedard et de ses amis, contre les républicains, 
malgré les persécutions qu'ils avaient éprouvés sous Craig, fit 
ajourner le projet sans le faire abandonner. Malgré les tentatives 
du juge Sewell pour le faire reprendre, lors de son voyage à 
Londres, il dormit jusque vers le temps où nous sommes arrivé, 
qu'il fut exhumé pour en faire un but vers lequel on devait plus 



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HISTOIRE OU CANADA. 




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directement marcher. On ne devait en conséquence faire aucune 
concession sur la question des finances; et s'il arrivait une crise 
en profiter pour le mettre à exécution. Mais la métropole ne 
devait pas paraître comme actrice active dans la politique qu'on 
allait suivre pour amener ce résultat. La rivalité des deux 
chambres canadiennes était suffisante pour cela. On n'avais 
qu'à soutenir le conseil dans son opposition à la chambre et ne 
rien céder à celle-ci, et en peu de temps la crise serait portée au 
point qui permettrait aux ministres de prouver au parlement 
impérial que l'union était le seul remède propre à mettre fin aux 
dissentions et à assurer le repos du peuple et l'existence du gou- 
vernement. 

Si le plaii que nous vei i de tracer ne fut pas d'abord arrêté 
à la lettre au bureau colonial tel qu'on l'expose ici, il est indubi- 
table quj l'idée en influença de jour en jour plus fortement la 
marche des ministres, et qu'à l'époque où nous arrivons M. Ellice 
les avait presque convaincus de la nécessité de le soumettre au 
parlement ; ce qui expliquait pourquoi toutes les demandes de 
l'assemblée étaient reçues, quelque raisonnables qu'elles fussent, 
par le cri éternel de révolte et de trahison poussé par le conseil 
guidé par le juge Sewell, instrument rusé et parfaitement éclairé 
du bureau colonial. 

L'assemblée pour ne pas laisser lord Dalhousie dans la pensée 
(ju'il suffisait de manifester des intentions pacifiques et bienveil- 
lantes pour rétablir la concorde, s'expliqua d'une manière pré- 
cise dans sa réponse sur le grand sujet du débat, le budjet, 
rédigée par un comité composé de MM. Cuvillier, Taschereau, 
Neilson, A. Stuart et Quesnel, citoyens sages, éclairés et jouissant 
à juste titre d'une grande popularité. 

Dans les estimations qui furent transmises par l'exécutif, la 
dépense civile était divisée par classes correspondant aux classes 
des fonctionnaires et à la nature des câpenses, et elles se montaient 
en totalité à £4-5,000. 

L'asHemblée les discuta article par article, fit quelques retran- 
chemens, puis, pour tâcher de concilier le conseil à la doctrine du 
vote annuel, abandonna la forme prise dans la dernière session, 
o'osi-à-dire le vote par article, et adopta la division par chapitre; 
elle vota ainsi une liste civile de j£4fti;000 de son propre mouve- 



HISTOIRE DU CANADA. 



243 



ment sans attendre le message ordinaire du gouverneur. Mai» 
cette initiative empressée porta ombrage. Le conseil qui redou- 
tait quelqu'embûche, s'empressa de signaler les défauts de l'ap- 
propriation. Une partie du revenu pu jlic était déjà appropriée 
d'une manière permanente par d'anciennes lois, et l'assemblée 
l'avait comprise dans son vote pour soumettre ainsi sans doute la 
totalité du revenu à son contrôle. C'était une usurpation de 
pouvoir et un acte d'ambition qu'il fallait s'empresser de repousser, 
et de prime abord il rejeta la liste civile en déclarant: " Qu'il 
avait incontestablement le droit de contiibuer au vote du bill des 
subsides ; que ce droit s'étendait à l'adoption et au rejet du bill, 
et qu'aucune appropriation ne pouvait être faite sans son concours. 
Qu'il ne prendrait en considération aucun bill de subsides sans la 
recommandation du représentant du roi, ou s'il était divisé par 
chapitres et par articles, et si sa durée était pour moins que pour 
la vie du roi ; qu'enfin i! ne considérerait aucun bill d'appropriation 
d'argent dépensé sur l'adresse de la chambre, si ce n'était pour 
payer les dépenses de cette chambre elle-même ou pour subvenir 
à quelque besoin imprévu et pressant." 

La chambre ne fit pas attendre sa réponse; elle déclara à une 
grande majorité : " Que le conseil ne pouvait ni lui prescrire ni 
lui dicter la forme ou la manière de voter les subsides non plus 
qu'aucune autre mesure, et que toute tentative à cet effet était une 
infraction de ses privilèges ; que 'e droit de proposer les subsides 
lui appartenait exclusivement, et que les résolutions du conseil 
étaient contraires aux usages parlementaires et à la constitution." 

Le conseil sans tenir compte de ce protêt, persista dans sa 
détermination et rejeta le bill. La chambre pour no pas arrêter 
le gouvernement faute d'argent, mit par un vote spécial les fonds 
nécessaires à sa disposition. Lord Dalhousie qui s'entendait avec 
le conseil, répondit qu'il avait considéré la question avec la plus 
grande attention et que ce vote était insuffisant sans le concours de 
celui-ci. On en resta là, le conseil ne voulant point entendre parler 
de subsides à moins que la totalité ne fût votée en bloc pour la 
vie du roi, et l'assemblée persistant à les voter par chapitres et 
par année afin de pouv. r contrôler l'exécutif par ce moyen 
tout-puissant. Ce contrôle du reste était essentiel à son existence. 
La force militaire du gouvernement ndépendantc d'elle, laissait 



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214 



HISTOIRE DU CANADA. 



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encore à celui-ci une prépondérance assez forte pour se faire 
lespecter. La chambre voulait assurer à tous ses actes la plus 
parfaite indépendance. Elle ne voulait se laisser ni censurer, ni 
intimider. Il n'y a rien en effet de plus humiliant dans l'état 
colonial que les insultes prodiguées à la réprésentation par un 
gouverneur souvent inconnu d'elle et que l'intrigue ou le hasard 
a fait placer à sa tête. La censure portée contre la chambre 
par le duc de Richmond'et la résolution qu'avait passée le conseil 
pour servir d'introduction à cette censure, furent évoquées, et l'on 
résolut presqu'a l'unanimitié sur la proposition de M. Neilson, 
que c'était une violation des droits et des privilèges les plus 
incontestables de la chambre, et une usurpation de pouvoir con- 
traire aux lois et tendant à renverser la constitution. Par une 
autre résolution la chambre maintenait son droit d'adopter, en 
votant les subsides, tel ordre ou tel mode qu'elle jugerait conforme 
à ses réglemens. 

L'importance de cette question l'avait obligée de négliger beau- 
coup de mesures, et elle en communiqua les raisons au gouver- 
neur par une adresse, en promettant d'en faire l'objet de ses 
premières délibérations à la session suivante. Dans une autre 
adresse elle lui signala une foule d'abus et de sinécures. Elle le 
priait de suspendre le payement d'un salaire de J6I500 accordé à 
un lieutenant gouverneur qui n'avait jamais mis le pied dans le 
pays, déclara inutile le salaire d'un autre nommé pour Gaspé qui 
ne résidait point non plus ; le priait de ne payer le salaire de JEIOO 
à un M. Amyot, secrétaire de la province, que lorsqu'il y rempli- 
rait ses fonctions, déclara la charge d'agent de la province à 
Londres, sans avantage pour le peuple, posa pour règle qu'aucun 
salaire ne devait être accordé aux conseillers exécutifs qui ne 
résidaient point dans le pays, que la réunion d'offices de juge à 
la cour d'amirauté et de juge à la cour du banc du roi, était 
incompatible sur la même tête; que le cumul de ceux de juge 
de cette dernière cour et de traducteur français ou d'auditeur des 
comptes l'était encore plus ; enfin elle le priait de porter remède 
à tous ces griefs comme à celui, le plus grave de tous pour la 
pureté de la justice, dont se rendait coupable le juge de l'ami- 
rauté, qui se faisait donner des honoraires par les plaideurs con- 
trairement à la loi, tandis qu'il recevait un salaire de l'état. Ces 






HtSTOtRfi DU CANADA* 



245 



désordres étaient si patens que le gouverneur assura la chambre 
qu'il allait en faire rapport aux ministres. Mais en allant la pro- 
roger, il lui fit des reproches qui ne permirent plus de douter que 
la politique du bureau colonial n'avait pas changé. Il la blâma 
de perdre son temps à discuter des questions de principes consti- 
tutionnels, de laisser le gouvernement sans subsides et d'arrêter 
les améliorations. Les résolutions de la chambre et ce discours 
n'étaient pas propres à calmer le pays ; les journaux redou- 
blèrent de violence, et chaque parti parut plus résolu que jamais 
de défendre à outrance la position qu'il avait prise. 

En Canada l'opinion publique soutenait les représentans ; et si 
les deux partis ne voulaient point céder, l'on tombait dans une 
crise. L'oligarchie n'avait aucun doute dans sa force appuyée 
qu'elle était de la toute-puissance de l'Angleterre. Le parti 
populaire, maintenant physiquement trop faible, voyait néanmoins 
dans un avenir plus ou moins éloigné, le succès infaillible de ses 
doctrines. Comme M. Papineau était le chef le plus avancé 
des Canadiens, le bureau colonial écoutant enfin la suggestion 
de Sherbrooke, chercha à se l'acquérir. Il ordonna à lord Dal- 
housie de le nommer au conseil exécutif; mais M. Papineau 
convaincu que seul il ne pourrait exercer aucune influence sur 
les dispositions de ce corps, n'y parut jamais, de sorte que le but 
qu'on s'était proposé en l'y nommant fut manqué, et en 1823 on 
résolut que les avantages qu'on attendait de la présence du pré- 
sident de la chambre dans son sein ne s'étant pas réalisés, il en 
fut retranché. 

Le gouverneur visita le Haut-Canada dans le cours de l'été, 
sous prétexte d'en examiner les fortifications, mais pour sonder 
l'opinion publique et faire rapport à Londres sur la situation des 
esprits dans les deux provinces, par anticipation à leur union, 
dont les ministres préparaient alors le projet. A son retour il assem- 
bla le parlement et lui déclara que la liste civile devait être votée 
pour la vie du roi, d'après la recommandation de sa Majesté, qui 
voulait que ce principe fût adopté et suivi dans le pays. Cette 
nouvelle déclaration fit évanouir tout espoir d'arrangement s'il en 
existait encore. La réponse de la chambre fut réservée et pleine 
des expressions les plus respectueuses pour la constitution. Le 
gouverneurrépliqua qu'il avaitl'espoir que la discussion seraitcalme 

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246 



HISTOIRE OU CANADA. 






et sans passion ; maisqu'il devaitdéclarer d'avance que laliste civile 
qu'il avait demandée était la condition sine qua non, et que tant 
qu'elle ne serait pas votée, on ne pourrait attendre aucune har- 
monie entre les trois branches de la législature, prévision qu'il 
pouvait faire avec d'autant plus d'assurance qu'il était maître de 
deux. La chambre était décidée à ne pas abandonner la posi- 
tion qu'elle avait prise, laquelle lui permettait de battre en brèche 
tout le système oligarchique qu'elle voulait à tout prix renverser 
avant de poser les armes. Cependant elle ne voulait pas accueil- 
lir la demande du gouverneur par un refus soudain et absolu et elle 
cherchait à l'ajourner, lorsque M. Taschereau, devenu partisan de 
l'administration, en proposa tout à coup l'acceptation pour faire 
disparaître tous les doutes. Le bureau colonial en était rendu au 
point où il lui fallait des moyens prompts et décisifs. Cinq 
membres seulement votèrent pour la proposition ; trente et un contre. 
Dans un gouvernement vraiment constitutionnel une pareille divi- 
sion sur une matière d'argent eût réglé la question d'une manière 
définitive. La chambre crut devoir expliquer les motifs de son 
vote, qui étaient fondés principalement sur les considérations que 
nous avons développées plus haut, et conformes à l'offre faite en 
1810 et acceptée par le roi en 1818. Ces explications furent 
incorporées dans une adresse à George IV, que lord Dalhousie 
promit de transmettre en Angleterre. En même temps la 
chambre nomma M. Joseph Marryat, membre des communes, 
pour veiller aux intérêts de la colonie au siège de l'empire, et 
pour communiquer avec les ministres sur toutes les questions qui 
auraient rapport au Canada, sur lesquelles on lui envoya des 
instructions très volumineuses. 

Le conseil redoutant l'effet de la démarche de l'assemblée, 
s'empressa de déclarer qu'en nommant M. Marryat sans le con- 
cours des autres branches de la 'égislature, elle s'arrogeait un pou- 
voir dangereux ; que c'était nommer aux emplois en violation 
directe de la prérogative royale, et renverser ou chercher à ren- 
verser la constitution. Marryat en apprenant ce qui s'était passé, 
refusa la commission de la chambre sous prétexte que sa nomina- 
tion ne pouvait être constitutionnelle, si elle n'était pas reconnue 
du gouvernement et ajjprouvée de la seconde branche de la légis- 
lature* L'assemblée persistant dans la votQ qu'elle a'^iait tracée; 



HISTOIRE DU CANADA. 



247 



refusa, malgré le message spécial que le gouverneurlui envoya, de 
voter les subsides et passa môme une résolution pour rendre le 
receveur général personnellement responsable des paiemens qu'il 
pourrait faire. A la tournure tranchée que prenaient enfin les 
choses, lord Dalhousie vit bien que la réserve et la tactique qu'il 
avait employées jusque-là pour parvenir à son but, ne produiraient 
rien sur des hommes trop habiles pour s'en laisser imposer, et il prii 
le parti de communiquer la réponse des ministres aux demandes de 
l'assemblée de l'année précédente. Cette réponse communiquée 
au début de la session eut amené une explosion ; elle refusait 
ou ajournait tout. Le lieutenant gouverneur de Gaspé était des 
plus nécessaires, et au lieu de retrancher son salaire il fallait 
l'augmenter ; on aurait soin à la mort du présent secrétaire provin- 
cial d'en nommer un qui résiderait ; l'agent colonial avait toujours 
existé et il n'y avait rien contre sa conduite qui pût autoriser son 
déplacement. Le reste était ajourné. 

La minorité du conseil, car la nature de la question avait enfin 
fini par détacher une faible section de ce corps, la minorité du 
conseil à l'aspect des menaces sourdes que l'on commençait à 
proférer contre les Canadiens, crut devoir faire une démonstration 
en faveur de l'opinion de la chambre sur la liste civile, craignant 
les suites d'une lutte trop prolongée sur une pareille matière, et 
M. Debartzch proposa de révoquer les résolutions de la session 
précédente. A cette proposition rétrograde, la majorité se récria. 
Des débats animés s'engagèrent et durèrent fort longtemps. 
" Comment, dit M. Richardson, pouvons-nous révoquer nos réso- 
lutions en présence d'un comité secret qui siège à la chambre 
d'assemblée, et qui délibère peut-être dans le moment môme sur 
la nomination d'un gouverneur et sur le renvoi de celui que nous 
avons maintenant, pour le remplacer par un de son choix. Un 
comité siège à l'insu de plusieurs des membres de la chambre, 
chose sans exemple en Angleterre excepté du temps de Charles 
premier. Ce comité est peut-être un comité de sûreté." Ce 
membre crédule et violent accusa la majorité de l'assemblée de 
desseing désorganisateurs et révolutionnaires, et porta les accusa- 
tions les plus graves sur ses intentions. Plusieurs membres de la 
chambre présens à ces débats, en prirent ombrage et communi- 
quèrent leurs sentioiens aux autres. L'un d'eux, M. Quirouet, 



248 



HISTOIRE DU CANADA. 



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fit part à l'assemblée de ce qu'il avait entendu. Là dessus un 
comité de cinq membres est nommé, lequel présenta quelques 
jours après, un rapport qui entraîna des débati dans lesquels 
l'antipathie profonde qui divisait les deux corps éclata dans toute 
sa force. Le rapport fut adopté à une grande majorité, et il fut 
résolu que le langage de M. Richardson était faux, scandaleux 
et méchant ; qu'il tendait à détruire la confiance du roi dans la 
fidélité et la loyauté de la chambre et du peuple ; que c'était de 
plus une haute infraction de ses privilèges ; que le conseil devait 
sévir d'une manière proportionnée au mal qu'on avait vo'-'m lui 
faire, et que le gouverneur était tenu de destituer le coupable de 
toutes les places d'honneur, de confiance ou de profit qu'il pouvait 
tenir de la couronne. 

Deux adresses conformes furent présentées, l'une au gouver- 
neur et l'autre au conseil. 

Le gouverneur répondit qu'elles renfermaient les conséquences 
de la plus haute importance ; que les résolutions paraissaient 
exprimées dans un langage qui ne convenait nullement à la dignité 
réfléchie d'un corps délibératif ; qu'elles affectaient les privilèges 
du conseil et la liberté des débats, et qu'il devait pour ces raisons 
se refuser à la demande qu'elles contenaient. La chambre pro- 
testa alors contre toutes les tentatives qui se faisaient pour détruire 
la confiance dans l'honneur et la loyauté des représentans du 
peuple, neutraliser leurs efforts en faveur du bien public, et déclara 
qu'elle avait incontestablement le droit de les réprimer par tous 
les moyens que la constitution avait mis à sa disposition. 

Ce conflit qui caractérise la violence de l'époque, augmenta 
encore l'irritation des esprits. L'assemblée montra en cette occasion 
trop de susceptibilité et parut vouloir gêner la liberté des débats. 
La bonne politique indiquait une marche contraire, parceque rien 
ne faisait mieux ressortir la faiblesse et le caractère du conseil, 
que ces apostrophes inspirées par la douleur qu'il éprouvait à 
chaque coup porté contre sa puissance artificielle. Cependant le 
gouverneur en voyant la résolution de l'assemblée au sujet des sub- 
sides, l'informa qu'il allait payer les dépenses du gouvernement sur 
les fonds que les anciennes lois avaient mis à sa disposition, à quoi 
elle répliqua qu'aussitôt qu'elle serait mise en pleine jouissance 
de ses privilèges et que son offre de voter les subsides annuelle- 



HISTOIRE DU CANADA. 



249 



M 



ment serait acceptée, elle remplirait ses obligations avec toute l'é- 
conomie que commandaient impérieusement les circonstances dans 
lesquelles se trouvait le pays. 

Parallèlement à la question des subsides marchait dans l'assem- 
blée celle du partage des droits de douane avec le Haut-Canada. 
Le commerce de cette province avec l'Angleterre ne pouvait se 
faire que par le Bas-Canada. Les règles à suivre dans le partage 
avaient déjà causé beaucoup de difficultés, qui n'avaient été ter- 
minées qu'après de longs débats. Par le dernier arrangement 
conclu en 1817, le Haut-Canada devait recevoir le cinquième des 
droits perçus au port de Québec. Depuis quelque temps, il 
réclamait une plus grande proportion sous prétexte que sa popu- 
lation avait beaucoup augmenté. On nomma des commissaires 
de part et d'autre, qui eurent plusieurs entrevues à Montréal sans 
pouvoir s'entendre. Le Haut-Canada poussé pair les ennemis de 
1 assemblée, dont le principal foyer était dans cette ville, avançait 
des prétentions exagérées. Il demandait l'augmentation du cin- 
quième fixé par le traité de 1817, vingt mille louis à titre d'arré- 
rages sur les draw^-backs, et dix mille qu'il prétendait lui revenir 
lors du dernier traité. Nos commissaires repoussèrent la pre- 
mière prétention et refusèrent d'entrer en négociation sur les deux 
autres, avant d'être autorisés. Le Haut-Canada résolut alors de 
s'adresser à l'Angleterre elle-même vers laquelle il députa un 
agent. Le comte de Dalhousie ne fit part à la législature que 
dans la session suivante de ces difficultés qui étaient de nature 
à fournir un nouveau motif en faveur de l'union, pour laquelle l'on 
disait qu'il penchait secrètement. On lui fit un reproche de ce 
délai ; on l'accusa de trahir les intérêts de la province que le roi 
lui avait confiée ; mais il s'excusa en assurant qu'il avait reçu la 
nouvelle officielle trop tard. 

L'assemblée instruite de ce qui se passait par les gazettes, 
s'était hâtée de protester à la dernière heure de la session contre 
les demandes du Haut-Canada, et de déclarer qu'elle était prête 
à agréer tout arrangement qui pourrait faciliter le passage de ses 
marchandises d'outre-mer par Québec. Deux jours après, le 
gouverneur prorogeait les chambres en regrettant les résolutions 
de l'assemblée et faisant des complimens au conseil dont la con- 
duite, disait-il, pouvait convaincre le roi qu'il continuerait à main- 



250 



HISTOIRE DU CANADA. 



tenir fermement les véritables principes de la constitution et les 
justes prérogatives de sa couronne. 

C'étaient M. M. Papineau, Neilson et Cuvillier qui avaient 
dirigé la chambre dans le grand débat sur les finances avec le 
bureau colonial, représenté ici par le gouverneur et le conseil. 
M. M. Papineau et Neilson s'étaient chargés de la discussion du 
principe; M. Cuvillier des chiffres et de la comptabilité. Ils 
firent preuve qu'ils étaient parfaitement maîtres de leur sujet, et 
que les ministres n'étaient pas capables de leur en imposer ni de 
les trouver en défaut sur aucun point relatif à l'impôt et aux 
finances ; mais celui-ci avait le oui et le non, le pouvoir et la 
force, et il en avait usé largement pour dissoudre le parlement. 
A peine un seul parlement avait-il atteint son terme naturel depuis 
plusieurs années Cette situation extraordinaire devait enfin finir, 
car les autres affaires étaient entravées et les esprits se montaient. 
C'est cette extrémité que les partisans de l'union attendaient. 
La question du partage des droits de douane avec le Haut- 
Canada présentait à leurs yeux des motifs suffisans pour la justi- 
fier. Le Bas-Canada y était opposé, mais suivant eux, pas jus- 
qu'au point de lever l'étendart de la révolte. L'on pouvait 
compter sur le clergé catholique au chef duquel on avi.it fait des 
concessions suffisantes pour le tranquilliser sur la nouvelle situation 
que l'union ferait aux peuples de son église, et le c'ergé catholique 
avait une influence toute puissante sur eux. Les ministres pressés 
toujours de plus en plus par Ellice et ses amis, prirent enfin la 
résolution d'exécuter ce grand projet et d'introduire au parle- 
ment un bill pour révoquer l'acte de 91. 



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CHAPITRE II. 

PREMIER PROJET D'UNION. 
1823-1827. 

L'Union des deux Canadas désirée par les Anglais de Montréal. — Ellice est 
leur agent. — Histoire de la fortune de ce marchand. — Lebill d'union ame- 
né secrètement devant le parlement impérial. — Parker donne l'alarme. — 
Sir James Macintosh et sir Francis Burdett avertis arrêtent le bill dans la 
chambre des communes — Nature de ce bill.— Il est ajourné. — Sensation 
que la nouvelle de son introduction dans le parlement fait dans les deux 
Canadas. — Pétitions contre : M. M. Papineau et Neilson députés à Londres. 
Habile mémoire qu'ils présentent au gouvernement. -Les ministres aban- 
donnent la mesure. — Parolesd'EUiceà M. Papineau. — Appréciation d'El- 
lice par sir James Macintosh. — Opinion de sir Francis Burdett sur l'union. 
— Entrevues de M. Papin*»au avec lord Bathurst. — Opinion des hommes 
d'état sur la durée de l'union des Etats-Unis. — Montant de la défalcation 
de Caldwell. — Affaires religieuses. — Lord Dalhousie passe en Angleterre 
et revient à Québec. — Refus des subsides. — Discours insultant de ce gou- 
verneur en prorogeant le parlement. 

L'Union avait été de tout temps la pensée secrète du parti 
anglais de Montréal, dont l'hostilité contre les anciens habitans 
augmentait tous les jours avec le désir de les dominer. L'avarice 
autant que l'ambition entretenait cette haine qui trouvait de la 
sympathie en Angleterre à la faveur des préjugés nationaux et 
des calomnies. Ce parti avait exclusivement l'oreille du peuple 
anglais ; le bureau colonial recevait toutes ses inspirations de 
lui, et les gouverneurs se jetaient presque toujours dans ses bras 
pour l'avoir pour ami et s'assurer de ses bonnes grâces à Londres, 
où les Canadiens étaient regardés comme des espèces d'étrangers. 
De là le motif de leur antipathie pour ces derniers et de leur 
chambre d'assemblée. 

On a pu voir depuis l'arrivée du comte de Dalhousie que sa 
marche a été régulière et comme toute tracée d'avance. Son 
dernier mot est dit dans son premier discours aux ch" bresj 
aucune concession n'est accordée, et les résolutions de l'assemblée 
ne sont recueillies que pour servir de pièces dans le grand procès 
qu'on se propose de lui intenter devantles communes d'Angleterre 
avant de la détruire. De là la situation des choses en 1822, refus 
des subsides et querelles avec le Haut-Canada. 




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HISTOIRE DU CANADA. 






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De deux points et pour des motif» différens partaient des accu- 
sations contre Passemblôe où l'eaprit, les sympathies et l'intérêt 
de Tancienne population s'étaient réfugiés. Le parti britannique 
le j)Ius exclusif avait toujours voulu l'union pour noyer la popu- 
lation fraii^-aise, et c'est pour ce motif que M. Lymburner pro- 
testa en son nom à la barre de la chambre des communes contre 
la division de la province en 91. Lorsque M. Papineau le vit 
en 1823, en qualité d'ancien ami de son père et d'homme instruit 
et lettré comme lui, pour l'intéresser aux requêtes des Canadiens, 
sachant qu'il avait changé d'opinion, il répondit à lui et à M. 
Neilson qui l'accompagnait: " J'ai plusieurs lettres de mes anciens 
amis en Canada, qui s'appiiyent de ce que j'ai dit en leur nom 
coumie au mien contre la division de ce pays en deux provinces. 
Cette division fut une erreur. L'amalgamation des deux popula- 
tions eût été plus rapide sans elle. Mais il y aurait maintenant 
de l'injustice à la faire disparaître. Elle a fortifié des habitudes 
et des intérêts distincts, elle a donné naissance à une législation 
séparée. J'ai répondu que loin de les appuyer, je les opposerais 
et que j'emploierais mon influence auprès des hommes publics 
que je connaissais pour faire échouer leur tentative, parce que 
e gouvernement se mettrait par là en contradiction avec lui- 
même et se rendrait odieux en Amérique." Si M. Lymburner 
était maintenant contre l'union, d'autres l'avaient remplacé dans 
son ancienne idée. On sait que la compagnie du Nord-Ouest 
jouissait d'une influence locale assez grande à Londres. Cette 
compagnie était dirigée en Canada par M.M. Richardson et 
McGill, deux des chefs les plus exagérés du parti anglais. M. 
Ellice, dont le père avait fait autrefois un grand commerce dans 
ce pays, et qui y avait acheté de la famille Lotbiniôre, la sei- 
gneurie de Beauharnois, avait été commis chez eux. Par le 
chapitre des accidens, EUice était devenu un homme important à 
Londres. Du Canada, il était passé aux Iles. Là il avait 
épousé une des filles du comte Grey, veuve d'un oflicier de l'ar- 
mée. Quelques années plus tard, lord Grey se trouvait l'homme 
le plus puissant du parti vvhig, et M. Ellice, par contre coup, 
quoique d'un esprit fort ordinaire, se trouvait par son alliance en 
possession d'une grande influence. Whig eu Angleterre, il devint 
'entremetteur des torys du Canada avec le ministère tory à 



HlS'i'OinK DU CANADA. 



-259 



Londres, pour détruire l'œuvre de Pitt, et il détermina le minia- 
tère à précipiter son projet et à présenter, en 1822, le bill d'union 
aux communes, qui étaient sur le point de l'adopter pour ainsi 
dire par surprise, la chose se faisant sans bruit, lorsque par hasard 
un M. Parker en eut connaissance. 

Parker sans être un homme de talent ni d'influence, portait une 
haine mortelle à EUice, qu'il accusait de diverses fraudes dans ses 
transactions commerciales avec lui et avec d'autres marchands. 
Il vivait retiré en Angleterre avec une fortune qu'il avait acquise 
dans le commerce canadien, lorsqu'il apprit que le bill d'union 
soumis au parlement, était plutôt l'œuvre d'Ellice que du minis- 
tère. Il courut aussitôt dire à Downing Street qu'ils étaient les 
dupes d'un fripon sans pouvoir se faire écouter. Il fut plus heu- 
reux auprès de sir James Macintosh, sir Francis Burdett et de 
quelques autres membres des communes. Une opposition se 
forma et arrêta le bill à sa seconde lecture. C'est à cette occa- 
sion qu'on entendit proférer ce langage singulier dans un pays 
libre, par un organe du cabinet, M. Wilmot. " Je vous sup- 
plie de passer ce bill immédiatement ; si vous attendez à l'an 
prochain, vous recevrez tant de pétitions pour protester contre la 
mesure, qu'il sera fort difficile de l'adopter quelqu'utile qu'elle 
puisse être à ceux qui s'y opposent par ignorance ou par préjugé. 
D'ailleurs elle est indispensable pour faire disparaître les difficultés 
qui existent^ entre l'exécutif et l'assemblée." Malgré cette sup- 
plication pressante, sir James Macintosh et ses amis persistèrent 
dans leur opposition et firent renvoyer le bill à l'année suivante. 

Ce bill tranchait largement sur les libertés coloniales en général 
et sur celles du Bas-Canada en particulier. Il donnait à celui-ci 
une représentation beaucoup plus faible qu'au Haut. Il confé- 
rait à des conseillers non élus par le peuple le droit de prendre 
part aux débats de l'assemblée. II abolissait l'usage de la langue 
française. Il affectait la liberté religieuse et les droits de l'église 
catholique. Il restreignait les droits des représentans touchant 
la disposition des impôts. Ce bill paraissait enfin dicté par l'es- 
prit le plus rétrograde et le plus hostile. Il réduisait le Canadien 
français presqu'à l'état de l'Irlandais catholique. Le peuple libre 
qui se met à tyranniser est cent fois plus injuste, plus cruel, que 
le despote absolu, car sa violence se porte pour ainsi dire par 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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chaque individu du peuple opprimant sur chaque individu du 
peuple opprimé toujours face à face avec lui. 

La nouvelle do l'introduction Bccrùte pour ainsi dire de ro bill 
dans les communes, fit une immense sensation en Canada. L'on 
cria à la perfidie, à la trahison ; et il ne resta plus de doute sur 
les motifs de la résistance du bureau colonial dans la question dea 
subsides. On vit dùa lors le but qu'il voulait atteindre. Mais il 
y avait encore quelque bienveillance pour nous en Angleterre. 

Les journaux torys qui avaient gardé le silence jusque là, 
donnèrent, au mot d'ordre, le cri d'approbation, auquel les jour- 
naux libéraux répondirent en donnant l'éveil aux habitans, dont 
les institutions, les lois et la langue se trouvaient menacées 
d'une manière si inattendue. Toute la population s'agita d'un 
bout du pays à l'autre. On tint des assemblées publiques, on 
organisa des comités dans toutes les localités, pour protester 
contre la conduite du gouvernement de la métropole, et 
pour préparer des pétitions au parlement impérial et les faire 
signer par le peuple. Montréal et Québec donnaient l'exemple. 
Le jour de l'assemblée de Québec, les partisans de l'union se 
réunissaient à Montréal sous la présidence de M. Richardson. 
Plusieurs assistans prononcèrent des discours dans lesquels ils 
s'abandonnèrent à tous lessentimens de haine qu'ils portaient aux 
anciens habitans, et que plusieurs avaient dissimulés longtemps, 
surtout ce môme Stuart que la chambre avait désigné tant de fois 
pour être son agent en Angleterre, et qui vint donner le démenti 
à tous les sentimens qu'il avait professés avec ardeur jusque-là. 
" Les raisons des Canadiens, dit-il, ne peuvent ètro fondées que 
sur des préjugés qu'il faut extirper, ou sur des intérêts locaux qui 
ne doivent pas entrer dans la considération delà question," comme 
si la langue, les lois, les institutions d'un peuple, *• observait le 
Spectateur, pouvaient être mis au rang des préjugés." Une 
partie des habitans des tovvnships nouvellement établis sur 
les limites des districts des Trois-E.ivières et de Montréal, sur la 
frontière américaine, imitèrent leurs compatriotes de Montréal. 
Mais il n'en fut pas de même dans le Haut-Canada. La majorité 
des habitans se prononça formellement contre l'union. Partout 
ils déclarèrent qu'ils étaient satisfaits de leur constitution, qu'ils 
désiraient la transmettre intacte à leur postérité, et que le bill 



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HISTOIRE DU CANADA. 



255 



introduit dans les communes anglaises, loin de les accroitre res- 
treignait leurs droits et leurs libertés. Ce langage déconcerta les 
unionnaires, qui commencèrent après quelque temps d'attente à 
perdre espérance. 

Cependant les pétitions des Canadiens se couvraient de signa- 
tures. Bientôt elles (• portèrent plus de 60,000 provenant des 
cultivateurs, des seign jrs, des magistrats, des ecclésiastiques, des 
ofliciers de milice, des marchands. Au contraire de celles de 
leurs adversaires, elles s'exprimaient dans un langage digne et 
modéré, qui faisait voir que l'on ne voulait s'appuyer que sur le 
nombre et sur la justice. Elles n'avaient besoin d'ailleurs que 
d'exposer la vérité avec le calme et la gravité que demandaient 
l'importance de leurs motifs, la sainteté de leur cause, pour 
porter la conviction dans le cœur des juges d'un peuple qu'on 
voulait proscrire sans l'entprJie. Toutes ces adresses furent 
envoyées à Londres en attendant la réunion de la législature, qui 
devait parler à son tour au nom de tout le pays. Elles étaient 
portées par M. Papineau et M. Neilson, deux de ses membres les 
plus distingués et les plus populaires, qui furent chargés aussi de 
celles du Haut-Canada. Sans attendre le résultat des mesures 
du ministère, le gouverneur convoqua le parlement pour le com- 
mencement de janvier (1823,) et en l'absence de M. Papineau 
M. Vallières de St.-Réal fut porté à la présidence de l'assemblée, 
qui s'occupa aussitôt de l'union, contre laquelle elle passa les 
résolutions les plus énergiques. 

M. Ogden, le chef et l'orateur de l'opposition, proposa un 
amendement en faveur de l'union. •' Les Canadiens, disait-il, 
ne peuvent avoir aucun sentiment hostile contre des sujets d'un 
môme souverain, par conséquent aucune répugnance à adopter 
la langue, les habitudes et le caractère de cette grande famille, et 
à former dans l'intérêt commun une seule province des deux. 
L'union de l'Angleterre avec l'Ecosse avait eu un résultat fort 
heureux ; les intérêts des habitans des deux Canadas devaient 
être les mêmes. Il fallait détruire les préjugés mal fondés pour 
assurer la bonne harmonie. Il n'était pas nécessaire d'expliquer 
ce qui avait causé l'alarme produite par la mesure amenée devant 
la chambre des communes ; elle était connue du gouvernement. 
C'était la jalousie, c'était le manque de confiance dans l'honneur 



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256 



HISTOIRE DU CANADA. 



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et la droiture du pouvoir, qu'on entretenait malheureusement 
avec trop de succès parmi les hommes ignorans et inconsidérés ; 
et il était quelquefois du devoir des législateurs de chercher le 
bonheur du peuple même malgi'é lui." Les imprudens et les 
ignorans dans le langage de M. Ogden, c'étaient les Canadiens- 
français qu'il voulait régénérer comme l'avaient été ses pères. 
Celui qui prenait ainsi le langage de l'insulte, et qui taxait d'igno- 
rance le sentiment de la nationalité si profondément gravé dans le 
cœur de tous les peuples, était le descendant d'un des deux Hol- 
landais qui contractèrent en 1632 pour bâtir les murs d'une église 
à New-Amsterdam pour la somme de 1000 piastres. Ils ne 
pensaient pas, sans doute, qu'un de leurs descendans, chassé de 
leur pays, parlerait ainsi d'un peuple planté en Amérique par le 
grand roi Louis XIV, le terrible voisin de leurs ancêtres. L'amen- 
dement de M. Ogden, que le président refusa de recevoir parce- 
qu'il était en opposition directe avec les résolutions qui venaient 
d'être adoptées, ne rallia que trois voix lorsque son auteur appela 
à la chambre de la décision du fauteuil. 

Pendant que partout en Canada l'on se levait et protestait 
contre cette mesure, les tovvnships de l'Est se plaignaient "^ 
leurs intérêts étaient négligés, excités par les aifidés du châtea 
Ils demandèrent à être représentés dans l'assemblée, et lord 
Dalhousie recommandait l'intervention du parlement impérial 
pour satisfaire leurs vœux. Il approuvait en même temps le 
conseil d'avoir rejeté le bill passé par la chambre, pour 
augmenter la représentation générale.* On ne savait enfin quel 
moyen prendre pour diminuer, pour neutraliser le nombre des 
représentans Canadiens et augmenter celui des Anglais, quoique la 
proportion de ces derniers fût déjà bien plus élevée que celle des 
habitans de leur origine, dans la population entière. 

On s'attendait que la question des subsides allait revenir sur le 
tapis et amener la répétition des débets qui troublaient le pays 
depuis tant d'années ; mais contre l'attente de bien du monde, 
elle reçut une solution temporaire. La gouvernement sépara 
dans les estimations qu'il transmit à l'assemblée, la liste civile des 
autres dépenses. Cette distinction déplut aux deux partis ; mais 
à l'aide de termes généraux susceptibles de différentes interpré- 

* Dépêche de lord Dalhousie au ministre, 5 avril, 1825. 



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HISTOmG DU CANADA. 



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talions, on ménagea les prétentions hostiles et le bill des subsides 
passa. Le conseil à qui la main avait été forcé probablement 
par quelque influence supérieure, déclara qu'il n'y donnait son 
concours dans le moment qu'à cause des circonstances dans les- 
quelles se trouvait le pays; mais qu'il ne le ferait pas à l'avenir. 
Ce corps recevait alors un terrible choc de la grande débâcle du 
receveur-général, l'un de ses chefs, dont la banqueroute jeta un 
moment l'épouvante et la confusion dans leur camp. Depuis 
longtemps la chambre soupçonnait sa défalcation par les grands 
travaux et le grand commerce de bois qu'il faisait, les nombreux 
moulins qu'il élevait partout et qui devaient entraîner des dén^nses 
auxquelles ses propres capitaux n'auraient pu suffire. L'\. ■. des 
principaux motifs de l'assemblée en persistant dans sa résolution 
sur les subsides, était de forcer le gouvernement à mettre au jour 
la véritable situation des finances. L'opposition qui connaissait 
son but mettait tout en œuvre pour la faire échouer. Les chefs 
de celte opposition, amis intimes du receveur-général, partageant 
ses festins et son opulence, sans connaître peut-être ses vols, 
étaient portés par sympathie de caste à le soutenir dans ses pré- 
textes et dans les raisons qu'il voulait bien donner pour refuser 
de fournir à l'assemblée les renseignemens qu'elle demandait. 
Mais chaque chose à son terme, et Caldwell l'ut obligé en 1822, 
de déclarer qu'il n'avait plus d'argent pour subvenir aux dépenses 
du reste de l'année. La chambre ne manqua pas une occasion 
qui venait si à propos pour justifier ses prétentions. Elle déclara 
que le receveur-général devait avoir au moins £100,000 entre 
les mains, et qu'elle ne pouvait sanctionner aucun remboursement 
pour favoriser des opérations inconstitutionnelles. Ce refus qui 
en toute autre occasion eut amené une crise, fut reçu presque 
sans mot dire par l'exécutif, qui voulait éviter un éclat et qui 
témoigna contre son ordinaire toute sa satisfaction du résultat de 
la session, résultat dit le gouverneur qui faisait honneur aux 
membres et qui serait utile au pays. Mais en même temps, il 
ôtait le litre de Gazette officielle au journal de M. Neilson fils, et 
le transférait à une nouvelle feuille qu'il fesait mettre sur pied, 
afin de punir le fils des indiscrétions du père, et d'avoir un 
organe de son choix et sur la dépendance duquel il put toujours 
compter, pour communiquer ses vues ou défendre ses mesures 



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258 



HISTOIRE DU CANADA. 



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devant le public. On voulait imiter l'Angleterre ; mais à Londres 
le ministère qui a ses journaux pour soutenir sa politique, est res- 
ponsable aux chambres, de sorte que ces journaux ne sont après 
tout que les organes d'un parti politique qui a la majorité et qui 
possède le pouvoir pour le moment. En Canada, la responsabi- 
lité n'existant pas, et le gouvernement n'étant ostensiblement sou- 
tenu par aucune majorité, le journal ministériel loin d'avoir de 
l'influence devait la perdre du moment qu'il défendait une poli- 
tique qui ne s'accordait pas avec l'opinion publique, et c'est ce 
qui arriva. 

Cependant MM. Papineau et Neilson étaient reçus à Londres 
avec tous les égards qu'une métropole peut accorder à une colonie. 
L'unanimité des Canadiens avait d'abord arrêté le cabinet, et 
l'avait engagé ensuite à retirer sa mesure. Dès la première 
entrevue de MM. Neilson et Papineau avec le sous-secrétaire 
des colonies, M. Wilmot, à Downing Street, ils en eurent l'assu- 
rance. Après quelques discussions, ces agens lui dirent qu'ils 
allaient voir le plus grand nombre possible de membres du par- 
lement pour leur faire connaître l'opposition générale du pays. M. 
Wilmot feignant de balancer, leur dit enfin : " Restez tranquilles ; 
ne faites part à personne de ce que je vais vous annoncer ; le 
gouvernement ne veut pas de fracas dans le parlement au sujet 
de l'union ; elle ne sera pas amenée dans cette session." Ils 
s'empressèrent d'aller communiquer cette réponse à sir James 
Macintosh, qui les félicita sur la tournure que prenait leur affaire, 
et qui leur dit qu'il pouvait s'en rapporter à la parole du cabinet. 

Les agens avaient déjà sollicité l'appui du chef du parti s ^ lé 
les Saints, composé de méthodistes et autres dissidens ; ils n'allè- 
rent pas plus loin, et sur la demande du secrétaire colonial ils pré- 
sentèrent un mémoire qui renfermait les raisons du Canada 
contic la mesure et réfutait celles de ses partisans.* 

Nous nous étions flattés, disaient-ils, qu'il ne serait pas nécessaire 
de faire part ru gouvernement de nos observations sur une mesure 
que les neuf-dixièmes des habitans et toutes les autorités consti- 
tutionnelles de la colonie répudient comme remplie des plus 

*Ce mémoire rédigé par M. Neilson aidé de M. Papineau, est l'un de nos 
papiers d'état les plus noblenrient, savamment et philosophiquement pensés 
que l'on trouve dans notre histoire. 



HISTOIRE DU CANADA. 



259 



graves dangers. Nous prenons la liberté de remarquer, que quoique 
l'on ait demandé l'approbation du Haut-Canada, il l'a refusée 
comme le prouvent les requêtes de ses habitans, dont la majorité 
repousse l'union. La population du Bas-Canada est estimée à 
cinq cent mille âmes, celle du Haut à cent vingt mille. Le 
nombre d'hommes de seize à soixante ans dans les deux provinces 
est d'environ cent mille, dont près de soixante-dix mille ont 
réclamé contre la mesure. Si un petit nombre d'individus l'ont 
appuyée par leurs requêtes, on doit faire attention que personne 
dans l'une ni dans l'autre colonie, avant que l'on y eût appris l'ex- 
istence du bill actuel, ne l'avait sollicitée, ni n'avait découvert 
les maux qui la rendent nécessaire selon ses auteurs. 
■ Les agens s'étendirent ensuite sur la fidélité des Canadiens, 
qui avaient défendu l'autorité métropolitaine lorsque toutes les 
colonies anglaises de l'Amérique se révoltaient; sur la différence 
qu'il y avait entre la société en Angleterre et la société en Cana- 
da; sur les dangers de faire des changemens contre le gré des 
habitans. Ils exposaient qu'il était évidemment utile pour des 
législatures locales et subordonnées que leurs limites ne fussent 
pas trop étendues ; que la distance entre le golfe St.-Laurent et 
la tête du lac Huron était de plus de 500 lieues ; que le climat 
variait beaucoup dans cette vaste étendue de pays, et que par 
conséquent les communications étaient très difficiles et très dis- 
pendieuses surtout l'hiver, tandis que dans la même étendue de 
territoire, l'Union américaine comptait sept états distincts [pour 
la facilité du gouvernement et de la législature. 

Ce n'est pas seulement à cause des distances et des différences 
de climats et de saisons, ajoutaient-ils, que la mesure préjudicierait 
aux intérêts des Canadas. C'est un fait constant que non-seule- 
ment les lois qui règlent la propriété et les droits civils dans les 
deux provinces, mais les coutumes, les habitudes, la religion et 
même les préjugés différent essentiellement. Les habitans tiennent 
fortement à toutes ces choses, dont la jouissance leur a été solen- 
nellement garantie par la Grande-Bretagne. Le plus sage, le 
plus désintéressé, le plus savant législateur, pourrait à peine 
fondre leurs codes en un seul sans danger pour les propriétés 
acquises sous ces lois différentes. MM. Neilson et Papineau 
faisaient alors une revue desditférens articles du bill d'union ; de la 



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260 



HISTOIRE DU CANADA. 



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composition du conseil législatif et de la chambre d'assemblée, où 
le Haut-Canadi devait avoir une représentation trois fois plus con- 
sidérable que celle du Bas, eu égard à sa population ; de la qua- 
lification pécuniaire trop élevée des membres ; de la taxation 
inégale. La clause aussi qui autorisait le gouverneur à nommer 
des conseillers exécutifs qui auraient droit de siéger et de discu- 
ter mais non de voter dans l'assemblée, était k leurs yeux une 
déviation singulière de la constitution anglaise, et ils ajoutaient 
que celle qui proscrivait la langue française avait excité de vives 
réclamations. La langue d'un père, d'une mère, de sa famille, 
de ses amis, de ses premiers souvenirs, est chère à tout le monde 
disaient-ils, et cette intervention inutile dans la langue du peuple 
du Canada était vivement sentie dans un pays où cette langue 
avait été, sans contredit, une des causes qui avaient le plus con- 
tribué à conserver cette colonie à la Grande-Bretagne à l'époque 
de la révolution américame. 

Les députés protestèrent aussi contre la clause du bill qui ten- 
dait à faire nommer les curés catholiques par le gouverneur et 
l'évêque conjointement contre toute loi, contre tout usage 
même dans l'église protestante, et finissaient par demander que si 
l'on se proposait plus tard de reprendre la mesure, il fut ordonné 
au gouverneur de faire faire un recensement et de faire nasser 
une loi dans le Bas-Canada pour nommer des commissaires 
chargés de venir en Angleterre soutenir la constitution canadienne. 
Le gouvernement cherchait toujours, comme on voit, à usurper le 
pouvoir ecclésiastique en s'emparant de la nomination des curés, 
et à mettre le clergé catholique dans sa dépendance. Mais la reli- 
gion plus forte que les choses temporelles et la politique, mettait 
un obstacle infranchissable à l'ambition et aux préjugés du bureau 
colonial. Cette tentative indique encore une fois la source où 
sir James Craig puisait ses inspirations, et qu'en religion comme 
en politique, les désirs secrets de la métropole étaient toujours la 
destruction de toutes les anciennes institutions canadiennes. 

En présence d'une opposition aussi générale quant à l'opinion, 
et aussi puissante quant à la logique et à la justice, le ministère 
dut retirer sa mesure. Mais n'osant plus se fier à lui après tout 
ce qui s'était passé, malgré ses assurances qu'elle serait laissée là 
pour la session, il fut convenu entre les deux agens que M. Papi- 






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HISTOIRE DU CANADA. 



261 



neau resterait à Londres jn qu'à la prorogation, de peur de quelque 
surprise. , , 

C'est vers ce temps-ci, qu'un soir M. Papineau étant à table 
chez un ami avec M. Eliice et M. Stuart, l'agent des unionnai- 
res, la conversation tomba sur le Canada. EUicc lui dit : " Vous 
avez l'air bien tranquille ; je crois savoir de bonne source que 
le cabinet vous a donné l'assurance que la mesure ne reviendrait 
pas sur le tapis ; mais elle y reviendra ; je déshonorerai les 
ministres, j'ai leur parole en présence de témoins." M. Papi- 
neau et M. Neilson inquiets allèrent voir aussitôt sir James 
Macintosh, qui leur répondit de ne pas s'alarmer ; " que M. 
Eliice était un bavard (braggadocio) sans poids ni influence. 
11 n'osera jamais agir aussi follement qu'il a parlé. Par l'entre- 
mise de quelques uns de mes amis, je saurai refroidir son ardeur. 
Nous ne le voyons que parce qu'il est le gendre du comte Grey." 

Plus tard, M. Papineau rencontra chez M. Eliice sir Francis 
Burdett. La discussion ayant été ramenée sur le tapis, M. 
Papineau réussit à faire dire à sir Francis, que si la majorité en 
Canada était aussi grande et aussi hostile à l'union qu'il l'assu- 
rait, c'était compromettre le parti w^hig que de le faire agir contre 
ses professions si souvent répétées de respect pour les vœux des 
majorités, et qu'il fallait l'abandonner. " Non, dit Eliice, c'est une 
majorité ignorante, fanatisée par les prêtres." Il attaqua violem- 
ment le séminaire de Montréal, les lods et ventes, et avoua qu'il 
s'occupait avec M. Stuart d'un bill pour changer la tenure sei- 
gneuriale, espérant tirer meilleur parti de sa seigneurie de Beau- 
harnais sous un nouveau régime. 

M. Papineau eut deux entrevues avec lord Bathurst lui-même. 
Le ministre des colonies se réjouissait de la probabilité de la 
dissolution de l'Union américaine. Son opinion était partagée 
par sir Francis Burdett, sir James Macintosh et M. Hume, 
mais ceux-ci pour s'en affliger; l'histoire était là; elle prouvait 
qu'un si vaste territoire n'avait jamais pu subsister en république. 
Lorsque les whigs remontèrent au pouvoir après la loi de 
réforme, M. Eliice devint un homme tout puissant pour le mal- 
heur du Canada. Il visitait Montréal en 1837 peu de temps 
avant les troubles, et avoua à M. Papineau qu'il était sollicité de 
reprendre le projet de l'union. Chaque fois, depuis le commeii- 




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262 



HISTOIRB DU CANADA. 



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cernent du siècle, que le pays demandait une réforme on le mena- 
çait de l'union, et l'on n'accordait rien. On attendait sans doute 
pour consommer ce tacte que la population anglaise du Haut- 
Canada réunie à celle du Bas, eût la majorité sur les Canadiens- 
français, afin de les noyer sans paraître faire d'injustice. 

La décision de l'Angleterre semblait devoir calmer les esprits 
en Canada et ramener l'harmonie entre les différentes branches de 
la législature ; mais rien n'était changé au fond, et la cause des 
dissensions restait toujours la môme. Aussi allons-nous 'voir 
bientôt les mêmes difficultés recommencer avec plus d'ardeur 
que jamais. L'insolvabilité du receveur-général était arrivée à 
propos pour faire condamner tout le système administratif. Le 
gouverneur qui prévoyait l'eflet de cette catastrophe financière, 
n'avait levé qu'un coin du voile à la fois pour diminuer la sen- 
sation que celte nouvelle annoncée tout à coup eût pu produire. 
Ce qu'il avait fait connaître dans la dernière session annonçait 
que quelque chose n'était pas bien. Dans la session suivante, 
il informa la chambre que le déficit de ce fonctionnaire était de 
^£96,000, sterling, somme qui égalait presque deux années du 
revenu public. Dès ce moment les mesures de la chambre touchant 
les subsides étaient justifiées, et l'administration restait convain- 
cue de connivence sur les abus de ses créatures. Il y avait tant 
de négligence dans le département de M. Caldwell, qu'on ignorait 
s'il avait des cautions. On fit des recherches en Canada sans 
rien trouver. Le gouverneur écrivit à lord Bathurst pour 
demander des renseignemens de la trésorerie, qui avait nommé le 
défalcataire à la charge qu'il remplissait, et de laquelle on sut 
enfin qu'il avait dû donner un cautionnement de 10,000 louis en 
Angleterre et un pareil cautionnement en Canada, mais qu'il 
n'avait point fourni le dernier pour des raisons qu'on ignorait. 
Le receveur-général comme les officiers de douane étaient alors 
nommés par la trésorerie. La chambre voulut rendre la métro- 
pole responsable de ces détournemens, et députa un agent à 
Londres pour en réclamer le payement. Dans le môme temps 
un autre agent comptable, M. Perceval, percepteur des douanes 
à Québec, était accusé d'exactions par le commerce, et la 
chambre qui demandait sa suspension, recevait pour réponse, que 
c'était un officier honnête, intègre, diligent, qui se conformait aux 



HISTOmE DU CANADA, 



263 



lois et à ses instructions, et que tout ce qu'on pouvait faire, c'était 
de transmettre les plaintes en Angleterre, quoique Perceval fût 
alors poursuivi devant les tribunaux et condamné à des restitutions. 
Les estimations transmises aux chambres contenaient la môme 
distinction entre les dépenses dont le payement était assuré par 
l'appropriation permanente, et celles qui avaient besoin d'un vote 
pour être liquidées ; et c'est à ces dernières qui s'élevaient à 
£34,00, que le gouvernement demandait à la législature de pour- 
voir. De quelque manière que l'on se tournât, l'on se trouvait 
toujours là où l'on était il y a deux ans. L'assemblée passa un 
bill de subsides avec les anciennes conditions, outre le retranche- 
ment d'un quart sur le salaire des fonctionnaires, ce qui le fit rejeter 
de prime abord par le conseil, auquel lord Dalhousie adressa 
encore des complimens en prorogeant le parlement. Ce gou- 
verneur cherchait alors à faire revivre les querelles religieuses. 
Il transmettait au ministre un mémoire sur l'état du Bas-Canada, 
où il remarquait que depuis la conquête l'évêque catholique avait 
exercé tout le patronage ecclésiastique dans sou clergé ; que l'on 
devait remédier à ce mal qui enlevait à la couronne une partie 
très importante de son influence, le roi étant le chef de cette 
église comme de toutes les autres. Dans une dépêche du 19 
décembre 1824, il soutenait encore la prétention que la couronne 
devait jouir de toutes les prérogatives dont jouissait le roi de 
France en vertu des libertés de l'église gallicane, et demandait 
l'ordre nécessaire pour mettre fin au diflérend élevé entre l'évoque 
et les Sulpiciens. " L'évoque catholique actuel, dit-il, cherche à 
s'acquérir une influence indépendante, mais il n'est nullement 
trop tard pour reprendre les rênes, et une classe très no- 
table de son clergé désire fortement que le gouvernement le 
fasse." Il finissait par appeler l'attention du ministre au 
pamphlet de M. Chaboillez, d'où l'on voit que ses sympathies 
étaient pour les Sulpiciens contre l'évêque. 

Le gouverneur passa à Londres après la session pour rendre 
compte de la situation des choses et recevoir les ordres du minis- 
tère. Sir Francis Burton tint les rênes du gouvernement pendant 
son absence. Les élections eurent lieu dans l'été et augmentèrent 
les forces du parti populaire ; mais l'assemblée ne voulut point 
entrer en querelle avec Burton. Elle connaissait ses bonnes inten- 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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lions, elle savait que malgré les fonctionnaires élevés qui l'avaient 
fortement conseillé de remettre la convocation des chambres au 
dernier jour du délai légal, et surtout de ne pas confirmer 
l'élection de M. Fapineau si elle le portait encore à sa pré- 
sidence, il avait fait changer l'opinion du conseil exécutif à 
cet égard.* Dans les estimations qu'il transmit à la chambre, les 
dépenses publiques n'étaient point divisées en dépenses perma- 
nentes et en dépenses locales, de sorte que les subsides purent 
être votés dans une forme qui obtint le concours du conseil et 
l'approbation du chef du gouvernement. Tout le monde crut que 
la grande question des finances était réglée et que l'harmonie 
allait renaître. Burton se berçait lui-même de cette illusion. 
Mais il n'avait qu'un rôle temporaire et pour ains' dire d'entre 
acte à jouer ; on lui laissait certaines libertés lorsqu'il avait les 
guides en main, en attendant qu'on les remit dans d'autres en qui 
on avait plus de confiance pour atteindre le but sur lequel on 
avait toujours les yeux. Lord Dalhousie était passé en Angle- 
terre pour s'entendre avec les ministres sur ce qu'il y avait à 
faire après la déconvenue de leur projet d'union. La surprise 
des communes n'était plus possible ; il fallait changer de tactique 
et s'y prendre de plus loin pour assurer le succès et donner à sa 
cause une forme plus soutenable devant la législature. Le gou- 
verneur reçut de nouvelles instruciions, et de retour à Québec, 
il rouvrit les chambres dans le mois de janvier 1826. Il leur 
adressa un discours qui était de nature à continuer l'illusion 
qu'avait répandue Burton. La chambre y répondit dans le 
même esprit. Le gouverneur manifesta une vive satisfaction en 
voyant que ses senti mens s'accordaient si bien avec les siens, et 
déclara qu'il anticipait le résultat le plus heureux pour le bien 
public. A sa suggestion, la chambre vota une adresse au roi pour 
demander la révocation des lois passées par le parlement impérial 
et qui changeaient la tenure des terres en Canada et introduisaient 
les lois anglaises. Elle faisait observer que les motifs qui avaient 
engagé la métropole à donner une législature à ce pays, devaient 
suffire pour empêcher le parlement impérial de s'immiscer dans 
sa législation intérieure ; qu'il y avait péril pour lui de commettre 
des erreurs et des injustices graves, et que dans l'exercice de 

• Lettre de sir Francis Burton à lord Bathurst, du 28 mars 1825. 



HISTOIRE DU CANADA. 



265 



l'antorité suprême il devait mieux respecter son propre ouvrage 
en laissant les colons user de? pouvoirs qu'il leur avait confiés 
tels qu'ils l'entendraient. 11 ne s'était présenté encore aucune 
circonstance qui mît la dépendance du pouvoir législatif colonial 
dans une situation 'plus humiliante. L'on voyait agir l'influence 
de M. EUice, sous le voile des argumens du bureau colonial. 
L'amour propre du colon en était froissé, et cependant il fallait s'y 
soumettre. Mais dans le moment où l'on croyait qu'il ne restait 
que la question de tenure à débattre avec la métropole, celle des 
finances surgit tout à coup plus menaçante que jamais. Aux 
paroles de paix que Dalhousie avait proférées en arrivant, ceux 
que l'approbation de Burton n'avait pas complètement convaincus, 
crurent que les difficultés financières étaient en effet finalement 
réglées. Mais il n'en était rien, et lord Bathurst niait toujours le 
droit de disposer d'une manière pleine et entière de tout le 
revenu, à l'assemblée qui transmit une nouvelle adresse au roi 
pour déclarer qu'elle persistait dans ses prétentions. En même 
temps le président de cette assemblée, M. Papineau, écrivait une 
longue lettre à sir James Macintosh pour lui exposer de nouveau 
les abus de l'administration : " A la dernière séance du conseil 
législatif, 11 conseillers, disait-il, dont 9 officiers publics, ont 
déclaré que la résolution de la chambre qui rend le receveur- 
général responsable des payemens faits sans autorisation de la 
législature, est un attentât contre la loi, et ont proclamé le principe 
que cet officier est tenu d'agir suivant les instructions qu'il reçoit 
de l'exécutif et non d'aucune des deux chambres." 

Les subsides furent votés dans la même forme que l'année 
précédente et furent refusés. Sir Francis Burton, que l'on 
avait blâmé d'avoir sanctionné un bill qui n'était pas conforme 
aux instructions transmises à Sherbrooke et à Dalhousie, et qu'on 
lui croyait entre les mains, avait écrit à lord Bathurst pour lui dire 
qu'il les ignorait et qu'elles ne s'étaient pas trouvées au secré- 
tariat. Les représentons résolurent qu'ils étaient prêts a voter 
les subsides comme en 1825, mais que les estimations telles 
qu'elles leur avaient été fournies, ne leur permettaient point de le 
faire pour cette année. C'était provoquer un dénouement subit. 
Le refus des subsides était la censure la plus solennelle que le 
pays pût porter contre l'administration. Lord Dalhousie qui 



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366 



HISTOIRE DU CANADA. 



était l'agent de l'Angleterre dans les vues de laquelle il entrait 
d'autant plue qu'en générai les gouverneurs, étrangers aux colo- 
nies, n'ont aucune sympathie pour elles, et sont des instrumens 
souvent passionnés par leur contact direct avec le colon, lord 
Dallidusie prorogea les chambres dès le lendemain. Il monta 
dans la salle du conseil, éperonné et l'épée au côté suivant 
l'usage militaire, accompagné d'une nombreuse suite couverte 
d'écarlate et d'or: " Je suis venu, dit-il, mettre fin à cette session, 
convaincu... qu'il n'y a plus lieu d'en attendre rien d'avantageux 
pour les intérêts publics. A vous, messieurs du conseil législatif, 
qui avez été assidus à vos devoirs,... j'offre mes remercimens de 
la part de sa Majesté, en témoignage de l'intérêt que vous avez 
pris au bien-être de votre pays, et du respect que vous avez mon- 
tré pour le souverain dont vous tenez vos honneurs. Il m'est 
bien pénible, messieurs de la chambre d'assemblée, de ne pou- 
voir vous exprimer mes sentimens en termes d'approbation et 
de remerciment... Des années de discussions sur des forma' 
lités et des comptes n'ont pu réussir à éclaircir et à^terminer une 
dispute à laquelle la modération et la raison eussent prompte- 
ment mis fin." C'est ainsi que l'agent colonial parie d'un 
principe qui fi)rme l'une des principales bases de la consti- 
tution d'Angleterre, le vote et le contrôle des dépenses publi- 
ques par les représentans du peu})te. Il adressa ensuite une 
longue série de reproches à la chambre en fi)rme de questions, 
avec toute l'audace insultante qu'un agent métropolitain peut 
avoir dans une colonie. Avez-vous fait ceci ? avez-vous fait 
cela? " Ce sont des questions, dit-il, dont il faut que vous répon- 
diez à vos consciences, comme des hommes liés par des sermens 
de fidélité à votre pays et à votre roi " Il n'est pas étonnant 
qu'aussitôt qu'elles le pe\ivent, les colonies brisent le joug de 
métropoles qui leur envoient des agens frappés de pareille folie. 



mtLSÈàHM^^îiiiLAiLi*. \ 



CHAPITRE III. 



CRISE DE 1827. 
1827-1828. 

Nouvelle crise.— Adresse de M. Papineau et d'une partie des membres ds 
la chambre à leurs commettans en réponse au discours prononcé par le 
gouverneur en ajournant la session, — Assemblées publiques. — Destitutions 
dans la milice. — Lapresse. — Elections.— Réunion du parlement. — Le gou- 
verneur désapprouve le » .loix de M. Papineau comme président de l'as- 
semblée. — Le parlement eat prorogé.— Adresses des partisans de lord Dal- 
housie au roi.— Assemblées publiques dans toutes les parties du pays.— 
Adresses au roi et aux deux chambres du parlement impérial. — M. Waller, 
rédacteur du Spectateur arrêté deux fois.— MM. Neilson,VigeretCuvil- 
lier députés à«Londres avec les adresses des Canadiens. — M. Gale avec 
celles du parti opposé. — Affaires du Canada devant le parlement impérial. 
Discours de MM. Huskisson, Labouchère, sir James Macintosh, Hume, 
Wilmot, Stanley dans les communes.^Les adresses sont renvoyées à un 
comité. — Rapport du comité. — M. Huskisson est remplacé dans le minis- 
tère des colonies par sir George Murray. — Le rapport du comité n'est ni 
rejeté ni adopté— Sir George Murray annonce aux députés canadiens 
qu'on va preiTdre des mesures pour faire cesser les difficultés. — Sir James 
Kempt remplace lord Dalhousie eu Canada. 

La violence des journaux et celle de lord Dalhousie dans son 
discours de prorogation annonçaient une nouvelle crise. La 
question des finances est celle qui fournit des armes ordinaire- 
ment aux partis dans les grandes luttes politiques ; c'est celle qui 
détermina les révolutions d'Angleterre, des Etats-Unis et de 
France. Elle n'en fut pas la cause seule ; mais elle en fut le 
principal prétexte et c'est elle qui les commença. 

Au milieu du débordement des e? rits la Gazette de Québec 
rédigée par l'un des chefs du parti libéral, M. Neilson, conserva 
un ton de modération et dignité calme qui désespéra les adver- 
saires de la chambre. Les principaux membres du district de 
Montréal v.rurent devoir répondre aux raisonnemens du discours 
du gouverneur, par une adresse à leurs commettans. Cette 
adresse qui était écrite avec autant de mesure qu'en permettaient 
les circonstances, fut signée par MM. Papineau, Heney, Cuvil- 
lier, Quesnel et d'autres membres moins marquans, et avait pour 
but d'expliquer la conduite de la majorité, en faisant retomber la 






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lIISTOUlfi DU CANADA. 






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' laspetiHion des travaux légiylatifd sur le gouverneur lui-même et 
8ur son entourage. Elle devait provoquer la réélection de tous 
les membres de la majorité, car une nouvelle élection était main- 
tenant inévitable, et eut un grand rot^ntisscment. Elle détermina 
preaqu'un mouvement populaire. Lea liabitans des campagnes 
commencèrent à s'assembler. Les résolutions d'abord fermes 
mais positives, devinrent bientôt violentes et accusatrices. Les 
discours subissaient ta même influence. Une question nouvelle 
vint augmenter l'ardeur des esprits et le feu des discordes. L'ex- 
piration des lois de milices faisait revivre, suivant le procureur 
général, les anciennes ordonnances, qui lurent remises en vigueur 
par un ordre du 14> mai. 

Ces vieilles réminiscences d'un temps où la liberté était 
inconnue, n'étaient plus de mise avec les institutions nouvelles. 
Les journaux de l'opposition donnèrent l'éveil j ils firent craindre 
qu'elles ne fussent exécutées avec rigueur et ne servissent 'à 
influencer les élections qui allaient avoir lieu. On critiqua la 
mise à la retraite des officiers de milice et leurs remplacemens ; 
il y eut en quelques endroits refus de commander et refus d'obéir. 
Grand nombre d'olRciers furent destitués pour avoir refusé de 
paraître aux revues, induit les miliciens à désobéir, commis des 
actes d'indiscipline dignes de châtiment, manqué de respect à 
leurs supérieurs, s'être servi d'un langage insultant en renvoyant 
leur commission, avoir convoqué des assemblées publiques, excité 
le mécontentement du peuple, enfin pour s'être montré les agéns 
actifs d'un parti hostile au gouvernement. L'un écrivait : " Après 
avoir considéré la manière peu généreuse que vous employez pour 
poursuivre les miliciens de ma compagnie, qui ont manqué aux 
exercices, je crois devoir vous informer que je me suis refusé et 
que je me refuse à me conformer à vos instructions et à exécuter 
vos ordres à cet égard." Un autre repondait: " En ce jour 
qu'on ne saurait être citoyen et officier de milice, que tant de 
personnes mille fois plus respectables que moi ont été déplacées, 
je me croirais souillé si je retenais une commission qui n'a plus 
rien que de dégradant à mes yeux. Je ne l'acceptai qu'après 
avoir su que mon. devoir serait d'agir conformément à la loi; 
cette conformité ne pouvant plus être, ma commission cesse 
d'exister." 






m 



HISTOIRE DU CANADA. 



269 



Cesdeslitutions firent aux yeux du peuple des martyrs politiques, 
mais n'empùchèrent point la grande majorité des miliciens de se 
conformer à la loi en se rendant aux exercices. Dalhousie dont 
la conduite aurait pu être blâmée en Angleterre si la désobéis- 
sance eût été générale, s'empressa d'en exprimer toute sa satis- 
faction, et de déclarer qu'il espérait que malgré les artifices des 
gens mal intentionnés pour répandre les doutes et les soupçons 
dans l'esprit du peuple, les officiers et les miliciens continueraient 
à montrer le zèle, l'obéissance et la subordination qui avaient 
distingué jusque là la milice canadienne. Il est inutile de dire 
qu'au milieu do ces dissentions beaucoup d'officiers furent desti- 
tués injustement ou pour des motifs que l'esprit de parti avait 
fort exagérés. 

Cependant la chambre avait été dissoute, quoique les élections 
faites dans des circonstances comme celles où l'on se trouvait, 
eussent toujours tourné contre le gouvernement et augmenté le 
parti populaire. La polémique des journaux ne cessait pas d'être 
d'une virulence extrême. Les discours prononcés dans les 
assemblées publiques étaient souvent empreints des passions les 
plus haineuses, et les journaux de l'administration qui auraient dû 
conserver au moins par politique l'apparence de la modération, 
employaient le langage le plus insultant pour la population fran- 
çaise, faute dont leurs adversaires se prévalaient aussitôt pour 
prouver l'antipathie de l'administration contre l'ancienne popu- 
lation. Des Canadiens fixés à Plattsburgh, état de la Nouvelle- 
York, établirent une feuille, VAmi du Peuple, pour soutenir les 
droits de leurs compatriotes. " Canadiens, disaient-ils, on tra- 
vaille à vous forger des chaînes ; il semble que l'on veuille vous 
anéantir ou vous gouverner avec un sceptre de fer. Vos libertés 
sont envahies, vos droits violés, vos privilèges abolis, 70s récla- 
mations méprisées, votre existence politique menacée d'une ruine 
totale. . . . Voici que le temps est arrivé de déployer vos res- 
sources, de montrer votre énergie, et de convaincre la mère 
patrie et la horde qui depuis un demi siècle vous tyrannise dans vos 
propres foyers, que si vous être sujets, vous n'êtes pas esclaves." 
Le Spectateur de Montréal en accueillant ces paroles s'écriait : 
" La patrie trouve partout des défenseurs, et nous ne devons point 
encore désespérer de son salut." 

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270 



HISTOIRE DU CANADA. 



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La chambre reiTiporta une victoire complète. Les élections 
accrurent encore sa force de plusieurs membres malgré l'opposi- 
tion éprouvée en plusieurs endroit?. Au quartier ouest de Mont- 
réal, à Sorel, à St.-Eustache, il y eut des rixes antre les deux partis 
et beaucoup de desordres ; mais les libéraux l'emportèrent. " Les 
élections sont presque finies, s'écriait le Spectateur, les amis du roi, 
de la constitution et du pays, ont remporté une victoire signalée. 
Les employés de l'administration de lord Dalhousie et l'adminis- 
tration elle-même ont éprouvé une désapprobation générale et 
formelle." Cette feuille était rédigée par M. Waller, fervent 
catholique et journaliste de talens distingués, qui s'était acquis par 
ses idées libérales la haine du gouvernement, dont il était un des 
plus rudes adversaires. Il était frère d'un baronnet d'Irlande, et 
pour cela môme entouré d'un certain prestige aux yeux de ses 
compatriotes en Canada, qui avaient voté avec plusieurs Anglais 
ou Ecossais pour M. Papineau, au quartier ouest de Montréal. 
Le gouverneur dont la politique était si solennelle ut-nt condamnée 
par la voix du peuple dans une élection générale, ne vit plus 
désormais de justification que dans une persistance plus opiniâtre 
à voir des rebelles dans tous les chefs de l'opposition. Il prit 
occasion d'un nouvel ordre général de milic-es pour porter une 
accusation contre elle. "Son excellence 8'empres8e,disait-il, de faire 
connaître aux milices ses sentimens sur des faits récjns qui affec- 
tent leur fidélité et leur honneur. Les lois temporaires qui les con- 
cernaient étant expirées les anciennes ont repris leur première 
vigueur; des personnes mal disposées ont cherché à répandre 
des doutes sur la légalité de ces ordonnances ; à ces doutes elles 
ont ajouté des faussetés et des calomnies grossières sur les inten- 
tions du gouvernement, tendant à exciter au mécontente.nent, et 
surtout à la désabéissance aux officiers de milice ; son excellence 
a vu échouer leurs efforts avec la plus grande satisfaction, et sauf 
l'absence de quelques officiers, les revues de juillet et d'août ont 
été plus nombreuses qu'à l'ordinaire ; elltï en témoigne sa plus 
vive reconnaissance aux miliciens qui ont ainsi fait preuve de 
leur fidélité et su apprécier leur devoir ; mais en môme temps 
elle se croit obligée de priver de leur commission tous les officiers 
qui ont négligé d'aisiatcr aux. rcvuc3. ov qui dans leurs discours 



HISTOIRE DU CANADA. 



271 



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aux assemblées publiques, ont manqué de respect au représentant 
de leur souverain." 

Le résultat des élections et cet ordre général annonçaient la dé- 
termination de chaque parti de persister dans la voie qu'il avait 
prise. Mais rien n'était d'un plus dangereux exemple que ce 
mélange de discours civiques et de devoirs militaires où tout 
esprit politique doit disparaître. 

Les chambres se réunirent le 20 novembre. Sur l'ordre de 
l'huissier, l'assemblée se rendit dans la salle du conseil législatif, 
où le président l'informa que le gouverneur lui ferait part des 
causes de la convocation après qu'elle se serait choisi un prési- 
dent, et qu'elle eût à le présenter le lendemain à deux heures à 
son approbation. M. Papineau fut proposé par M. Letourneau 
et M. Valliéres de St. Real par le solliciteur général Ogden. 
Après quelques débats la chambre se partagea. Trente neuf 
membres votèrent pour M. Papineau et cinq seulement pour M. 
Valliéres. Cette division annonçait que la parti de l'administra- 
tion était réduit à rien dans l'assemblée, parce que quelques uns 
des membres qui avaient appuyé la candidature de M. Valliéres, 
étaient contre le gouvernement. 

Le lendemain l'assemblée se rendit au conseil avec son prési- 
dent qui informa le gouverneur assis sur le trône du choix 
qu'elle avait fait. Le président du conseil répondit aussitôt que 
son excellence le désapprouvait au nom de sa Majesté, et qu'elle 
eût à retourner ^ans la salle de ses séances pour en faire un 
autre, et le présenter à son approbation le vendredi suivant ; 
qu'ensuite elle lui communiquerait les dépèches qu'elle avait reçues 
de Londres sur les affaires publiques. Ce résultat n'était pas 
inattendu. Le Spectateur de Montréal disait le 7 novembre : 
" La gazette du château regarde le président de la chambre 
d'assemblée comme l'organe de la conciliation... est-ce la con- 
ciliation avec son excellence 1 Quelle conciliation peut-on espé- 
rer d'une administration r^i depuis sept ans viole les lois, viole 
les droits constitutionnels du pays 1 Qui a travaillé à faire tour- 
ner les ministres anglais contre nous, qui a juré une guerre 
éternelle à nos droits, qui a déshonoré et diffamé le lieutenant 
gouverneur Burton, qui a refusé de communiquer des documens 
nécessaires sur des sujets • importans, qui a insulté, calomnié, 



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272 



HisToms cy canada. 



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diffamé la représentation nationale?... Quelle espérance de con- 
ciliation reste-il avec une pareille administration, qui fait revivre 
des ordonnances militaires contre les plus simples règles d'inter- 
prétation légale, qui voyage pour remercier une demi douzaine de 
flatteurs ou d'intrigans... Il n'y a guère à douter que le gouver- 
nement anglais ne regarde une pareille administration comme une 
nuisance, dont les folies et la mauvaise conduite finiront bientôt si 
le pays prend de son côté des mesures fermes et décisives." Le 
refus du gouverneur fournit de nouveaux motifs et de nouvelles 
armes à l'opposition, et la grande majorité se montra décidée à 
maintenir la position qu'elle avait prise. Le fauteuil du président 
était resté vide. Sur la proposition de M. Cuvillier,il fut résolu: 
Que le choix du président devait être fait librement et indépen- 
damment du gouvernement ; que M. Papineau avait été choisi, 
que la loi n'exigeait pas d'approbation et qu'elle était comme la 
présentation une simple formalité d'usage. Après cette déclara- 
tion, M. Papineau fut reconduit au fauteuil et les membres de 
la minorité se retirèrent. Sur la motion de M. Vallières, une 
adresse au gouverneur pour l'informer de ce qu'on avait fait, fut 
adoptée à l'unanimité, et une députation fut envoyée pour savoir 
quand il voudrait bien recevoir la chambre. Le gouverneur fit 
répondre qu'il ne pouvait recevoir ni message ni adresse d'elle 
avant qu'il eût approuvé son président, et le soir même le parle- 
ment fut prorogé. 

Le gouvernement dont les organes célébraient l'énergie et 
disaient que sans la fermeté du comte de Dalhousie cette scène 
aurait conduit aune révolution, le gouvernement avait voulu dans 
le même temps sévir contre la presse. Un grand jury de Mont- 
réal avait rejeté les accusations qu'on lui avait présentées; on 
on en choisit un autre plus commode qui en accueillit au com- 
mencement de novembre contre le Spectateur ; mais loin de 
modérer l'ardeur des journaux cette démonstration sembla 
l'accroître. Le poup'e lui-môme commença à s'agiter. Il y eut 
des assemblées publiques dans les villtù "* dans les campagnes ; 
on y organisa des comités pour rédiger des résolutions et de 
nouvelles adresses au roi et au parlement impérial, que l'on ferait 
ensuite signer par le peuple. 

Le parti qui appuyait la politique de lord Dalhousie, très faible 



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HISTOIRE DU CANADA. 



273 



en nombre en Canada, mais puissant à Londres par l'influence 
de ses amie, et soutenu par le bureau colonial qui avait donné 
carte blanche pour faire triompher sa politique, tint lui aussi 
une assemblée à Montréal pour adopter une adresse à l'ex- 
emple de ses adversaires, et la transmettre à l'Angleterre, sans 
cesse importunée maintenant par ses colons indociles et remuans. 
Il déclarait que la chambre avait retenu injustement les fonds de 
douane du Haut-Canada, passé des lois temporaires pour tenir 
l'exécutif dans sa dépendance, refusé de donner des repré- 
sentans aux cantons anglais et d'établir des bureaux d'hypo- 
thèques afin d'entraver l'immigration; il l'accusait aussi d'être 
conduite par un esprit de domination et de mépris pour les pré- 
rogatives de la couronne, et remerciait la providence d'avoir 
permis que ces prérogatives fussent maintenues pour assurer 
au pays son caractère anglais, et le gouverneur d'avoir mon- 
tré une si noble énergie en toute occasion au milieu des 
funestes divisions qui déchiraient le pays, espérant que les actes 
de la chambre allaient enfin porter l'Angleterre à prendre la situa- 
tion en très sérieuse considération et à corriger les défauts et les 
erreurs que l'expérience du passé et les dernières prétentions des 
représentans valent mis au jour. Le gouverneur répondit 
suivant son rôle dans ces débats lorsqu'on lui remit l'adresse 
pour la transmettre au roi : " Vous avez très exactement tracé la 
tendance funeste des mesures que la chambre a adoptées depuis 
quelques années. Quoique l'eflet de ces mesures arrête depuis 
longtemps les améliorations publiques, je considère cela comme 
rien en comparaison de l'atteinte beaucoup plus audacieuse qu'elle 
a osé porter récemment à la prérogative royale. Je ne puis attri- 
buer cet acte à l'ignorance ; quelques uns de ceux qui se trouvent 
à la tête des mesures factieuses de ce corps, sont des hommes 
éclairés, et pour cette raison il est du devoir de tous ceux qui 
savent priser le bonheur dont ils jouissent sous la constitution 
britannique, de se montrer. 

" Je regrette beaucoup de ne pouvoir déposer moi-même en per- 
sonne votre adresse aux pieds de sa Majesté, tant je désire y 
ajouter tout le poids que ma situation au milieu de vous pourrait 
lui donner. De tout ce qui sera en mon pouvoir rien ne sera 
oublié pour recommander les sentimena et les opinions qui y 



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274. 



HISTOIRE DU CANADA. 



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Boni exposés, à la considération immédiate et favorable du secré- 
taire d'état de sa Majesté . . ." 

Cette réponse contenait un appel à tous les partisans du châ- 
teau de s'agiter comme leurs adversaires. Il continua à s'expri- 
mer dans le même sens à l'occasion de chaque adresse qu'on lui 
présentait. Les townships de l'est imitèrent leurs compatriotes 
de Montréal et préparèrent aussi des pétitions à l'Angleterre. 

Les partisans de la chambre n'étaient pas en reste. Ils conti- 
nuaient leur agitation partout avec activité. Ils tinrent encore 
une grande assemblée à Montréal sous la présidence de M. Jules 
Quesnel, l'un des principaux citoyens de la ville. M. D. B. Viger 
et M. Cuvillier y furent les principaux orateurs. On y passa 
des résolutions qui furent incorporées dans une pétition au roi 
et aux deux chambres du parlement impérial, dans lesquelles le 
gouverneur fut accusé d'avoir commis des actes arbitraires 
tendant à rompre les bases du gouvernement et à aliéner l'affec- 
tion des habitans ; tiré par v^^arrant, ou autrement, des mains du 
receveur-général, des sommes considérables sans être autorisé 
par la loi ; supprimé volontairement ou soustrait à la connaissance 
du parlement, divers documens et papiers nécessaires à l'expé- 
dition des affaires ; conservé, en violation de son devoir envers 
son souverain et envers le Canada, M. John Caldwell dans l'ex- 
ercice de ses fonctions longtemps après que ce fonctionnaire 
eut avoué sa défalcation ; nommé en violation de son devoir, 
John Haie, écuyer, pour le remplacer ; usé en différons temps 
de son autorité, comme commandant en chef, pour influencer et 
intimider les habitans dans l'exercice de leurs droits civils et 
politiques ; destitué un grand nombre d'officiers de milice sans 
raison suffisante ainsi que plusieurs officiers civils ; maintenu et 
conservé en place plusieurs fonctionnaires dont la nomination et 
la conduite étaient préjudiciables au service public ; multiplié 
sans nécessité les cours d'oyer et terminer ; nui aux intérêts 
publics en empéchîint la passation d'actes utiles par des proro- 
gations et des dissolutions violentes et subites du parlement ; 
porté des accusations fausses dans ses discours contre les repré- 
sentans du peuple afin de les déprécier dans l'opinion de leurs 
constituans; toléré et permis que les gazettes publiées sr us son 
autorité portassent journellement les accusations les plus men- 



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HISTOIRE DU CANADA. 



275 



songères et les plu» calomnieuses contre la chambre d'assemblée, 
ainsi que contre tout le peuple de cette province ; menacé, par 
le même moyen, le pays d'exercer la prérogative royale d'une 
manière violente et despotique en dissolvant le corps représen- 
tatif; puni en effet le pays en refusant sa sanction à cinq bills 
d'appropriation ; violé la franchise élective en voulanL directe- 
meiit et indirectement influencer les électeurs ; créé dans le pays 
par ces divers actes d'oppression un sentiment d'alarme et de 
mécontentement général ; déprécié le pouvoir judiciaire et affai- 
bli la confiance du peuple dans l'administration de la justice ; 
enfin d'avoir répandu dans toute la province un sentiment insur- 
montable de méfiance contre son administration. 

Le pouvoir qui voulait intimider les organes de l'opposition et 
atténuer au loin l'effet de ces grandes démonstrations publiques 
par quelque coup d'éclat qui répandit le soupçon, choisit pour 
faire arrêter rne seconde fois l'éditeur du Spectateur, M. Waller, 
le moment où il se rendait à l'assemblée. Mais ces tentatives 
d'intimidation ne faisaient qu'aigrir davantage les esprits. Le 
lendemain le Spectateur disait: " Un autre attentat a été com- 
mis au préjudice de la liberté de la presse et des droits et immu- 
nités des sujets anglais. Lorsque l'on réfléchit à la misérable 
folie qui a marqué d'une manière indélébile l'administration ; 
lorsque l'on voit l'indiscrétion et la passion qu'elle a montrées ; 
lorsque l'on se rappelle ce que les intérêts de la société ont souffert, 
ce qu'ont enduré ses sentimens, ses droits, la constitution, la 
représentation, on ne peut être surpris des tentatives faites main- 
tenant pour étouffer la presse, ou réduire au silence toutes celles 
qui ne sont pas payées par l'administration ou qui ne sont pas 
dans sa dépendance." Les autres villes et tous les districts ruraux 
se réunissaient ou s'étaient réunis pour le même objet. On 
adoptait des adresses de toutes parts dans lesquelles on s'exprimait 
avec la même énergie et la même unanimité qu'à Montréal. A 
Québec on en adopta une qui semblable au fond à celle de Mont- 
réal, était plus modérée dans les termes. 80,000 signatures cou- 
vrirent bientôt ces représentations que M.M. Neilson, Viger et 
Cuvillier furent chargés d'aller porter en Angleterre. Les 
menaces de la presse officielle ne fit qu'exciter le zèle des parti- 
sans de la chambre. En vain les accusait-elle de trames sédi- 



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HISTOIRE DU CANADA. 



tieuses et de rébellion, ils marchèrent droit à leur but, guidés par 
cet instinct secret qui a été de tout temps comme la sauve-garde 
et le bouclier sacré des Canadiens. Chacun sentait que le 
bureau colonial persistant dans son projet, cherchait des motifs 
pour revenir au bill d'union de 1822, car sans ses sympathies, 
sans son appui au parti opposé à la chambre, prouvés par la 
marche rétrograde du gouvernement depuis 1820, les difficultés 
auraient été arrangées depuis longtemps. Le chef de police de 
Montréal, M. Gale porta en Angleterre les dépêches de lord Dal- 
housie et les adresses qu'il avait reçues. Le bruit courait alors 
qu'il devait demander une nouvelle division des deux Canadas, 
par laquelle l'île de Montréal et les townships de l'est auraient été 
annexés au Haut-Canada. C'était un partisan violent de l'ad- 
ministration. Sa haine contre les Canadiens était notoire, et on 
savait qu'il avait pris une grande part dans les attentats contre la 
liberté de la presse, et à la rédaction de la Gazette de Montréal 
qui demandait l'union des Canadas, demande que le caractère 
officiel de cette feuille rendait solidaire avec le gouverneur. 

Le départ des agens Canadiens ne fit point diminuer les assem- 
blées ni l'agitation. L'on déclarait partout que les prétentions 
de l'administration répandait l'alarme ; que la chambre devait 
avoir le contrôle sur les subsides ; que la conduite de la majorité 
était digne de toute approbation ; que le refus de confirmer la 
nomination de son président après en avoir appelé au peuple, 
était un acte d'insulte et de mépris de nature à aliéner son afiec- 
tion ; que par la conduite qu'il avait tenue le gouverneur avait 
perdu la confiance publique, et que ceux qui acceptaient des com- 
missions pour remplacer les officiers de milice destitués méritaient 
la réprobation et devaient être regardés comme les ennemis des 
droits du peuple. 

Les partisans du pouvoir, quoique peu nombreux, continuaient 
de leur côté à s'agiter sans relâche sur tous les points où ils pou- 
vaient s'en rallier quelques-uns, et envoyaient des adresses dans 
lesquelles ils manifestaient leurs sentimens avec une ardeur qui 
n'en cédait poii.t à celle de leurs adversaires. Dalhousie répon- 
dait à l'une, celle du comté de Warwick : " J'ai vu avec une 
grande satisfaction par votre langage que la conduite des chefs 
factieux est généralement réprouvi^e par tout homme loyal et res- 



lil 



HISTOIRE DU CANADA. 



277 



pectable." A l'autre, ccUo des Trois-Riviôres : "Je me suis vu 
forcé de défendre contre des empiétemens, les principes les plus 
évidens de la constitution et les prérogatives les plus indubitables 
de la couronne. Vous pouvez être assurés que je ne changerai 
point de conduite, car je suis certain de recevoiv finalement l'ap- 
pui de tous les fidèles sujets du roi, et parmi eux je compte la 
très grande partie du peuple qui s'est laissé égarer." 

Un pareil langage après ce qu'il savait des projets des n/mistres 
et de leur détermination de noyer les Canadiens dans une 
majorité étrangère, n'était-il pas la violation la plus évidantc de 
la sainteté de la vérité. Il rendait son administration désormais 
impossible. Ne gardant plus de mesures, il continua à sévir 
contre les magistrats, contre les otRciers de milice et contre la 
presse. Plusieurs magistrats furent destitués. La Gazette de 
Québec disait : " Que le pays méprise cette nouvelle insulte ; il 
peut confier sans crainte ses destinées à un roi et à un gouverne- 
ment anglais." Quoique toujours plus modéré que les autres, ce 
journal était alors en butte aux poursuites du gouvernement. 
Quatre actes d'accusation pour libelles avaient été portés contre 
son rédacteur, pour avoir publié les résolutions adoptées dans les 
assemblées publiques. 

Pendant que le Bas-Canada était ainsi livré aux dissentions 
qu'amène le despotisme d'une minorité maintenue par la force, 
car elle n'aurait pu rien faire sans l'appui de l'Angleterre, le 
Haut-Canada était en proie aux mêmes agitations dues à la 
même cause. Le parti libéral s'était soulevé contre l'oligarchie. 
Cette coïncidence dans deux contrées dont la masse de la popu- 
lation était d'origine différente, annonçait une cause réelle de 
souffrance et donnait par là même du poids aux représentations 
de chacune. Déjà M. Hume y avait fait allusion à l'occa- 
sion des subsides pour l'armée. " Les dépenses des colonies ren- 
fermaient, suivant lui, la question desavoir de quelle manière ces 
colonies étaient gouvernées. L'étaient-elles d'une manière sage 
et sensée 1 ou le gouvernement ne mettait-il pas plutôt tout en 
usage pour les irriter et pour les porter dans leur désespoir à tout 
tenter ? Pourquoi, ajoutait-il, avoir à présent 6000 soldats en 
Canada ] Si ce n'était pour tenir de force le peuple sous un gou- 
vernement qu'il haïssait et méprisait? Que dirait la cht^mbre 

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278 



HISTOIRE DU CANADA. 






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des communes si elle é.ait traitée comme le sont les assemblées 
législatives dans ce pays? Que dirait-elle si le roi refusait le 
président qu'elle se serait nommé par une majorité de 55 contre 
5. Qu'on regarde les Etats-Unis. Il n'y a pas pour garder leur 
immense frontière autant de soldats qu'en Canada. Le même 
système erroné subsiste dans toutes les autres colonies, où le 
peuple anglais connaît peu le gouvernement arbitraire qu'on 
impose. Car tous les gouverneurs militaires sont arbitraires par 
nature. On devrait les remplacer par des gouverneurs civils." 

M. Huskisson proposa une motion tendante à faire nom- 
mer un comité pour s'enquérir de l'état des deux Canadas. " La 
question, dit-il, est de savoir si ces deux provinces ont été 
administrées de manière à favoriser leur établissement, leur 
prospérité et leur attachement à l'Angleterre. Sinon ce sera 
au parlement à faire les modifications nécessaires. Bien des 
défauts peuvent exister dans le système ; mais ils étaient iné- 
vitables à l'époque où la constitution a été établie. Le pays, 
ses ressources, ses intérêts étaient alors peu connus, et il 
n'y a rien de surprenant qu'il s'y trouve des imperfections, quoi- 
que cette constitution ait été imaginée par les plus grands hommes 
d'état de l'Angleterre. Ils avaient à remplir les engagemens que 
nous avions pris avec les colons français tout en tâchant autant 
qu'il était compatible avec ces engagemens, d'introduire les 
avantages qui découlent des lois, de la jurisprudence et d'une 
administration anglaise.* 

" L'acte de 91 vous permet de l'amender et d'en considérer 
toutes les imperfections pour les corriger ; Pitt les avaient prévues. 

" La France céda le Canada à l'Angleterre en 63 sans condi- 
tion, sans stipuler de quelle manière il serait administré, en pleine 
et entière souveraineté. Sa population n'excédait pas 65,000 
âmes. La France y avait introduit son système féodal dans toute 
sa vigueur, je pourrais dire dans toute sa difformité. Le système 
français fut suivi non seulement dans les institutions, mais même 
dans les édifices. Les maisons de campagne des colons avaient 
tous les défauts et tout le mauvais goût qu'on voit à Versailles, la 
grandeur et l'étendue exceptées. Tel était l'état du Canada 

• Le ministre trahit ici l'esprit du bureau colonial dans sa conduite envers 
les Canadiens français. Il ne peut dissimuler ses sentimens 



HISTOIRE DU CANADA. 



279 



BOUS le régime français, le système féodal florissant dans toute 
sa vigueur parmi une poignée d'habitans au milieu d'un désert. 

" Ce système avec la coutume de Paris arrêta tout progrès. Le 
ministre passant ensuite à l'intention du roi après la conquête de 
porter des colons en Canada en leur promettant une assemblée 
législative et les lois anglaises, continua : L'on fit tout ce que l'on put 
pour introduire ces lois et les faire observer jusqu'en 1774. On y 
envoya des juges pour les administrer ; mais on ne donna point 
de législature par suite de la révolte des autres provinces qui 
survint alors. Pour se concilier les Canadiens, on abandonna 
ces projets, on révoqua les promesses d'introduction des lois 
anglaises excepté pour le code criminel, on confirma les anciennes 
lois, on y reconnut la religion catholique et on substitua au système 
de taxation français le système anglais bien moins onéreux. 

" L'acte déclaratoire de 78 abandonna aux colonies le droit de 
se taxer, droit qui fut confirmé par la constitution de 91. Tous 
les droits devaient être imposés et appropriés par la législature, et 
le Haut-Canada fut distrait du Bas pour les colons anglais. On 
fit la faute de diviser les collèges électoraux non suivant l'étendue 
du territoire, mais suivant l'étendue de la population, ce qui a eu 
l'effet de mettre la prépondérance de la représentation dans les 
seigneuries." L'esprit du ministre perce partout; il aurait 
voulu qu'on eût donné à quelques habitans des townships la 
majorité sur la masse de la population. 

" Il reste, dit-il, une autre difficulté encore plus formidable, 
celle du contrôle de la législature coloniale sur le revenu public. 
Les taxes qui ont remplacé les taxes françaises, furent appropriées 
par l'acte de 7é au payement de la liste civile et de l'admnistra- 
tion de la justice. Elles se montent à £35,000 ; à £40,000 avec 
le revenu des amendes et confiscations. Les autres revenus qui 
ont été imposés par la législature et qui sont à sa disposition, s'élè- 
vent à £100,000 environ. La chambre d'assemblée réclame 
tout ce revenu, surtout le droit de décider quelles branches du 
service public et quels établissemens judiciaires seront payés sur 
les £40,000. La couronne lui nie cette prétention, qui n'est 
fondée ni sur la loi ni sur l'usage, e* la chambre là-dessus refuse 
tout subside pour forcer le go.ivernement à lui abandonner le 



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contrôle sur la totalité des revenus. Telle est la question en 
débat entre les deux chambres. . 

« Mais avant de m'asseoir, je demanderai à ajouter un mot ou 
deux sur un point auquel on a fait allusion dans cette chambre et 
qu'on a discuté ailleurs. Je veux parler de l'abandon de nos 
colonies. Ceux qui sont de cette opinion disent que nous 
devrions nous épargner la peine d'améliorer l'état de ces provinces, 
en prenant la voie la plus sage, qui serait de les abandonner à 
elles-mêmes. Mais que ceux qui parlent ainsi considèrent que 
ce sont nos compatriotes qu'on abandonnerait, qu'ils sont nés 
r,omme nous dans l'allégeance du roi, qu'ils remplissent tous les 
devoirs de ses sujets, qu'ils désirent le demeurer et en remplir 
toutes les obligations comme habitans de l'empire. Tant qu'il en 
sera ainsi, je dis qu'ils ont droit à la protection dont leur fidélité 
et leur bonne conduite les rendent si dignes. Sur un pareil sujet, 
je ne ferai pas usage d'une autre raison, l'importance de ces 
provinces pour la marine, pour le commerce et pour la politique 
de la Grande-Bretagne. Que ceux qui bazardent une pareille 
suggestion considèrent l'honneur de ce pays et l'impression que 
ferait sur toutes les nations un pareil abandon accompli sans 
nécessité et sans être demandé. Devons-nous abandonner une 
pareille contrée de notre seul et unique mouvement "? Ou comme 
cela a déjà eu lieu une fois touchant une autre partie de l'Amé- 
rique qui a appartenu à la France, la Louisiane, en ferons-nous 
une affaire de louis, chelins et deniers 1 Vendrons-nous le 
Canada à une puissance étrangère ? Non, l'Ang'eterre n'est pas 
tombée si bas. Le Canada nous appartient par les souvenirs d'une 
haute et honorable valeur tant sur mer que sur terre. C'est un 
trophée trop glorieux pour s'en défaire par aucun de ces deux 
moyens. Nous devons tout employer pour conserver le Canada 
et le défendre jusqu'à ia dernière extrémité. Ainsi la question 
présentée sous ce point de vue ne peut être un seul instant dou- 
teuse. Qu'on se rappelle aussi que c'est un pays où il n'y a point 
de ciis malheureuses distinctions qui existent dans quelques-unea 
de nos autres colonies ; il n'y a aucune distinction de castes, de 
maîtres et d'esclaves. Le peuple forme, pour ainsi dire, une 
seule famille, que les liens les plus forts attachent à la métropole. 
L'Angleterre est la mère de plusieurs colonies, dont quelques une» 



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HISTOIRE DU CANADA. 



281 



forment déjà un dcseinpirea les plus vastes et les plus llorinsans de 
l'univers : celles-ci et beaucoup d'aul res ont portù dans tous le? coi ns 
du monde notre langue, nos institutions, nos libertés et nos lois. 
Ce que nous avons planté a pris racine ; les pays que nous favo- 
risons aujourd'hui comme colonies, deviendront tôt ou lard des 
nations libres, qui à leur tour communiqueront la liberté à d'autres 
contrées. Mais me dira-t-on, l'Angleterre a fait pour cela des 
sacrifices immenses ; je l'avoue ; mais malgré ces sacrifices 
l'Angleterre est encore par l'étendue de ses possessions la plus 
puissante et la plus heureuse nation qui existe et qui ait jamais 
existé. Je dirai de plus que nous serons bien payés de tous les 
sacrifices qu'il faudra faire encore, par la moisson de gloire que 
nous ajouterons à celle que nous avons déjà acquise, la gloire 
d'être la mére-patrie de pays où l'on jouira dans les siècles à venir 
du bonheur et de la prospérité qui distinguent de nos jours l'em- 
pire britannique. Telle sera la gloire qui nous reviendra do 
l'établissement de la surabondance de •" )tre population non 
seulement en Amérique, mais dans toute., as parties du monde. 
Quel noble sujet d'orgueil pour un Anglais de voir que sa patrie 
a si bien rempli sa tâche, en travaillant à l'avancement du 
monde. Que le Canada reste à jamais attaché à l'Angleterre, ou 
qu'il acquiert son indépendance, non pas, je l'espère, par la 
violence, mais par un arrangement amical, il est toujours du devoir 
et de l'intérêt de ce pays d'y répandre des sentimens anglais et 
de lui donner le bienfait des lois et des institutions anglaises." 

Ce discours était rempli d'adresse. Le ministre dissimulait la 
question des finances, qui était un terrain dangereux devant une 
chambre de communes pour laquelle la votation des impôts était 
un droit sacré, et appuyait principalement sur la gloire pour l'An- 
gleterre de faire du Canada un pays vraiment anglais d'affection 
comme de nationalité. Tout ce qu'avait fait jusque-là le bureau 
colonial avait tendu vers ce but. Aussi Huskisson donna-t-il 
une approbation complète à l'administration canadienne, censura- 
t-il les mesures de l'assemblée et s'éleva-t-il avec force contre 
l'agitation extraordinaire qui régnait dans le pays. Les gouver- 
neurs n'avaient agi dans tout ce qu'ils avaient fait que par 
l'ordre formel Je Dovvning-Street, et la nomination du comte 
Dalhousie au gouvernement des Indes, était une preuve que sa 





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HISTOIRE DU CANADA. 



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conduite en Canada était loin d'être désavouée du cabinet. Il 
n'est donc pas étonnant de voir le ministre élever la voix contre 
les colons, puisque leurs plaintes étaient la censure la plus grave 
de ses propres fautes et de celles de ses prédécesseurs. 

L'un des membres marquans des communes, M. Labouchère» 
homme d'origine française comme les Canadiens, prit leur défense 
et exposa avec force les droits de cette race en face de tous les 
préjugés qui s'élevaient contre elle : " Je considère, dit-il, l'acte 
de 91 comme la grande charte des libertés canadiennes. Je crois 
que si l'intention de Pitt et des législateurs de son temps avait 
été suivie d'une manière plus efficace, le fias-Canada aurait eu 
meilleure chance de parvenir à la prospérité qu'on lui destinait et de 
jouir de cette concorde et de cette tranquillité que son alliance 
avec la métropole devait lui assurer. Il me parait évident que 
l'intention de Pitt a été de donner au Bas-Canada une assemblée 
populaire et un conseil législatif, mais non pas de composer 
entièrement ce conseil de la plus petite portion de la population, 
c'est-à-dire de la partie anglaise des habitans. Le secrétaire des 
colonies ne rendait pas justice aux Canadiens ni à leur chambre 
d'assemblée en disant que l'expérience de Pitt n'avait pas 
réussi, puisqu'il était vrai que cette expérience n'avait jamais été 
tentée ou mise à l'épreuve de bonne foi. ... Je suis fsLché que 
le nom du ministre des colonies se trouve attaché au bill d'union 
de 1822, qui a si puissamment contribué à exciter le mécontente- 
ment qui existe généralement aujourd'hui. L'on se rappelle que 
vers la fin de juin, lorsqu'il n'y avait pas soixante membres pré- 
sens, il Introduisit un bill pour anéantir la constitution que Pitt, 
le gouvernement et la législature de ce pays avaient donnée aux 
Canadas; la manière dont cette mesure fut introduite était une 
marque évidente qu'on voulait prendre les Canadiens par sur- 
prise, afin de les empêcher d'exprimer, leur opinion sur la con- 
duite du gouvernement." Sir James Macintosh maintint qu'on 
ne pourrait conserver longtemps le Canada sans le gouverner 
avec justice. " Mes maximes en politique coloniale, ditjcet homme 
d'état, sont simples et peu nombreuses. Protection pleine et 
efficace contre l'influence étrangère ; liberté complète aux colo- 
nies de conduire elles-mêmes leiu^ affaires locales ; obligation 
pour elles de payer les dépenses raisonnables de leur propre gou- 




HISTOIRE DU CANADA. 

verneraent en en recevant en même temps le parfait contrôle, et 
entier affranchissement de toute restriction quelconque sur l'in- 
dustrie du peuple. Telles sont les seules conditions que je vou- 
drais imposer à l'alliance des colonies avec la métropole, les 
seules conditions auxquelles je désirerais que toutes fussent gou- 
vernées. On ne peut guère douter que placées dans de telles 
circonstances les colonies ne fussent sous un gouvernement plus 
doux, dans un état plus heureux, que si elles se trouvaient sous 
la protection immédiate, sous le gouvernement direct de la mère- 
pairie. 

" Pour revenir sur les observations qui ont été faites au sujet de 
la coutume de Paris, je prie la chambre de considérer que ce 
code n'a subi aucun changement depuis 1760 jusqu'à 1789 ; et 
tout en admettant que ce puisse être un mauvais système quant 
à l'aliénation des immeubles et aux hypothèques, un système qui 
entraîne de grands frais dans les poursuites judiciaires, je dois 
cependant déclarer que les Canadiens ne peuvent être si mal 
partagés avec des lois formées sous les auspices du parlement de 
Paris, d'un corps qui a été composé des plus grands génies qui 
se soient jamais appliqués à. l'étude du droit, et qui peut mon- 
trer les noms de l'Hôpital et de Montesquieu." Ici l'orateur don- 
nant cours à son esprit sarcastique prit occasion de faire une 
espèce de comparaison entre les lois françiises et les lois anglaises. 
Il releva avec un esprit inimitable toutes les complications, 
toutes les bizarreries, toutes les singularités que les lois anglaises 
ont conse.vées des temps barbares, et en effet le champ était 
vaste et varié, puisque l'aliénation des propriétés foncières est 
devenue une science en Angleterre des plus compliquées, et que 
l'achat d'une simple propriété coûte autant d'écriture qu'un 
traité important entre deux nations. 

Reprenant son sérieux, Macintosh continua : " Dans le vrai, le 
ministère, n'a mis devant la chambre aucune information suffi- 
sante, et il est bien loin d'avoir rendu sa cause parfaite. Mais 
telle qu'elle est, avec la connaissance que nous avons des faits, et 
sans entrer dans d'autre détail, je suis d'opinion que la chambre 
d'assemblée est pleinement justifiable d'avoir agi comme elle a 
fait. Indubitablement elle a le droit d'approprier l'argent qu'elle 
occorde. Cela est même dans la nature de son vote. C'est le 




284> 



HISTOIRE DU CANADA. 



droit de toute asserr.blée représentative, et c'e^it à l'exercice de ce 
droit que la chambre des communes est redevable de toute son 
importance. Si la chambre d'assemblée ne possède pas ce droit, 
c'est une pure illusion que son prétendu contrôle sur la dépense 
publique. En 1827 elle passa 3 1 bills la plupart pour effectuer des 
réformes ; quelques uns ayant rapport à l'administration intérieure, 
d'autres à des changemens utiles dans ses lois, d'autres enfin dans 
la constitution. La chambre haute les désapprouva tous. Le 
gouverneur en est-il responsable ? Je réponds qu'il l'est. Le 
conseil n'est autre chose que l'instrument du gouvernement. Ce 
conseil n'est pas un contrepoids constitutionnel entre le gouver- 
neur et la chambre élective, c'est le conseil du gouverneur. Des 
27 membres qui le composent, 17 remplissent des charges qui 
dépendent du bon plaisir du gouvernement. Ces 17 personnes 
reçoivent entre elles j£ 15,000 de l'argent public, et cette somme 
n'est pas peu de chose dans un pays où J6I000 passent pour un 
revenu considérable. Je ne parle pas de l'évêque qui peut être 
porté vers l'autorité, mais qui est d'un caractèrejpacifique. Les 
9 autres, fatigués à la fin de lutter contra les 17 fonctionnaires, 
ont cessé d'assister aux délibérations ; et deux d'entre eux, qui 
sont parmi les plus forts propriétaires fonciers de la province, 
ont signé la pétition. Les choses en étant ainsi, je demande 
si les Canadiens n'ont pas grand droit de regarder l'existence 
d'un pareil conseil comme un grief. 

" Le ministre des colonies s'est adressé aux sentimons de cette 
chambre, pour exciter notre sympathie, non en faveur des péti- 
tionnaires, mais en faveur des Anglais du Canada, et dans plu- 
sieurs parties de son discours il a fait allusion à eux. Mais je 
demande qu'on me montre une seule loi passée par l'assemblée 
du Bas-Canada contre les colons anglais ? Une loi qui s'applique 
à eux séparément 1 Et le remède qu'on propose, c'est de chan- 
ger la représentation î et l'objet de ce^ changement, ce sont les 
intérêts de ces 80,000 Anglais 1 Mais quelle influence, quel pou- 
voir peuvent-ils avoir contre plus de 400,000 Canadiens, qui ont 
entre leurs mains toutes les terres, toutes les propriétés du pays ? 
Les Anglais, à peu d'exception près, sont renfermés dans les 
villes, et de composent en grande partie de marchands ou d'agens 
de marchands. Ce sont tous des gens respectables je n'en douta 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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pas; mais ne serait-ce pas la plus grande injustice que de leur 
donner l'influence que les Canadiens doivent posséder par leurs 
propriétés. Lorsque j'entends parler d'enquête pour protéger 
les colons anglais, je ne puis m'einpêcher d'éprouver un senti- 
ment pénible. Je suis fâché qu'on tienne un pareil langage ; 
et je regarderais comme un mauvais symptôme si cette chambre 
était disposée à traiter une classe d'hommes comme une race 
privilégiée, comme une caste dominante, placée dans nos colonies 
pour surveiller le reste des habitans. Aurons-nous en Canada 
une colonie anglaise séparée du reste de la population 1 Les 
Anglais formeront-ils un corps favorisé par excellence 1 Auront- 
ils des privilèges exclusifs? Seront-ils unis d'intérêt et de sym- 
pathie pour assurer la domination protestante 1 Et donnerons- 
nous à ces colonies 600 ans de calamités comme nous avons 
donné à l'Irlande,parcequ'ilse rencontre dans ce paysune popula- 
tion anglaise avec des intérêts et des sympathies anglaises "? Au nom 
de Dieu ! n'introduisons pas un pareil fléau dans une autre région. 
Que notre politique soit de donner à toutes les classes des lois 
équitables et une égale justice ; et qu'on ne fasse pas croire 
que les Canadiens nous sont moins chers, qu'ils ont moins de 
droit à notre considération comme sujets du roi, qu'ils sont moins 
dignes de la protection des lois que les Anglais. La chambre 
doit faire attention ; elle ne doit établir aucune distinction entre 
ces deux classes d'hommes. S'il est de la nature d'un gouver- 
nement équitable de donner la plus grande portion du pouvoir 
politique à ceux qui ont la plus grande portion de la propriété et 
qui forment la majorité, quel droit a la minorité de se plaindre 1 
Ce n'est pas ce qui découle du plan de Fitt: et si la liberté 
civile et le pouvoir politique ne suivent pas le grand nombre et 
la propriété, le peuple ne peut plus les tenir que du bon plaisir 
de ses gouvernans. Je regarde comme un syratôme dangereux 
la distinction des races et la formation d'un peuple en deux 
classes distinctes." 

M. Hume parla aussi avec force à l'appui des plaintes des 
Canadiens, et surtout de ceux du Haut-Canada qui l'avaient 
chargé de leurs pétitions. 11 blâma sévèrement la politique du 
bureau colonial. Si la seule colonie du Canada, dit-il, portait des 
plaintes, on pourrait supposer qu'elle est plus disposée que les 

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286 



HISTOIRS DU CANADA. 



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autres à se quereller avec le gouvernement. Mais à l'exception 
de la Nouvelle-Ecosse, il n'y en a pas une seule qui ne se plai- 
gne depuis de longues années sans obtenir de satisfaction. 

Les discours des amis des Canadiens qui paraissaient fondés 
sur la raison et sur la justice, firent une grande sensation. 

M. Wilmot répliqua à M. Labouchère. Il prétendit que 
la métropole devait se conserver le droit de taxer les colonies, 
surtout leur commerce, en leur laissant le produit de la taxe. M. 
Stanley vint après ; il maintint que le conseil législatif devait être 
changé, que le gouverneur s'en servait comme d'un écran pour 
se mettre à couvert, qu'il était toujours opposé au peuple et 
tenait la place d'une aristocratie sans en avoir les qualifications. 
On ne devait point, suivant lui, accorder de privilèges» à l'église, 
et il était important que les Canadiens n'eussent aucune raison 
de jeter les yeux au-delà de l'étroite frontière qui les séparait des 
Etats-Unis et qu'ils n'y vissent rien à entier. M. Warburton et 
M. Baring s'exprimèrent dans le même sens. Les communes 
renvoyèrent les afiaires du Canada à un comité spécial. 

En présence de l'appui que les Canadiens trouvaient dans 
cette chambre et auquel on ne s'était peut-être pas attendu, leurs 
ennemis àLondres commencèrent à se remuer de nouveau. Une 
quarantaine de marchands de celte ville adressèrent une pétition au 
parlement en faveur de l'union des deux Canadas. Quoiqu'une 
grande partie des signataires n'eût jamais vu ce pays, elle 
fut renvoyée au comité comme les autres ainsi que celle que l'on 
reçût à peu près dans le même temps contre les destitutions des 
officiers de milice. Le comité interrogea sir Francis Burton, M. 
Grant, les agens de la chambre d'assemblée, celui du Haut- 
Canada, M. Ryerson, M. Gale, M. Ellice, M. Wilmot et quelques 
marchands. Une partie du s témoignages eut rapport à la question 
des subsides. Il envisagea cette question d'un point de vue 
élevé, et laissa percer aussi que l'horison qu'on apercevait pourrait 
s'élargir encore et qu'il fallait tout préparer pour aller plus loin 
lorsque le temps viendrait d'augmenter de nouveau les libertés 
canadiennes ; du moins c'est ce owe l'on doit conclure de quelques 
passages. 

Il rapporta que dans l'état des esprits il n'était pas prêt à 
recommander l'union des deux Canadas, mais que Icb disipoaitions 



HISTOIRE DU CANADA. 



S87 



déclaratoires de l'acte des tenures touchant les concessions en 
franc et commun soccage, devaient être maintenues en introdui- 
sant les hypothèques spéciales et les lois d'aliénation du Haut- 
Canada ; que l'on devait donner aussi la faculté de changer la 
tenure seigneuriale, et d'établir des cours de circuit dans les 
townships pour les causes concernant les terres soccagères. Il 
était fermement d'opinion que les Canadiens devaient demeurer 
dans la paisible jouissance de leur religion, de leurs lois et de 
leurs privilèges tels que toutes ces choses leur avaient été garan- 
ties par le parlement, et que lorsqu'ils désireraient avoir de nou- 
velles seigneuries on leur en accordât ; qu'il pourrait être avan- 
tageux d'augmenter la représentation sur la base adoptée pour la 
Haut-Canada ; que le pouvoir de confiscation pourrait être exercé 
pour remédier aux abus et faire remettre dans le domaine de la 
couronne les terres restées incultes pour les vendre à d'autres ; 
que l'on pourrait aussi lever une légère taxe sur les terres non 
défrichées ni occupées ; qu'il serait avantageux de mettre à la 
disposition de l'assemblée tous les revenus de la province, sauf le 
revenu héréditaire et territorial, et de conserver à la couronne le 
pouvoir de destituer les juges. 

Il regrettait qu'on n'eût pas informé le parlement impérial de 
l'appropriation des revenus du Canada sans le consentement de 
ses représentans. Quant à la défalcation de M. Caldwell, il 
fallait prendre à l'avenir les mesures nécessaires pour se mettre 
en garde contre les détournemens du receveur-général et des 
shérifTs. Les biens des jésuites devaient être appropriés à l'é- 
ducation. Le conseil législatif devait être rendu plus indépendant, 
de manière à le lier plus intimement d'intérêts avec le peuple. 
Les juges ne devaient point prendre part aux discussions politi- 
ques dans le conseil législatif ni avoir de siège dans le conseil 
exécutif. Enfin on devait borner les changemens à faire à la 
constitution de 91 à l'abandon à la législature locale de toutes 
les affaires intérieures et ne faire intervenir le parlement impérial 
que lorsque son autorité suprême serait nécessaire. 

Quant au partage des droits de douane entre le Haut et le 
Bas-Canada, il était désirable, suivant lui, de régler cette affaire 
d'une manière amicale et permanente. Les terres de la cou- 
ronne et du clergé devaient être vendues à la condition expresse 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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du défrichement, et leur prix approprié au maintien des 
églisea de toutes lea sectes protestantes, eu égard à leur nombre 
si le gouvernement le jugeait convenable. La constitution de 
l'université du Haut-Canada devait être changée et le serment 
religieux aboli. La loi du jury devait être perfectionnée. On 
devait permettre aux deux Canadas d'avoir chacun un agent à 
Londres comme les autres colonies. S'il y avait des défauts 
sérieux dans les lois ou dans la constitution de ces deux provinces, 
les difficultés actuelles provenaient principalement d'une mau- 
vaise administration. Malgré les perfectionnemens et les sug- 
gestions qu'il proposait, sans un système constitutionnel impartial 
et conciliatoire on ne devait pas attendre de repos. Enfin quant 
à la conduite de lord Dalhousie lui-même depuis le départ des 
agens touchant la destitution des officiers de milice et les pour- 
suites pour libelle à l'instance du procureur-général, le comité ne 
pouvait s'empêcher d'appeler l'attention du gouvernement sur la 
pétition qui les concernait et de l'engager à faire faire une enquête 
sévère en donnant les instructions que demandaient la justice 
et la saine politique. 

Ce document dressé avec beaucoup de précaution permettait 
ou plutôt laissait entrevoir beaucoup plus de concessions qu'il 
n'en accordait réellement. On y voyait évidemment un désir de 
satisfaire tout le monde ; mais la chose était fort difficile sinon 
impossible. On voulait conserver la prépondérance au parti 
anglais quoiqu'il fût dans une immense minorité et satisfaire en 
même temps les plaintes les plus justes des Canadiens. Le 
comité se montrait fort libéral en parole ; mais toutes faibles 
qu'étaient ses concessions, elles ne furent pas même sanctionnées 
par les communes. Le rapport ne fut ni adopté ni rejeté. Le 
nouveau ministre, sir George Murray, qui venait de remplacer M. 
Huskisson, promit d'en suivre les recommandations quand la 
chose serait possible. Ainsi tout en reconnaissant la réalité 
des griefs du peuple par des paroles qui ne liaient point le 
ministère, la métropole ne prenait aucun engagement solennel 
de les redresser, abandonnant ce soin à la discrétion du bureau 
colonial, dont les sympathies allaient être, sous des paroles 
T>lut; douces et plus réservées, plus hostiles que jamais. 

Dans une entrevue des agens canadiens avec sir George 



HISTOIRE DU CANADA. 



989 



Murray quelques jours après, ce ministre leur dit qu'il regret- 
tait de voir que lord Dalhousie eût perdu la confiance duCanada^ 
colonie si importante pour l'Angleterre ; mais qu'il pouvait 
les assurer q^e l'on allait prendre des mesures pour faire 
cesser les difficultés qui troublaient le pays depuis si longtemps. 
Pour rendre le rétablissement de la paix plus facile, lord Dal- 
housie fut rappelé et nommé au commandement des Indes en 
remplacement de lord Combermere. Sa retraite était d'autant 
plus nécessaire que sa popularité était complètement perdue. Il 
n'aurait pu la reconquérir sans suivre une politique diamétrale- 
ment opposée à celle qu'il avait tenue jusque-là, ce qui aurait 
rendu son administration méprisable. Ses rares partisans lui 
présentèrent une adresse louangeuse, et il partit chargé de l'im- 
précation des masses, imprécation due moins à son caractère 
qu'au vice du système qu'il avait trouvé établi et qu'il avait suivi 
avec plus de zèle que de sagesse et de justice. 

Sir James Kempt, lieutenant-gouverneur de la Nouvelle- 
Ecosse, vint le remplacer. C'était un homme plus réservé et 
plus adroit, qui dès son début voulut marcher sans faire alliance 
avec aucun parti et qui, comme tous les nouveaux gouverneurs, 
prit le timon de l'état entouré de l'espérance que donne toute 
nouvelle administration. Ainsi se termina la nouvelle phase, la nou- 
velle secousse qui venait d'exposer pour la seconde fois le vaisseau 
mal conduit de l'état. Tandis que l'agitation et la discorde divi- 
saient encore les chefs, qui débattaient sur les moyens de le gou- 
verner pour l'avantage du plus grand nombre, il suivait toujours 
sa route sur les flots du temps et s'élevait dans l'échelle des 
peuples. 

Le parlement impérial en laissant en suspend le rapport du 
comité, abandonna, comme on l'a dit, la réparation des abus au 
bureau colonial lui-même, c'est-à-dire que rien n'était réglé et que 
les dissensions allaient bientôt reprendre leur cours. En effet, mal- 
gré les censures du comité, il y a lieu de croire que le ministère 
serait sorti victorieux de la lutte si on eût été aux voix et qu'il 
aurait eu pour lui une grande majorité. C'est ce résultat presque 
certain qui empêcha les amis des Canadien^ d'insister davantage. 
Ils préférèrent sagement de s'en tenir aux promesses des minis- 
tres quelques vagues qu'elles fussent que de s'exposer à tout 



MO 



HISTOIRE DU CANADA. 



perdre. Car si la lutte eut été poussée à outrance, le premier 
discours de M. Huskisson annonçait déjà assez qu'il en aurait fait 
une question nationale, une question de race, et devant les pré- 
jugés anglais les Canadiens français auraient été sacrifiés sans 
hésitation. 



II 



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\ I 



LIYRE SEIZIÈME. 



CHAPITRE I. 



LES 92 RÉSOLUTIONS. 
1829-1834. 

Espoir trompeur que le rapport pu comité de la chambre des communes fait 
naître en Canada. — Instructions de sir James Kempt. — La presse cana- 
dienne devient plus modérée. — Ouverture des chambres. — Décision des 
ministres sur la question des subsides et autres points mineurs. — Les 
espérances de l'assemblée s'évanouissent. — Résolutions qu'elle adopte.— 
Nouvelles adresses à l'Angleterre. — Travaux de la session. — Session de 
1830. — Réponse des ministres aux dernières adresses. — Résolutions sur 
les ordonnances de milice et les subsides. — Conseils législatif et exécutif. 
— Opinion de sir James Kempt à leur sujet. — Sensation qu'elle produit. — 
Ass .nblée de St.-Charles. — Sir James Kempt, qui a demandé son rappel, 
est remplacé par lord Aylmer. — Le procureur-général Stuart suspendu. — 
Concessions et réformes proposées par lord Goderick. — Appel nominal do 
la chambre. — Elles sont refusées. — Faute de l'assemblée en cette occa- 
sion. — Lord Aymer très affecté. — Les juges Kerr et Fletcher accusés. — 
Le Parlement impérial change l'acte constitutionnel pour abandonner tous 
les revenus du Canuùa au contrôle de sa législature. — Session de 1831-2. 
— Nouvelles dépiches de lord Goderich. — Indépendance des juges. — 
Terres de la couronne et réserves du clergé. — Bureau des postes — Fin de 
la session. — Regret de lord Aylmer de voir les concessions de lord Gode- 
rich si mal accueillies. — Emeute du 21 mai à Montréal. — Le chr/iéra en 
Canada: ses terribles ravages. — Assemblée des Canadiens à St.-Charles, 
des Anglais à Montréal. — Réponse des ministres touchant le juge Kerr et 
l'indépendance des juges. — Retour des ministres à une politique rétro- 
grade. — Adresse au roi pour le prier de lendre le conseil législatif électif. 
— Késolutions contre l'annexion de Montiéal au Haut-Canada. — Le pro- 
cureur-général Stuart et le juge Kerr destitués, — Adresse du conseil 
législatif au roi. — Double vote de son président. — Townships de l'^si — 
Session de 1834. — Dépêches de lord Stanley sur divers sujets — Considé- 
ration de l'état de la province. — Les 92 résolutions. — Lord Aylmer 

. accusé. — Adresse du conseil législatif. — l'iorogation. 

Le rapport fait à la chambre des communes sur le Canada ne 
décidant rien, n'ayant pas même été adopté, l'on devait s'attendre 
que les divisions allaient continuer plus vives et plus ardentes 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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que jamais. Beaucoup de personnes espéraient que la p .itique 
métropolitaine allait changer et qu'il y aurait plus de justice ot 
d'impartialité pour la population française ; que les abus et les 
défectuosités de l'administration seraient corri^fés et qu'enfin tous 
les moyens seraient pris pour rétablir l'harmonie et la concorde 
entre les trois grands pouvoirs de l'état. Mais c'était une illusion. 
Les ministres ne voulaient faire aucune réforme, aucune conces- 
sion réelle. La minorité anglaise conserverait toujours tous les 
départcmens de l'exécutif et, au moyen des deux conseils, un 
pouvoir législatif égal à la majorité française représentée par 
l'assemblée, et entre ces deux corps en opposition, ils comptaient 
exercer eux-mêmes le pouvoir comme ils l'entendaient par l'in- 
termédiaire du gouverneur. 

Sir James Kempt reçut des instructions particulières. Il devait 
dissimuler son rôle et paraître conserver une parfaite impartialité 
entre les deux partis, sans laisser abattre le conseil, qui servait de 
barrière contre les prétentions de la branche populaire. Il 
s'acquitta de cette tâche avec une grande adresse, et se retira 
lorsqu'il vit le momunt arriver où de vaines paroles ne seraient 
plus suflisantes. En prenant les rênes du pouvoir, il porta les 
yeux sur la presse, dont les emportemens n'avaient plus de 
bornes, la presse officielle surtout. Plus réservée dans tous les 
pays que celle de l'opposition, elle l'était d'autant moins en 
Canada qu'elle paraissait in; pirée et payée par le pouvoir. Sir 
James Kempt donna ses ordres ei son ton devint bientôt plus 
modéré. Il fit abandonner aussi les procès politiques qu'avait 
ordonnés son prédécesseur, en en faisant rapport aux ministres, 
suivant ses instructions. La presse libérale écoutant les conseils 
des agens revenus de Londres et les chefs de l'assemblée se 
turent aussi. Le parlement anglais et le ministère, disait le 
Spectateur, ont montré pour les habitant de ce pays de la bien- 
veillance, de la justice et de la conciliation, et nous devons les 
imiter. Il n'y eut que la presse anglaise de Montréal qui, moins 
soumise au contrôle immédiat de l'exécutif, et moins initiée aux 
secrets du château, voulût persister dans son intempérance de 
langage, dont l'excès du reste portait son contrepoison avec lui 
aux yeux des hommes calmes et sensés. 
Tout le monde attendait avec impatience l'ouverture des 



HISTOIRE DU CANADA. 



29S 



charubrca pour voir la décision Je la métropole sur les questions 
((ui avaient tant troublé le pays. Les uns croyaient que pleine 
justice serait rendue, les autres que les concessions seraient pure- 
ment nominales. La législature s'assembla >' la fin de 1828. Lo 
gouverneur approuva le choix do M. Papineau pour la prési- 
dence de l'assemblée, et adressa un discours aux chambres dans 
lequel il chercha à les convaincre du vif désir des ministres de 
faire cesser les difficultés existantes, et qu'il n'était lui-même que 
leur interprète dans l'occasion présente. " Le gouvernement 
de sa Majesté m'a déchargé, dit-il, de la resjionsabilité attachée 
à aucune des mesures nécessaires pour l'ajustement des difiicultés 
fiscales qui so sont malheureusement élevées, et je saisirai une 
occasion prochaine pour vous transmettre par message une com- 
munication de la part de sa Majesté, qu'elle m'a spécialement 
ordonné de vous faire relativement à l'appropriation du revenu 
provincial. Il sera en même temps de mon devoir de vous 
exposer les vues du gouvernement de cette province sur lesquelles 
l'attention des ministres de la couronne a été appelée : vous y 
découvrirez les preuves du désir le plus sincôre qu'a le gouver- 
nement de sa Majesté d'appliquer, autant qsi'il sera praticable, 
un remède efficace à tous les griefs réels." 

Ce discours que l'on dit avoir été envoyé tout fait d'Angleterre, 
à part de la recommandation de l'oubli des jalousies et des dissen- 
sions passées, ne renfermait pas grand'chose. Les deux chambres 
observèrent la même réserve dans leurs réponses, excepté l'as- 
semblée sur un point. Elle se crut obligée de protester contre 
l'acte illégal et arbitraire de l'exécutif qui s'était passé l'année 
précédente de la législature et avait employé les deniers publics 
sans appropriation. Sept jours après elle reçut le message 
onnonçafit la décision de la métropole sur les subsides et sur 
q\ielques autres points mineurs. Après quelques o'^servations 
générales sur la loyauté des Canadiens et le retour de l'harmonie, 
le gouverneur l'informait que les discussions qui avaient eu lieu 
au sujet de l'appropriation du revenu, avaient attiré l'attention du 
roi, qui avait fait étudier la question pour la régler d'une manière 
définitive en ayant égard aux prérogatives de sa couronne et aux 
droits de son peuple. Tant que le revenu approprié par le par- 
lement impérial n'aurait pas été mis par le même parlement 

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soas le contrôle â« la province, il devait rester à la disposition de 
la couronne. Ce revenu ajouté à ceux provenant d'appropria- 
tiona provinciales, et aux £3 à 4000 du revenu casuel et terri- 
torial, formait un grand total de JS38,000 qui se trouvait à la dis- 
position permanente du gouvernement. Après le payement du 
salaire du gouverneur et des juges, on était prêt à garder le reste 
entre ses mains jusqu'à ce que l'assemblée eût fait connaître ses 
▼ues sur la manière la p1':r avantageuse de l'employer. On 
espérait que cette proposition serait agréée, mais en tout cas 
l'Angleterre avait déjà un projet pour régler la question financière 
d'une manière permanente. Quant à l'insuffisance des garanties 
données par le receveur-général et les shériiTs, le gouvernement 
impérial se tiendrait responsable des deniers qu'ils pourraient 
verser entre les mains de son commissaire de l'armée. Il 
approuverait aussi avec plaisir tout plan équitable adopté par les 
deux Canadas pour le partage des droits de douane perçus à Qué- 
bec. Enfin il pensait que les terres incultes devaient être taxées 
et que l'on devait établir des bureaux d'enregistrement. 

Voilà à quoi se bornaient les réformes. Après avoir mis de 
côté ce qu'il fallait pour payer le gouverneur et les [juges, la 
chambre pourrait être entendue sur la manière d'employer le reste 
de cette portion du revenu mise à la disposition de l'exécutif par 
les actes impériaux, pourvu qu'elle voulût l'appliquer au service 
public sans blesser les intérêts ni diminuer l'efficacité du gouver- 
nement. Or pour ne pas diminuer l'efTicacité du pouvoir, c'était 
une appropriation permanente qu'il fallait sous une autre forme, 
et c'était justement pour rendre le pouvoir moins indépendant 
d'eux que les représentans faisaient tant d'efforts pour faire 
tomber ce revenu sous leur suffrage annuel. Fuis la métropole 
avait un projet financier sur le métier, qu'était-il ? C'étaient les 
élus des contribuables qui devaient régler cette question et non le 
bureau colonial, qui était indépendant d'eux et inspiré par des 
sentiraens qu'ils connaissaient pour leur être plus hostiles que 
jamais. Toutes ces explications, toutes ces suggestions étaient 
parfaitement illusoires. Aussi l'assemblée après avoir renvoyé 
le message à un comité spécial, vit-elle toutes ses espérances 
s'évanouir successivement comme un beau rêve. 

liorque le «omité pré^nta son rapport, aile l'adopta presque à 



HISTOIRC SU CANADA. 



f95 



l'unanimité. 11 fut résolu qu'elle ne devait en aucun cas aban- 
donner son contrôle sur la recette et la dépense de la totalité du 
revenu public ; que l'intervention du parlement impérial où le 
Canada n'était pas représenté, n'était admissible que pour révo- 
quer les statuts contraires aux droits des Canadiens ; que cette 
intervention dans les aflaire s intérieures ne pouvait qu'aggraver le 
mal ; que la chambre pour seconder les intentions bienveillantes 
du roi, prendrait en considération l'estimation des dépenses de 
l'an prochain, et lorsqu'il aurait été conclu un arrangement final 
elle rendrait le gouverneur, les juges et les conseillers exécutifs 
indépendans de son vote annuel. Elle ajouta qu'elle passerait un 
bill d'indemnité pour les dépenses faites après les avoix exami- 
nées ; qu'elle n'avait reçu aucune plainte touchant le partage des 
droits de douane entre les deux Canadas : qu'elle concourrait avec 
plaisir à toute mesure touchant les townships,et que le règlement 
des points suivans était essentiel à la paix et au bonheur du pays : 

1. Indépendance des juges et leur isolement de la politique. 
. 2. Responsabilité et comptabilité des fonctionnaires. 

3. Conseil législatif plus indépendant du revenu et plus lié 
aux intérêts du pays. 

4. Biens des jésuites appliqués à l'éducation. 

5. Obstacles à l'établissement des terres levés. » ' 

6. Redressement îles abus après investigation. 

Ces résolutions prirent la forme d'adresses au parlement impé- 
rial, que le gouverneur transmit à Londres. 

Le conseil rescindait en même temps, à la suggestion de sir 
James Kempt sans doute, sa résolution de 1821, de ne prendre 
en considération aucun bill s'il n'était d'une certaine façon. 

Malgré la persistance de la chambre dans ses plaintes et les 
investigations qu'elle continua sur les abus, elle passa une foule 
de lois, dont 71 furent sanctionnées parle gouverneur et six réser- 
vées pour l'être par le roi, parmi lesquelles celle qui portait la 
représentation à 84 membres. L'assemblée l'avait fixée à 
89. Le conseil retrancha un membre à plusieurs comtés auxquels 
elle en avait donné deux et en ajouta un à d'autres qui n'en avaient 
qu'un. Elle préféra sanctionner ces amendemens qui réduisaient 
le chiffre de la représentation que de perdre la mesure. Elle 
avait donné un membre à chaque 5000 âmes à-peu-près. Le 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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conseil voulait en donner deux à chaque 4000 âmes et plus, 
et un à chaque comté de moins de 4000 âmes. Ainsi deux comtés 
de 1000 âmes auraient élu deux membres et un comté de 20,000 
n'en aurait élu que le même nombre. Parmi ces lois il y en 
avait plusieurs d'une grande importance soit par les principes 
qu'elles entraînaient ou confirmaient, soit par l'impulsion qu'elles 
devaient imprimer aux progrès du pays. Telles étaient celles 
qui donnaient une existence légale aux juifs et aux méthodistes, 
qui accordaient des sommes considérables pour l'améllorntion de 
la navigation du St.-Laurent et des routes, pour l'éducation et 
l'encouragement des lettres - les sciences. Les appropriations 
s'élevèrent à plus de J6200,000. Mais aucune des grandes 
questions politiques n'avait été réglée ; toutes les causes de 
discorde subsistaient dans toute leur force, ou n'en étaient que 
plus dangereuses pour être ajournées. Le gouvernement cherchait 
tant qu'il pouvait à temporiser, espérant que le temps amènerait 
le calme dans les esprits. 

A l'ouverture de la session suivante il s'empressa d'annoncer aux 
chambreâ que le commerce progressait tous les jours, que le 
revenu avait augmenté, que des écoles s'établissaient partout, que 
les routes s'amélioraient, que l'ordre se rétablissait dans la comp- 
tabilité des deniers publics. Il suggérait, pour venir en aide à 
ces progrès, de perfectionner la loi des monnaies, celles de l'édu- 
cation et de la qualification des juges de paix ; d'établir des cours 
de justice dans les comtés populeux ainsi que des prisons et 
un pénitentiaire, enfin de taxer les terres incultes et d'établir 
des bureaux d'hypothéqués. Quant à la réponse de l'Angleterre 
aux pétitions de l'assemblée, les ministr.es n'avaient pas eu le temps 
d'amener la question des subsides devant le parlement impérial, 
mais ils allaient s'en occuper immédiatement, et en attendant la 
chambre était priée de voter la liste civile de l'an dernier. 

La chambre revint dans le cours de la session aux anciennes 
ordonnances de milice dont lord Dalhousie avait tant abusé, et 
résolut à la majorité de 31 contre 4, d'envoyer une adresse au 
roi contre la légalité de cette mesure d'autant plus dar ereuse 
que ces lois avaient été faites dans un temps où un despotisme 
pur couvrait le pays. La chambre, dit M. Neilson, a décidé 
unanimement que ces ordonnances ne sont pas en force. " Si 



HISTOIRE DU CANADA. 



297 



cette chambre a exprimé les opinions du pays, observa M. 
Papineau, les ordonnances sont abrogées ; car quand tous les 
citoyens d'un pays repoussent unanimement une mauvaise loi ; 
il n'y a plus de moyen de la faire exécuter : elle est abrogée." 
C'est de la rébellion s'écria M. A. Stuart. 

Quant aux subsides, la chambre déclara en passant le bill, que 
l'appropriation qu'elle faisait n'était que provisoire et dans l'espé- 
rance que la question financière allait être bientôt réglée ■ que 
les griefs sur lesquels le comité des commun' -anglaises avait fait 
rapport, seraient pleinement redressés et que l'on donnerait plein 
effet à ses recommandations : que le conseil législatif serait réfor- 
mé, que les juges cesseraient de se mêler de politique et de siéger 
dans le conseil exécutif, enfin que l'on établirait un tribunal pour 
juger les fonctionnaires accusés. Le conseil voyant l'acharnement 
implacable de l'assemblée contre lui, voulait rejeter le bill sans 
même le regarder ; mais l'influence du gouverneur retint quelques 
membres, et le juge Sevvell sut éviter ce qui aurait été un immense 
embarras. Lorsque le bill lut mis aux voix, elles se trouvèrent 
également partagées 7 contre 7. Alors le vieux juge toujours 
trop habile pour manquer de moyens, imagina de voter deux fois ; 
il vota d'abord comme membre et ensuite comme président de la 
chambre. L'évêque protestant, M. Stewart, qui n*y avait pas 
paru de la session, y vint ce jour là à la sollicitation du juge pour 
donner sa voix. La minorité n'eut plus qu'à protester. 

Sir James Kempt regrettait que l'assemblée n'eût pas voté la 
somme nécessaire^pour couvrir toutes les dépenses du service 
public et les arrérages de certains salaires ; mais il la remercia 
en la prorogeant de ses généreuses appropriations pour l'éducation, 
l'amélioration du St.-Laurent et les routes intérieures. Elle 
avait accordé une somme considérable pour entourer le port de 
Montréal de quais magnifiques en pierre de taille, pour encou- 
rager la navigation à la vapeur entre Québec et Halifax, pour 
bâtir une douane à Québec et des phares en d'fférens endroits 
du fleuve : elle avait donné j£20,000 pour une prison à Montréal, 
je 12,000 pour un hôpital de marine à Québec, £38,000 pour 
l'amélioration des chemins et l'ouverture de nouvelles routes dans 
les forêts afin de faciliter l'établissement des terres ; £8,000 pour 
^éducation. Enfin elle s'était plu à faire voir que si elle voulait 



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HISTOIRE DU CANADA. 



exercer plus d'influence sur le gouvernement, c'était pour l'em- 
ployer à l'avantage de la chose publique, et que ses prétentions 
étaient inspirées par le besoin qu'avait la société de plus de latti- 
tude, de plus de liberté pour répondre à son énergie et à son acti- 
vité qui se développaient dans une proportion encore plus rapi- 
de que le nombre des habitans qui la composaient. Le gouver- 
neur n'ignorait pas qu'il faudrait satisfaire tôt ou tard ce besoin, 
et que si l'on ne faisait pas de concessions maintenant des diffi- 
cultés plus graves que toutes celles qu'on avait encore vues ne 
tarderaient pas à éclater. Ce n'était qu'en usant de la plus 
grande réserve et de la plus grande prudence qu'il les empêchait 
de renaître • mais le moindre accident pouvait briser la bonne 
entente qui paraissait exister entre lui et les représentans du 
peuple. 

Les conseils législatif et exécutif occupaient alors l'Angleterre. 
Le minisire des colonies écrivit pour demander des informations 
sur ces deux corps ; s'il était à propos d'en changer la constitu- 
tion, surtout s'il serait désirable d'y introduire plus d'hommes 
indépendans du gouvernement, c'est-à-dire sans emploi de la 
couronne, et dans ce cas si le pays pourrai en fournir assez de 
respectables pour cet honneur. Sir Jan>es f<"empt répondit que 
le conseil législatif était composé de 23 raeni s dont 12 fonc- 
tionnaires, 16 protestans et 7 catholiques, et le conseil exécutif de 
9 membres dont un seul indépendant du gouvernement et un seul 
catholique : qu'il n'était pas préparé à y recommander de chan- 
gement notable : mais que l'on devait introduire graduellement plus 
d'hommes indépendans du pouvoir dans le conseil législatif, et 
n'admettre à l'avenir qu'un seul juge dans les deux conseils, le 
juge en chef; qu'il pensait aussi qu'il serait à propos d'introduire 
dans le conseil exécutif un ou deux des membres les plus distin- 
gués de l'assemblée, afin de donner plus de confiance à la branche 
populaire dans le gouvernement, chose qui lui paraissait de la 
plus grande importance pour la paix et la prospérité du pays. Il 
croyait que l'on pourrait trouver assez de personnes qualifiées 
pour remplir les vides qui arriveraient de temps à autre dans les 
deux corps. Quand on voit le gouverneur qui paraissait le plus 
favorable au pays s'exprimer avec tant de circonspection sur les 
matériaux les plus nécessaires qu'il contenait pour faire march . 



HISTOIRE DU CANADA. 



299 



un gouvernement, on n'est pas surpris de ses embarras. Quand 
un gouvernement a une si haute opinion de lui-même et une si 
petite des peuples quMl dirige, la sympathie doit être aussi bien 
faible. 

Aussitôt que la dépêche de fir James Kempt, mise devant le 
parlement impérial, fut connue en Canada, les habitans les plus 
respectables des comtés de Richelieu, Verchères, St.-Hyacinthe, 
Rouville et Chambly, s'assemblèrent à St.-Charles sous la prési- 
dence de M. Debartzch, et déclarèrent que quoique la conduite 
de ce gouverneur eût fait disparaître les haines et les divisions 
qu'avait fait naître la politique arbitraire et extravagante de lord 
Dalhousie, cette dépêche réveillait les craintes les plus sérieuses, 
et si les deux conseils n'étaient pas réformés, l'on devait s'at- 
tendre aux conséquences les plus funestes pour le maintien de 
l'ordre, parce qu'il ne restait plus d'espoir de voir rétablir l'har- 
monie entre les différentes branches de la législature. 

Sir James Kempt qui se voyait au moment d'être forcé de se 
prononcer sur les réformes que l'on appelait à grands cris, avait 
demandé son rappel pour'ne pas se trouver dans les mêmes dif- 
ficultés que son prédécesseur. Il savait que le pays était trop 
avancé pour se contenter plus longtemps de vaines théories, de 
sentimens vagues ou des déclarations générales, et qu'il fallait 
enfin lui accorder ou lui refuser d'une manière formelle et pré- 
cise ce qu'il demandait. Quoiqu'il eût rétabli les magistrats desti- 
tués par son prédécesseur, qu'il eût fait de grandes réformes 
parmi les juges de paix; quoiqu'il eût aussi commencé à réor- 
ganiser la milice et à rétablir dans leurs grades les officiers qui 
avaient perdu leurs commissions pour leurs opinions politiques, 
les résolutions de l'assemblée de St.-Charles lui démontraient 
que sa popularité finissait avec son administration. 

Il fut remplacé par lord Aylmer, qui avec le même programme 
à suivre allait avoir en face de lui une assemblée plus nombreuse 
que celle de son prédécesseur, et par conséquent plus difficile 
encore à contenter. Le parti de la réforme s'était beaucoup 
accru. Tous les anciens membres hbéraux qui avaient voulu 
se présenter avaient été réélus à de grandes majorités. 60 Cana- 
diens français et 24 Anglais composaient la nouvelle chambre. 
Une forte paiiie de ces derniers avait été élue par les Canadiens, 




300 



HISTOIRE DU CANADA. 



fait qui prouve que les principes l'emportaient sur les préjugés 
nationaux, qui inspiraient beaucoup plus le gouvernement que le 
peuple. L'antipathie du bureau colonial était telle qu'il fallait 
des efforts répétés pour le persuader à admettre quelques Cana- 
diens dans les deux conp- ''s, et la crainte seule des troubles avec 
les vives recommandationd de sir James Kempt purent l'engager 
à choisir trois Canadiens français sur les cinq membres qui y 
furent ajoutés vers ce teuips-ci. 

Lord Aylmer ouvrit les chambres en 1831 et les informa que la 
mort du roi et le changement de ministère avaient retardé l'arran- 
gement de la question des finances ; mais que les nouveaux 
ministres allaient s'en occuper et qu'il espérait que les instructions 
qu'il allait recevoir à ce sujet mettraient fin à toute difficulté pour 
l'avenir. L'assemblée se hâta de passer uu bill pour empêcher 
les juges de siéger dans les deux conseils, afin de mettre à l'essai 
les nouvelles dispositions de l'exécutif. Le bill fut rejeté aussitôt 
par le conseil législatif, d'où la plupart des membres de l'assem- 
blée conclurent que les ministres persistaient toujours dans leur 
ancienne politique. Elle résolut alors de maintenir sa position 
coûte que coûte. Le procureur-général Stuart fut accusé de 
fraude^dans son élection à AVilliam-Hcnry, de partialité, d'exac- 
tion en exigeant des honoraires sur les commissions des notaires 
sans autorité : d'avoir prêté son ministère à la compagnie de la 
baie d'Hudson contre le locataire des postes du roi qu'il devait 
défendre en sa qualité d'officier de la couronne. La chambre 
qui avait renvoyé ces accusations à un comité spécial, demanda 
la destitution de ce fonctionnaire, qui fut d'abord suspendu et plus 
tard destitué après deux ou trois ans d'investigation au bureau 
colonial, auprès duquel M. Viger avait été envoyé pour soutenir 
les accusations. 

Enfin le gouverneur reçut la réponse des ministres sur la ques- 
tion des subsides. Ils abandonnaient le contrôle de tous les reve- 
nus excepté le revenu casuel et territoire,* pour une liste 

* C'est-à-dire des biens des jésuites, des postes du roi, des forges St.-Mau- 
rice, du quai du roi, des droits de quint, des lods et ventes, des terres et des 
bois. Le tout ne se montait qu'à environ £7,000 par année et le gouverne- 
ment se le reservait parce qu'il ne provenait point des taxes, mais directe- 
ment des domaines de la couronne. 



HISTOIRE DU CANADA. 



301 



civile (le £19,000 votée pour la vie du roi. Cette réserve loin 
d'être exorbitante paraissait assez raisonnable, et allait diminuer 
d'importance de jour en jou** par les progrès du pays et l'aug- 
mentation de ses richesses. Cependant la chambre refusa de 
l'accepter, grande faute due à l'entrainement d'autres questions 
qui avaient déjà fait perdre la liste civile de vue. Si le gouver- 
nement eût fait quelques années plutôt ce qu'il faisait maintenant, 
tout se serait arrangé. yMais après tant d'années de discussion, 
les passions s'étaieiw échauffées, les partis avaient pris leur 
terrain, et tous les défauts des deux conseils s'étaient montrés 
avec tant de persistance et sous tant d'aspects divers que l'on ne 
voulût pli 1 croire à la possibilité d'une administration juste et 
impartiale tant qu'ils seraient là pour la conseiller ou pour la 
couvrir. On demanda des garanties et des réformes qui effrayèrent 
l'Angleterre. On éleva de nouveau le cri de domination française, 
ce cri funeste qui n'avait de signification que par l'asservissement 
d'une race sur l'autre. Pour les uns, il voulait dire, nous ne vou- 
lons pas être soumis à une majorité canadienne, pour les autres, 
nous ne voulons pas être le jouet d'une minorité anglaise. Jusqu'ici 
le gouvernement maître des deux conseils, maître de lui-même, 
maître de l'armée, maître enfin de toute la puissance de l'Angle- 
terre, avait pu retenir les représentans d'un petit peuple dans des 
limites assez étroites. Mais qu'arriverait-il dans l'avenir 1 

Le bureau colonial savait que les principes étaient en faveur 
de ce petit peuple qu'il tenait sous l'eau ju,>-qu'à la bouche sans le 
noyer encore tout-à-fait, et qu'il serait impossible de les violer 
longtemps sans révolter la conscience publique et sans se dégrader 
lui-même à ses propres yeux ; c'est pourquoi il nourrissait tou- 
jours dans le silence son projet de 1822, afin de mettre fin une 
bonne fois lorsque le moment serait arrivé, par une grande injus- 
tice à mille injustices de tous les jours qui l'avilissaient. Ce but 
était évident ; il se manifestait par le refus de toute réforme 
importante propre à rétablir l'harmonie dans le pays. Aussi 
était-ce précisément ce qui devait mettre l'assemblée sur ses 
gardes. Elle ne devait rien compromettre, profiter des circo..s- 
tances et surtout du temps qui élève dans la république des Etats- 
Unis, une rivale à laquelle l'Angleterre sera bientôt obligée de 
chercher des ennemis pour conserver la domination du com- 

o*3 



30% 



HISTOIRE DU CANADA. 






merce et des mers. Avec une politique ferme et habile, les 
Canadiens pouvaient triompher des antipathies métropolitaines et 
mettre les intérêts éclairés à la place des préjugés aveugles. Car 
on ne pouvait croire sérieusement qu'une nation comme l'Angle- 
terre fût jalouse des institutions d'un peuple de quelques centaines 
de mille âmes relégué à l'extrémité do l'Amérique. Malheu- 
içeusement dans une petite société les passions personnelles obs- 
curcissent les vues élevées, et les injustices senties trop vites et 
trop directement font oublier la prudence nécessaire pour atten- 
dre des remèdes efficaces et souvent fort tardifs. C'est ce que va 
nous faire voir la suite des événemens que nous avons à raconter. 
On oubliait aussi que dans la série d'hommes qui tenaient succes- 
sivement comme ministres le portefeuille des colonies, il pouvait 
s'en trouver qui n'entrassent pas bien avant dans le projet de 
l'union des deux Canadas, et c'est ce qui arriva. Lord Gouerich, 
par exemple, ne montra pas, par ses actes, un grand désir d'en 
accélérer la réalisation. Mieux éclairé qu'aucun de ses prédé- 
cesseurs sur le Bas-Canada par ses entrevues fréquentes avec M. 
Viger, il parut au contra.re vouloir faire plus de concessions 
qu'aucun de ses prédécesseurs. C'est lui qui venait de faire la 
dernière proposition sur les subsides, laquelle comportait la con- 
cession de presque tout ce que l'on demandrit sur cette question 
capitale. 

Néanmoins la chambre ne voulant tenir aucun compte des 
oppositions que ce ministre avait peut-être à vaincre dans le milieu 
dans lequel il agissait pour obtenir ces concessions de ses col- 
lègues, resta en garde contre lui comme contre tous ses prédéces- 
seurs, et au lieu d'accepter la liste civile qu'il proposait, elle deman- 
da copie des dépêches qu'il avait écrites à ce sujet. Lord Aylmer 
répondit qu'il regrettait de ne pas avoir la liberté de les commu- 
niquer. Il existe une règle générale pour tous les gouverneurs, 
d'après laquelle ils ne peuvent montrer aucune dépêche des 
ministres sans permission du bureau colonial.* La chambre se 
montra blessé de ce refus et ordonna un appel nominal pour 

* Lorsque je faisais des recherches pour cet ouvrage, le secrétaire de lord 
Elgin, le colonel Bruce, me montra cette règle dans un volume imprimé qui 
contient toutes celles qui doivent servir de guide aux gouvernenrs de 
coloniM. 



lY 



HISTOIRE DU CANADA. 

prendre en considération l'état do la province. C'était annoncer 
qu'elle allait étendre le champ de ses prétentions. Elle demanda 
à l'exécutif des renseignemena sur les dépenses du canal de 
Chambly un état détaillé de la liste civile proposée, un état du 
revenu des biens des jésuites et des terres et des bois, avec l'em- 
ploi que l'on propo. iit de faire de ces revenus ; si le juge de 
l'amirauté recevait un salaire ou des honoraires. Le gouverneur 
ne la satisfit que sur une partie de ces points. Il l'informa aussi 
que les ministres avaient intention d'introduire ua bill dans le 
parlement impérial pour révoquer la loi qui chargeait les lords de 
la trésorerie de l'appropriation des revenus que l'on se proposait 
d'abandonner à la chambre. 

Le comité auquel tous ces documens étaient renvoyés présenta 
un premier rapport la veille du jour de l'appel nominal. 
♦' Comme les principales recommandations du comité de la 
chambre des communes n'ont pas été suivies, disait-il, par le gou- 
vernement, quoiqu'il y ait plus de deux ans qu'il a été fait, et 
que les demandes que l'on avance maintenant ne correspondent 
point avec les recommandations de ce comité au sujet des 
finances, ni même avec l'annexe du bill introduit dans la dernière 
session du parlement impérial par le ministre colonial, votre 
comité est d'opinion qu'il n'est pas à propos de faire d'appropria- 
tion permanente pour payer les dépenses du gouvv^rnement." Le 
lendemain, il fut proposé par M. Bourdages de refuser les sub- 
sides jusqu'à ce que tous les revenus sans exception fussent mis 
sous le contrôle de la chambre, que les juges fussent exclus du 
conseil, que les conseils législatif et exécutif fussent entièrement 
réformés et que les terres de la couronne fussent concédées en 
franc-aleu roturier et régies par les lois françaises. Mais cette 
proposition parut prématurée et fut rejetée par 50 voix contre 19. 

On procéda alors à l'appel nominal et les débats sur l'état de 
la province commencèrent. Ils durèrent plusieurs jours et se 
terminèrent par l'adoption de nouvelles pétitions à l'Angleterre, à 
laquelle on ne se fatiguait pas d'en appeler. C'est dans le cours 
de cette discussion que M, Lee proposa vainement, pour'rétablir 
l'harmonie, de rendre le conseil législatif électif.* On demanda 

* Cette proposition fut écartée par une majorité de 24 contre 18, division 
qui annonçait déjà un fort parti en faveur du principe électif. 



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304 



HISTOIRE DU CANADA. 



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encore à l'Angleterre les biens des jùsuites et des institutions 
municipales, on réclama contre l'administration des terres, les lois 
do commerce passées à Londres, l'introduction des lois anglaises, 
l'intervention des juges dans la politique, l'absence de responsa- 
bilité chez les fonctionnaires, l'intervention du parlement impé- 
rial dans nos affaires intérieures, le choix partial des conseillers 
législatifs, et on se plaignait que les abus que le comité de la 
chambre des communes avait recommandé de faire disparaître 
existaient toujours. 

Lord Alymcr, qui était un homme très sensible, parut fort 
affecté de ce nouvel appel à la métropole. Lorsque la chambre 
lui présenta en corps la pétition pour le roi, il lui dit qu'il pouvait 
se faire qu'il avait encore quelque chose à apprendre sur les vues 
ultérieures des membres ; mais qu'il était bien aise de voir que 
les abus exposés dans la pétitition étaient distincts et tangibles ; 
qu'il pouvait déclarer que plusieurs étaient déjp. en voie de 
réforme sinon de redressement complet. Qu'il ferait néanmoins 
beaucoup plus satisfait s'il pouvait se convaincre que la pétition 
embrassât tous les sujets de plainte ; qu'il éta't très inquiet à cet 
égard, et qu'il priait bien la chambre de lui ouvrir son cœur, de 
lui donner toute sa confiance et de ne lui rien cacher ; qu'il leur 
avait tout fait connaître, qu'il n'avait rien dissimulé ; qu'il aurait 
regardé toute manœuvre, toute supercherie de sa part comme 
indigne du gouvernement et du caractère franc et loyal du peuple 
canadien ; qu'il demandait la môme bonne foi de la part de l'as- 
semblée. La chambre avait-elle tout mis au jour, avait-elle 
réservé quelque plainte, quelque grief pour amener plus tard. Il 
l'implorait de lui dévoiler la vérité au nom de leur souverain qui 
était la sincérité elle-même, afin que l'Angleterre pût voir d'un 
coup d'œil toute l'étendue de leurs maux. Après des sentimens 
exprimés à la fois avec tant de naïveté et avec tant de chaleur, on 
ne peut s'empêcher de reconnaître la sincérité de ce gouverneur,car 
il est impossible d'attribuer un pareil langage à la dissimulation et 
à l'hypocrisie. Mais cette scène montrait la grande divergence 
du poiat de départ des vues de lord Aylmer et des représentans 
du peuple. 

Un membre des townships de l'est se rallia vers ce temps-ci à 
la majorité de la chambre contre l'oligarchie. C'est elle qui 



IllSTUIHE DU CANADA. 



80D 



avait inspiré l'idée au bureau colonial de faire passer l'acte des 
tenurcs pour empêcher les lois françaises d'ôtre étendues à ces 
tovvnship?. M. Peck, avocat, se leva dans la chambre et fit pas- 
ser une adresse au roi pour le prier de faire révoquer cet acte et de 
rétablir les anciennes lois, déclarant qu'il était contraire aux sen- 
timens des habitans, et qu'on le leur avait imposé do force contre 
leurs droits, leurs intérêts et leurs désirs, autre preuve de l'in- 
fluence funeste qui dirigeait le bureau colonial. En môme temps 
le juge de cette localité, M. Fletcher, était accusé d'oppression, 
d'abus et de perversion de la loi, et la chambre priait lord Aylmer 
de prendre les mesures nécessaires pour protéger les habitans 
contre ces injustices. Le juge Kerr fut accusé à son tour. Le 
public étonné devant tant de scandale, perdait de plus en plus 
confiance dans les autorités ; et le temps allait arriver où les 
réformes partielles ne seraient plus suifisantes. Le gouverneur 
eut beau faire informer la chambre que deux des juges n'avaient 
point assisté au conseil législatif de la session, et qu'il avait fait 
signifier au troisième de se retirer, cette nouvelle fit à peine 
quelque sensation. On se préoccupait déjà fortement de mesures 
plus radicales. On ne vota encore que des appropriations tem- 
poraires pour les dépenses du gouvernement. Ce qui fit dire i 
lord Aylmer en prorogeant l'assemblée que la mesure de ses 
remercimens aurait été complète si les circonstances lui avaient 
permis d'informer l'Angleterre que ses propositions touchant les 
finances avaient été enfin favorablement accueillies. 

L'Angleterre ne perdait pas espérance que cette question fini- 
rait pas s'arranger. Lord Hovvick, sous secrétaire des colonies, 
fit passer une loi en 1831, malgré le protêt du duc de Wellington, 
pour amender l'acte constitutionnel de manière à permettre l'a- 
bandon aux chambres canadiennes de tout le revenu moyennant 
une Hste civile annuelle de £19,000. Comme on l'a déjà dit, 
les réformes qui se font trop attendre font naître le besoin de 
beaucoup d'autres, et on put voir que cela était vrai en Canada, 
où l'on voulait déjà en faire exécuter plusieurs à peine ébau- 
chées quelques mois auparavant, avant de voter une liste civile. 
A mesure qu'on avançait l'on apercevait mieux la véritable 
cause du mal. 

Les chambres rouvertes à la fin do 31, l'assemblée reçut copie 



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306 



UISTOIUE DU CANADA. 



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d'une longue dépêche de lord Goderich en réponse à ses adreosen 
de la dernière session. Elle la renvoya aux comités de l'éducation, 
du commerce, do l'administration de la justice, des officiers exé- 
cutifs et judiciaires, et des agens comptables en ce qui les concer- 
nait. Le gouverneur s'exprimait alors en toute occasion comme si 
les difficultés eussent été arrangées. La confiance l'empêchait de 
voir audessous de la superficie des choses, et les moindres réformes 
lui paraissaient fondamentales. Une dépêche plus importante 
suivit celle-ci. Elle invitait les chambres à passer une loi pour 
rendre les juges des cours supérieures indépendans de la cou- 
ronne et inamovibles durant bonne conduite, à condition que 
leurs salaires seraient votés permanemment, et les informait 
qu'aucun juge ne serait à l'avenir nommé dans l'un ou l'autre 
conseil, excepté le juge en chef, et encore serait-il tenu de s'abs- 
tenir de prendre part aux queslioni politiques. Lord Alymer 
demanda en même temps le vote du reste de la liste civile, en lui 
transmettant copie de l'acte passé à ce sujet par le parlement 
impérial. La chambre se contenta de résoudre de se former en 
comité général après un appel nominal, pour prendre en consi- 
dération la composition des deux conseils, et après de longues 
discussions lorsque ce comité s'assembla, la question fut ajournée. 
Le bill des juges j)assé par l'assemblée et rendu au conseil, le 
gouverneur pria la chambre de voter le salaire du chef du gouver- 
nement, des secrétaires civil et provincial et des procureur et 
solliciteur-généraux. Ces salaires avec ceux des juges formaient 
en y ajoutant quelques pensions et autres petits items, la liste 
civile de J619,000. Cette demande fut discutée en comité général, 
qui se leva sans adopter de résolution, ce qui équivalait à un 
rejet. Jamais la chimbre n'avait fait une faute aussi grave, car 
une partie de sa force consistant dans son influence morale, elle 
devait accomplir môme au-delà delà lettre les engagemens qu'elle 
avait pris ou qu'elle paraissait avoir voulu prendre. Il est indu- 
bitable que le ministère anglr.is n'avait fait une si grande conces- 
sion à ses yeux que pour calmer les esprits et s'assurer une liste 
civile suffisante qui ne serait plus contestée. On devait recon- 
naître cette libéralité par des marques substantielles, et non la 
repousser par de nouvelles prétentions qui ne devaient trouver 
leur solution que dans un avenir plus ou moins éloigné. , 



à 



HISTOIRE DU CANADA. 



307 



Mais ilûjà uno influence malheureuse emportait la chambre 
au-delà des bornes de la prudence. Le8 dernières élections 
avaient changé le caractère de ce corps. Un grand nombre do 
jeunes gens des professions libérales avaient été élus sous l'inspi- 
ration de l'esprit du temps. Ils devaient porter dans la législa- 
ture l'exagération de leurs idées et exciter encore les chefs qui 
avaient besoin plutôt d'être retenus après la longue lutte qu'ils 
venaient de soutenir. M. de Bleury, LaFontaine, Morin,llodier 
et autres, nouvellempit élus, voulaient déjà qu'on allât beaucoup 
plus loin qu'on ne .'^ivait encore osé. Il fallait que îe peuple 
entrât enfm en possusb.on de tous les privilèges et de tous les 
oits qui sont son partage indubitable dans le Nouveau-Monde j 
et il n'y avait rien à craindre en insistant pour les avoir, car les 
Etats-Unis étaient à côté de nous pour nous recueillir dans ses 
bras si nous étions blessés dans une lutte aussi sainte. 

Ils s'opposèrent donc à toute transaction qui paraîtrait com- 
porter un abandon de la moindre percelle des droits populaires. 
Ils se rangèrent autour de M. Papineau, l'excitèrent et lui pro- 
mirent un oppui inébranlable. II ne fallait faire aucune conces- 
sion. Pleins d'ardeur, mais sans expérience, ne voyant les 
obstacles qu'à travers un prisme trompeur, ils croyaient pouvoir 
amener l'Angleterre là où ils voudraient, et que la cause qu'ils 
défendaient était trop juste pour succomber. Hélas ! plusieurs 
d'entre eux ne prévoyaient pas alors que la providence se servi- 
rait d'eux plus tard en les enveloppant dans un nuage d'honneur et 
d'or, pour faire marcher un gouvernement dont la fin première et 
fixe serait •' d'établir, suivant son auteur, dans cette province une 
population anglaise, avec les lois et la langut anglaise,et ''e n'en con- 
fier la direction qu'à une législature décidément anglaise,"* 
qui ne laisserait plus exister que comme le phare trompeur du 
pirate, cet adage inscrit sur la faux du temps : <' Nos institutions, 
notre langue et nos lois." 

Malgré les sentimens chaleureux que lord Aylmer manifestait 
en toute occasion, il était facile de s'apercevoir que les refus de la 
chambre commençaient à lui inspirer de la méfiance. La com- 
munication qu'il dût lui faire au sujet des réserves du clergé 
devait encore, faute de bonne entente, exciter les esprits. 

* Rapport de lord Durham. 



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308 



HISTOIRE DU CANADA. 



Les terres appartenaient à tout le pays sans distinction de 
sectes. Le gouvernement impérial cependant s'était emparé sans 
droit, sans justice dans un temps encore tout vicié par les préju- 
gés, d'une proportion considérable de ces terres pour le soutien 
d'une religion dont les adeptes comptaient à peine dans la masse 
des citoyens. C'était sous une autre forme, faire payer comme 
en Irlande, la dîme des protestans aux catholiques et à tous les 
dissidens. Lord Goderich voyant tous les défauts de ce système, 
fit proposer à l'assemblée de soumettre ses vues à cet égard afin 
de voir comment l'on pourrait régler cette question de la manière 
la plus avantageuse. C'était une concession équitable et impor- 
tante. Elle passa un bill pour révoquer la partie de l'acte consti- 
tutionnel qui avait rapport aux réserves du clergé. Elle en passa 
un autre, appuyée par les membres des townships eux-mêmes, 
pour révoquer celui qu'Ellice avait obtenu du parlement impérial, 
lequel autorisait les propriétaires à demander les prix qu'il voulait 
pour leurs terres et introduisait les lois anglaises. Il va sans dire 
que ces deux lois tombèrent dans le conseil. Quant aux terres de 
la couronne, lord Goderich pensait qu'au lieu de les donner pour 
rien à ceux qui en demandaient comme le proposait la chambre, 
le meilleur système serait de les vendre à l'encan périodiquement; 
que néanmoins si elle avait des améliorations à proposer à ce 
système, elles seraient bien reçues ; et quant aux réserves du 
clergé il concourrait entièrement avec elle ; il fallait les abolir. 
" Un mode vicieux, disait-il, pour lever un fonds destiné à des 
nn^ publiques était encore plus fortement condamnable lorsque 
c'était pour les ministres de la religion, puisqu'il devait tendre 
directement à rendre odieux aux habitans ceux-là môme qui 
avaient besoin d'une manière si particulière de leur bienveillance 
et de leur affection." 

La chambre ayant terminé son enquête contre les juges accu- 
sés, demanda leur suspension au gouverneur, qui refusa sous pré- 
texte que les fonctionnaires n'étaient pas dans le même cas que 
M. Stuart puisqu'ils allaient être rendus indépendans de l'exécu- 
tif; qu'il les suspendrait néanmoms si le conseil législatif se joi- 
gnait à elle. 

La session touchait à sa fin. Un des derniers actes de l'as- 
semblée fut de demander la mise du bureau des postes ^ ua le 



Jl 



HISTOIRE DU CANADA. 






contrôle de la législature. Lord Aylmer en la prorogeant expri- 
ma tout son regret de voir qu'après toutes les espérances que &ea 
votes et ses résolutions avaient fait concevoir, elle eût accueilli la 
liste civile par un refus. Il l'informa que, malgré les embarras 
qui pourraient en résulter, il se trouvait dans la nécessité, sui- 
vant ses ordres, de réserver__le bill de subsides à l'approbation 
du roi. 

Malgré les concessions de lord Goderich, l'excitation dans les 
chambres. . dans le public allait toujours en augmentant. Le 
parti anglais qui dominait partout, excepté dans l'assemblée, 
tremblait à l'aspect des réformes du ministre et était furieux. Le 
parti canadien croyait tous les jours davantage que ces réformes 
seraient nulles si ses sentimens ne pénétraient pas plus avant 
dans le personnel de l'exécutif; que tant qu'il n'exercerait pas 
une plus grande part du pouvoir, la démarcation insultante exis- 
terait toujours entre le conquis et le conquérant, et que le premier 
ne cesserait pas de paraître comme étranger dans son pays. 

C'est au milieu de ces querelles que l'élection d'un membre 
eut lieu à Montréal, laquelle dura trois semaines avec tous les 
incidens d'une lutte acharnée. Les troupes furent appelées le 
21 mai, tirèrent sur le peuple, tuèrent trois hommes et en bles- 
sèrent deux, sanglant épisode qui fit une triste sensation. Tout 
l'odieux en retomba sur l'exécutif. " Jamais, disait-on, les gens 
de son parti n'attrappe de mal ; on sait si bien distinguer les vic- 
times." Le gouverneur fut en vain prié de monter à Montréal 
par M. Papineau, pour assister à l'enquête avec M. Neilson et M. 
Panet, il ne crut pas devoir commettre un acte qui l'eût compro- 
mis aux yeux du parti opposé à la chambre, et qui aurait eu l'air 
d'une intervention dans l'administration de la justice. Le cho- 
léra qui éclata cette année pour la première fois en Canada, et qui 
fit des ravages épouvantables, puisqu'il enleva 3300 personnes à 
Québec seulement dans l'espace de quatre mois, calma à peine 
les esprits. On recommença à tenir des assemblées publiques en 
différentes parties du pays. St.-Charles qui paraissait s'être 
attribué l'initiative dans cette nouvelle manière de discuter les 
questions politiques, donna encore l'exemple. On voulait imiter 
l'Irlande et O'Connell 5 mais une fois lancé, on ne put plus s'ar- 
rêter. Dans une assemblée des notables de la riviOre Chambly,tou- 




310 



HISTOIRE DU CANADA. 



PS 



jours présidée par M. Debartzch, l'on résolut que tant que le 
conseil législatif serait nommé par la couronne, il n'en serait que 
l'instrument contre le peuple ; que les observations du gouverneur 
à la prorogation de la législature au sujet de la liste civile, était 
une insulte f' 'te à la chambre et une atteinte portée à ses privi- 
lèges et à son indépendance ; que l'Angleterre était responsable 
des ravages que faisait le choléra en ayant acheminé sur le pays 
une émigration immense qui en portait les germes dans son sein. 
En efièt 52,000 émigrans débarquèrent à Québec dans le cours 
de l'été. On protesta contre la conduite des magistrats dans 
l'affaire du 21 mai, contre le refus du gouverneur de monter à 
Montréal ; on passa enfin en revue tous les griefs en signalant 
pour la centième fuis l'exclusion des Canadiens des charges 
publiques. 

Le parti anglais pour ne pas rester en arrière se réunit à 
Montréal à son tour, et adopta des résolutions d'une tendance 
contraire à celles de St.-Charles, qu'il fit appuyer d'une démons- 
tration par ses amis de Toronto, où le procureur et le solliciteur- 
général convoquèrent une assemblée pour prier le roi d'annexer 
l'île de Montréal à leur province. Lord Aylmer tout-à-fait sou- 
levé alors contre la chambre et les Canadiens, visitait les town- 
ships de l'est et la vallée de la rivière des Ottaouais, et écrivait à 
lord Goderich que l'on pourrait établir 500,000 émigrans dans les 
premiers, et 100,000 dans la dernière, moyen plus efficace pour 
régler la question des deux races qu'aucun autre. Enfin les sen- 
timens secrets de tous les pailis se dessinaient de jour en jour 
avec plus de force au milieu des passions croissantes, et ne per- 
mettaient plus guère de dissimulation. 

Le bureau colonial depuis qu'il était dirigé par lord Goderich, 
travaillait tant qu'il pouvait à corriger les abus. Onze nouveaux 
membres avaient été ajoutés au conseil législatif dont huit Cana- 
diens français, pour tâcher de le populariser un peu. Mais ces 
réformes n'arrivaient pas assez vite pour satisfaire des hommes 
aigris par une longue attente. Le gouverneur eut beau adresser 
un long discours aux chambres en 1832, et repasser avec mo- 
dération las sujets qui devaient les occuper, s'abstenant de toute 
remarque sur la question de la liste civile, et donnant de justes 
louanges à la conduite courageuse et dévouée du clergé et des 



UI8T0IRB DU CANADA. 



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médecins au milieu dea ravages du fléau qui venait de décimer le 
pays, l'assemblée jalouse de ses privilèges, protesta contre les 
attaques qu'elle avait cru voir dans les observations qu'il avait 
faites en prorogeant la dernière session. A peine avait-elle 
accompli ce qu'elle regardait comme un devoir, qu'elle reçut les 
vues du ministre sur le bill de subsides de la dernière session. A 
l'avenir le gouverneur ne pourrait en sanctionner aucun dans 
lequel on n'aurait pas spécifié avec précision la somme et l'objet 
pour lequel cette somme était accordée ; et comme le dénouement 
de la question de la liste civile équivalait à un rejet absolu, le roi 
n'amènerait plus cetf "îstion sur le tapis et continuerait à 
payer les dépenses sui deniers que la loi avait mis à sa dispo- 
sition. Quant au bill pour l'indépendance des juges, il n'avait 
pas été sanctionné parce qu'on n'avait pas fait d'appropriation 
fixe et permanente pour leur salaire, suivant l'usage de l'Angle- 
terre d'autant plus nécessaire en Canada, disait lord Goderich, 
que la population y était divisée en deux classes, différant d'ori- 
gine, de langue, de religion et de coutumes, et que la prépondé- 
rance de l'une dans l'assemblée excitait la jalousie de l'autre 
ailleurs. 

Le refus de la proposition des ministres sur la question des 
subsides allait nous faire rétrograder au point d'où nous étions 
partis. Il était facile de voir que lord Goderich qui avait fait 
plus qu'aucun de ses prédécesseurs, comme nous l'avons dit, 
malgré les préjugés de l'Angleterre, allait être forcé de recon- 
naître que les Canadiens étaient insatiables et que leurs adver- 
saires avaient raison de vouloir tenir dans l'abaissement des 
hommes si ambitieux. 

Le retour du ministre aune politique rétrograde ou stationnaire, 
loin d'arrêter l'élan de l'assemblée, l'augmenta. Elle se vit inondée 
de pétitions de Montréal, des Deux-Montagnes, de l'Islet, de 
Richelieu, de St.-Hyacinthe, de Rouville, de Chambly et de 
Verchères, sur les abus de l'administration, les vices de la cons- 
titution et le 21 mai. Fendant ce temps là, elle faisait une 
enquête sur les événemens de cette funeste journée, interrogeait 
les témoins, recevait un refus du gouverneur de lui dire s'il avait 
recommandé d'augmenter le nombre des membres du conseil 
législatif, quelles personnes il avait recommandé d'y no.nmer et 




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312 



HISTOIRE DU CANADA. 



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si elles allaient l'être par suite de ses recommandations, et ordon- 
nait un appel nominal pour le 10 janvier, au sujet dij conseil 
législatif. 

Il fut résolu après un mois de délibération et une division de 
34« contre 26, de présenter une nouvelle adresse au roi pour le 
prier de rendre le conseil législ itif électif, en suggérant quelle devait 
être la qualification des t>lecle' irs et qu'un sixième du conseil tut élu 
tous les ans. Elle protestait contre l'annexion de l'île de Mont- 
réal au Haut-Canada, cette île qui contenait, disait-elle, une 
population de près de 60,000 habitans, dont la plus grande partie 
descendaient de ceux en faveur desquels avaient été signées les 
capitulations de 1760 ; elle déclarait que co serait une spoliation 
non provoquée et une violation de ces mêmes capitulations, des 
actes les plus solennels du parlement britannique et de la bonne 
foi de la i.ation anglaise. 

La nouvelle de la destitution du procureur-général Stuart et 
du juge Kerr, annoncée quelque temps après, calma à peine 
quelques instans les esprits. Mais le conseil législatif ne pouvant 
plus se contenir devant les attaques de l'assemblée, et forcé d'ail- 
leurs d'agir par le parti qu'il était censé représenter dans le pays, 
vota à son tour une adresse à l'Angleterre en opposition à celle 
des représentans du peuple. Il exposait qu'il avait pris en con- 
sidération leurs actes aussi dangereux qu'inconstitutionnels, et la 
situation alarmante du pays, pour prier sa Majesté d'y porter 
remède ; que d'un état de paix et do prospérité l'on marchait 
rapidement vers l'anarchie et une confusion certaine ; que les 
plus grands efforts étaient faits pour diviser les habitans des deux 
origines ; que les intérêts du commerce et de l'agriculture étaient 
sacrifiés à l'es[)rit de cabale ; que le gouverneur était faussement 
accusé de partialité et d'injustice ; que les officiers civils et mili- 
taires étaient représentés comme une faction corrompue, armée 
pour l'oppression du peuple, et cela dans le but de dégrader les 
autorités et de les rendre complètement nulles ; que l'on diffamait 
les juges tout en refusant au conseil la permission de s'enquérir 
de leur conduite ; et que pour combler la mesure l'on deman- 
dait de le rendre lui-même électif. 

Le conseil exposait ensuite que l'assemblée cherchait à aug- 
menter son pouvoir à ses dépens et aux dépens de la couronne, 



HISTOIRE DU CANADA. 



313 



en voulant obtenir la disposition des deniers publics sans pourvoir 
aux dépenses du gouvernement civil et des juges, et en voulant 
conserver les terres incultes pour les Canadiens français ; que 
c'était en 1831 que l'on avait commencé pour la première fois à 
niettre en question l'élection du conseil, et qu'il était étonnant que 
la majorité de la chambre se fut laissée entraîner à détruire la 
constitution ; qu'il ne croyait pas que la majorité des Canadiens 
fût pour cette mesure, mais qu'il était facile de tromper un 
peuple chez lequel l'éducation avait fait si peu de progrès ; que 
le conseil était essentiel à l'existence de la prérogative royale, à 
l'alliance du Canada avec l'Angleterre et à la sûreté des 150,000 
Anglais qu'il y avait dans le pays; qu'un conseil électif serait 
la contre-partie de l'assemblée ; que ce serait rendre les charges 
électives, troubler la sécurité des Anglais dans leurs personnes et 
dans leurs biens, arrêter leurs progrès, interrompre l'émigration, 
briser les liens qui attachaient la colonie à la mère patrie, 
amener une collision avec le Haut-Canada, inoiuk r le pays de 
sang, car le Haut-Canada ne permettrait point paisiblement l'in- 
terposition d'une république française entre lui et l'Océan ; et 
que le conseil n'avait point sanctionné la mission de M. Viger à 
Londres. 

La passion qui avait dicté cette adresse avait fait dé passer le but. 
L'idée qu'il fallait conserverie même pouvoir à la minorité qu'à la 
majorité parce que l'une, comme anglaise devait être royaliste, et 
l'autre comme française, républicaine, était mise à nu trop hardi- 
ment pour ne pas frapper le bureau colonial dont on brisait ainsi le 
voile qu'il avait tant de peine à tenir tendu, et pour ne pas exciter 
sa mauvaise humeur sur une pareille gaucherie. " Sa Majesté, 
dit le ministre, a reçu avec satisfaction l'expression de loyauté et 
d'attachement à la constitution que contient cette adresse . . . mais 
elle aurait désiré que le conseil se fût abstenu relativement à 
l'autre branche de la législature, d'un langage dont le ton est 
moins modéré que ne le comporte sa dignité, et moins propre à 
conserver ou à rétablir la bonne entente entre les deux corps. Sa 
Majesté surtout regrette l'introduction d'aucune expression qui 
ait l'apparence d'attribuer à une classe de ses sujets d'une origine, 
des vues qui seraient contraires à la fidélité qu'ils lui doivent. 
Le roi espère que toutes les classes de ses sujets obéissent à la 



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314 



HISTOIRE DU CANADA. 






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loi volontairement et avec plaisir. Il étendra toujours sa protec- 
tion paternelle à toutes les classes ; et le conseil législatif peut- 
être certain qi ne manquera pas d'assurer à toutes les droits et 
les libertés c lonnelles qu'elles possèdent par leur partici- 

pation aux insti >n8 britanniques." En même temps le gou- 
verneur fit informer le conseil que le ministre était d'opinion que 
son président n'avait point de double vote ; mais que ce n'était 
qu'une opinion et que le parlement impérial seul avait droit de 
régler la question. 

La compagnie qui s'était formée i Londres pour coloniser 
les tov^nships de l'est préoccupait les Canadiens depuis quelque 
temps. Ils croyaient qu'elle leur était hostile, et qu'elle allait 
s'emparer des terres d'avance pour les en exclure par le haut 
prix qu'elle demanderait et les autres obstacles qu'elle mettrait 
dans leur chemin. Celait bien là en effet le but d'une partie des 
membres, mais pas de tous. La chambre passa encore une 
adresse au roi à ce sujet, pour le prier de n'accorder ni terrea, ni 
charte, ni privilèges à cette association. Le conseil législatif vota 
aussitôt une contre adresse. Nétant plus retenu par le gouver- 
nement dans les bornes de la circonspection comme auparavant, 
ce corps faisait maintenant une opposition ouverte à la chambre 
en servant de rempart à l'exécutif. L'assemblée ayant en votant 
les subsides refusé ou diminué certains items et réduit la somme 
demandée de JC54,000 à JC4>7,000, il rejeta aussitôt le bill en 
motivant son refus dans une série de résjlutions. L'assemblée 
demanda encore que le bureau des postes fut placé sous le con- 
trôle de la législature coloniale, et déclara qu'au lieu de chercher 
à tirer un revenu de ce département, l'on devait plutôt diminuer 
les droits de port sur les journaux surtout, et employer le sur- 
plus du revenu, s'il y en avait un, à étendre les communications 
postales. 

Les chambres furent prorogées le 4 avril, après une session de 
près de cinq mois. La discussion des grandes questions qui 
occupaient la chambre depuis si longtemps, se porta au dehors. 
La population anglaise s'assembla en différentes parties du pays 
pour désapprouver la conduite de l'assemblée et pour prier l'An- 
gleterre de maintenir la constitution intacte : c'était ce que l'on 
devait attendre. Elle devait soutenir le conseil législatif qui 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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représentait ses intérêts, et redouter un changement qui aurait 
appelé les Canadiens au partage du pouvoir exécutif et de toutes 
ses faveurs dont ils étaient presque totalement exclus. 

Chaque jour prouvait davantage leur situation exceptionnelle. 
Québec et Montréal venaient d'être incorporés pour l'adminis- 
tration de leurs affaires locales. Le conseil de Québec se trou- 
vant composé en majorité de Canadiens, passa des réglemens en 
français et les présenta, suivant la loi, aux tribunaux pour les 
faire confirmer. Les juges refusèrent de les recevoir, parce 
qu'ils n'étaient pas en Anglais. C'était renier la légalité de la 
langue française. Cette proscription inattendue donna dans l'état 
des esprits de nouvelles armes aux partisans d'une réforme radi- 
cale. On la regarda comme une violation du traité de 1763. 
L'assemblée doit décider, disaient les journaux, si l'on peut se 
jouer ainsi de la foi engagée entre deux nations. 

Cependant M. Neilson voyant l'entraînement de la majorité 
et ne voulant pas suivre M. Papineau jusqu'à l'extrémité, s'était 
séparé de lui depuis quelque temps. Plusieurs Canadiens, 
membres marquans de la chambre, en avaient fait autant, 
comme MM. Quesnel, Cuvillier, Duval, et quelques autres. 
Ces hommes éclairés dont l'expérience et le jugement avaient un 
grand poids, reconnaissaient bien la justice des prétentions de la 
majorité, mais ils craignaient de risquer ce qu'on avait déjà obtenu. 
Lord Goderich avait fait des concessions et des réformes dont 
l'on devait lui tenir compte si l'on faisait attention aux préjugés 
enracinés du peuple anglais contre tout ce qui était français et 
catholique. Plus tard à mesure que l'on parviendrait à détruire 
ces préjugés, l'on demanderait la continuation de ces réformes, et 
la puissance croissante des Etats-Unis dont il fallait que l'Angle- 
terre pesât les conséquences tout anglo-saxons qu'ils étaient, aide- 
rait fortement à la rendre juste à notre égard. M. Bedard, 
père, M. Neilson et M. Papineau étaient les trois hommes d'état 
les plus éminens qu'eussent encore eus le Canada. La séparation 
de MM. Neilson et de M. Papineau, était un vrai malheur pour 
le pays. L'éloquence, l'enthousiasme de l'un étaient tempérés 
par le sang froid et les calculs de l'autre, dont l'origine ne permet- 
tait point le même emportement contre l'infériorité dans laquelle 
on voulait tenir les Canadiens français. Tous deux avaient l'âme 




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316 



HISTOIRE DU CANADA. 



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grande et élevée. Tous deux étaient presque des amis d'en- 
fance, et avaient toujours combattu ensemble pour la même 
cause. M. Cuvillier, M. Quesnel étaient de leur côté des 
hommes libéraux, mais modérés, aimant leur pays et jouissant 
d'un caractère qui faisait honneur à leurs compatriotes. 

M. Papineau en se séparant de tant d'hommes sages pour se 
lancer dans une lutte contre l'Angleterre, prenait une grande 
responsabilité sur lui. Sans doute que ce qu'il demandait était 
juste, sans doute que si ses compatriotes eussent été d'origine 
anglaise au lieu d'être d'origine française, le bureau colonial eût 
accordé toutes leurs demandes sans objection. Mais l'équité 
ne triomphe pas toujours ; les préjugés nationaux font commettre 
bien des injustices. C'est au patriote, c'est à l'homme d'état de 
considérer tous les obstacles, de peser toutes les chances et de 
régler sa conduite de manière à obtenir le plus grand bien possi- 
ble pour le moment en attendant le reste de l'avenir, sans livrer 
ce qu'on a déjà au risque d'une lutte désespérée. Il n'y avait 
pas de honte pour les Canadiens à prendre ce parti. Un petit 
peuple d'un demi-million d'habitans pouvait souffrir une injustice 
d'une puissance comme l'Angleterre sans flétrissure. Le dés- 
honneur est pour le fort qui foule et tyrannise injustement le 
faible. 

Lorsque M. Papineau fut de retour chez lui encore tout excité 
par ses luttes parlementaires, il commença à déposer sur le papier 
les griefs de ses compatriotes contre l'Angleterre. Malheureu- 
sement la liste en était longue et leur réminiscence ne fit qu'aigrir 
davantage son âme ardente. Il arriva à la session suivante avec 
ce travail en ébauche. 

Le gouverneur informa les chambres, ouvertes le 7 janvier 
1834-, que le roi avait nommé un sur-arbître pour faire le partage 
des droits de douane entre les deux Canadas, et que le rapport 
accordait une plus grande part que de coutume au Haut ; qu'il 
serait nécessaire de renouveler la loi d'éducation et les lois de 
milice qui expiraient, et de reprendre la question des finances 
sans délai, afin que la métropole vit ce qu'elle aurait à faire. . 

Plusieurs membres voulaient cesser tout rapport avec l'exé- 
cutif et passer de suite à la considération de l'état de la province. 
M. Bourdages toujours à la tète des hommes les plus avancés, 



HISTOIRE DU CANADA. 



317 



fit une proposition dans ce sens qui fut repoussée. En réponse 
aux remarques du gouverneur, touchant la perte du bill de sub- 
sides de la dernière session, la chambre observa qu'élue par le 
peuple, elle devait en partager le sort, et que son plus grand désir 
devait être de travailler pour son bonheur. Elle organisa ses 
comités ordinaires, mais elle refusa d'en nommer un, suivant l'usage, 
de bonne correspondance avec le conseil législatif. " C'est une 
insulte, disait M. Bourdages, de correspondre avec un corps qui 
a ouvertement déclaré que nous voulions établir une république 
française." L'assemblée reprit l'enquête du 21 mai. 

Elle reçut presqu'aussitôt plusieurs messages du château. Le 
13, elle en reçut un sur le bill de subsides, et un autre sur le 
siège de M. Mondelet dans son sein, qu'elle avait déclaré vacant 
deux ans auparavant par suite de sa nomination au conseil exé- 
cutif. Le ministre approuvait le gouverneur de n'avoir pas fait 
procéder à une nouvelle élection dans un cas où la chambre avait 
outrepassé son pouvoir. Le lendemain on lui en remettait un 
autre au sujet du conseil législatif en réponse à l'adresse de la 
dernière session. 

« L'objet que l'on a en vue par cette adresse, disait M. Stan- 
ley, est de prier sa Majesté de vouloir autoriser une convention 
nationale du peuple du Bas-Canada à l'effet de mettre de côté les 
autorités législatives et de prendre en considération lequel de 
deux modes sera adopté pour détruire entièrement la constitution, 
l'introduction du principe électif ou l'entière abolition du conseil 
législatif. Sa Majesté veut bien ne voir dans le mode projeté 
que le résultat d'une extrême légèreté ; elle ne pourra jamais 
être conseillée de donner son assentiment à ce projet, vu qu'elle 
doit considérer une semblable mesure comme incompatible avec 
l'existence même des institutions monarchiques ; mais elle sera 
disposée volontiers à sanctionner toute mesure qui pourrait tendre 
à maintenir l'indépendance et à élever le caractère du conseil 
législatif. 

" Je ne suis pas prêt à lui conseiller de recommander an par- 
lement une démarche aussi sérieuse que celle de révoquer l'acte 
de 91. . . . mais si les événemens venaient malheureusement à 
forcer le pariement à exercer son autorité suprême, pour appai- 
ser les dissentions intestines dans la colonie, mon devoir serait de 



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HISTOIRS DU CANADA. 



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soumettre au parlement des modifications à la charte des Canadas, 
tendant non pas à introduire des institutions incompatibles avec 
l'existence d'un gouvernement monarchique, mais à maintenir et 
à cimenter l'union avec la mère-patrie, en adhérant strictement à 
l'esprit de la constitution britannique, et en maintenant dans leurs 
véritables attributions, et dans des bornes convenables, les droits 
et les privilèges mutuels de toutes les classes de sa Majesté." 

Il est inutile de dire quel fut l'eiTet de cette décision sur l'as- 
semblée. Elle renvoya de suite à des comités spéciaux toutes 
ces communications du gouverneur, qui refusait alors de lui avan- 
cer l'argent nécessaire pour payer ses dépenses contingentes, 
sous prétexte que la perte du dernier bill de subsides le laissait 
chargé d'une trop grande responsabilité. L'assemblée demanda 
copie des instructions royales touchant le bill de subsides de 32, 
et rejeta vm bill passé par le conseil, pour établir un tribunal 
destiné à juger les fonctionnaires accusés, tandis que le conseil en 
rejetait un de son côté passé par l'assemblée pour assurer la 
dignité et l'indépendance des deux conseils, dans lequel contrai- 
rement à tous les principes de la const'tution anglaise, les conseil- 
lers exécutifs devaient être hors du contrôle des deux chambres. 
Ce bill auquel on avait fait peu d'attention, avait été introduit 
par M. A. Stuart et semblait plutôt une ironie qu'une mesure 
sérieuse. 

Cependant le jour pour la prise en considération de l'état du 
pays arrivait. C'était pour cette occasion que M. Papineau 
avait préparé le tableau des griefs dont nous avons parlé tout à 
l'heure. En arrivant à Québec il l'avait communiqué aux 
membres de son parti. On s'était réuni à diverses reprises chez 
le membre du comté de Montmorency, M. Bedard, pour l'exa- 
miner et y faire les changemens jugés nécessaires. Après 
quelques modifications, un autre membre, M. Morin avait été 
chargé de les mettre en forme de résolutions. Il fut décidé 
que ce serait M. Bedard qui les présenterait. Ce membre avec 
quelques uns de ses amis avait paru dans la dernière session vou- 
loir se détacher de M. Papineau, qui pour ramener le parti de 
Québec à ses vues, consentit à faire quelques modifications dans 
les résolutions, et, pour flatter l'amour propre de M. Bedard, à 
les laisser proposer par lui. Les débats durèrent plusieurs jours^ 



HISTOIRE DU CANADA. 



319 



M. Papineau fit un discours dana lequel encore tout irrité du tont 
de la dépêche de M. Stanley, il s'abandonna à un enthousiasme 
républicain qui devait mettre l'Angleterre sur ses gardes, et qui 
était contraire à la partie des résolutions qui citait le fait, que dans 
les anciennes colonies anglaises, celles qui jouissaient des institu- 
tions les plus libérales avaient été les dernières & se révolter. 
" Des plaintes existent, dit-il, depuis longtemps ; tous conviennen 
de nos maux ; tous sont unanimes pour accuser ; la difficulté 
est quant aux remèdes. Ils s'agit d'examiner où nous les pren- 
drons. Il y a des personnes, qui, occupées des systèmes électifs et 
des autres constitutions européennes, veulent nous entretenir de 
ces idées. Ce n'est pas à nous à décider des institutions de 
l'Europe ; on ne peut les connaître ni en bien juger. Nous devons 
examiner quel doit être notre sort, le rendre aussi bon et aussi 
durable que possible. Il est certain qu'avant un temps bien 
éloigné, toute l'Amérique doit être républicaine. Dans l'inter- 
valle, un changement dans notre constitution, s'il en faut un, doit-il 
être en vue de cette considération? et est-il criminel de le 
demander 1 Les membres de cette chambre en sont redevables 
à leurs constituans comme d'un devoir sacré, et, quand bien 
même le soldat devrait les égorger, ils ne doivent pas hésiter à 
le faire, s'ils y voient le bien de leur pays. Il ne s'agit que de 
savoir que noua vivons en Amérique, et de savoir comment on 
y a vécu. L'Angleterre elle même y a fondé de puissantes répu- 
bliques où fleurissent la liberté, la morale, le commerce et les arts. 
Les colonies espagnoles et françaises, avec des institutions moins 
libérales, ont été plus malheureuses, et ont dû lutter beaucoup 
contre le vice de leurs institutions. Mais le régime anglais, qu'a-t-il 
été dans les colonies? A-t-il été plus aristocratique que démo- 
cratique? Et même en Angleterre est-il purement aristocra- 
tique ? C'est donc une grande erreur de M. Stanley, de nous 
parler du gouvernement monarchique d'Angleterre en 1834. Du 
temps de la maison des Stuart, ceux qui ont maintenu le pouvoir 
monarchique, ont perdu la tête sur les échafauds. Depuis ce 
emps la constitution de l'Angleterre a été appelée mixte, et telle 
ne devait pas être appelée autrement. Lui, M. Stanley, ministre 
par un vote de la chambre et malgré le roi, à qui l'on a dit de 
l'accepter ou de perdre sa couronne, M. Stanley, méprisé aujour- 



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d'hui par le peuple, vient nous paner du gouvernement monar- 
chique de PAngleterre, quand dea changemens sont permis à ses 
habitanp, si grands par leur commerce, leurs institutions, et les 
progrès qu'ils ont fait faire à la civilisation, aux arts et à la liberté 
sur tout le globe; et quand cette nation veut introduire de 
nouveaux élémens de bonheur, en demandant la réforme de l'aris- 
tocratie, et en augmentant la force du principe démocratique dans ' 
son gouvernement. Le système vicieux qui a régné dans les 
colonies, n'a fait que donner plus d'énergie au peuple, pour se 
rendre républicain : c'est ce qui a été le cas dans les états du 
nord de l'union. Dans les colonies du milieu, quoique les insti- 
tutions y fussent plus républicaines et plus libérales, le peuple y 
a été le dernier à se révolter." 

M. Neilson proposa un amendement tendant à faire décla- 
rer " que comme la dépêche du ministre des colonies du 9 juillet 
1831, en réponse aux adresses de la chambre du 16 mars pré- 
cédent, contenait une promebse solennelle de coopérer avec elle 
au redressement des principaux abus, c'était le uevoir de la 
chambre de travailler dans l'esprit de cette dépêche, à la paix, au 
bien-être et au bon gouvernement du pays suivant la constitution ; 
que la dépêche du bureau colonial communiquée le 14 janvier der- 
nier, confirmait les mêmes dispositions ; que l'on devait s'occuper 
de l'amélioration du pays, de l'occupation des terres, des lois de 
propriété, de l'indépendance des juges, de l'administration de la 
justice, de la responsabilité des fonctionnaires, des comptes 
publics et de la réduction de toutes les charges inutiles." 

" Les résolutions de M. Bedard portent atteinte, dit^il, à l'exis- 
tence du conseil législatif, d'un corps constitué comme nous, par 
l'acte de 91 ; elles mettent en accusation le gouverneur en chef 
qni forme aussi une autre branche de la législature ; elles refusent 
formellement de subvenir aux dépenses de la province, et com- 
portent un procédé injurieux contre la mère-patrie, c'est-à-dire 
contre son secrétaire colonial. Il n'est pas nécessaire de dire 
que je ne puis voter pour elles. La constitution en tout pays est 
la règle de conduite pour toutes les parties et la sauve-garde de la 
liberté de chacun. Du moment qu'on l'attaque on ébranle le» 
passions. Nous nous trouvons dans des circonstances différentes 
de celles des pays où il y a eu des changemens. En Angleterre 



U18T01RC DU CANADA. 



32 1 



et aux Etats Uniii, quW a cités, des changomens ont été opùrég 
par le peuple, non par suite d'un goût pour la réforme, mais 
parce que les rois eux mêmes voulaient violer la constitution. 
La ligne de démarcation est bien distincte : ils combattaient pour 
des droits qui existaient, et nous, nous voulons renverser ceux 
qui sont établis. Le résultat doit être différent. L'histoire est 
un moniteur fidèle ; elle nous apprend que les conséquences sui- 
vent les principes." 

" Je crains, ajouta M. Quesnel à son tour, qu'en nous adressant 
à l'Angleterre pour demander un changement dans notre constitu- 
tion, nous ne l'obtenions point et que notre démarche entraine avec 
elle des suites désastreuses pour le pays. En Angleterre on n'a 
jamais voulu convenir des vices de la constitution, et pense-t-on 
qu'aujourd'hui on y sera plus facile sur ce sujet] Je ne le crois 
pas. J'ignore où ces résolutions peuvent nous conduire. Si 
elles n'excitent point de trop grando troubles, il en résultera au 
moins une grande réaction. Je souhaite sincèrement que mes 
prévisions ne s'accomplissent point; je souhaite me tromper. 
Quoique je ditîère d'opinion avec la majorité de cette chambre, 
si elle réussit à procurer l'avantage 'réel et permanent du pnys 
par les moyens qu'elle emploie aujourd'hui, je me réjouirai de ses 
succès avec les hommes éclairés qui auront for' ' la majorité. 
Je regretterai alors de n'avoir pas eu comme eux assez d'énergie 
pour braver le péril et entreprendre une chose que je regardais 
comme dangereuse,ou du moins comme très incertaine quant à ses 
résultats. Si au contraire mes craintes se réalisent, si la chambre 
succombe dans son entreprise, je partagerai avec les autres les 
maux qui pourront peser sur ma patrie, je dirai, ce sont lana 
doute les meilleures intentions qui ont guidé la majorité de la 
chambre, et on ne me verra point m'unir avec ses ennemis pour 
lui reprocher d'avoir eu des vues perverses. Voilà ce qui fera 
ma consolation." 

L'amendement de M. Neilson fut rejeté par 56 contre 24. 
MM. Cuvillier, Quesnel, Duval, et plusieurs autres Canadiens 
faisaient partie de la minorité ; et les résolutions qui ont porté 
depuis le nom de 92 résolutions, furent finalement adoptées. 
Les administrations provinciales, disaient-elles en substance, 
foulaient au:, pieds les droits et les eentimens les plus chers iea 




3^2 



HtSTOtRE DU CANADA. 



Canadiens, qui s'étaient toujours empressés de recevoir les émi- 
grans des îles britanniques comme des frères, sans distinction 
d'origine ni de croyance ; la chambre ne voulait introduire dans 
le pays que les droits dont jouissaient les habitans de l'Angleterre ; 
le défaut le plus grave dans la constitution était la nomination du 
conseil législatif par la couronne, au lieu d'être électif comme 
elle l'avait demandé l'année précédente, parce que la constitution 
et la forme du gouvernement qui convenaient le mieux à cette 
colonie, ne devaient pas se chercher uniquement dans les analo- 
gies que présentaient les institutions de la Grande-Bretagne, dans 
un état de société tout-à-fait différent du nôtre. Ce n'était pas le 
plus libre régime colonial dans les anciennes colonies, qui avait 
hâté leur séparation, puisque la Nouvelle-York dont les institutions 
étaient les plus monarchiques dans le sens que le comportaient la 
dépêche de M. Stanley, avait été la première à refuser d'obéir à 
un acte du parlement impérial, et que le Connecticut et le Rhode- 
Island avec des institutions purement démocratiques furent les der- 
niers à entrer dans la confédération des Etats-Unis. L'acte des 
tenures devait être révoqué et le vote de toutes les dépenses 
publiques laissé à la chambre ; la partialité dans la distribution des 
charges publiques était portée au comble loin de diminuer, puisque 
sur une population de 600,000 habitans, dont 525,000 d'origine 
française, 47 fonctionnaires seulement les moins rétribués 
appartenaient à cette origine, tandis que 157 appartenaient 
à l'origine britannique ou aux 75,000 habitans qui restaient de la 
population. La négligence du bureau colonial à répondre aux 
adresses de la chambre, la détention du collège de Québec par 
le militaire, les obstacles opposés à l'établissement d'autres col- 
lèges, le refus de rembourser à la province les J8 100,000 de la 
défalcation de M. Caldwell étaient encore signalés avec la foule 
d'abus déjà exposés tant de fois dans les précédentes adresses. 
La chambre et le peuple, continuaient-elles, appuyés sur la justice, 
devaient être assez forts pour n'être exposés à l'insulte d'aucun 
homme quelqu'il fût ni tenus de le souffrir en silence. Dans 
leur style, les dépêches de M. Stanley étaient insultantes et incon- 
sidérées à un degré tel que nul corps constitué par la loi même 
pour des fins infiniment subordonnéos à celles de législation, ne 
pouvait ni ne devait les tolérer ... ces dépêches étaient incompa- 



^ 



HISTOIRE DU CANADA. 



323 



tibles avec les droits et les privilèges de la chambre qui ne devaient 
être ni mis en question, ni définis par le secrétaire colonial. 

Puisqu'un fait qui n'était pas du choix de la majorité du 
peuple, son origine et sa languo, était devenu un prétexte 
d'injures, d'exclusion, d'infériorité politique et de séparation de 
droits et d'intérêts, la chambre en appelait à la justice du 
gouvernement de sa Majesté et de son parlement et à l'honneur 
du peuple anglais ; la majorité des habitans du pays n'était 
nullement disposée à répudier aucun des avantages qu'elle 
tenait de son origine et de sa descendance de la nation française, 
qui sous le rapport des progrès qu'elle avait fait faire à la civili- 
sation, aux sciences, aux lettres et aux arts, n'avait jamais été en 
arrière de la nation britannique et était aujourd'hui dans la cause 
de la liberté et la science du gouvernement sa digne émule. 
Enfin elles finissaient par mettre lord Aylmer en accusation, 
en priant les communes d'Angleterre de soutenir les plaintes 
devant la cha;Tibre des lords, et les membres indépendans des 
deux chambres impériales de les appuyer, entre autres O'Connell 
et Hume. Elles invitaient en même temps les libéraux canadiens 
à se former en comités dans toutes les parties du pays, pour cor- 
respondre avec ces deux hommes d'état, avec M. Viger, et avec 
les autres colonies en leur demandant leur appui dans des ques- 
tions qui les intéressaient toutes également. 

M. Morin fut chargé d'aller remettre à M. Viger, toujours à 
Londres, les pétitions basées sur ces résolutions et destinées aux 
deux chambres du parlement impérial. 

Le conseil législatif, en présence de l'attitude de l'assemblée, 
vota des adresses contraires aux siennes, pour prier le roi de main- 
tenir la constitution pure et intacte. Les marchands anglais de 
Québec et autres, opposés à la politique de l'assemblée, signèrent 
aussi une pétition à la couronne dans le sens de celle du conseil, 
dans laquelle ils observaient qu'elle voulait donner aux Canadiens- 
français une supériorité sur les autres habitans, qu'elle voulait 
s'emparer des terres publiques et entraver l'émigration, que la 
qualification en biens immeubles exigés des magistrats était faite 
pour exclure les Anglais de ce corps, que la loi des jurés avait la 
même tendance, que l'aseemblée avait montré une hostilité cons- 
tante au commerce, que le conseil législatif était leur sauvegarde 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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contre les mesures arbitraire* et incôtistittttionnelles des représen- 
tans du peuple, et que M. Vigèr ne devait pas être 'Considéré 
comme l'agent de la population anglaise. 

L*assemblée après avoir voté les appropriations nécessaires 
pour l'éducation, les institutions charitables, les chemins et les 
améliorations intérieures,laissant de bâté 1% liste civile, commença 
à se disperser. Le gouverneur ne la voyant plus en nombre, 
la prorogea en observant que ses procédés ne lui avaient pas 
permis de lui communiquer les dépèches du ministre sur les diffi- 
cultés financières ; que puisqu'elle en avait appelé au parlement 
impétiàl, chaque parti devait se soumettre à son autorité suprême, 
mais qu'il devait déclarer que le langage des 92 résolutions 
était si contraire à l'urbanité et à la modération bien connues 
des Canadiens, que ceux qui ne connaissaient pas le véritable 
•état des choses ne pourraient s'empêcher de croire qu'elles ne 
fussent le fruit d'une excitation extraordinaire et générale; que 
néanmoins quelque fussent les sentimens qui régnaient dans l'en- 
ceinte de l'assemblée la tranquillité la plus profonde régnait au 
dehors. 

Cette dernière observation était des plus imprudentes. C'était 
inviter les membres qui avaient voté pour les 92 résolutions à 
prouver au gouverneur qu'ils exprimaient les senti mens de la 
masse du peuple ; et c'est ce qu'ils firent en organisant partout 
une agitation générale qui aboutit à l'insurrection. 






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CHAPITRE II. 



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LES TROUBLES pE 1837 
1885-1837. 



Efièt des 92 résolutions en Angleterre. — Une partie des townships de l'est ae 
rallie à la chambre d'assemblée. — Comité nommé dans les communes sur 
nos affaires. — Débats. — Une partie du ministère anglais résigne. — M. 
Stanley est remplacé aux colonies par M. Rice et plus tard par lord Aber- 
deen. — Comités de district en Canada. — Nouvelles pétitions.— Lettre de 
M. Roebuck. — Nouveaux débats dans la chambre des communes.— Disso- 
lution du parlement canadien.^ Associations constitutionnelles. — Rappro- 
chement entrée les libéraux du Haut et du Bas-Çanada.-r-Le parlement 
ç'assemble à Québec, — Nouvelie adresse ^ l'Angleterre.— Un> nouvelle 
section de la majorité se détache de M. Papineau.-rPépôches de lord 
Aberdeen. — Ministère de sir Robert Peel. — Trois commissaires envoyés 
en Canada. — Lord Gosford remplace lord Aylmer. — Chambre des lords. 
Ouverture du parlement canadien. — Discours de lord Gosford. — La 
chambr;e persiste dans la voie qu'elle ^ ppse, en votant 6 m^ois d^ subsidçfi 
qui sont refusés.— Le parlement est prorogé et convoqué dç nouveau. 
— Les autres colonies qui devaient faire cause commune avec le Bas* 
Canada l'abandonnent et acceptent les propositions de l'Angleterre. — Rap- 
port des commissaires. — La conduite du ministère approuvée. — Les 
assemblées continuent en Canada.— Langage des journaux. — Agitation 
dans les caoïpagncs.— Bandey d'JiQmmes anjaés.— M. ^apinçau ^çscend 
jusqu'à Kamouraslca.-r:Opinion réelle de la ^joasse des habitans.— Nouvelle 
session du parlement ayssi inutile que les ai^tres. — Nouvelle adresse au 
parlement impérial. — Magistrats et officiers de milice destitués. — Asso- 
ciation secrètes à Québec et à Montréal, où l'on réGoud de prendre les 
armes. — Démonstrations en faveur du gouvernement. — Assemblée des six 
comtés. — Mandement de l'évoque de Montréal. — Le gouvernement fait 
des arméniens. — Trouble^ ^ Montiéal.-r-Mandats d'arrestation lancés. — 
^cs troupes battues à St.,-Denis : victorieuses à St.-Charles. — La loi mar- 
tiale proclamée. — Plusieurs membres invitent inutilement le gouverneur 
à réunir immédiatement les chambres. — Affaire de St.'Eustache, — L'in- 
surrection supprimée. — ^Troubles dans le Haut-Canada.— Résignation de 
lord Grosford, — Débats ^ans les commu^çp.^ — Les nainistres pro^iettent de 
soumettre l'insurreotiqn jp^r ],es armes. 

Les 92 résolutions et l'ajoumemenl pcématuré des chambres ne 
laissèrent plus de doute sur la gravité de la utuation dans l'esprit 
4e ceux en Angleterre qui s'intéressaient aux af&ires de ces 
importantes provinces. La solution de toutes les questions était 

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326 



HISTOmE DU CANADA. 



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laissée à la métropole. Quoiqu'il régnât beaucoup d'incertitude 
sur ce qu'elle allait faire, il surgissait de temps à autre des faits, 
des rumeurs, qui entretenaient les eppérances des libéraux. Les 
journaux reproduisirent une dépêche de lord Goderich au gou- 
verneur de Terreneuve sur les conseils législatifs, qui paraissait 
leur donner gain de cause. " On ne peut nier, disait ce ministre, 
qu'en pratique l'existence de ces corps n'aient été accompagnée 
de difficultés sérieuses. Ils ont mis trop souvent en collision les 
différentes branches de la législature ; ils ont ôté aux gouver- 
neurs le sentiment de leur responsabilité, et privé les assemblées 
de leurs membres les plus utiles, tout cela sans compensation. 
Ils ne prennent dans les colonies ni une position ni une influence 
analogue à la chambre des lords en Angleterre, parce qu'ils n'ont 
rien de la richesse, de l'indépendance et de l'antiquité de cette 
institution, qui fait respecter la pairie anglaise. D'après ces circons- 
tances et ^'histoire des colonies de l'Amérique, je verrais avec 
plaisir tout arrangement tendmt à fondre les deux chambres en 
une seule, dans laquelle les représentans du peuple rencontreraient 
les serviteurs de la couronne." Ces dernières paroles annon- 
çaient à la fois l'abolition du conseil et l'introduction du système 
responsable. L'île du Prince Edouard comme Terreneuve se 
plaignait de son exécutif. 

Une partie des habitans des tovvnships de l'est s'assemblèrer 
à Stanstead sous la présidence de M. Moulton, et passèrent des 
résolutions à l'appui de l'assemblée. Presque tous les com- 
tés, presque toutes les paroisses les imitèrent. Les journaux 
étaient remplis de ces manifestations qui raffermissaient les chefs 
et divisaient de plus en plus les partis. Des délégués de comtés 
s'assemblèrent à Montréal pour organiser un comité central et 
permanent, qui éclairerait l'opinion et donnerait l'exemple des 
mesures à prendre suivant les circonstances. Le parti anglais faisait 
courir alors le bruit que les ministres avaient résolu d'unir les 
deux Canadas. L'agitation dans le Haut-Canada était presqu'aussi 
vive que dans le Bas, et le parti libéral y paraissait vouloir co- 
ordonner ses mouvemens avec les nôtres. ,■ ■' '-'! ■ ' 

Mais c'était à Londres que devaient se décider nos destinées. 
M. Roebuck avait fait nommer un comité dans les communes 
sur nos affaires. MM. Eoebuck, Hume, O'Connell avaient pris 



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HISTOIRE DU CANASAi 



827 



la parole en faveur des Canadiens. Le ministre des colonies, M. 
Stanley, avait défendu sa politique appuyé de lord Hovvich et de 
M. P. Stewart. M. Roebuck en plaidant la cause du Bas- 
Canada, avait plaidé celle du Haut, dont M. McKenzie était 
l'agent à Londres, mais l'agent de la minorité d'après l'opinion 
de sa législature. M. Stanley dit que le Haut-Canada ne se plaignait 
pas de sa constitution, et que c'étaient les factions qui avaient 
décrié celle du Bas, accordée pour conserver la langue, les usages 
et les lois de ses habitans. Il déclara que le conseil législatif 
devait être maintenu, parce qu'en le rendant électif on détrui- 
rait entièrement l'influence du gouvernement et on annulerait 
les droits de la minorité anglaise, pour la défense et la protec- 
tion de laquelle il avait été établi dans l'origine ; qu'il était vrai 
que sur 204< fonctionnaires 47 seulement étaient Canadiens-fran- 
çais ; mais qu'il ne doutait nullement que les deux Canadas ne 
fussent un jour unis, quoiqu'il ne fût pas préparé à proposer pour 
le moment une mesure qui lui pai'aissait la seule propre à y assu- 
rer la permanence des principes anglais et à réduire la législature 
ré fractaire qui siégeait à Québec. 

O'Connell prolesta contre la constitution du conseil législatif, 
vu qu'elle donnait un double vote au gouvernement, et déclara 
que l'un des principaux abus venait de ce que l'exécutif mettait 
toute son influence à soutenir des étrangers contre les habitans 
du pays. , . 

Lorsque la nouvelle de ces débats arriva à Montréal, le comité 
central vota des remercimens aux orateurs qui avaient plaidé la 
cause canadienne, et des approbations à M. Bidwell, à M. Mac- 
Kenzie et autres chefs réformateurs du Haut-Canada. De jour 
en jour le parti libéral de cette province cherchait à se rappro- 
cher de nous, pour s'appuyer de notre influence en attendant 
qu'il eût la majorité vers laquelle il approchait graduellement et 
qu'il devait bientôt obtenir. 

Le comité de la chambre des communes ne put être retenu 
dans les Umites de l'enquête de celui de 1828, et voulut étendre 
son investigation au delà, malgré les eflbrts de M. Stanley. La 
correspondance entre le bureau colonial et les gouverneurs du 
Canada, lui fut soumise. On trouva dans les dépêches de lord 
Aylmer depuis qu'il s'était soulevé contre la chambre, des épi- 



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536 



Hll^témta DU CANADA. 



ihètes offensantes pour les chefs dii parti canadien, que M. 
Bàring voulut faire efiacer, parce qu'elles devaient tendre à irriter^ 
et que d'ailleurè ce gouverneur était un homme indiscret et d'un 
esprit faible. Le comité interrogea sir James Kempt, MM. 
Viger, Morih, EHice, J. Stiiartj Gillespie etleoapt. MéKennan. 
M. Morin avait eu une confèrehce d'une heure et demie avec 
M. Stanley et ^ir James Graham, dahs laquelle ils avaient dis- 
cuté la question dés finances et celle d'un conseil législatif électif. 
Quant à sir James Kempt, H disait querle seul moyen de terminer 
les diÉTérens serait d'assurer lé payement des foncUonnairës par 
xm acte du pàrlemeht impérial, et que quant au conseil exécutif, 
il s'était dispensé de ses services lorsqu'il était gouverneur du 
Canada ; M. J. Stuart pensait qu'il fallait réorganiser la chambré 
d'assemblée pour assurer une majorité anglaise, ou réunir les deux 
Canadas et donner le pouvoir au conseil exécutif de Se renou- 
veler lui-même et de renouveler lé conseil législatif. 

C'est pendant que la question canadienne était devant ce 
conrité qu'une j^artie des mihîstreë résigna sur la question des 
biens de l'Irlande. M. Stanley fut remplacé au ministère des 
colonies par M. Spring Ricé. Cette nouvelle accueillie avec 
joie en Canada, où M. Stanley aVàit perdu par sa conduite 
récente la jiopularité que ses discours de 1822 lui avait acquise, 
exerça peu d'influence sur fioS destinées. Lé rapport que pré- 
senta le comité ne concluait à rien et laissait les choses dans 
l'état où elles étaient. H était trèis court et à dessein contreint et 
fort ambiglu, potir ne pas mécontenter trop fort aucun parti. Il 
laissait la solution de toutes les questions au bureau colonial. 
Cè]f)endant il avait causé beaucoup de discussions dans le comité. 
M. Stanley avait VoùHi y faire approuver sa COrtduite,et il y avait 
fait ïncttre des additions dans ce sens auxquelles M. Roebuck 
s'était oppoèé et qui avaient été retranchées. Sir James Graham 
et M. ^^obinson avaient soutenu le ministre (iôntre MM. Roe- 
buck, Uowick et Labouchèfé. On avait débattu quatre heures, 
et obtenu une majorité de 2 Voi!r. 

Lés eotnités de district siégesiient totljdurs en Canada. Us 
avaiétit achéhiiné des pétilSdns portant plus de 60,000 si^natufes 
Il Londres ; ils correspondaient avec hos agents et {>assaient réso- 
lutions Bar iêsolutidns |)Our tenir lé peuple en haleine. On lut 



HiStOIRB DU CANADA. 



329 



dans celui de Montréal iihe lettre de M. Roebuck dàhs laquelle 
il l'informait que tant que M. Stanley avait été à latêtedu bureau 
colonial il n'avait conservé aucutie espérance de voir les affaires 
s'arranger, mais que M. Spring Kice paraissait plus traitable et 
qu'il attendait un meilleur avenir de lui ; qu'il avait abandonné 
le bill de IVL Stanley touchant la liste civile, et qu'on devait lui 
donner un peu de délai. "Il vaut mieux j'en conviens, disait-il, 
combattre que de perdre toute chance de se gouverner soi-même j 
mais nous devons assurément essayer tous les moyens avant de 
prendre la résolution d'avoir recours aux armes. ... La chambre 
pourrait, comme sous l'administration de sir James Kempt, passer 
un bill de subsides temporaire sous protêt, se réservant tous ses 
droits et exposant qu'elle le faisait par esprit de conciliation et 
pour fournir au nouveau ministre l'occasion de redresser les griefs 
de son propre rtiouvement." H conseillait aussi de réveiller le 
peuple, de ne pas reculer d'un pas devant les principes, et décla- 
rait que l'on n'aurait de bon gouvernement que lorsqu'on se gou- 
vernerait soi-même et qu'on se serait défait du conseil législatif. 

La suite des événemens fera voit m ces conseils étaient bien 
sages. .•■;'. 

Le 4 août il y eut encore quelques débats dans les communes 
sur nos affaires â l'occasion d'Une requête présentée par M. 
Hume à l'appui des 92 résolution». M. Rice blâma sévèrement 
M. Hume d'une lettre publiée dans les journaux, dans laquelle il 
appellait les Canadiens à résister à la funeste domination du gou- 
vernemetit anglais. Il dit qu'il ne convenait point à un homme 
parlant sans danger dans l'enceinte des communes, de lancer des 
sentimens qui pourraient faire tant de mal à l'Angleterre et au 
Canada, et que si l'on avait recours à la résistance il espérait que 
les lois atteindraient tous ceux qui y seraient concernés. 

Le parlement canadien fut dissous au commencement d'octobre, 
et les éleotidhs qui «urent lieu affaiblirent encore le parti du gou- 
vernement. H y eut beaucoup de troubles à Montréal, où l'élec- 
tion fut discontinuée pour cause dfe violence, et en d'autres loca- 
lités. Un Canadien fut tué d'un coup de fusil à Sorel de propos 
délibéré. Les Anglais, joints à quelques Canadiens avec M. 
Neilson à leur tête, formaient alors i Québec, à Montréal, aux 
Trois-Bivièrâs des aasooiationb oOnstitutionnelles par opposition 



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330 



HISTOIRE DU CANADA, 



aux comités »ermanens des partisans de la chambre, pour veiller 
aux intérêts de leur race. Bon nombre d'Anglais cependant par- 
tageaient les sentimens de leurs adversaires, et sept à huit furent 
élus par leur influence. Les townships de l'est, peuplés d'Anglais, 
se prononçaient de plus en plus pour les réformes. Sur leur 
invitation, M. Papineau, accompagné de plusieurs membres de 
l'assemblée, se rendit à Stanstfead, où il fut reçu avec toutes sortes 
d'honneurs par les comités qui s'étaient formés dans ces localités. 
Plusieurs centaines de personnes le visitèrent le jour de son arri- 
vée, et le Vindicator annonça qu'il ne s'était pas trouvé moins 
de 500 personnes à la fois pour le voir, parmi lesquelles on avait 
remarqué plusieurs Américains des états de New Hampshire et 
de Vermont et entre autres le général Fletcher. Le soir on lui 
donna un diner de 200 couverts. M. Papineau, le Dr. O'Callaghan, 
M. Dewitt, le général Fletcher y furent les principaux orateurs. 
Ces démonstrations, les discours des membres dans les assem- 
blées qui avaient lieu partout, et la polémique des journaux n'an- 
nonçaient aucune intention chez les partis de rien abandonner 
de leurs prétentions. M. Papineau avait recommandé dans son 
adresse aux électeurs de cesser de consommer les produits anglais, 
de se vôtir d'étoffes manufacturées dans le pays et de ne faire 
usage que de boissons canadiennes, pour encourager l'industrie 
locale et dessécher la source du revenu public, que les ministres 
employaient comme ils voulaient. Comme les banques appar- 
tenaient aussi à leurs ennemis, ils devaient exiger le payement de 
leurs billets en espèces afin de transférer ces établissemens de 
mains ennemies en mains amies, tous principes que le parti con- 
traire avait commencé à mettre en pratique à Montréal ; mais 
qui ne furent admis du moins ouvertement par personne à Qué- 
bec. Il fut en même temps question d'établir une banque natio- 
nale. A Toronto il se forma une association politique qui se mit 
en rapport avec les co'-'^és permanens du Bas-Canada. Tous 
les jours le parti liber ^ans les deux provinces se rapprochait 
de plus en plus, et cherchait à coordonner ses mouvemens pour 
donner plus de poids à ses paroles et à ses résolutions. On en 
avait besoin, car bientôt l'on apprit la résignation du ministère et 
l'avéneraent des torys au pouvoir avec sir Robert Peel à la tête 
des affaires et le comte Aberdeeo pour ministre des colonies. Ils 



HISTOIRE DU tiAKADA. 



331 



eurent à s^occuper des nouvelles adresses du parti anglais et de la 
nouvelle pétition de l'assemblée et de la minorité du conseil légis- 
latif à l'appui des 92 résolutions. Mais les nouveaux ministres 
ne pouvaient transmettre leurs instructions à lord Aylmer avant 
l'ouverture des chambres canadiennes en 1835. i 

La première chose que fit l'assemblée fut de protester contre 
les remarques faites par le gouverneur en mettant fin à la dernière 
session, touchant les requêtes qu'elle avaient adressées au parle- 
ment, et de faire biffer son discours de son procès-verbal. C'était 
dénoncer les hostilités. M. Morin proposa ensuite que la 
chambre se formât en comité général pour reprendre la considé- 
ration de l'état de la province. M. Gugy en s'y opposant 
observa qu'il préférait un gouvernement d'hommes nés dans le 
pays, à tout autre. " Pour moi, répliqua M. Papineau, je ne 
veux pas cela ; j'aime autant celui de mes co-sujets, amis des 
lois, de la liberté, de la justice, d'hommes qui protègent indistinc- 
tement toutes les industries, et veulent accorder à tous les mêmes 
privilèges; je les aime, je les estime tous sans distinction d'ori- 
gine ; mais je n'aime pas ceux, qui, conquérans orgueilleux, 
viennent nous contester nos droits, nos mœurs et notre religion. 
S'ils ne sont pas capables de s'amalgamer avec nous, ils devraient 
demeurer chez eux. Il n'y a pas de différence entre eux et 
nous ; les mêmes droits et la même protection appartiennent à 
tous. Assurément je préférerais le gouvernement de gens du 
pays à celui des hommes dont je viens de parler, et mes com- 
patriotes ont déjà fait preuve de capacité, d'intégrité. Ceux- 
mêmes qui réclament ces privilèges exclusifs les réprouvent dans 
leur cœur, et ils en seront eux-mêmes les victimes. En suppo- 
sant qu'ils fissent du Canada une Acadie, et qu'ils chassassent 
toute la population française, la division se mettrait bientôt parmi 
eux. S'ils parvenaient à former des bourgs pourris, bientôt même 
cette représentation corrompue les opprimerait. 11 est dans le 
cœur de tous les hommes de détester les privilèges exclusifs ; 
mais la haine, la passion, l'esprit de parti les aveuglent. . . . On 
nous dit : soyons frères. Soyons le : mais vous voulez avoir le 
pouvoir, les places et les salaires. C'est cette injustice que nous 
ne pouvons souffrir. Nous demandons des institutions politiques 
qui conviennent à notre état de société." - / - '■ - « . "'' 



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332 



HISTOIRB DU CANADA. 



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L^exéoutif n'avait rien à communiquer de décisif sur lea 
aiTaircs. L'assemblée siégea deux fois par jour pour terminer la 
session plus vitCt Les débats furent la répétition de ce qu'o^ 
avait déjà dit tant de fois. Elle continua l'agence de M. Roebuck; 
et passa encore une nouvelle adresse qui OQC^ionna une longue 
discussion et qui devait amener une prorogation immédiate, C'est 
au sujet de cette adresse que la majorité commença à se diviser 
une seconde fois. Plusieurs membres voulurent que l'on conti- 
nuât à faire marcher les affaires, et que l'on s'obstint avec soin do 
toute mesure qui pût prêter à l'exécutif le plue léger prétexte 
d'interrompre les travaux législatifs. M. Bedard qui ne suivait 
qu'à contre cœur depuis deux ans, la majorité, osa dire eniin que 
l'adresse contenait un refus péremptoire et direct de tout ce que 
le gouverneur demandait, et qu'il ne pouvait l'appuyer. ** Et peut- 
on oublier, répliqua aussitôt M. Papineau, qu'en Angleterre c'est 
la même plume qui prépare et le discours du trône et la réponse. 
Les circonstances exigent que nous nous écartions des formes 
ordinaires, et que nous exprimions hautement ce que nous sen- 
tons. C'est faire injure à l'Angleterre que de dire qu'elle peut 
passer un bill de coercition et nous envoyer dix à douze régi- 
mens. Si c'était le cas, on devrait songer au plutôt à nous déli- 
vrer d'un gouvernement qui serait si tyrannique. Mais s'il y 
avait lieu de craindre une lutte, on pourrait dire que le danger 
existe déjà, et que nous avons déjà été bien plus loin que ne va 
cette adresse." 

M. Bedard proposa divers amendemens, secondé par ^. 
Caron, qui furent rejetéa par 4<8 voix contre 26, dont 16 Cana- 
diens. Cette rupture devait s'agrandir de jour en jour. 

Elle fut regardée dès le premier instant par les hommes 
extrêmes comme une défection de la part de |a minorité, et le 
bruit courut que des intrigues secrètes et des faveurs montrées dans 
le lointain avaient ébranlé les auteurs des amendemens sur lesr 
quels on savait que l'évêché, q\ii re4outait les troubles, avait une 
grande inâuence. Le rédact,evur du Canadien, M. Parent, qui 
était Leur ami intimç, et qui était hiejo. supérieur à eu^ par eies 
lumières et ses talens, vint à leur secours et chercha à les justiâer. 
Il attribua le vote de la minorité aux besoins du district de Qué- 
bec, au progrès duquel la ^uspensiojq des tr^v^gx législatifs faisait 



y^Mii'l 



HISTOIHB DU CANADA. 



333 



un grand tort dans un moment surtout où la gène commerciale 
était si grande. Mais les dépêches de lord Aberdeen, qui lui 
furent communiquées, et le refus de lord Aylmer d'avancer l'ar- 
gent nécessaire pour payer les dépenses courantes de l'assemblée 
avant qu'elle eût approuvé celles qu'il avait faites sans bill de 
subsides, amenèrent la dispersion des membres et la prorogation 
des chambres. 

Lord Aberdeen refusait d'assurer l'indépendance des deux con- 
seils et des juges, jusqu'à ce que toutes les enquêtes sur les abus 
fussent parvenues au point où l'on pût avoir la perspective d'un 
arrangement, et le bill d'éducation parce qu'il paraissait reconnaître 
l'existence légale des sulpiciens et des jésuites, et pouvait donner 
des privilèges civils exclusifs aux catholiques au détriment de la 
minorité protestante. Vigilante comme elle devait Vitre avec 
beaucoup de raison contre le moindre empiétement sur sa liberté 
religieuse, elle pouvait soupçonner que cette législation rétrograde 
conférait des avantages indus à la majorité catholique. Elle 
pouvait croire aussi que la langue, la littérature française et les 
institutions religieuses avaient été les objets d'une attention spé- 
ciale ; que les fondations ecdésiastiques existantes avaient été 
préférées à celles qui pourraient s'élever plus tard, parce que les 
premières étaient sous le contrôle du clergé catholique, et que les 
secondes, c'est-à'Kiire les protestantes, ne fleurirsdent et ne se raul- 
ti pi iôi aient qu'avec l'émigration et l'accroissement des capitaux 
et des établissemens anglais. 

Toutes ces raisons du ministre étaient de purs subterfuges 
pour tromper. Il ne voulait pas donner les mêmes avantages 
aux catholiques qu'aux protestans ; mais comme une déclaration 
ouverte et franche d'un pareil principe eût paru trop odieux, 
il faisait des suppositions idéales pour faire croire que l'usage de 
la liberté chez les uns aurait amené néoessairement l'esclavage 
chez les autres. La question religieuse ainsi traitée fit penser à 
la situation des catholiques en Canada. Les journaux publièrent 
les instructions de sir George Frovost,* dans lesquelles on main- 
tenait les prétentions que nous avons déjà rapportées ailleurs sur 
la suprématie et la juridiction ecclésiastique de l'Angleterre. Dans 

• Papiers officiels imprimés en 1814 par ordre de la chambre des com- 
munes. ■ „ 

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II 






834) 



HISTOIRB DU CANADA. 



Ic8 paroisses où la majorité serait protestante, le curé devait l'étra 
et percevoir les dîmes, les catholiques se servant de l'église après 
les protestans. Les prêtres pourraient contracter mariage, et les 
ministres protestant devaient remplacer graduellement les mis- 
sionnaires catholiques chez les Sauvages. C'était l'esprit do ces 
instructions qui avait inspiré lord Aberdeen dans le rejet do la loi 
dont nous venons de parler. 

Cependant ia politique di! ministre était de le dissimuler dans 
le parlement impérial. Il y eut encore des débats dans les com- 
munes à l'occasion de la présentation de la pétition des membres 
du conseil législatif et de l't'ssemblée du mois de décembre. La 
veille on avait distribué un pamphlet aux membres des communes, 
dressé par un ami des Canadiens à Londres, dans lequel on 
exposait tous les vices du gouvernement et toutes les réformes 
que demandait le peuple. On passait en revue les abus du sys- 
tème judiciaire et de l'exécutif à la tête duquel on mettait des mili- 
taires incapables de gouverner un peuple libre ; la mauvaise admi- 
nistration des terres ; la multiplicité des emplois dans les mêmes 
familles, la défalcation de receveur-général Caldwell, protégé du 
pouvoir et conseiller législatif devenu riche, disait-on, depuis son 
malheur^ nom que les gens de sa classe donnait à son péculat, et 
qui lui permettait de donner des diners somptueux ; l'absence de 
contrôle partout malgré l'abus de l'intervention incessante du 
parlement impérial. L'auteur terminait par appuyer eur la 
nécessité de rappeler lord Aylmer. 

A peu près dans le même temps im article écrit avec beaucoup 
de verve parut dans Taits Edinhurgh Magazine, sur la situation 
politique du Canada, qu'on attribua à M. Chapman et dont le 
mémoire ci-dessus étai' " résumé. 

M. Roebuck répé' les communes ses remarques ordi- 

naires sur les p' administration. M. Spring Rice dit, 

qu'avant la ret ministère dont il faisait partie, il avait pré- 

paré une dépêci.. qui contenait un ample exposé des vues du 
gouvernement. Cette retraite avait empêché de l'envoyer. Il 
n'avait pas confirmé la nomination du juge Gale parce qu'il 
s'était trop compromis comme partisan politique, et comme le 
juge Kerr avait été destitué de sa place de juge de l'amirauté 
pour malversation, il n'avait pas cru convenable de lui laisser celle 



If.li 



HISTOraE DU CANADA, 



835 



de jugo de la cour du banc du roi. M. Stanley maintint qu'on 
n'avait pu réussir à prouver une seule plainte, un seul grief arti- 
culé dana les 92 résolutions, et que le ministère avait obtenu du 
comité un verdict d'acquittement triomphant. Sir Robert Peel 
fit part à la chambre qu'il r ^-ait chargé lord Aylmer d'in- 
former le Canada que l'on allait y envoyer un gouverneur étran- 
ger à la politique coloniale et en possession des vues et des inten- 
tions de la métropole, pour y examiner l'état des choses et faire 
rapport, après quoi le ministère proposerait les mesures néces- 
saires. Mais il devait déclarer que l'on n'entendait admettre 
aucun nouveau principe dans l'organisation du gouvernement, et 
que, si les griefs n'étaient pas fondés, l'on prendrait les moyens 
de faire cesser l'agitation. Quant aux menaces de rébellion, il 
dirait aux rebelles, noua voulons vous rendre justice et vos 
menaces augmentent nos forces. Quant à l'intervention des 
Etats-Unis, on était en bonne intelligence avec eux, et quand 
bien même ils voudraient intervenir, ils ne prendraient pas M. 
Roebuck pour leur organe dans cette chambre. MM. Stanley, 
Robinson, Hume, Sheil prirent la parole. 

Le discours du ministre malgré son air de modération, et la con- 
firmation de la nomination du juge Gale, que M. Spring Rica 
avait refusée, indiquaient assez la conduite qu'on allait tenir. On 
voulait seulement mettre en usage cette bienveillance de manière 
et cette finesse de conduite usitées dans la diplomatie et inconnue 
jusque-là dans la politique coloniale, pour tâcher d'apaiser les 
discordes et de faire pénétrer dans les cœurs des sentimens plus 
favorables aux réformes qu'on pourrait juger nécessaire d'adop- 
ter plus tard. 

Dès le mois de février lord Aberdeen avait écrit à lord Aylmer 
pour lui dire qu'il approuvait sa conduite, mais que dans l'état 
des esprits il n'y avait pas d'espoir qu'il pût employer avec succès 
des paroles de paix et de conciliation, et qu'on allait le remplacer 
par une personne de confiance avec le titre de commissaire 
royal. 

Lord Aylmer lui avait déjà envoyé une longue dépêche 
pour repousser les accusations portées contre lui dans les 92 
résolutions. Il disait que sur 142 personnes qu'il avait nom- 
mées à des emplois salariés, 80 étaient d'origine française et 



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336 



HISTOIRB DU CANADA. 



295 sur 580 nomméea à des emplois non salariés ; que sur 330 
commissaires des petites causes, 151 étaient de la même origine, 
et qu'au reste l'on devait préférer les pei*sonnes les plus propres 
sans distinction d'origine ; que toutes les places dans l'église catho- 
lique, comme les cures dont les appointemens excédaient Jê25,000, 
étaient entre les mains des Canadiens-français, qu'il en était de 
même des maîtres d'écoles de campagne, dont les salaires et les 
allocations s'élevaient à JS18,000. Mais la partialité avait été si 
grande avant lui, et l'abus était si enraciné encore qte s'il avait 
donné 80 places aux Canadiens qui formaient les trois quarts de 
la population, il en ît donné 62 aux Anglais qui formaient 
l'autre quart, et que les salaires et les émolumens de ces 62 excé- 
dai^ at de beaucoup ceux des 80. D'après la liste civile, l'esti- 
mation soumise à la chambre en 1834 et d'autres sources, les 
fonctionnaires recevaient JS71,770, distribués comme suit : Anglais 
£58,000, Canadiens-français £13,600. Ceux-ci étaient exclus 
de tous les départemens de l'exécutif, ainsi que du bureau des 
terres, des douanes et des postes, et dans l'administration de la 
justice qui coûtait £36,000, £28,000 étaient partagés par les 
Anglais et £8,000 par les Canadiens. Une pareille exclusion, 
une pareille injustice pcUt-elle être tolérée sinon sous l'empire de 
la force matérielle] C'est insulter les sentimens les plus nobles 
que de le croire. 

Cependant les discussions que le Canada soulevait dans le par- 
lement impérial avaient leur écho au dehors où, les grands jour- 
naux, comme le Times, le Chronicle, le Herald, étaient hostiles 
à l'assemblée et aux Canadiens-français presque totalement 
inconnus en Angleterre. VAdvertiser, le Globe, prenaient leur 
défense ; mais il était fecile de voir que la grande majorité des 
communes comme de la nation, n'avait aucune sympathie pour 
eux. 

Le bruit courut d'abord que le commissaire royal allait être 
le vicomte de Canterbury, ci-devant sir ChariesManners Sutton j 
mais bientôt l'on apprit qu'il refusait d'accepter cette mission 
difficile sous prétexte de maladie dans sa famille. Sa réputation 
avait fait concevoir des espérances. L'on parla ensuite de lord 
Amherst, celui-là même qui avait été ambassadeur en Chine et 
vice-rot d'Iriande. Lord Aberdeen annonça même sa nomination 



HISTOIRE DU CANADA. 



337 



à lord Aylmer. Mats le ministère ayant été changé sur ces 
entrefaites, le choix des nouveaux ministres tomba sur lord _Gos- 
ford, qui avait acquis quelque réputation en Irlande, sa patrie, par 
son opposition aux orangistes. L'on vantait sa fermeté et la 
libéralité de ses principes ; mais on lui adjoignait deux person- 
nages à peu près inconnus, sir Charles Gray,tory de la vieille école, 
et sir James Gipps. Le correspondant de Londres du Vindicor- 
tor n'attendait rien de cette commission. 

L'un des agens du parti anglais, M. Walker, osa chercher à 
gagner O'Connell à sa cause. " Comment, vous désirez être 
rej)résenté3 comme minorité, lui dit le grand orateur; certes ce 
serait, selon moi, un grand grief si vous l'étiez." Le 12 juin les 
affaires du Canada furent l'objet de quelques discussions dans la 
chambre des lords. Le langage du comte Aberdeen faisait dire au 
Canadien'. " La base de sa politique coloniale, chose remarquable, 
est présisément la même que pose le peuple du pays ... Si lord 
Aberdeen et les hommes d'état de l'Angleterre, voulaient être aussi 
honnêtes et sincères qu'ils sont faiseurs de belles phrases nos 
ditBcultés seraient bien vite arrangées." Un lord déclara qu'il ne 
pouvait pas concevoir quel intérêt avait l'Angleterre à refuser des 
concessions larges et libérales. On ne devait pas traiter les 
assemblées coloniales comme des enfans ni les assujétir entière- 
ment aux ordres de l'Angleterre ; on devait les laisser jouir de la 
plus entière liberté compatible avec le maintien de la souveraineté 
métropoUtaine. Une commission lui semblait non seulement 
inutile, mais pire qu'inutile ; on devait envoyer un commissaire 
prêt à agir. Le gouvernement pouvait et devait décider sur le 
champ toutes les questions importantes. Il y avait peu de sujets 
sur lesquels on avait besoin d'information. 

Lord Glenelg répliqua qu'il s'était cru obligé avec ses collègues 
de changer les instructions de ses prédécesseurs, et d'envoyer plu- 
sieurs commissaires pour faire une enquête sur les lieux. 

Les nouvelles instructions que lord Aberdeen qualifiait d'inu- 
tiles, mettaient la majorité et la minorité du Canada en face, 
déclaraient d'avance que le conseil législatif ne pouvait être 
changé, et ordonnaient à la commission d'opposer un refus formel 
à la proposition de l'assemblée de renvoyer cette question à des 
conventions de peuple. Quant aux subsides, les revenus de la 



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HISTOIRB DU CANADA. 



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couronne ne pourraient être abandonnés que moyennant une liste 
civile suffisante pour le soutien du gouvernement. L'administra- 
tion des terres de la couronne devait rester entre les mains de 
l'exécutif. Les juges accusés subiraient leur procès devant 
le conseil législatif ou devant le roi aidé du comité judiciaire du 
conseil privé. La commission devait faire rapport sur la tenure 
des terres, sur les biens du séminaire de St.-Sulpice, sur l'éduca- 
tion, sur la distribution des droits de douane entre les deux 
Canadas. Elle pouvait interroger des témoins et les documens 
écrits ; elle allait au Canada pour remplir une mission de conci- 
liation et de paix et devait éviter conséquemment de paraître 
mettre en force un pouvoir nouveau et odieux. En recevant les 
plaintes de tous les partis, la politesse, l'urbanité et le respect 
devaient caractériser sa conduite envers toutes les classes ; elle 
devait entrer en relation avec elles, exprimer ses opinions avec 
bienveillance, surveiller les indications des assemblées publiques 
et des relations sociales ordinaires, étudier les écrits politiques et 
la littérature périodique, transporter ses enquêtes en difTérens 
endroits du pays et observer le plus grand secret sur ses conclu- 
sions. 

La commission arriva à Québec à la fin d'août. Le Conseil- 
de- Ville lui présenta une adresse de l)ien-venue. Lord Gosford 
tint un lever quelques jours après, et s'y montra très gracieux. 
Mais on était sur ses gardes. Les membres libéraux du conseil 
et de l'asiemblée so réunirent au commencement de septembre 
aux Trois-Rivières pour s'entendre sur la conduite à suivre 
devant les commissaires. Ceux du district de Québec ne jugèrent 
pas à propos d'y aller. La division entre ce district et ceux des 
Trois-Rivières et de Montréal devenait plus grande de jour en 
jour. Lord Gosford cherchait par tous les moyens à captiver la 
bienveillance des Canadiens. 11 invita M. Papineau et M. 
Viger à diner chez lui ; il visita les classes du séminaire, et laissait 
tout le monde enchanté de sa politesse. Il donna un grand bal 
le jour de la Ste.-Catherine, anniversaire fêté chez beaucoup de 
Canadiens, où ses prévenances pour Madame Bedard blessèrent 
quelques parvenus de l'oligarchie, enfin la place du juge Kerr 
destitué, parut destinée pour le mari de cette dame, celui-là même 
qui avait proposé les 92 résolutions. Ces faits, ces bruits portés. 



HISTOIRE DU CANADA. 



339 



grossis de bouche en bouche augmentaient les espérances, lorsque 
les chambres s'ouvrirent le 27 octobre. Lord Gosford leur adressa 
un long discours, dans lequel il parla de beaucoup de choses, mais 
finit par déclarer que sur les grandes questions en débat la com- 
mission ferait son rapport à Londres, et que du reste les Cana- 
diens pouvaient être assurés qu'on ne toucherait point à leurs 
arrangemens sociaux. C'était annoncer un nouvel ajournement. 
Mais comme il avait appuyé sur beaucoup de réformes de détail 
et que son discours, préparé avec soin, respirait la modération et 
la justice, on osa espérer encore. " Je dirais, observait-il, aux 
Canadiens tant d'origine française que d'origine britannique, 
considérez le bonheur dont vous pourriez jouir, et la situation 
favorable où, sans vos dissensions, vous pourriez vous placer. 
Issus des deux premières nations du monde, vous occupez un 
vaste et beau pays, un sol fertile, un climat salubre, et le plus 
grand fleuve du globe amène jusqu'à votre ville la plus éloignée 
les vaisseaux de la mer." 

La réponse au discours du trône provoqua quelques débats, sur 
un amendement de M. Clapham, qui voulait qu'on recîonnût 
la commission ; mais la chambre s'y refusa, ne connaissant point 
les instructions qu'elle devait suivre. Le parti tory cherchait 
déjà à l'appuyer comme s'il les eut connues et s'il eût connu sa 
pensée. La réponse de la chambre ne fut qu'un écho du discours, 
interprété au point do vue des 92 résolutions. Lord Gos- 
ford fidèle au système qu'on lui avait tracé de tâcher de capter 
la bienveillance des Canadiens par ces égards qui touchent, 
répondit d'abord à la chambre en français, puis ensuite en anglais. 
La Gazette de Montréal se trouva offensée de cette courtoisie et 
de l'audace qu'avait eue un gouverneur anglais de faire usage de 
la langue du vaincu. C'était une concession coupable, le pre- 
mier pas de la dégradation de la mère-patrie, qui avait eu la fai- 
blesse de ne pas proscrire la langue française dès l'origine. 

Les journaux anglais qui avaient eu le signal, faisaient les plus 
grandes menaces suivant le système qu'on leur avait indiqué, et 
que faisaient marcher des fils secrets qu'on tenait à Londres. 
L'association constitutionnelle de Montréal demanda à être enten- 
due parla commission, qui l'informa que l'esprit delà constitution 
ne serait pas changé et que l'intérêt commercial serait prot'gé. 




340 



HISTOIRE DU CANADA. 



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Elle voulut organiser des comités de quartier dans la ville dans le 
cas où l'union et la force seraient nécessaires. Elle organisa un 
corps de carabiniers de 800 hommes au nom de Dieu sauve le 
roi. Elle voulut faire sanctionner cette organisation par le gou- 
verneur, qui s'y refusa et qui en ordonna quelque temps après la 
dissolution. Les orangistes essayèrent aussi à lever la tête avec 
eux. Dès 1827 sir Harcourt Lees avait recommandé leur orga- 
nisation dans les deux Canadas. Le district de Gore du Haut- 
Canada fit aussitôt offrir son appui à lord Gosford contre les ten- 
tatives séditieuses des constitutionnels. Dana le Bas-Canada on 
n'en faisait de cas que par leur influence à Londres. 

Cependant l'assemblée continuait ses travaux législatifs. Elle 
accusait encore un autre juge, M. Thompson de Gaspé. Elle 
protestait une seconde fois contre l'annexion du comté de Gaspé, 
au Nouveau-Brunswick j elle réclamait surtout contre le paye- 
ment des ofllciers publics sans appropriation, et le Dr. O'Cal- 
laghan présentait un rapport sur les procédés du parlement 
impérial à l'égard des 92 résolutions, dans lequel il mettait à nu 
les contradictions, les erreurs du bureau colonial en faisant l'his- 
torique de la question des finances depuis 1828. Dans le temps 
même on recevait du Haut-Canada une partie des instructions 
de lord Glenelg à la commission, que sir Francis Bond Head avait 
communiquées à l'assemblée. Comme M. Mackenzie, disait le 
Ca«a<ffe»,l'avaitprévu,la communication de ces instructions a pro- 
duit un vif regret et un désappointement général. Décidément ces 
instructions décèlent chez les ministres des dispositions et des vues 
peu propres à inspirer de la confiance dans la libéralité de leur 
politique à notre égard. Lord Glenelg fait le réformiste à Londres 
et le conservateur à Québec. 

" Ces instructions renferment aussi, comme le discours du 
trône, circonstance que nous n'avons pas cru devoir faire res- 
sortir jusqu'à présent, cette mortifiante comparaison de la faction 
oligarchique avec la masse de la population, en parlant comme 
ayant toutes deux le même poids, un droit égal à la considération 
auprès des autorités impériales. C'est là sans doute le résultat 
de l'éducation et des habitudes aristocratioues du vieux monde ; on 
Cl uit là sans doute que la faction oligarchique est ici ce que le corps 
aristocratique est en Angleterre. Cette erreur, cette prévention, 



HISTOIUE DU CANADA. 



341 



si elle ne disparait, et ne fait place à des idées plus conformes à 
l'état de la société, fera perdre bientôt à la couronne britannique 
un de ses plus beaux joyaux. Ce n'est qu'avec des idées et des 
principes d'égalité que l'on peut maintenant gouverner en Amé- 
rique. Si les hommes d'état de l'Angleterre ne veulent ^las l'ap- 
prendre par la voie de remontrances respectueuses, ils l'appren- 
dront avant longtemps d'une façon moins courtoise ; car les 
choses vont vite dans le Nouveau-Monde." 

Tel était le langage d'un organe de la presse qui songeait alors 
à abandonner le parti de M. Fapineau pour soutenir celui de 
Québec, et à recommander l'acceptation des propositions de lord 
Gosford. On peut concevoir quel put être celui du pp*ti 
extrême. Un appel nominal fut de suite ordonné. Le parti de 
Québec, qui se séparait de plus en plus de celui de M. Fapineau, 
voulut s'opposer à la réception des instructions de la commission, 
par son organe M. Bedard, opposition inutile, parce que l'essen- 
tiel était connu, c'est-à-dire les dépêches elles-mêmes. Loin de 
vouloir guerroyer sur des questions de forme, cette nouvelle oppo- 
sition aurait dû lever de suite franchement son drapeau et décla- 
rer clairement ses principes. Si les réformes qu'on demandait 
n'étaient pas accordées, allait-on se les faire donner de vive force, 
en levant l'étendart de la révolte, ou allait-on négocier 1 On 
aurait alors comparé ses forces à celles de l'Angleterre et pesé 
les chances de succès. Car quant à la justice de leur cause, les 
Canadiens-français avaient cent fois plus de droit de renverser 
leur gouvernement que l'Angleterre elle-même en 1668, et les 
Etats-Unis en 1775, parce que c'était contre leur nationalité 
elle-même oue le bureau colonial dii ^eait ses coups ; jugée sous 
ce rapport) la question se modifiait et devait être envisagée non 
sous le point de vue du droit, mais sous le point de vue de l'ex- 
pédience, que les peuples comme les individus ne peuvent négli- 
ger lorsqu'ils en appelent à la force physique. 

Mais malheureusement le chef du parti de Québec, comme 
nous désignerons désormais cette nouvelle opposition, était alors 
en pourparler, pour une charge de juge, avec lord Gosford, qui lais- 
sait entrevoir d'autres faveurs à quelques uns de ses amis. Dans 
des débats aussi graves entre l'Angleterre et l'assemblée, une 
scission entre le parti extrême et le parti modéré aurait dû se 



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342 



HISTOIRE DU CANADA. 



fairo en vue du bien public seulement et non sous l'influence do 
l'or et des placer. Le devoir de tout représentant du peuple 
était de refuser toute faveur jusqu'après l'arrangement des diffi- 
cultés, afin de conserver son indépendance et de ne pas paraître 
influencé par l'intérêt personnel. Le moment était trop solennel 
pour s'occuper de soi lorsque l'existence politique de tous les 
Canadiens était en question. Cette grande faute du parti modéré 
n'échappa pas à ses adversaires, (jui en profitèrent pour l'exposer 
aux yeux du public, qui donna dès lors par ironie lo nom de 
petite famille à M. Bedard et à ses amis, pour désigner des 
hommes qui servaient leurs intérêts avant ceux du pays. C'était 
détruire leur influence dès le début de la nouvelle voie dans 
laquelle ils entraient, et dans laquelle la majorité des Canadiens 
eussent suivi des hommes indépcndans et énergiques, qui n'au- 
raient pas plus fléchi devant les appâts du pouvoir que devant les 
menaces de la rébellion. Le vrai patriote tout pauvre qu'il est, 
tient plus de place dans le cœur du peuple que l'agitateur riche et 
puissant dont on soupçonne toujours l'ambition. 

La majorité de l'assemblée fut entraînée par l'éloquence de 
M. Papineau. La nomination de M. Bedard comme juge for- 
mellement annoncée, loin d'apaiser les esprittj, les excita, suivie 
qu'elle fut presqu'aussitôt après du refus du gouverneur de 
destituer le juge Gale, dont le ministre qui avait succédé à 
M. Spring Rice avait confirmé la nomination. Le conseil 
plus opposé que jamais à la chambre, rejetait presque tous 
les bills qu'elle lui envoyait, ce qui la confirmait dans l'opi- 
nion que le gouvernement voulait la tromper et que le conseil 
lui servait d'instrument. Sur 106 bills passés par l'assemblée 
dans la session, 61 furent ainsi étouffés ou mutilés, et c'étaient les 
principaux. En voyant ce résultat, les hommes versés dans la 
politique et qui connaissaient la dépendance du conseil, étaient 
convaincus que le gouvernement jouait un rôle ilouble et qu'il 
excitait par des moyens secrets et détournés une chambre contre 
l'autre. La dernière lutte entre l'exécutif et l'assemblée allait se 
porter sur la question des subsides. Les débats durèrent deux 
jours. On y repéta ce qui avait déjà été dit tant de fois. Une 
grande partie des membres prirent la parole. M. Morin pro- 
posa d'accorder six mois de subsides. M. Vanfelson proposa en 



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HISTOIRE DU CANADA. 



343 



Bmendement douze mois avec les arrérages. MM. LaFontaine, 
Papiiieaii, Taschereait, Drolet, Rodier, Berthelot parlèrent contre 
l'amendement ; MM. Power, Caron, DeBleury pour. " Par 
suite de l'injonction du parlement impérial, dit M. Vanfelson, le 
fiecrétaire colonial a commencé à remplir sa mission de réforme, 
et quoiqu'il n'ait pas remédié efiicaccment à tous les maux, je 
crois pouvoir démontrer si l'on veut discuter et juger sans passion 
qu'il a déjà fait beaucoup. Plusieurs griefs ont été réparés ; un 
grand nombre d'autres sont en voie de l'être. Qu'on relise les 
92 résolutions et on verra que déjà 9 ou 10 des griefs énoncés 
ont cessé d'exister, et lord Aylmcr que nous avions accusé 
d'avoir violé les droits et les privilèges de cette chambre a été 
rappelé." L'orateur passant ensuite aux dissensions entre la 
chambre et le conseil, ajouta que l'Angleterre avait envoyé la 
commission pour constater qui avait tort et qui avait raison, et 
que quant à la plainte faite contre le choix de militaires pour gou- 
verner le pays, on y avait fait droit, puisque lord Gosford ne 
l'était pas. Il fallait donner le temps aux commissaires d'achever 
leur enquête, et imiter O'Connell qui se relâchait de ses préten- 
tions dans certaiïtes circonstances. M. LaFontaine prenant la 
parole, observa que dans sa revue des griefs, le préopinant avait été 
obligé d'avouer que les principaux, ceux qui avaient provoqué les 
92 résolutions, existaient encore ; que lord Gosford n'avait d'autre 
mérite auprès de l'assemblée que ses promesses, qu'il n'avait 
encore rien exécuté, et que si l'on voulait adhérer strictement aux 
principes, on ne devait pas voter de subsides du tout. 

M. Papineau se leva enfin et parla pendant plusieurs heures. 
C'était à lui à soutenir la position prise par le parti populaire 
dans les 92 résolutions ; il en était le véritable auteur, il y avait 
résumé l'esprit et les doctrines de l'opposition canadienne depuis 
plusieurs années. Le sort de ses compatriotes y était attaché. 
Orateur énergique et persévérant, M. Papineau n'avait jamais 
dévié dans sa longue carrière politique. Il était doué d'un phy- 
sique imposant et robuste, d'une voix forte et pénétrante, et de 
cette éloquence peu châtiée mais mâle et animée qui agite les 
masses. A l'époque où nous sommes arrivé il était au plus 
haut point de sa puissance. Tout le monde avait les yeux tour- 
nés vers lui, et c'était notre personnification chez l'étranger 



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HISTOmE DU CANADA. 



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comme disait le Canadien. Tout président de la chambre 
qu'était M. Papineau, c'est lui qui dirigeait la politique de la 
majorité. 

" Nous sommes, dit-il, à voir s'il y a dans la situation politique 
du pays des circonstances nouvelles qui puissent justifier la con- 
duite de ceux qui semblent déserter la cause de la patrie, qui se 
séparent de cette immense majorité de leurs concitoyens qui ont 
directement approuvé et ratifié sur les hustings la conduite des 
membres qui ont voté les 92 résolutions. Dans cette grande 
discussion, il ne faut pas considérer lord Gosford,maisil faut con- 
sidérer les principes. Nous sommes en lutte contre un système 
colonial qui, tel qu'il nous est expliqué par lord Glenelg, contient 
dans son essence les germes de tous les genres de corruption et 
de désordre; nous sommes appelés à défendre la cause et les 
droits de toutes les colonies anglaises. Le même génie malfaisant 
qui jetait malgré elles les anciennes colonies dans les voies d'une 
juste et glorieuse résistance, préside à nos destinées. H a ins- 
piré les instructions de la commission, qui changent nos relations 
avec le gouvernement, qui détruisent le titre qu'il avait à la con- 
fiance des représentans dn peuple. Elles renferment un refus 
formel de faire aucune attention aux plaintes du Haut et du Bas- 
Canada. La commission au lieu de puiser ses renseignemens 
auprès des autorités constituées du pays, est décidée à pren'lre 
pour base de ses déterminations les opinions de la minorité, de 
cette minorité turbulente et factieuse, disait-il, dans une autre occa- 
sion, qui ne cherche qu'à se gorger aux dépens d'une population 
qui lui a offert un refuge. On veut dominer là ou peu de mois 
auparavant on ne cherchait qu'un asyle, qu'une patrie. Au 
milieu de nous cette minorité se pavane de sa supériorité et de 
ses prétentions exclusives. Nous n'avons pas un gouvernement 
de droits égaux, mais de favoritisme. Les mignons de l'adminis- 
tration accaparent au préjudice de la population entière tous les 
avantages du pays. L'estime et la confiance de la majorité les 
font crier contre l'usurpation et la nationalité, comme s'i'. était 
juste d'avoir versé son sang pour se voir dégradé, exploité, 
dépouillé par et pour la minorité. De telles prétentions pourtant 
se font entendre journellement à un degré dont même l'Irlande 
n'offre pas d'exemple, dans le temps où ceux qui trahissaient sa 



HISTOIRE DU CANADA. 



345 



cause étaient récompensés par des emplois comme les seuls 
Hommes de capacité et de lumières. 

" Pouvait-on imaginer, continua l'orateur, un plan plus défec- 
tueux que d'envoyer trois commissaires qui ne s'étaient jamais 
vus, ayant une foule d'employés avec chacun leurs communica- 
tions et leurs correspondances secrètes ? Peut-on voir dans cette 
combinaison q.(elque trait de cagesse? Aussi les résultats ne se 
sont pas fait attendre. Quelques heures pour ainsi dire après 
leur arrivée le public fut averti qu'il y avait division parmi eux 
sur fous les points. Pouvait-on espérer qu'ils ne sèmeraient pas 
ici la division ; qu'il y aurait entre eux unanimité sur nos diffi- 
cultés politiques, et que la diversité connue de leurs opinions sur 
la politique de leur pays, ne serait pas le prélude à la même 
diversité d'opinions sur la politique de notre pays 1 Aussi les 
a-t-on vus se jeter dans les sociétés les plus opposées, et la presse 
anglaise a bientôt retenti d'injures contre celui qu'elle appelait 
radical, de louanges pour celui qu'elle appelait tory. On nous a 
promis que de ce mélange naîtraient l'ordre et la justice. On aime 
à s'endormir sur le bord d'un précipice, à attendre le bonheur 
que promet un songe fugitif et trompeur ; au lieu des jouissances 
et des réalités enchantées, nous allons rouler dans un gouffre . . . 
Il ne fallait accorder que six mois de subsides pour nous mettre 
dans la même position que la Jamaïque. Ses représentans se 
sont dit : Nous voici dans des circonstances extraordinaires, nous 
voterons six mois de subsides pour salarier les troupes, mais après 
ce temps, nous sommes déterminés à nous ensevelir sous des 
ruines plutôt que de céder nos libertés. Ces inspirations 
héroïques ont obtenu du gouvernement anglais qui a su les appré- 
cier, les droits que réclamaient les colons de la Jamaïque, de 
semblables inspirations nous assureront les mêmes avantages." 

L'amendement de M. Vanfelson fut rejeté par " "* contre 27. 
Huit Anglais, dont quelques uns des townships de l'est, votèrent 
avec la majcrité et huit avec la minorité, preuve assez forte delà 
justice des 'prétentions de l'assemblée. Le conseil rejeta la liste 
civile de six mois, ce qui amena presqu'aussitôt la prorogation 
des chambres, n'y ayant plus de membres suffisans pour continuer 
les affaires, et fit observer par lord Gosford qu'il ne voulait pas se 



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HISTOIRE DU CANADA. 



' hasarder à prédire toutes les conséquences qui résulteraient de 
cette conduite. 

Ce dénouement donna un nouvel élan à l'agitation. L'on 
recommença à s'assembler pour approuver la majorité de la 
chambre et se rallier aux associations de réforme de Québec et 
de Montréal. Une adresse de sept cents électeurs de Québec fut 
présentée à M. Papineau vers la fin de la session pour approuver 
sa conduite, adresse qui amena la résignation d'un des représen- 
tans do cette ville, M. Caroii, parce qu'elle comportait une cen- 
sure contre sa conduite opposée à celle de M. Papineau depuis 
les 92 résolutions. Quelques-uns attribuèrent cette démarche au 
mécontentement que lui caujait la faveur qu'on faisait alors à M. 
Bedard en le nommant juge. Dana les colonies peu d'hommes 
sont au-dessus de pareilles faiblesses, mais i>our M. Caron, 
ces bruits devaient être mal fondés, car sa conduite n'avait pas 
cessé un moment d'être conforme et constante. 

Depuis quelque temps le parti libéral dans les deux Canadas 
avait des communications encore plus fréquentes qu'auparavant, 
et les chefs travaillaient activement à co-ordonner leurs mouvc- 
mens. La majorité des membres de l'assemblée du Haut- 
Canada se rallia même un instant au parti de M. MacKenzie ainsi 
que le conseil exécutif de sir Francis Bond Head. A Londres 
l'activité de M. Roebuck ne se lassait point. Discours dans les com- 
munes, articles datis les journaux et dans les revues,* pamphlets, il 
ne perdait pas une occasion de plaider notre cause. 

Cependant les ministres voyant l'effet qu'avait eu la communi- 
cation des instructions tronquées de la commîssion,chargea lord Gos- 
ford tout en lui recommandant d'agir de concert avec sir Francis 
Bond Head, de réunir les chambres de nouveau pour leur en com- 
muniquer la totalité, ce qu'il fit sans changer les opinions de l'as- 
semblée, qui déclara qu'elle voyait avec regret et une vive dou- 
leur que les vices de nos institutions politiques étaient demeurés 
les mêmes, qu'on maintenait le^conseil législatif, qu'on no faisait 
aucune réforme administrative et que les autorités executives et 
judiciaires étaient combinées en ii.:;tion contre les libertés 
publiques. 

Après cette réponse peu satisfaisante on s'ajourna. 

* London Review et autres. i 



HISTOIRE DU CANADA. 



347 



C'est alors que M. Morln vint se fixer à Québec vers la fin do , 
1836 aou3 prétexte d'y pratiquer comme avocat. Aussitôt 
les partisans de M. Papincau crurent voir quelque tactique 
dans cette démarche de uon disciple le plus dévoué ; ils se réu- 
nirent autour de lui, ils s'organisèrent et se mirent en rapport avec 
les libéraux de Montréal et d'autres parties du pays, pour contre- 
carrer les résolutions de l'association constitutionnelle, qui parlant 
au nom du parti anglais, priait le roi de maintenir le conseil 
législatif en l'organisant de manière à tenir en échec l'influence 
de l'assemblée, de diviser les comtés de façon à diminuer les 
représcntans français, de rappeler lord Gosford, et de réunir les 
deux Canadas. Elle s'adressait en môme temps au Haut- 
Canada pour l'engager à favoriser ses projets, et aux Cana- 
diens-français eux-mêmes pour leur dire qu'ils étaient trompés et 
opprimés par leurs meneurs. 

A cette époque leur perspective était la plus triste qu'on puisse 
imaginer. Eux qui s'étaient bercés un instant de l'espoir d'avoir 
de nombreux alliés, venaient de les perdre presque tous à la fois. 
Sir Francis Bond Head était sorti triomphant de la lutte à 
Toronto. Il avait dissous la dernière chambre et était parvenu à 
force d'adresse et d'intrigues à faire élire ime majorité de torys 
dans la nouvelle. Sûr maintenant d'elle, il avait convoqué 
aussitôt la législature, et l'assemblée avait biffé des procès-verbaux 
de la dernière session, les résolutions de celle du Bas-Canada 
que M. Papineau avait envoyées à son président. En môme 
temps Head lui avait communiqué les dépêches du bureau colo- 
nial qui approuvaient sa conduite. La politique de Downing 
Street était de briser la dangereuse alliance qui avait paru s'éta- 
blir entre le Haut et le Bas-Canada, menacer le Bas où le danger 
était le plus grand, et mettre la totalité de la population en lutte 
une partie contre l'autre. Cette politique avait donc réussi. 
Dans le Haut-Canada tout marchait à merveille ; et il en était de 
même dans les autres provinces. Le Nouveau-Brunswick avait 
accepté les propositions de l'Angleterre, et la Nouvelle-Ecosse, qui 
avait d'abord été plus ferme, avait révoqué les résolutions qu'elle 
avait passées contre l'administration, de sorte que la commission 
qui achevait ses travaux, se voyait autorisée par toutes ces défec- 



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348 



HrSTOIRB DU CANADA. 






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tions i adopter des conclusions plus hostiles contre la seule 
cjiambre qui restait inébraalable. 

Le rapport de cette commission fut mis devant le parlement 
impérial dès le commencement de la session. Il formait un 
volume imprimé de plus de 400 pages folio et renfermait à peine 
une iiuggession nouvelle. Les commissaires recommandaient 
séparément ou collectivement d'employer les deniers publics sans 
le concours des représentans ; d'user de mesures coercitives pour 
forcer l'assemblée à se soumettre, justifiaient le conseil législatif 
d'avoir rejeté les six mois de subsides, et suggéraient de faire 
représenter la minorité en changeant la loi d'élection de manière 
à donner plus d'avantage à l'électeur anglais qu'à l'électeur cana- 
dien. Il fallait persister dans la demande d'une liste civile de 
JG19,000 pour la vie du roi ou pour un terme de sept ans au 
moins, refuser im conseil législatif électif et le système respon- 
sable, maintenir la compagnie des terres et s'opposer à l'union 
des deux Canadas. Lord Gosford n'approuvait pas toutes ces sug- 
gestions, et il était d'opinion qu'il fallait libéraliser les deux con- 
seils en y faisant entrer une forte proportion d'hommes parta- 
geant les opinions de la majorité de 1" .asemblée. 

Lord John Ru^sell proposa une série de résolutions dans les 
communes, conformes aux suggessions les plus hostiles, et qui 
suscitèrent des débats qui durèrent trois jours, le 6,1e 8 et le 9 
mars 1837. Lord John Russell lui-même, M. Stanley, M. 
Robinson, sir George Grey, M. Gladstone et lord Howick furent 
les principaux orateurs en faveur du ministère, ainsi que M. 
Labouchôre qui se trouva cette fois contre les Canadiens. MM. 
Leader, O'Connell, Roebuck, sir William Molesworth, le colonel 
Thompson et M. Hume contre. Il y eut plusieurs divisions ; 
mais la minorité fut très faible chaque fois. La proposition de 
M. Leader de rendre le conseil législatif électif, ne rallia que 56 
voix contre 318, et encore cette minorité tomba-t-elle à 16 lors 
de l'adoption finale des résolutions. 

Le ministre ne manqua pas de tirer parti de la défection des 
autres colonies. Aucune de ces colonies, dit-il, n'avance des pré- 
tentions semblables à celles du Bas-Canada, et tout présage un 
arrangement satisfaisant avec elles. Rendre le conseil législatif 
électif, serait créer une seconde chambre d'assemblée et un con- 



HISTOIRE DU CANADA. 



349 



seil exécutif rcsponsalile, ce qui était absolument incompatible ■ 
avec lea rapports qui devaient exister entre la métropole et la colo- 
nie, vain jugement d'un homme d'état qui devait être démenti si 
peu de tempt près. 

11 était évident que les ministres pourraient entreprendre main- 
tenant tout ce qu'ils voudraient contre le Bas-Canada, et qu'ils 
seraient appuyés. Ils en avaient fait une question de race, et 
avaient feint de se donner pour les protecteurs do cette minorité 
anglaise qui avait été le fléau de l'Irlande, disait O'Connell. Ils 
ne faisaient d'ailleurs que rester fidèles à un principe de gouver- 
nement bien connu surtout dans les colonies, contenir la majorité 
par la minorité. Le résultat des débats fut le même dans la 
chambre des lords, lorsque lord Brougham y présenta la péti*'on 
dp l'assemblée. 

Cependant le bureau colonial qui savait qu'il violait un prin- 
cipe sacré de la constitution en ordonnant le payement des fonc- 
tionnaires sans vote de la législature, n'était pas sans inquiétude, 
car lord Glenelg avait écrit à lord Gosford dès le mois de mars 
qu'il espérait qu'il n'y avait aucun danger de commotion ou de 
résistance, mais que par précaution on allait probablement lui 
envoyer deux régimens. Ensuite craignant que cette démons- 
tration ne fit du mal, il permit à lord Gosford de tirer du Nouveau- 
Brunsvvick les troupes dont il pourrait avoir besoin.* 

La sensation produite par le résultat des débats dans les deux 
chambres impériales, ne fut pas celle de la surprise en Canada. 
Les journaux qui soutenaient l'assemblée recommandèrent la 
fermeté et la persévérance; soutinrent que l'oppression et la 
tyrannie que voulait imposer l'Angleterre ne pouvaient être dura- 
bles en Amérique, que le gouvernement des Etats-Unis serait 
bientôt forcé d'intervenir, qu'en un mot l'avenir était au 
peuple ; qu'il fallait rester uni, qu'il fallait agiter, qu'il fallait ces- 
ser tout rapport commercial avec la métropole, qu'il fallait manu- 
facturer soi-même les marchandises nécessaires à notre consom- 
mation, et ne rien acheter qui payât droit à la douane, afin 
d'épuiser le trésor, et d'obliger le gouvernement à suivre la volonté 
des représentans. On tint des assemblées publiques, surtout 
dans le district de Montréal, pour répandre les nouvelles idées 

* Dépêches de lord Glenelg' à lord Gosford, 6 et 16 mars, 1837. 

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350 



HISTOIRE DU CAXADA« 



économiques partout dans les villes et dans les campagnes. La 
Minerve et le Vindicator s'insurgèrent. " Pense-t-on, disait la 
première, qu'il nous faille succomber sous le poids de cette force, 
courber honteusement la tète sous le joug 1 Non, notre position 
comme peuple n'est que plus avancée, puisque les mesures de la 
métropole doivent contribuer à faire poursuivre avec plus d'acti- 
vité que jamais cette lutte dont l'issue sera le succès des princi- 
pes américains. . . Des protestations nouvelles, énergiques et telles 
qu'on ne puisse les méprendre, nous paraissent nécessaires et 
urgentes. La force d'inertie pour refuser toute coopération à un 
gouvernement qui ne veut pas respecter les principes constitu- 
tionnels et les droits inhérens d'un peuple, mais qui au contraire 
les rejette et les foule aux pieds ; les nombreux moyens qui sont 
à la disposition de nos compatriotes pour tarir la source des 
revenus qu'on approprie sans le contrôle de la représentation du 
pays, ne peuvent nous être ôtés même par une loi du parlement 
impérial, et sont quelques unes des armes puissantes que les 
Canadiens ont en leurs mains et dont ils sauront se S( vir pour 
assurer leurs droits, ceux de leurs descendans et des autre *lons 
dans quelque partie du globe qu'ils habitent." 

« Un parlement étranger, s'écriait à son tour le Vindicator, 
dans lequel le peuple de cette province n'est pas, ne peut-être 
représenté, est décidé à disposer de nos deniers sans le consente- 
ment et contre la volonté de ceux qui en ont l'appropriation de 
droit ; il a résolu de faire de cette province une autre Irlande." 

" Qu'allons nous faire, disait à Québec le Canadien, qui sou- 
tenait la minorité de la chambre avec le Populaire, nouveau 
journal établi à Montréal et rédigé par un français arrivé à 
point dans le pays pour soutenir le gouvernement. Allons- 
nous avec les débris du naufrage, essayer de nous remettre en 
mer et poursuivre notre route ; ou bien allons-nous renoncer à 
notre destination en appelant la providence à notre aide, allons- 
nous rassembler un reste de vigueur pour tenter les hasards d'une 
nouvelle destinée ? . . . Nous ne conseillons pas de prendre ce 
dernier parti. Il sera encore temps d'en venir aux extrêmes 
lorsque nous aurons épuisé tous nos moyens de salut. Un peuple 
faible peut se résigner à un sort malheureux sans déshonneur ; il 
y a une soumission honorable comme il y a une domination 



HISTOIRE HV CANADA. 



351 



déshonorante." Quant aux journaux de l'oligarchie, la persis- 
tance de l'assemblée dans le programme des 92 résolutions, leur 
fournissait un prétexte d'expiimer sans réserve toute leur pensée ; 
l'asservissement complet des Canadiens pouvait seul les satisfaire, 
et les deux Canadas devaient être réunis si cela était nécessaire 
pour noyer une bonne fois ce peuple français et catholique dans 
une majorité anglaise et protestante. 

Les partisans de M. Papineau ne se découragèrent pas devant 
l'attitude hostile du parlement impérial et de 1'/ :,leterre. Les 
assemblées publiques continuaient dans les campagnes. Celle 
du comté de Richelieu recommanda la réunion d'une convention 
générale. Les Irlandais de Québec s'assemblèrent le 15 mai, 
pour se déclarer en faveur de la cause canadienne et approuver 
ce qu'avait dit O'Connell de ses compatriotes qui t'étaient ligués 
avec le parti anglais;^ c'esl-à-dire qu'ils voulaient renouveler en 
Canada les malheurs de l'Irlande. Mais ces démonstrations ne 
pouvaient produire rien par' elles-mêmes sur la volonté de l'An- 
gleterre, et il y avait à craindre qu'une fois l'élan donné à l'agi- 
tation, on ne put l'arrêter lorsqu'il serait à propos de le faire. 
Les esprits s'échauffaient de plus en plus ; si le Populaire parais- 
sait à Montréal pour les calmer, le Libéral naissait à Québec pour 
les exciter aux mesures extrêmes. Il s'opérait un changement 
singulier chez plusieurs individus. Des torys devenaient tout à 
coup des hommes du parti le plus avancé comme si l'attente des 
troubles eut excité leur ambition, et s'ils n'avaient vu de chance 
de la satisfaire que dans le parti qui menaçait le pays d'une révo- 
lution, tandis que de chauds partisans de la chambre ne voyant 
pas d'issue se rapprochaient des hommes modérés. 

L'agitation qui commençait à devenir sérieuse dans beaucoup 
de comtés, finit par inquiéter le gouvernement, qui publia une 
proclamation dans le mois de juin, qu'on fit lire à la tête des 
milices, afin de mettre le peuple en garde contre les écrits et les 
discours propres à le séduire. Sans se laisser intimider par cet 
avertissement, M. Papineau entraîné par ses partisans descendit 
jusqu'à Kamouraska, accompagné de MM. Girouard, LaFon- 
taine, Morin, et faisant des discours à l'Islet et à St.-Thomas où 
le Dr. Taché, partisan zélé, avait monté quelques têtes. A 
Misaiskoui, à l'Assomptior Lachenaie, à Deschambault, à 



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352 



HISTOIRE DU CANADA. 



l'Acadie, on protestait contre les mesures de la métropole, et le 
Daily Express de New-York publiait une correspondance cana- 
dienne où l'on parlait d'un appel aux armes et faisait l'histoire de 
la révolution américaine. Un peu plus tard, on pendait le gou- 
verneur en effigie, et des bandes d'hommes armés rôdaient dans 
le comté du lac des Deux-Montagnes et obligeaient la justice d'in- 
tervenir. Partout enfin on s'agitait pour appuyer ou les 92 réso- 
lutions ou le gouvernement, dont les amis s'assemblaient à leur 
tour pour lui promettre leur appui et s'opposer au parti du mou- 
vement. Leurs assemblées à Québec et à Montréal furent très 
nombreuses, beaucoup de gens s'y étant ralliés parce qu'ils étaient 
convaincus qu'il était hors de question de lutter contre l'Angle- 
terre, les colonies divisées comme elles l'étaient. Dans les Etats- 
Unis les journaux étaient bien partagés, et l'on pouvait être cer- 
tain que le gouvernement de Washington n'interviendrait que 
quand la cause républicaine serait à peu près gagnée, c'est-à-dire 
pour enlever le prix de la victoire. 

C'est sur ces entrefaites qu'arriva la nouvelle que lord John 
Russell avait déclaré le 23 juin dans les communes, que comme 
il espérait que le Bas-Canada pèserait sérieusement les résolu- 
tions qu'elles avaient passées, il suspendrait le projet de loi 
auquel ces résolutions devaient servir de base, espérant qu'il 
verrait que ses demandes étaient incompatibles avec son état 
colonial ; mais qu'il ne serait fait aucun changement organique à 
la constitution. C'était annoncer une nouvelle session -^ Québec. 
Lord Gosford répugnait, malgré son rapport avec les auii js com- 
missaires, aux mesures extrêmes ; et quoiqu'il n'attendît aucun 
bien d'une dissolution, il espérait que les changemens qu il suggé- 
rait de faire dans les deux conseils et que les ministres allaient finir 
par adopter, pourraient avoir un bon résultat. Il ne voulait pas 
croire non plus à des troubles sérieux, et il ne fit usage de l'ordre 
qu'il avait de faire venir des troupes du Nouveau-Brunswick que 
dans les derniers momens. Il pensait qu'il y avait beaucoup 
d'exagération dans les rapports des assemblées tenues par les 
partisans de M. Papineau ; que les affaires pourraient marcher si 
les deux conseils étaient libéralisés, et que rien n'était plus 
erroné que de supposer que la masse des Canadiens-français fût 
déloyale ; qu'il avait toutes les raisons de penser le contraire. 



HISTOIRE DU CANADA. 



353 



Malgré les troubles qui arrivèrent cette appréciation était par- 
faitement juste. Le premier vœu des Canadiens était de conser- 
ver leurs usages et leur nationalité ; ils ne pouvaient désirer l'an- 
nexion aux Etats-Unis parce que c'aurait été sacrifier ces deux 
choses qui lui sont si chères ; et c'est la conviction que l'Angle- 
terre travaillait à les leur faire perdre qui entraîna la plupart de 
ceux qui prirent part ensuite à l'insurrection. Lord Gosford 
sentait si bien cela qu'il recommanda d'ajouter sepi Canadiens 
au conseil législatif et neuf au conseil exécutif. 

Les chambres furent convoquées pour le 18 août. Lorsqu'elles 
s'assemblèrent, il leur dit qu'il voulait fournir une nouvelle occa- 
sion aux représentans du peuple de reconsidérer la marche qu'ils 
suivaient depuis quatre ans touchant les subsides, et de faire eux- 
mêmes les appropriations que la métropole ferait sans doute sans 
eux s'ils s'obtinaient dans leurs premières résolutions. Cette nou- 
velle tentative ne put ébranler la majorité des membres, qui 
vota une adresse dans laquelle elle protestait contre les recom- 
mandations contenues dans le rapport des commissaires. 

Cette adresse fut présentée au gouverneur le 26 août, et le 
parlement prorogé aussitôt après par une proclamation dont M. 
Fapineau trouva une copie sur son siège à son retour dans la 
salle des séances. Ce résultat avait achevé de convaincre lord 
Gosford que le parti de ce chef voulait la république, et qu'il se 
servait de l'animosité créée chez les Canadiens par les attaques 
violentes et injustifiables de la minorité pour maintenir son influ- 
ence.* 

La brusque clôture des travaux législatifs n'était pas de nature 
à calmer les esprits. Dans le district de Montréal surtout le 
peuple était en plusieurs endroits entraîné par les agitateurs. Les 
assemblées, les discours se succédaient sans cesse dans les villes 
et dans les campagnes. Le gouvernement se mit à sévir contre 
ceux qui prenaient part à ces procédés, et destitua en grand nombre, 
les magistrats et les officiers de milice. M. Papineau qui avait ré- 
pondu avec hauteur au secrétaire du gouverneur qui lui demandait 
s'il avait pris part à l'assemblée de St.-Laurent, était du nombre. 
Mais cela ne faisait guère que fournir des armes aux partisans du 
mouvement. Les jeunes gens surtout étaient emportés. Lesasso- 

• Dépêche de lord Gosford à lord Glenelg du 2 septembre 1837. 



354 



HISTOIRE DU CANADA. 



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cialions politiques étendaient leurs ramifications parmi les ouvriers 
pour les exciter à appuyer la majorité de la chambre. On faisait 
les plus grands efforts pour soulever partout le peuple, mais on 
excitait plutôt la curiosité du grand nombre que les passions. 
Loin des villes, loin de la population anglaise et du gouvernement, 
il vit tranquille comme s'il était au milieu de la France, et ne sent 
que très rarement les blessures du joug étranger. La peinture 
qu'on lui faisait des injustices et de l'oppression du vainqueur 
n'excitait que bien lentement les passions de son âme et ne 
laissait aucune impression durable. D'ailleurs il n'avait pas 
une confiance entière dans tous les hommes qui s'adressaient à 
lui. Il en avait vu tant accuser le gouvernement d'abus et de 
tyrannie et accepter les premières faveurs qu'il leur offrait, qu'il 
était toujours prêt à soupçonner leurs motifs et leur bonne foi, 
et à se mettre en garde contre leur désertion. 

Cependant sur quelques points il commençait à oublier sa pru- 
dence. Le comté des Deux-Montagnes était déjà fort agité 
depuis quelque temps. A St.-Denis et en plusieurs autres 
endroits on fêta les officiers de milice et les magistrats destitués ; 
on forma des associations secrètes, et l'on commença à parler de 
résistance ouverte. Déjà une association de jeunci gens s'était 
formée à Montréal sous le nom de Fils de la liberté ; elle publia un 
manifeste menaçant pendant que l'association constitutionnelle 
anglaise en publiait un dans un sens contraire. Ces associations 
avaient leurs agens dans les campagnes. 

A Québec quelques jeunes gens, avocats, notaires et autres, 
après avoir vainement essayé de former une organisation sem- 
blable à celle des Fils de la liberté, reçurent un envoyé secret du 
district de Montréal, qui les informa qu'on allait prendre les armes, 
et qui les détermina à en faire autant. Un d'eux, M. Cazeau, 
homme facile à exciter et qui acheva de se ruiner dans ces troubles, 
comptant sur les ouvriers de St.-lloch, prépara quelques balles 
qu'on eut beaucoup de peine à cacher à la police, lorsque plus 
tard elle fit une descente chez lui. Ce club secret avait pris M. 
Morin pour chef. Mais ses idées ne faisaient pas grand progrès. 
M. Morin s'en plaignait à ses amis de comité central des Deux- 
Montagnes. Il leur écrivait le 25 octobre, pour les remercier de 
la manière dont ils appréciaient ses efforts pour le soutien des 



n 



HISTOIRE DU CANADA. 



355 



libertés populaires et de la cause canadienne: " Ces efforts ainsi 
que les vôtres, auraient déjà été couronnés de succès sans l'in- 
fluence que les meneurs, l'intrigue, l'if^norance et la corruption 
ont exercée sur ceux qui avaient une prédisposition ou qui étaient 
les plus exposés. . . Avec de la constance et du courage nous 
détruirons un mal éphémère, nous démasquerons l'avilissement 
et la corruption de nos ennemis et de quelques ci-devant prétendus 



amis 



5> 



M. Morin, malgré ce langage, était un homme doux, poli, d'un 
goût simple et studieux, ayant plutôt la suavité de manière d'un 
ecclésiastique, que l'ardeur emportée d'un conspirateur. On ne 
pouvait le charger d'un rôle qui fût plus contraire à son caractère. 
Ce qui faisait dire au Canadien: *' Ce fut pour lui un jour bien 
malheureux que celui où il se posa chef de parti dans ce district. 
Tant qu'il n'eut qu'à agir sous la direction immédiate de volontés 
supérieures, plus habituées que lui au commandement, il vit s'ac- 
croître sa réputation d'homme habile ; mais depuis il n'a fait que 
jouer de malheur, et prouver que s'il a les talens de l'exécution, 
il n'a pas encore acquis ceux de la direction." 

A St.-Denis, à St.-Charles, à St.-Eusfache, à Berthier, à 
l'Acadie, on fit les mêmes préparatifs, malgré l'apathie de la 
masse de la population, qui n'était nullement disposée à prendre 
les armes pour renverser le gouvernement de vive force. Les 
têtes exaltées de Montréal résolurent de s'adresser au congrès des 
Etats-Unis pour demander le commerce libre. Petit à petit l'on 
augmentait ainsi de hardiesse jusqu'à ce que l'on commençât à 
inquiéter les hommes paisibles, qui crurent devoir faire des 
démonstrations en sens contraire. Le colonel de Hertel, qui 
commandait un bataillon de milice de 1500 hommes dans le comté 
des Deux-Montagnes même, ce centre d'agitation, écrivait au 
gouvernement que ses soldats étaient pleins de loyauté et prêts à 
obéir à ses ordres au premier appel qui serait fait. Mais le grand 
nombre ne voyant pas de danger réel, désirait laisser le gouver- 
nement se retirer comme il pourrait de ces difficultés. Car c'est 
lui qui en était la cause en voulant maintenir un ordre de chose 
plein d'injustices et de distinctions nationales. Mais lorsqu'ils 
virent le danger devenir réel et la résistance ouverte à St.-Dcnis 
et à St-Charles, ils sortirent de leur neutralité pour appuyer le 






356 



HISTOIRE DU CANADA. 



i 



gouvernement, et les Canadiens à Québec, à Montréal, à Berthier, 
à la Rivière-Ouellc, à Kamouraska, à Lotbinière, à Portneuf, à 
Champlain, aux Trois-Rivières et dans presque tous les comtés 
du pays lui présentèrent des adresses et se rallièrent à lui. 

Jusque-là, la plupart des gL^ns de la campagne surtout pensaient 
que l'agitation à Montréal finirait par s'apaiser. Mais loin de 
là, elle commençait à dégénérer en scènes de troubles inconnues 
jusqu'ici dans le pays. On donna des charivaris à quelques 
hommes impopulaires ; on fit des menaces en différens endroits, 
qui fournirent un prétexte pour donner des armes aux hommes 
fiables afin d'assurer le maintien de l'ordre, sans que ces pré- 
cautions empêchassent les partisans de la chambre de tenir 
à St.-Charles, le 23 octobre, une grande assemblée des habitans 
des comtés de Richelieu, St.-Hyacinthe, Rouville, Chambly et 
Verchères, auxquels se joignit le comté de l'Acadie et qui prirent 
le nom de confédération des six comtés. Il y avait une centaine 
de miliciens sous les armes commandés par des officiers destitués. 
On y voyait une foule de drapeaux avec diverses inscriptions. 
" Vive Papineau et le système électif." " Honneur à ceux qui 
ont renvoyé leurs commissions ou ont été destitués." " Honte à 
leurs successeurs." " Nos amis du Haut-Canada." " Honneur 
aux braves Canadiens de 1813 ; le pays attend encore leur 
secours." " Indépendance." Le conseil législatif était repré- 
senté par une tête de mort et des os en croix. 

Le Dr. Nelson, de St.-Denis, fut appelé au fauteuil. II y 
assistait une douzaine de membres de la chambre. MM. P.ipineau, 
Nelson, L. M. Viger, Lacoste, Côte, T. S. Brown et Girod 
prirent la parole. On y fit une espèce de déclaration des droits 
de l'homme. M. Papineau qui commençait à s'apercevoir 
qu'on allait plus loin qu'd était prudent de le faire, prononça un 
discours qui mécontenta les esprits les plus ardens. M. Chasseur 
qui y assistait, s'en revint à Québec tout désappointé de la timi- 
dité du chef canadien. Il recommanda de s'abstenir de prendre 
les armes. La seule résistance constitutionnelle et le meil- 
leur moyen de combattre l'Angleterre, c'était de ne rien acheter 
d'elle,* opinion qui déplut au Dr. Nelson, qui s'avança et déclara 

• Le Dr. O'Callaghan m'écrivait d'Albany, le 17 juillet 1852. " If you 
are lo blâme the raovement, blame then those who plotted and contrivtd it 



HISTOIRE DU CANADA. 



357 



■il? 



que le temps d'agir était venu. Les résolutions qu'on passa 
servirent de base à un appel au peuple, qu'on répandit avec pro- 
fusion et qui eiigngea l'évoque de Montréal, M. Lartigue, à lui 
adresser un mandement pour le mettre en garde contre ces con- 
seils, dans lequel il recommandait, suivant la doctrine catho- 
lique, l'obéissance au pouvoir établi. " Depuis longtemps nos 
très chers frères, nous n'attendons parler que d'agitation, de 
révolte même, dans un pays toujours renommé jusqu'à présent 
par sa loyauté, son esprit de paix et son amour pour la religion de 
ses pères. On voit partout les frères s'élever contre leurs frères, 
les amis contre leurs amis, les citoyens contre leurs concitoyens ; 
et la discorde, d'un bout à l'autre de ce diocèse, semble avoir 
brisé les liens de la charité qui unissaient entre eux les membres 
d'un même corps, les enfans d'une même église, du catholicisme 
qui est une religion d'unité. * , 

" Encore une fois, nous ne vous donnerons pas notre sentiment, 
comme citoyen, sur cette question purement politique qui a droit 
ou tort entre les diverses branches du pouvoir souverain ; (ce 
sont de ces choses que Dieu a laissées aux disputes des hommes :) 
mais la question morale, savoir quels sont les devoirs d'un catho- 
lique à l'égard de la puissance civile établie et constituée dans 
chaque état, cette question religieuse, dis-je, est de notre ressort 
et de notre compétence. . . 

" Ne vous laissez donc pas séduire si quelqu'un voulait vous 
engager à la rébeUion contre le gouvernementétabli, sous prétexte 
que vous faites partie du peuple souverain : la trop fameuse con- 
vention nationale de France, quoique forcée d'admettre la souve- 
raineté du peuple puis qu'elle lui devait son existence, eut bien 
soin de condamner elle même les insurrections populaires, en 
insérant dans la déclaration des droits en tête de la constitution 

and who are to be held in history responsible for it. We, my friend, were 
the victims, not the conspirators, and were I on my death bed I could 
déclare before heaven that I had no more idea cf a movement or résistance 
when I left Montréal and went to the Richelieu river with M. Papineau, 
than I hâve now of being bishop of Québec. And I aiso know that M. 
Papineau and I secreted ourselves for some time in a farmers house in the 
parish of St.-Marc, lest our présence might alarm that country and be 
made a pretext for rashness. . . I saw as clearly as I now see the country 
was not prepared." 

v»3 






358 



HISTOIRE DU CANADA. 



de 1793, que la souverainctô réside, non dans uno partie, ni 
môme dans la majorité du peuple, mais dans Puniveraaiité des 
citoyens. . . Or qui oserait dire que, dans ce pays, la totalité 
des citoyens veut la destruction de son gouvernement . . ." 

Ce mandement eut un grand retentissement. Dans le môme 
temps, le Canadien renouvelait ses instantes représentations sur 
l'absolue nécessité de se prononcer hautement contre le parti du 
mouvemen tet de la résistance, au nom de notre honneur national 
et de nos libertés menacées ; et le clergé catholique de Montréal 
se mettait en rapport avec celui de Québec pour solliciter l'appui 
de l'exécutif dans une requête aux autorités impériales, qui aurait 
pour but d'obtenir le plutôt possible en faveur du peuple canadien 
tout ce qu'il pouvait attendre de réforme, afin d'apaiser les 
troubles ei l'agitation. L'exécutif prenait aussi des mesures pour 
faire cesser cette agitation et faire respecter la loi partout. Pour 
donner main forte aux troupes, il arma une partie de la popula- 
tion anglaise de Montréal. Il organisa des corps de cavalerie, 
d'artillerie et d'infanterie. 11 fit la même chose à Québec en 
excluant soigneusement, comme à Montréal, les Canadiens quelque 
fussent leurs principes et malgré les oITrcs de service d'un grand 
nombre de leurs notables. Il arma presquet oute la population irlan- 
daise, dont une grande partie faisait cause commune jieu de temps 
auparavant avec les libéraux les plus exaltés, mobilité qui peut 
exphquer une partie des maux de l'Irlande. Six cents volon- 
taires furent armés en quelques jours. Il manda enfin des trou- 
pes du Nouveau-Brunswick. 

Cependant l'excitation était trop grande dans plusieurs localités 
pour s'apaiser tout à coup, et se terminer sans eflusion de sang 
si les deux partis venaient en présence. Déjà il y avait eu des 
troubles sérieux à Montréal . Le 7 novembre, les Fils de la liberté 
et les constitutionnels, ou les membres du Doric Club comme 
se nommèrent les Anglais, en vinrent aux mains avec des succès 
divers. La maison de M. Papineau et celle du Dr. Robertson, 
entre autres, furent attaquées et les presses du Vindicator sacca- 
gées. Les troupes furent appelées sous les armes et paradèrent 
dans les rues avec de l'artillerie. 

Un grand nombre de mandats d'arrestation furent lancés contre 
les chefs canadiens dans les diflerentes localités, dont vingt-six 



IIISTOIIIE DU CANADA. 



359 



pour haute trahison. M. Papinoau, le Dr. O'Callaghan, le Dr. 
Nelson étaient dans cette dernière catégorie. A Québec commo 
à Montréal les arrestations se firent sans difficultés. M. Morin 
fut du nombre ; mais dans les campagnes de Montréal on résolut 
d'opposer de la résistance, et les officiers de la justice furent mis 
en fuite. Alors on les fit accompagner par des corps de troupes 
qui furent repousses en plusieurs endroits, mais (jui triomphèrent 
à la fin. Entre Chambly et Longucuil, un détachement de cava- 
lerie fut jeté en déroute et quelques prisonniers qu'il emmenait 
furent élargis. Un corps de troupes commandé par le colonel 
Gore et composé de cinq compagniess de soldats, d'une pièce de 
canon et d'un détachement de cavalerie, parti de Sorel se dirigeant 
sur St.-Charles, fut arrêté à St.-Denis le 22 novembre, par le 
Dr. Neli?on, qui s'était retranché dans une grande maison de 
pierre. Au bruit du tocsin 800 hommes se trouvèrent réunis 
sous les ordres de ce chef intrépide, mais presque tous sans armes 
et sans munitions. On n'avait qu'environ 120 fii^ils bons et 
mauvais. On s'était muni de lances, do fourches ou de bâtons. 
Une partie resta pour combattre et les autres s'éloignèrent. Le 
succès était si incertain, que leDr. Nelson engagea M. Papineau 
qui se trouvait là avec le Dr. O'Callaghan dans le moment, à se 
retirer pour ne pas compromettre sa vie, et par là môme la cause 
dont il était le chef. " Ce n'est pas ici, lui dit-il, que vous serez 
le plus utile ; nous aurons besoin de vous plus tard." Ainsi M. 
Papineau qui était opposé à la prise des armes à l'assemblée des six 
comtés, était déjà entraîné par le torrent, et sans faire de résis- 
tance se laissait promener au milieu des insurgés pour les encou- 
rager par sa présence, sans qu'on lui permît cependant d'exposer 
comme les autres, sa vie au leu, malgré les reproches sévères, 
observa-t-il lui-môme au Dr. Nelson, qu'on pourrait lui faire plus 
tard s'il s'éloignait dans un pareil moment.* 

Les troupes en arrivant s'emparèrent des maisons voisines et 
ee préparèrent au combat. Après avoir pris leur position, elles 
ouvrirent un feu d'artillerie et do mousqueteric qu'elles conti- 
nuèrent pendant quelque temps. Vojï^ant son peu d'effet, le colo- 
nel Gore ordonna au capitaine Markham de donner l'assaut à une 

• Papineau et Nelson : Blanc et Noia'. Pamphlet avec afliclavits public à 
Montréal parles presses de Wlvcnir eu 1818. . . , ^ 



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360 



HISTOIRE DU CANADA. 



distillerie défendue par une quinzaine de Canadiens, qui l'incom- 
modaient beaucoup tout en protégeant les insurgés ; mais après 
des eiTorts inutiles, l'attaque dut être abandonnée. Le capitaine 
Markham y fut grièvement blessé. 

Vers 2 heures, les insurgés reçurent un secours qui porta le 
nombre des fusils à 200 environ. Alors ils résolurent sur 
quelques points de prendre l'offensive, et ils réussirent à déloger 
et à mettre en fuite un corps de troupes qui s'était embusqué der- 
rière une grange. Enfin après six heures de combat, les troupes 
furent partout obligées d'abandonner la victoire aux rebelles, qui 
les poiu-Buivirent quelque temps, s'emparèrent de leur canon, de 
quelques blessés et d'une partie de leurs voitures et de leurs 
munitions. 

M. Ovide Perrault, membre de la chambre, fut mortellement 
blessé par un boulet de canon, dans le moment mémo qu'un 
autre renversait cinq hommes et jetait quelque confusion dans les 
rangs des Canadiens. 

En même temps que ce combat avait lieu, un autre corps de 
troupes fort de 330 hommes, 2 pièces de canon et quelques 
cavaliers, commandé par le colonel Wetherall, venantde Chambly, 
et qui devait opérer sa jonction avec celui du colonel Gore, pour 
attaquer réunis les insurgés à St.-Charles, où on les disait en 
force et retranchés, s'avançait lentement parce que les ponts sur 
les rivières avaient été coupés. Quoiqu'il n'eût pas trouvé le 
colonel Gore au lieu indiqué, il continua sa route recevant 
quelques coups de fusils sur plusieurs points en arrivant à St.- 
Charles; il atteignit les retranchemens des insurgés, le 25 
novembre. Ces retranchemens formés d'arbres renversés, recou- 
verts en terre appuyés sur la maison de M. Debartzch, (ju'on 
avait crénelée et percée de meurtrières, formaient un parallélo- 
gramme entre la rivière et le pied d'une petite colline qui le domi- 
nait par derrière. Il était défendu par plusieurs centaines 
d'hommes, la plupart toujours sans armes, commandés par M. T. 
S. Brovvn, qui prit la fuite avant l'attaque. Les insurgés avaient 
pour toute artillerie deux pièces de canon dont ils tirèrent un 
coup ou deux. Le colonel Wetherall prit possession de la colline, 
plaça son artillerie dans les positions les plus favorables, et enve- 
loppa le camp de ses troupes; de manière à ne laisser aucune 



■s 1 

lu. 



HISTOIRE DU CANADA.. 



861 



issue aux insurgés pour écha^npcr que la rivière. Après avoir 
fait ses dispositions, il donna l'ordre c!'î l'attaque. Les rebelles 
répondirent avec vigueur au Teu ùer; troupes ; ei. en jetant quelques 
hommes parmi des arbres qui étaient à droite, ils obligèrent le 
colonel Wctherall de faire appuyer ica grenadiers qui étaient 
sur ce point par une autre compagaio. Le feu de niousque- 
_teric durait environ depuin une heure lorsque l'artillerie ayant 
renversé les fragiles retrancliemens qui couvraient les rebelles, 
et semé la coafusion dans leurs rangs, C3 soinmandant fit char- 
ger son infanterie à la bayonnettc. Elle s'enipara du camp 
d'emblée, et niassaci'a un grand nombre d'iri3«rgés qui osaient se 
défendre encore. On ne fit qu'une trcaiaine de prisonniers. 
Le nombre des tués dépassa 100, celui ues bles;iéa fut consi- 
dérable. 

Après cette victoire tout fut brûlé dans le camp excepté la 
maison de M Debartzch, et les insurgés qui avaient pu se sauver 
s'étant dispersés, Wetherall retourna à Montréal par Chambly et 
St.-Jean, dispersant encore à la Pointe-Olivier un rassemblement 
qui voulut intercepter son retour. 

A la suite de ces deux combats, le district de Montréal fut mis 
sous la loi martiale, tandis que le peuple commençant enfin à se 
remuer partout, s'assemblait dans les comtés, dans les villes et dans 
les paroisses, pour protester contre l'insurrection et assurer le 
gouvernement de sa fidélité. M. LaFontaine et M. Leslie s'aper- 
cevant maintenant comme bien d'autres qu'on s'était trop obstiné, 
descendirent à Québec pour ])rier lord Gosford de convoquer les 
chambres, afin de prendre les mesures nécessaires dans les 
circonstances ; mais il était trop tard de toute façon puisque l'as- 
semblée aurait paru comme vaincue et le gouvernement comme 
vainqueur. C'était aux chefs à prévoir ce résultat, et à ne pas 
se mettre dans le cas de subir toutes les conséquences d'une 
défaite sans avoir réellement combattu ; car les petits chocs qui 
venaient d'avoir lieu n'étaient que le fruit d'une agitation locale 
prolongée au-delà des bornes raisonnables, mais insuffisante pour 
amener un soulèvement en masse et une véritable révolution. 
Lord Gosford refusa. 

Cependant l'insurrection était vaincue sur la rive droite du St.- 
Laurent. Un dernier parti venant des Etats- Unis avait été pris 






362 



HISTOIRE DU CAN\DA. 



m i; 



ou dispersé à Foîir Corners, sur l'oxlrôme frontiùre prùs ilu lac 
Cliamplain. Il no rcstixit plus qu'un point à soumcttro sur la 
rive gauche, St.-Eustachc. Depuis quelques jours il y avait beau- 
coup d'agitaiiou dans icî comté dc-i Deux-Montagnes. On y avait 
lait des tentatives inutiles de soulèvement. Lo Dr. C\\i nier et Ar- 
mury Girod, Suisse depuis qucUpies années en Canada, en étaient 
les principaux chefs. lia s'emparèrent des (usils et d'une pièce 
de canon qu'il y avait au village des Sauvages puis marchè- 
rent avec leurs hommes sur St.-Eustache, où ils prirent le 
couvent de force et s'y retranchèrent. Le curé, ]M. Paciuin, ]\[. 
Scott, membre de la chambre, M. Eméry Feré, voulurent vaine- 
ment les persuader d'abandonner leur entreprise ; leurs discours 
n'eurent d'inlluencc que sur leurs suivans, auxquels M. Desèves, 
vicaire de St.-Eustachc, lut une proclamation qu'avait publiée sir 
John Colliorne. Vaincus par leur conseil, ils abandonnèrent tous 
le camp et s'en retournèrent chez eux, ne laissant qu'un jeune 
homme au couvent. D'autres, cependant, venant du Grand- 
Ihûlô et d'ailleurs les remplacèrent, et pendant plusieurs jours 
il y eut de (jualrc à quinze cents hommes vivant à discrétion 
dans le village, mais presque tous sans armes. C'est sur ces entre- 
faites qu'arriva la nouvelle de l'affaire de St.-Charles et de la disper- 
sion des rebelles dans le sud. Croyant cette occasion favorable, M. 
Faquin invita le Dr. Chénier au presbytère et le pressa de nouveau 
de renoncer à ses dangereux projets. Tous ceux qui étaient j)résens, 
ecclésiastiques et séculiers, se joignirent à lui pour lui faire les 
mômes instances en lui mettant sous les yeux toute l'inutilité de son 
entreprise et toutes les conséquences funestes qui devaient eu 
résulter; mais ce fut en vain. Chénier prétendit que les nouvelles 
de St.-Charles étaient fausses ; qu'il venait d'apprendre par un 
courrier que les patriotes étaient vainqueurs dans le sud, etil ajouta 
que pour lui sa résolution était inébranlable, qu'il était déterminé 
à mourir les armes à la main. Malgré pon opiniâtreté cependant 
on s'aperçut qu'il ne pouvait surmonter une profonde émotion, 
et que de temps en temps de grosses larmes s'échappaient de ses 
yeux et coulaient sur son visage malgré ses eilbrts pour les rete- 
nir. N'ayant pu le dissuader de son dessein, le bon curé se vit 
obligé de s'éloigner et d'abandonner sa maison et l'église aux 
rebelles. Beaucoup de familles étaient déjà parties ou partaient 



HISTOIRE DU CANADA. 



363 



à tout instant pour Montréal ou pour IcB paroisses voisines. Lo 
bruit s'était répandu plusieurs l'ois que les troupes paraissaient, 
et ceux qui étaient bien informés savaient quo Ica insurgés 
n'étaient \^nn assez non^breux pour résister aux Ibrcea qu'ils 
allaient avoir sur les bras. 

En edet sir John Colbornc arrivait avec deux mille hommes, 
huit pièces de canon et une pièce à rockets. A l'aspect do 
coite colonne d'autant plus imposante qu'elle couvrait avec tes 
hallages plus de deux milles de cbeinin, le plus grand nombre do 
ceux qui composaient l'attroupement alors réuni et qui pouvait 
s'élever à 5 ou 600 hommes, voyant qu'ils s'étaient trompée, 
s'esquivèrent et laissèrent Chénier avec environ 200 à 250 
hommes seulement, qui se placèrent dans l'église, dans le couvent, 
dans le presbytère et dans les maisons voisines. Plusieurs n'avaient 
pas d'armes, co dont ils se plaigtiirent à leur chef, qui lonr répondit 
froidement: " Soyez tranquilles, il yen aura de tué et vous pren- 
drez leurs fusils." ' ' ■ 

Les troupes cernèrent complètement le village en arrivant, 
et leur artillerie ouvrit son feu. Les insurgés y répondirent 
bravement tant qu'ils eurent des munitions, et obligèrent mémo 
une batterie à reculer. Après une canonnade de deux heures, 
les volontaires du capitaine Leclerc, le 32e régiment et les 
royaux s'approchèrent et ouvrirent un feu terrible, qui durait 
depuis quelque temps lorsque l'ordre vint de donner l'assaut. 
L'incendie se déclarait dans le môme temps dans les édifices 
occupés par les rebelles. La fusillade et les flammes les obli- 
gèrent de tout abandonner, excepté l'église qui fut bientôt cer- 
née à son tour par les troupes et par l'incendie qui approchait. 
Chénier voulut en vain s'y défendre encore, les flammes marchant 
comme un torrent, l'obligèrent d'en sortir. Il réunit alors quel- 
ques-uns de ses gens, sauta avec eux par les fenêtres et cherhca 
à se faire jour au milieu des assaillans ; mais atteint par une 
balle dans le cimetière, il tomba et expira presqu'immédiatement. 
Ce ne fut plus alors qu'une scène de carnage. On ne fit de 
quartier à personne, et le reste du village fut abandonné au pil- 
lage et aux flammes. 

Lorsqu'on les enterra, on trouva sur plusieurs des tués des balles 
de pierre dont ils se servaient pour tirer en guise de balles de 



364 



HISTOinE DU CANADA. 



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plomb. Girod qui avait pria hi faite avant le combat, se voyant 
sur le point ci être pris quelques jours après par des hommes 
envoyés aprc3 lui, se tua d'un coup de pistolet.* 

Le comoat de St.-Eustache fut le dernier livré à l'insurrection. 
Les troupes marchèrent alors sur Si.-Benoît, qui ne fit aucune 
résistance, mai» qui subit le sort de St.-Eustache et de St.-Denis, 
où on avait renvoyé une nouvelle expédition de 1100 hommes, 
qui malgré la soumission des habitans n'en détruisit pas moins le 
village pour venger la défaite du 22. L'insurrection était main- 
tenant abattue. Les chefs étaient en fuite ou prisonniers. M. 
Papineau qui s'était montré aux insurgés avant les aflaires de St.- 
Charles et de .St.-Eust?che comme avant celle de St.-Denis, par- 
venait aux Etats-Unis avec plusieurs autres personnes compro- 
mises. Les journaux de leur parti étaient saisis ou muets, et le 
peuple partout soumis à l'autorité, qui continuait à recevoir de 
toutes parts des adresses propres à la r' urer. Le clergé fit 
entendre do nouveau sa voix sur les ruines qu'avait faites la tem- 
pête qui venait de passer. Les évoques de Québec et de Mont- 
réal publièrent de nouveaux mandemens, annonçant des prières 
en actions de grâces pour remercier Dieu du rétablissement de 
la paix. " Quelle misère, quelle désolation s'est répandue dans 
plusieurs de vos campagnes, disait l'évoque de Montréal, depuis 
que le fléau de la guerre civile a ravagé cet hourcux et beau 
pays, où régnaient l'abondance et la joie avec l'ordre et la sûreté, 
avant qu"^ des brigands et des rebelles eussent à force de sophismcs 
et de mensonges, égaré une partie de la population de notre 
diocèse ! Que vous reste-t-il de leurs belles promesses ... ? 
Est-ce le vœu de la majorité du pays, oui néanmoins selon leurs 
principes doit régler tout dans un état? Est-ce cette volonté 
générale qui a dirigé les opérations militaires des insurgés 1 Vous 
trouviez-vous libres, lorsqu'on vous menaçant de toutes sortes de 
ve::ations, de l'incendie et de la perte de tous vos biens, de la 
mort même, si vous ne vous soumettiez à leur elTrayant despo- 
tisme, ils forçaient plus de la moitié du petit nondjre qui a pris les 



* .Toiivnal liistoritiuc des évéïiomcns an'ivô.s :i St.-Eustache pendant la 
rébellion du c ^mtù des Dcux-M 'ilaiji,''.?, par un témoin oculaire. Publié 
dans l'Ami du Pe^iplc et le Canadka, eu 1838. 



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HISTOIRE DU CANADA. 



365 



armes contre notre auguste souveraine à marcher contre ses 
armées victorieuses 1" 

" De notre côté, ajoutait l'évêque de Québec, pendant les 
désastres dont quelques parties de cette province ont été le 
théâtre, nous avons à l'exemple de Moïse, conjuré le Seigneur de 
ne point perdre son peuple et son héritage ; et aujourd'hui nous 
avons, ainsi que vous, le bonheur de voir que ce Dieu de bonté 
a écouté favorablement nos humbles prières." 

Mais si le calme se rétablissait dans le Bas-Canada, le Haut 
était menacé à son tour de la révolte. M. W. L. MacKenzie 
avait levé l'étendard de l'insurrection à Navy-Island à deux milles 
au-dessus de la chute de Niagara, où il s'était réfugié avec un 
corps de mécontens et d'Américains. Dans le district de Londres 
quelques rebelles erraient çà et là; ils ne purent tenir cependant 
longtemps la campagne ; un parti fut mis en déroute dans ce dis- 
trict même ; un autre fut défait à Amherstburgh, et M. MacKen- 
zie lui-même fut obligé plus tard d'évacuer son île après avoir subi 
un bombardement de plusieurs jours ; de sorte que bientôt la 
paix se trouva rétablie dans le Haut comme dans le Bas-Canada. 
Il rôda bien encore il est vrai une partie de l'hiver des bandes 
d'Américains et de rebelles sur les frontières des deux provinces 
sous les ordres de MacKenzie, du Dr. Robert Nelson et autres ; 
mais dans l'intérieur elles restèrent tranquilles, et chaque fois 
que ces bandes voulurent les envahir, elles furent repoussées 
jusqu'à ce que le gouvernement des Etats-Unis intervint et fit 
cesser ces déprédations en réunissant des forces suffisantes sous 
les ordres des généraux Scott et Brady, pour faire observer les lois 
de la neutralité partout. 

Ailleurs, dans le Nouveau-Brunswick, dans la Nouvelle- 
Ecosse, tout était tranquille. A la première nouvelle des 
trjubles du Canada, le peuple s'était assemblé et avait rassuré le 
pouvoir. L'un des chefs du parti libéral de la Nouvelle-Ecosse, 
M. Howe, écrivait : " Quoique je n'éprouve aucune sympathie 
pour le faction officielle du Bas-Canada, et que je haïsse et 
méprise aussi fortement que vous, les hommes et les mesures qui 
dans toutes les provinces de i Amérique Septentrionale, ont excité 
de l'opposition et des plaintes, ... je partage jusqu'à un certain 
point depuis quelque temps les soupçons qui rêgnen* je voua 

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366 



HISTOIRE DU CANADA. 



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l'assure, très gOnéralenient dans les colonies d'en bas, que votre 
parti est déterminé à |)récipiter à tout hasard une lutte avec la 
mère-patrie. . . Le langage des derniers numéros du Vindicator 
ne laisse plus lieu à douter sur ce point. 

" Prenant donc pour établi qu'une rupture soudaine el violente 
du lien qui nous unit à la (Jrande-Bretagne est désirét^ par le 
parti Papineau en Canada, ou par une grande portion de ce parti, 
je puis dire avec assurance qu'au moins les sentimens des sept- 
huitièmes de la population des provinces d'en bas sont opposés à 
un pareil mouvement . . ." 

Qu'allait-il maintenant résu' ter de ces évémens dus à un système 
de gouvernement qui n'était plus en harmonie avec les idées et les 
progrès du paya ? Car si la grande majo-ité du peuple était restée 
étrangère à cette tentative de révolution, le gouvernement dans 
les deux Canadas n'en avait pas moins besoin de réformes. Il 
ne suffisait pas d'avoir abattu la révolte, il fallait prendre des 
mesures pour en prévenir le retour. Malheureusement ce sont 
ceux qui avaient le plus de droit de se plaindre qui allaient être 
punis, et dès ce moment l'on peut dire que l'union des deux' 
Canadas fut faite. 

Déjà avant les troubles, la reine en ouvrant le parlement le 20 
novembre, avait appelé l'attention des chambres sur nos affaires. 
M. Hume et M. Leader avaient enterpellé les ministres 
pour ierr demander quelle marche ils allaient suivre maintenant 
que leurs mesures avaient poussé un peuple moral, tranquille et 
religieux sur le bord même d'une révolution, et que le Haut- 
Canada faisait cause commune avec le Bas] Lord John Russell 
avait défendu sa conduite tout en refusant de dire ce qu'il allait 
faire. Il annonça qu'on avait accepté la résignation de lord 
Gosford, qui demandait son rappel depuis quoique temps, et 
que sir John Colborne,allait le remplacer temporairement. Lors- 
que la nouvelle des troubles arriva, quelques marchands en rela- 
tion avec les nôtres, se présentè'-ent au bureau colonial avec M. 
Gould à leur tête, et reçurent de lo.d Glenelg l'assurance que les 
sujets fidèles seraient protégés, et les rebelles soumis |>ar la force 
des armes. Déjà les Anglais à Québec, et surtout à Montréal, 
s'agitaient pour demander l'union des deux Canadas. C'était 
l'attente de cette mesure que lea ministreB voyaient toujours 






HISTOIRE DU CANADA. 



967 



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comme inCvitable dans un avenir plus au moins éloigné, qui les 
avait empochés de faire de concessions réelles au Bas-Canada, 
Ils ne voulaient pas laisser trop grandir cette nationalité française 
qui olïïisquait leurs préjugés, et aux bruits qui transpiraient de 
temps à autre, on pouvait croire que dès que le parti anglais ne 
pourrait plus tenir tète au parti canadien, tout appuyé qu'il était 
de la métropole, et que la population du Haut-Canada serait assez 
considéral)le, on réunirait les deux provinces pour mettre fin une 
bonne fois à la querelle de race. 

Lord Gosford partit de Québec à la fin de févrici- 1838, pour 
PEurope, par la voie des Etats-Unis. Le gouverneur du Haut- 
Canada, sir Fiancis Bond Head, qui avait demandé aussi sou 
rappel, le suivit peu de temps après. Plusieurs journaux d'An- 
gleterre blânuMent la conduite de leur ministère au sujet de nos 
alTaires ; mais il n'y avait aucun doute que la grande majorité de 
la nation et des cl ambres le soutiendrait dans tout ce qu'il vou- 
drait entreprendre au préjudice des Canadiens français, pour les- 
quels il y avait peu d'intérêt ou de sympathie. Lessentimens du 
Nouveau-Brunsvv ck leur étaient aussi très hostiles comme les 
deba (jui eurent lieu dans leur chambre le prouvèrent. Cette 
province était prête à soutenir la métropole, pour renverser tous 
leurs arrangomcns sociaux. C'est une nouvelle conquête des 
Canadiens qu'il faut faire, s'écriait un de ses membres influens, 
M. Wilmott, inspiré par la gazette de Montréal. Dansle Haut- 
Canada, où la question de l'union avait été amenée devant les 
cliaiiihres, la branche représentative n'en voulait qu'à la condition 
(jue la préjionderance fût assurée aux Anglais, et que les lois et 
la laniTue française fussent abolies dans la législature et les 
tribunaux. 

Tels étaient partout les senti mens à notre égard. Tel fut aussi 
le résultat liu mouvement de 37, dont celui de l'année suivante 
bien moins sérieux, ne fut que le contre coup. Ce mouvement 
fui promaturé et inattendu. Le piMiplo dans aucune partie du 
pays n'y était préparé. Il n'y avait que les hommes les plus 
engagés dans la politique, les journalistes, les partisans souvent 
courant alternativem Mit d'un cnmp à l'autre, qui ne voyaient 
(ju'une révolution capable i\(^ porter remède aux abus qui exis- 
taient ou de saiislaire leurs vues personnelles. Ils s'excitèrent 



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368 



HlSTOmS DU CANADA. 



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réciproquement les uns les autres : ils se montèrent l'imagination ; 
ils ne virent plus les choses sous leur véritable jour. Tout prit 
à leurs yeux une grandeur ou une petitesse exagérée. Leurs 
sentimens changèrent. Bientôtceux que l'intérêt personnel seule- 
ment animait, se crurent patriotes à force de se proclamer tels, 
et de se mêler avec ceux qui l'étaient réellement. Mais le temps 
devait faire connaître les uns et les autres, car il n'y a que les 
hommes sincères qui subissent la conséquence de leur entraîne- 
ment avec l'indépendance qui seule donne de la noblesse à une 
cause. 




CHAPITRE III. 



UNION DES DEUX CANADAS. 
1838-1840. 

Effet des troubles de 1837 en Angleterre, en France et dans les Etats-Unis. 
— Mesures du parlement impérial. — Débats dans les deux chambres. — 
Suspension de la constitution. — Lord Durham nommé gouverneur. — Son 
arrivée à Québec ; train royal qu'il mène. — Sa proclamation au peuple. — 
Il organise son conseil. — Les accusés politiques sont amnistiés ou éloignés 
temporairement. — M. Wakefield député secrètement vers M. Papineau, et 
quelques autres chefs. — Attitude des partis. — Lord Durham dans le Haut- 
Canada. — Il y rallie la majorité à son plan d'union. — Réunion des gouver- 
neurs des provinces du golfe à Québec. — L'ordonnance d'amnistie qui 
exile quelques accusés à la Bermude, est désavouée en Angleterre. — Lord 
Durham résigne son gouvernement. — Adresses qu'il reçoit et ses réponses. 
II s'embarque pour l'Europe. — Sir John Cplborne lui succède. — Une nou- 
velle insurrection s'organise dans la Rivière Chambly et est abandonnée. 
— Colborne y marche avec 7 d 8000 hommes. — Il incendie le pays. — 
Arrestations nombreuses. — Procès des accusés. — 89 sont condamnés à 
mort et 13 exécutés. — 47 sont exilés. — Rapport de lord Durham. — Le bill 
d'union introduit dans le parlement impérial. — Il est ajourné à l'année 
suivante. — M. Poulett Thomson gouverneur. — Il arrive à Québec. — Il 
monte dans le Haut-Canada et y convoque les chambres. Il leur fait 
agréer les conditions du bill d'union, qui est enfin passé malgré les péti- 
tions ilu Bas-Canada, et l'opposition du duc de Wellington et de lord Gos- 
ford. — L'union proclamée en Canada. — Remarques générales — Population 
et autres renseignemens statistiques du Bas-Canada, au temps de l'union, 
conclusion. 

Maintenant qu'allait-il advenir de cette résistance inattendue et 
aussitôt vaincue qu'offerte? Ce que le gouvernement désirait 
depuis si longtemps, une occasion de réunir les deux Canadas. 
Quoiqu'il eût échoué en 1822, l'adresse de sa politique avait enfin 
amené les choses au point où il voulait pour assurer un succès 
complet. La précipitation de M. Papineau avança sans doute le 
le terme ; mais le bureau colonial y tendait sans cesse, et pour un 
œil clairvoyant, cette tendance devait amener ses fruits, c'est-à-dire 
un choc plus au moins tardif; car il est dans la nature des 
choses d'offrir de la résistance avant de cesser d'exister ou de 
changer de nature. C'est une loi morale comme une loi phy- 



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HISTOIRE DU CANADA. 



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siquc. Le mensonge ne remplace pas la vérité sans combat, et 
la lutte constitue en morale ce que l'on appelle la conscience. 
INIalgré leur beau langage, les ministres n'étaient pas encore assez 
simples pour croire que l'on j)rendrait au pied de la lettre ce qu'ils 
disaient, et ils savaient bien (pie les Canadiens s'opposeraient au 
mal réel (ju'on voulait leur faire sous des prétextes spécieux et 
le j)re.'tige des maximes libérales les plus avancées. 

Les troubles qui venaient d'avoir lieu dans un pays dont les 
annales avaient été jusque là pures de toute révolte, firent sen- 
sation non seulement en Angleterre, mais aux Etats-Unis et en 
France. En Angleterre aux premières nouvelles, on prit 
des mesures pour envoyer des renforts de troupes. Aux Etats- 
Unis, le gouvernement avait de la peine à retenir les citoyens qui 
se portaient par centaines sous les drajieaux de JMacKenzie, et 
qui continuèrent tout l'biver à in()uiéler le Haut-Canada. En 
France où le Canada était si profondément oublié, on se deman- 
dait ce (pie c'était, et on se rappela en effet (pi'on y avait eu des 
frères autrefois. On tourna les yeux vers nous, et un journal 
républicain parlait déjà de la formation d'une légion auxiliaire, 
pour venir à notre aide. La gazette de Frarici" plus grave, 
observait: " Là encore, nous retrouvons l'L'lande opprimée, 
soumise au joug arbitraire de la conquête, opprimée dans ses 
croyances, nominalement unie, mais séparée par une choquante 
inégalité politique. . . On a cru que la con(|uôte ])ouvait faire 
des nationalités au gré d'une diplomatie sans entrailles, (]ue la 
terre pouvait se diviser comme une pièce d'étoile et les peuftles 
se partager comme des troupeaux ; parce que l'invasion et les 
combats ont livré un territoire et une population au vaimiueur, 
celui-ci s'est cru en droit de se les approprier, de leur imposer ses 
lois, sa religion, ses usages, son langage; de refaire par la con- 
trainte toute l'éducation, toute l'existence d'un peuple, et de le 
forcer jusque dans ce (pi'il y a de plus sacré parmi les iiommes, 
le sanctuaire inviolable de la conscience. . . De quoi s'agit-il en 
effet à Québec et à Montréal? Du vote de l'impôt, du droit 
conmun, de la représentation de ces principes de nationalité que 
les émigrans français au nord de l'Amt-ricjue ont transportés avec 
eux, de môme qu'Enéc, selon la fiblo, emporta a\ec lui ses dioiix, 
les mœurs d'Illion et ses pénates- . . 



HISTOIRE DU CANADA. 



871 



" Et comme pour donner au monde une marque visible de la 
nature de ce mouvement et de son accord avec le principe de 
vérité, les deux hommes que l'on voit à la tête sont un Françaid, 
Papineau, et un Irlandais, O'CalIaghan, tous deux catholiques, 
tous deux réclamant la liherté religieuse, la liherté politique, les 
institutions et les lois sous lesquelles les sociétés auxquelles ils 
appartiennent se sont formées et développées." 

Si la révolte eût été sérieuse, le gouvernement des Etats-Unis 
eût été entraîné et plus tard peut-être celui de France, ce qui 
aurait été plus que suffisant pour assurer l'indépendance des deux 
Canadas. Mais comme les trouhles qui venaient d'éclater, était 
plutôt le fruit d'une lutte politique prolongée, qu'une détermina- 
tion formelle de rompre avec l'Angleterre, les chefs du mouvement 
ne s'étaient laissés entraîner qu'à la fin, et encore dans l'adresse 
des six comtés, si on faisait des menaces on parlait aussi de 
redressement de griefs. Cela est si vrai, que nuls préparatifs 
n'avaient été faits pour une insurrection. On n'avait ramasé 
ni armes, ni munitions, ni argent, ni rien de ce qui est n'jcessaire 
à la guerre. A St.-Denis, comme à St. -Charles, les trois quarts 
des hommes n'avaient pas de fusils, et l'attaque vint des troupes 
chargées d'appuyer des officiers civils et non pas d'eux. Néan- 
moins comme cela était d'un dangereux exemple, il fallait sévir 
sur le champ, car en pareil cas une colonie qui se révolte devient 
comme une nation étrangère qui déclare la guerre. La métro- 
pole entière s'arme contre elle. Dès le jour de l'ouver- 
ture de chambres impériales, 16 janvier, lord John Russell 
annonça les mesures qu'il entendait prendre au sujet du Canada, 
et fit passer une adresse pour assurer la reine que le parlement 
était prêt à l'appuyer dans la suppression des troubles qui venaient 
d'y éclater, et le lendemain il présenta un bill pour en suspendre 
la constitution. 

Ce bill suscita des débats qui se renouvelèrent dans les deux 
clumibres pendant plusieurs jours ; mais une partie de l'opposi- 
sion n'avait saisi Poccasion que pour faire la guerre au ministère, et 
non pour défendre les intérêts des Canadiens-français. C'étaient 
dos récriminations entre les torys et les whigs, entre si» Robert 
Peel et lord John Russell, lord Howick, etc. M. Roebuck fut 
eutcadu devant les deux chambres, comme agent du Canada, et 



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372 



HISTOIRE DU CANADA. 



fit un discoura de quatre heures, devant celle des communes. 
Mais son influence y était alors en baisse ; et d'ailleurs sa con- 
duite n'était pas toujours prudente. Ainsi il avait assisté à une 
assemblée tenue à Londres, sous la présidence de M. Hume, où 
après avoir déclaré que la possession du Canada n'était d'aucun 
avantage pour l'Angleterre, attendu qu'elle donnait un prétexte 
pour maintenir le monopole commercial, on invitait le peuple à 
s'assembler dans tout le royaume, pour pétitionner le parlement 
et engager les ministres à renoncer à leurs mesures contre cette 
colonie. Agiter une pareille question pour un pareil motif à 
l'époque d'un mouvement insurrectionnel, c'était paraître l'en- 
courager et augmenter les soupçons contre les Canadiens. Néan- 
moins lord Brougham, lord Glenelg, le duc de Wellington dans la 
chambre des lords ; lord John Russell, M. Warburton, M. Hume, 
M. Leader, M. Stanley, dans celle des communes, blâmèrent la 
conduite des ministres et leur attribuèrent les événemens qui 
étaient arrivés. Lord Brougham surtout fit un long et magni- 
fique discours, dans lequel il recommanda la clémence envers les 
insurgés, et justifia le droit de révolte: '* Lorsqu'on blâme les 
Canadiens avec tant de véhémence, dit-il, qui leur a appris à se 
révolter, je le demande 1 Où, dans quel pays, de quel peuple 
ont-ils pris la leçon ? Vous vous récriez contre leur révolte, 
quoique vous ayez pris leur argent contre leur consentement, et 
anéanti les droits que vous vous fiiisiez un mérite de leur avoir 
accordés. Vous énumerez leurs autres avantages ; ils ne payent 
pas de taxes; ils reçoivent des secours considérables de ce pays ; 
ils jouissent de précieux avantages commerciaux que nous payons 
cher, et vous dites : toute la dispute vient de ce que nous avons 
pris vingt mille louis sans !e consentement de leurs représentans ! 
Vingt mille louis sans leur consentement ! Certes, ce fut pour 
vingt shellings qu'Hempden résista, et acquis par sa résistance, 
un nom immortel, pour lequel le? Plantagenets et les Guolphes 
auraient donné tout le sang qui coulaient dans leurs veines^ Si 
résister à l'oppression, si s'élever contre un pouvoir usurpé et 
défendre ses libertés attaquées, est un crime, qui sont les plus 
grands criminels] Qui sont-ils, si ce n'est nous même peuple 
anglais? C'est nous qui avony donné l'exemple à nos frères 



ik 



HISTOIRE DU CANADA. 



373 



américains. Prenons garde de les blâmer trop durement pour 
l'avoir suivi ! 

" D'ailleurs vous punissez toute une province, parce qu'elle 
lenferme quelques paroisses mécontentes ; vous châtiez môme 
ceux qui vous ont aidés à étouffer la révolte." 

La minorité contre le bill des ministres dans les communes ne 
fut que de 7 ou 8, la moitié des membres étant absens. Cette 
opposition cependant fit restreindre les pouvoirs temporaires 
qu'on voulait donner au gouverneur et au conseil spécial auxquels 
on allait abandonner l'administration du Canada pendant lasuspen- 
sion de la constitution et la nouvelle enquête qu'on allait faire 
sur les lieux. Lord Durham qu'on avait choisi pour cette double 
mission, en homme adroit, pour disposer favorablement les Cana- 
diens en sa faveur, fit un discours dans la chambre des lords dans 
lequel après avoir annoncé qu'il ferait respecter la suprématie de 
l'Angleterre jusque dans la chaumière la plus reculée, il ajoutait 
qu'il ne reconnaîtrait aucun parti, français, anglais ou canadien ; 
qu'il les regarderait tous du môme œil, et qu'il désirait assurer à 
tous une égale justice et une égale protection. 

Dans ces débats les ministres cachèrent leur but secret avec le 
plus grand soin, et montrèrent jusqu'à la fin une adresse inconce- 
vable, qui en imposa à beaucoup de gens. Lord John Russell 
déclara que la couronne userait de sa prérogative pour autoriser 
lord Durham à faire élire dix personnes dans le Bas-Canada, vu 
qu'il était presqu'impossible de réunir l'ancienne chambre, et un 
pareil nombre dans le Haut, s'il le jugeait à propos, pour lui ser- 
vir de conseil sur les affaires de la colonie, afi. que la nouvelle 
constitution qu'on pourrait adopter ne parût pas provenir unique- 
ment de l'autorité des ministres et du gouverneur, mais de per- 
sonnes versées dans let affaires de la colonie et qui y eussent des 
intérêts. Lord Howick fit un long discours surtout en réponse 
à sir Robert Peel, dans lequel il affecta fort d'insister sur la néces- 
sité de rendre justice aux Canadiens. Ainsi il disait: " Si je 
pensais que la grande masse de ce peuple fût entièrement sans 
amour pour ce pays, je dirais que la seule question que nous 
aurions à considérer, serait de voir comment une séparation finale 
pourrait s'effectuer sans sacrifier les intérêts des Anglais. Mais 
je ne pense pas que la masse des Canadiens soit hostile à l'An- 

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374 



HISTOIRE DU CANADA. 




gleterre, par ce que leur alliance avec elle leur est plus nécessaire 
à eux qu'à nous ; que si c'est pour leurs lois et leurs usages parti- 
culiers qu'ils combattent, entourés qu'ils sont par une population 
de race différente, si la protection de l'Angleterre leur était retirée, 
ilsauraient àsubir un changementbeaucoup plus violent, beaucoup 
plus subit, beaucoup plus général que celui qui aura lieu pro- 
bablement." 

Il croyait que le nombre de ceux qui voulaient l'indépendance 
était peu considérable ; que l'on avait été conduit pas à pas là 
où l'on en était, chacun espérant amener ses adversaires à ce 
qu'il voulait. Il ne désespérait point de satisfaire les deux partis ; 
mais le système responsable était inconciliable avec les rapports 
qui devaient subsister entre une colonie et une métropole. Lord 
llovvick répéta la même opinion et, comme tous les autres, évita 
avec soin de parler de l'union des deux Canadas. 

Dans tous les débats qui eurent lieu, on observa la môme 
réserve ; on ne voulut rien dire de ce que l'on avait intention de 
faire; on se renfermait dans des termes généraux. Sir W. 
Molesworth désapprouvait la suspension de la constitution ; mais 
approuvait le choix de lord Durham. " Si la violation partielle 
de la constitution, ajoutait M. Grote, a déterminé les Canadiens 
à s'armer pour la défense de leurs droits, si lord Gosford a pro- 
voqué une révolte en adoptant quelques résolutions, quelle ne 
devrait pas ôtre la conséquence d'une mesure qui suspendra la 
constitution et confisquera les libertés populaires 1" M. War- 
burton se déclarait pour l'émancipation. " L'Angleterre a aidé, 
disait-il, à préparer la liberté en Grèce, en Pologne, dans l'Amé- 
rique du sud, en Hanovre, pourquoi vouloir exclure de ce bien- 
fait le peuple canadien ?" 

Ces idées avancées ne faisaient pas sortir les ministres de leur 
silence. M. Ellice, qui n'était pas toujours dans leur secret, 
quoique leur ami, et qui n'avait pas, comme on sait, leur finesse, 
approuvait le choix de lord Durham, tout en recommandant de 
gouverner le Canada comme l'Irlande. 

Les lords Brougham, Ellenborough et Mansfield protestèrent 
contre la suspension de la constitution, parce qu'elle était devenue 
inutile depuis la suppression de la révolte. Lord Ellenborough 
leur reprocha de vouloir unir les deux Canadas, et que c'était 



HISTOIRE DU CANADA. 



375 



pour cela qu'ils insistaient sur cette suspension. Lord Glenelg, 
dévoilé par cette apostrophe subite, désavoua hautement une 
pareille intention, et déclara que le gouvernement voulait seule- 
ment modifier la constitution exitilantc, parce que l'union ne 
pouvait se faire que du consentement des deux provinces. On 
croyait pouvoir en imposer d'autant plus facilement par ce lan- 
gage que les minisires afiectaicnt dans les débals de parler des 
Canadiens comme d'hommes ignorans et simples, faciles à trom- 
per, malgré les troubles récens, qui prouvaient, cependant, qu'ils 
savaient du moins apprécier leurs droits. 

A près beaucoup de petits désagrèmens que l'opposition leur fit 
subir dans les deux chambres, et qui étaient dûs peut-être au lan- 
gage mystérieux dans lequel ils s'enveloppaient en ne cessant 
point d'invoquer les noms de la liberté, de la justice, do la conci- 
liation, et de s'appesantir sur les vices do la constitution cana- 
dienne, le parlement leur accord^ enfin tous les pouvnrs essentiels 
qu'ils demandaient, et lord Du. . «m fit ses préparatifs pour passer 
en Canada. 

Lord Durham tout radical qu'il était en politique, aimait beau- 
coup le luxe et la pompe. Il avait représenté la cour de Londres 
avec splendeur pendant son ambassade à St.-Petersbourg en 
1833. Il voulut éclipser en Canada par un faste royal tous les 
gouverneurs qui l'avaient précédé. Le vaisseau de guerre qui 
devait l'amener, fut meublé avec magnificence. Il s'y embarqua 
avec une suite nombreuse de confidens, de secrétaires, d'aides 
de camp Une musique fut mise à bord pour dissiper les 
ennuis de la traversée. Déjà un grand nombre de personnes 
attachées à sa mission s'était mis en route. On embarqua deux 
régimens des gardes et quelques busards pour Québec. Enfin 
tout annonçait une magnificence inconnue dans l'Amérique du 
nord. On s'empara du parlement pour loger le sompteux vice- 
roi ; ce qui était d'un mauvais augure aux yeux des hommes 
superslitueux"pour les libertés canadiennes; c'était comme un 
vainqueur qui marchait sur les dépouilles de son ennemi abattu. 
Aussitôt que la constitution avait été suspendue par le parlement 
impérial, l'ordre avait été envoyé à sir John Colborne de former 
un conseil spécial pour expédier les affaires les plus pressantes. 
Ce conseil composé de 22 membres, dont 11 Canadiens, a'asaem- 




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376 



HISTOIRE DU CANADA. 



bla dans le mois d'avril. La tranquillité était déjà telU -^ent 
rétablie que l'on renvoyait partout dans leurs foyers les volon- 
taires armés pendant les troubles. 

' Quand lord Durham arriva à Québec le 27 mai, tout était dans 
une paix profonde. Il débarqua le 29, au bruit de l'artillerie et 
au milieu d'une double haie de soldats, pour se rendre au château 
St.-Louis, où il fit son installation et prêta les sermens ordinaires. 
11 voulut signaler son avènement au pouvoir par un acte de grâce 
en faveur des détenus politiques ; mais lorsqu'il demanda les 
officiers de la couronne, aucun ne se trouva présent pour lui 
répondre. Contre l'usage les conseillers exécutifs ne furent 
point assermentés. Il adressa une proclamation au peuple en se 
servant du langage d'un homme qui se méprend complètement 
sur la manière avec laquelle on doit s'exprimer en Amérique, et 
qui veut en imposer par une affectation recherchée au peuple dont 
le sort est entre ses mains. " Ceux qui veulent sincèrement et 
consciencieusement la réforme et le perfectionnement d'institu- 
tions défectueuses, recevront de moi, disait-il, sans distinction de 
parti, de race ou de politique, l'appui et l'encouragement que leur 
patriotisme est en droit d'avoir; mais les perturbateurs du repos 
public, les violateurs des lois, les ennemis de la couronne et de 
l'empire britannique trouveront en moi un adversaire inflexible." 
Et plus loin en parlant du rétablissement de la constitution, il 
observait : " C'est de vous peuple de l'Amérique britannique, 
c'est de votre conduite et de l'étendue de votre coopération avec 
moi qu'il dépendra principalement que cet événement soit relardé 
ou immédiat. J'appelle donc, de votre part, les communications 
les plus franches, les moins réservées. Je vous prie de me con- 
sidérer comme un ami et comme un arbitre, toujours prêt à écoutée 
vos vœux, vos plaintes et vos griefs, et bien décidé d'agir avec la 
plus stricte impartialité. . ." 

Or ce langage, comme on le verra, ne pouvait faire qu'en 
imposer au loin, car dans le pays même, il ne devait avoir aucune 
signification puisque tous les pouvoirs politiques étaient éteints, 
excepté ceux que lord Durham réunissait en sa personne. Cela 
était si vrai, qu'il renvoya immédiatement le conseil spécial de 
sir John Colborne, qui avait déjà passé trop d'ordonnances plus 
ou moins entachées de l'esprit du jour ; qu'il fit informer les 



, 



HISTOIRE DU CANADA. 



377 



membres du conseil exécutif, cette cause première de tous les 
troubles, qu'il n'aurait pas besoin de leurs services pour le pré- 
sent; et qu'il se nomma, pour la forme, un conseil exécutif et 
un conseil spécial composés de son secrétaire, M. BuUer, de l'ami- 
ral Paget qui arrivait dans le port, du général Clitherow, du ma- 
jor général MacDonell, du colonel Charles Grey, et de diverses 
autres personnes de sa suite, de cinq des juges, de M. Daly, 
secrétaire provincial et de M. Routh, commissaire général, qu'il 
prit dans le pays, parce qu'il y fallait quelqu'un qui en connût 
quelque chose. 

Il organisa ensuite diverses commissions, pour s'enquérir de 
l'administration des terres incultes, de l'émigration, des institutions 
municipales, de l'éducation. La seigneurie de Montréal, les 
bureaux d'hypothèques occupèrent aussi soa attention. La sei- 
gneurie de Montréal lui fournit une occasion de neutraliser le 
clergé en lui prouvant qu'il ne lui en voulait pas à lui-môme. 
Cette seigneurie appartenait au séminaire de St.-Sulpice,e* le parti 
anglais cherchait depuis longtemps à la faire confisquer au profit 
de la couronne comme on avait déjà confisqué les biens des jésuites 
et des récollets. Lord Durham qui savait de quelle importance 
il était pour ses desseins de ne pas exciter les craintes de l'autel, 
saisit cette occasion pour lui prouver ses bonnes dispositions en 
accordant un titre inébranlable aux sulpiciens. ..•::,. 

Cet acte était très sage et très politique. Il savait que depuis 
M. Plessis surtout, le clergé avait séparé la cause de la religion 
de celle de la politique, et que s'il rassurait l'autel, il pourrait faire 
ensuite tout ce qu'il voudrait sans que le clergé cessât de prêcher 
l'obéissance au pouvoir de la couronne quel qu'il lut. Lord 
Durham était trop éclairé pour négliger une pareille influence. 

Une chose qui devait devenir extrêmement embarrassante pour 
son administration, extrêmement irritante pour le public, c'était 
le procès de ceux qui se trouvaient impliqués dans nos troubles 
récens. Les procès politiques sont toujours vus d'un mauvais 
œil par le peuple, et les gouvernemens n'en sortent presque 
jamais saiis y laisser une partie de leur popularité et quelque fois 
de leur force. Lord Durham pensant qu'il ne pourrait obtenir 
de jurés qui voulussent condamner les accusés, à moins de les 
choisir parmi leurs adversaires politiques, résolut d'adc 'er une 



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378 



HISTOmS DU CANADA. 



grande mesure pour terminer cette question malheureuse d'un 
seul coup et sans discussion ; cette mesure fut une amnistie géné- 
rale, qu'il proclama le jour même fixé pour le couronnement de 
îix i-eine Victoria. Il n'excepta que vingt-quatre prévenus, aux- 
quels on laissa cependant la perspective de rentrer dans leurs 
foyers aussitôt que cela paraîtrait compatible avec la paix et la 
tranquillité publique, et les assassins d'un Canadien et d'un officier 
qui portait des dépêches dans le pays insurgé, qui avaient été 
tués au commencement des troubles. Ceux sur les vingt-quatre 
qui se trouvaient en prison, devaient être envoyés aux îles de la 
Berraude, et ceux qui se trouvaient à l'étranger devaient y rester 
jusqu'à ce qu'on pût permettre aux uns et aux autres de revenir 
dans le pays. Il no pouvait adopter de moyen plus sage, ni plus 
humain pour sortir d'un grand embarras ; mais malheureusement 
en en exilant quelques uns aux îles de la Bermude sans procès, il 
violait les lois, et aussitôt que cet acte fut connu en Angleterre, 
il excita un grand bruit parmi ceux qui tiennent non sans raison 
aux formalités de la justice, ainsi que parmi les ennemis de ses 
prétentions dans son pays. ' 

En Canada cette amnistie fut bien reçue, et comme lord 
Durham se tenait toujours dans l'ombre vis-à-vis des Cana- 
diens sur les mesures qu'il entendait recommander à leur égard, ils 
aimaient à en tirer un bon augure et à so bercer d'espé- 
rancep qu'entretenaient avec art les émissaires du nouveau vice- 
roi. Ainsi le Canadien du 8 juin contenait un article d'un 
employé du gouverneur, M. Derbyshire, contre l'union des deux 
Canadas en réponse aux journaux anglais de Montréal. Dans 
toutes les occasions on parlait des abus crians des administrations 
précédentes, de l'ignorance et de la vénalité des fonctionnaires, de 
a modération des représentans du peuple d'avoir enduré ai long- 
temps un pareil état de choses. Mais tout cela n'était que 
pour attirer la confiance, comme la proclamation dont nous avons 
parlé plus haut, dans laquelle lord Durham invitait tout le monde 
à venir épancher dans son sein ses griefs et ses douleurs. 

M. Wakefield fut député secrètement vers quelques-uns des 
meneurs canadier.s. Il vit M. LaFontaine plusieurs fois à Mont- 
réal ; il chercha à le persuader des bonnes intentions du gouver- 
neur, qui nonobstant les ordres contraires de lord Glenelg, scan- 



HISTOIRE DU CANADA. 



379 



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dalisé par un procès déshonorant intenté à ce serviteur zélé, avait 
persisté à le retenir à son service; il était parti, disait-il, pour aller 
voir M. Papineau aux Etats-Unis, non comme envoyé de l'admi- 
nistration, mais comme ami de sir William Molesvi^orth et de M. 
Leader aux noms desquels il le priait de lui donner une lettre 
pour le chef canadien, espérant voir résulter beaucoup de bien de 
cette entrevue. Il dit encore à M. Cartier, en passant à Burling- 
ton, que lord Durham, M. Fuller et M. ïurton étaient tous amis 
de ses compatriotes. Cet émissaire ne put voir cependant M. 
Papineau. A son retour il se trouva à des entrevues entre M. 
Buller et M. IiaFontaine où l'on parla de l'ordonnance touchant 
les exilés et de la constitution. Plus tard, après le désaveu de 
l'ordonnance par les ministres, d'autres afiidés cherchèrent à 
engager plusieurs Canadiens à convoquer des assemblées publiques 
'jn sa faveur sans succès.* 

Tout cela se faisait autant que possible à l'insu du parti anglais, 
avec lequel on tenait un autre langage. 

On trouve peu de faits plus honteux dans l'histoire, que la 
conduite de tous ces intrigans cherchant à tromper un peuple 
pour qu'il aille se précipiter de lui-même dans l'abîme. Après 
avoir cherché à surprendre la bonne foi des Canadiens sans suc- 
cès, retournés en Angleterre, ils les calomnient pour appuyer le 
rapport que lord Durham faisait sur sa mission. Après avoir 
passé des heures et des jours entiers dans leur société, en se 
Jonnant pour leurs amis, ils déclarent publiquement,! dans les 
journaux de Londres, qu'ils avaient été trompés et aveuglés ; que 
les malheureux Canadiens ne méritent aucune sympathie, et 
qu'ils prennent celte voie pour les désabuser sur les sentimensde 
l'Angleterre à leur égard. Ceux qui les ont reçus avec bienveil- 
lance comme M. LaFontaine et quelques autres, sont dépréciés 
et peints comme des hommes d'une intelligence bornée, sans 
éducation, sans lumières, aveuglés par d'étroits préjugés. On 
rougit en exposant ue pareilles bassesses. 

Dans le même temps, des rapports intimes s'établissaient entre 

♦Lettre de M. LaFontaine au rédacteur de l'Aurore. Montréal, 17 
janvier 1839. 

t Lettre de E. G. Wakefield au London Spedator. Londres, 22 noveni' 
bre 1838. 



380 



HISTOIRE DU CANADA. 



les Anglais de Montréal, qui marchaient à la tète de tous ceux du 
pays, et lord Durham. Il y avait bien quelque méfiance chez 
quelques uns d'eux ; mais les hommes les plus influens parais- 
saient saisis de la vraie pensée du chef du gouvernement, et l'apu- 
yaient de tout leur pouvoir. Ils le reçurent avec les plus grands 
honneurs lorsqu'il passa par leur ville pour se rendre dans le 
Haut-Canada dans le mois de juillet. Dans cette tournée, lord 
Durham rallia la majorité du Haut-Canada à son plan d'union 
après les explications qu'il donna aux chefs ; il fut reçu partout de 
manière à le satisfaire. 

Mais il devait se hâter de jouir de ces honneurs, car bientôt des 
désagrémens plus sensibles pour lui que pour un autre, devaient 
appesantir dans ses mains le sceptre de sa vice royauté. Un 
mécontentement inexphquable était resté dans le parlement 
contre sa mission. Le secret dont on l'entourait au suj'ît des 
Canadiens, sembiaii causer de l'inquiétude et comme de la honte. 
Tout était décidé d'avance dans le secret de la pensée, et cepen- 
dant on feignait d'agir comme si on ignorait complètement ce 
qu'on allait faire. La chambre des lords surtout était blessée de 
ce système de déception qui entraînait après lui des actes illégaux 
de clémence et des actes légaux de tyrannie, comme l'étaient 
l'amnistie et la constitution des deux conseils composés de servi- 
teurs stipendiés et dépendans de la couronne. Lorsque l'ordon- 
nance du conseil spécial qui graciait les accusés politiques ou les 
exilait à la Bermude, fut connue en Angleterre, elle fut aussitôt 
déclarée illégale et contraire à l'esprit de la législation anglaise. 
Lord Lyndhurst dit que jamais mesure plus despotique n'avait 
déshonoré les fastes d'un pays civilisé. Les ministres essayèrent 
de défendre leur gouverneur, et déclarèrent que ce langage était 
imprudent au plus haut degré ; que '^'stait trahir les intérêts du 
pays et les sacrifier aux intérêts dt- parti et à l'envie d'altaquer un 
individu. lord Bfougham, lord Ellenborough déclarèrent que le 
conseil formé par lord Durham n'était pas ce que la législature 
impériale avait eu en vue en autorisant la constitution d'un conseil 
spécial. Or\ blâma encore l'emploi de M. Turton, qui avait 
subi une condamnation en Angleterre pour crime d'adultère. 
Lord Brougham introduisit un bill pour légaliser autant que 
poissible l'ordonnance du conseil spécial, qui entraîna des débats 



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HIIJTOIRE DU CANADA. 



881 



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dans lesquels le duc de Wellington se prononça contre la iresuro 
de lord Durham. Les ministres se trouvaient dans le plus grand 
embarras. Lord Melbourne ne put s'ennpôcher d'avouer sa vive 
anxiété, vu les grands intérêts qui étaient en jeu et les consé- 
quences qui pourraient résulter de ce qui allait être interprété 
d'une manière favorable pour les rebelles. Néanmoins l'ordon- 
nance était illégale et il devait conseiller à sa Majesté de la 
désavouer. 

La nouvelle de ce désaveu solennel arriva en Canada dans le 
moment môme que lord Durham étiit entouré des gouverneurs 
et des députés de toutes les provinces anglaises de l'est, venus à 
Québec pour discuter avec lui les questions qui pouvaient con- 
cerner leurs peuples. Elle le blessa au cœur et l'humilia. Il 
résolut sur le champ de donner sa démission, et dès ce moment il 
prit moins de soin à cacher ce qu'il se proposait de recommander 
au sujet des Canadiens. Il parla avec plus d'abondance, et dé- 
clara aux députés qui l'entouraient, qu'il était sur le point de 
promulguer des lois propres à assurer protection à tous ces grands 
ntôrôts britanniques qu'on avait trop négligés jusque là. A 
Québec, à Toronto, les Anglais s'assemblèrent et passèrent des 
adresses pour exprimer leur regret des discussions prématurées 
du parlement impérial et du départ de lord Durham, et leur pleine 
confiance dans ses talens et dans les mesures qu'il allait proposer 
pour régler toutes les difficultés. Ceux de Montréal allant plus 
loin, le prièrent de recommander l'union des deux Canadas*. Un 
M. Thom, l'un des plus violens ennemis des Canadiens, que lord 
Durham avait d'abord voulu nommer à deux différens emplois 
dans le pays, et qu'il avaii été forcé par l'opinion publique de 
placer dans les contrées sauvages du Nord-Ouest, voulait une con- 
fédération de toutes les provinces, parce qu'il y avait trop de 
républicains dans le Haut-Canada. Mais sa suggestion fut 
repoussée. Le discours qu'il prononça réveilla les craintes du 
Canadien. Ce journal qui avait jusque là soutenu l'administra- 
tion, fut surpris de voir l'orateur favorisé de lord Durham décla- 
rer que ses mesures montraient qu'il était déterminé à faire du 
Bas-Canada une province vraiment britannique. 

Déjà les amis du parti anglais s'étaient assemblés à Londres 
et avaient fait parvenir aux ministres l'exp.ession de leur pleine 

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88a 



HISTOIRE DU CANADA. 



confiance dans la politique du chef du gouvernement canadien. 
L'association coloniale leur avait fait part de son côté ainsi qu'au 
duc de Wellington et à sir Robert Peel, de son vif regret de ce 
qui s'était passé dans le parlement; et les négocians en "apport 
avec les deux Canadas avaient renouvelé leur demanda de 
l'union. En même temps à Montréal et à Québec, ou brûlait les 
lords Brougham, Glenelg et Melbourne en effigie, et les Canadiens 
de cette dernière ville s'assemblaient et passaient des résolutions 
pour repousser ces outrages et remercier lord Brougham et M. 
Leader de la part qu'ils prenaient à la défense de leurs droits dans 
le parlement impérial. Partout cependant le parti anglais à 
Londres, à Québec, à Montréal, faisait voir, par la spontanéité de 
ses mouvemens et la concordance de ses vues, qu'il était sûr 
maintenant de celles de lord Durham et que les Canadiens 
allaient enfin leur être sacrifiés. Pendant que le gouverneur du 
Haut-Canada était encore à Québec, où il était venu comme les 
gouverneurs de l'est, pour s'entendre sur les affaires de sa pro- 
vince, lord Durham annonça sa retraite au peuple dans une lon- 
gue proclamation, où tout en blâmant le mystère qui avait enve- 
loppé jusqu'ici la marche des affaires les plus importantes aux 
habitans des colonies, il commettait lui-même la même faute en 
cachant soigneusement ce qu'il allait recommander à la métropole 
à leur égard et en se tenant dans des termes généraux sans défi- 
nition précise. Néanmoins il en dit encore plus qu'il n'avait fait 
jusque là, et annonça qu'il cherchait à donner au Bas-Canada 
un caractère tout-à-fait anglais, à lui donner au gouvernement 
libre et responsable, à noyer les misérables jalousies d'une petite 
société et les odieuses animosités d'origines dans les sentimens 
plus élevés d'une nationalité plus noble et plus vaste. Cela était 
peu rassurant pour les Canadiens pour lesquels les mots de liberté, 
de sentimens élevés, de nationalité plus noble et plus vaste vou- 
laient dire anéantissement de leur langue, de leurs lois et de 
leur race ou ne voulait rien dire du tout, car les troubles avaient 
été précisément causés par le refus absolu de toutes ces choses 
par la métropole. 

Lord Durham se plaignait ensuite que sa conduite avait été 
exposée à une critique incessante dans le parlement impérial, 
dans un esprit qui annonçait une ignorance complète de l'état du 



HiSTOmS DU CANADA. 



883 



pays. Le même jour il répétait ce cpi'il disait dans sa pro- 
clamation dans la réponse qu'il faisait a".x Anglais de Qué- 
bec : '* Je ne retourne pas en Angleterre par aucun senti- 
ment de dégoût pour le traitement que j'ai personnellement 
éprouvé dans la chambre des lords. Si j'avais pu être influencé 
par de pareils motifs, je me serais rembarqué dans le vaisseau 
même qui m'avait amené ici ; car le système de persécution par- 
lementaire auquel je fais allusion, commença du moment que je 
laissai les rives d'Angleterre. 

" Je m'en retourne pour les raisons suivantes et ces raison» 
seulement. Les procédés de la chambre des lords, auxquels I9 
ministère a acquiescé, ont privé le gouvernement de cette pro- 
vinca de toute considération, de toute force morale. Ils l'ont 
réduit à un état de nullité executive, et l'ont assujetti à une 
branche de la législature impériale. . . En réalité et en eflet, le 
gouvernement du Canada est administré maintenant par deux ou 
trois pairs de leurs sièges en parlement. . . 

" Dans ce nouvel état de choses, dans cette anomalie, il ne 
serait ni de votre avantage, ni du mien que je restasse ici. Eu 
parlement, je puis défendre vos droits et vos vœux, et exposer 
ce qu'il y a d'imnolitique et de cruel dans des procédés qui, en 
même temps qu'ils ne sont que trop attribuables à l'animosité 
personnelle et à l'esprit de parti, sont accompagnés d'un danger 
imminent pour le bien être de ces importantes colonies et la per- 
manence de leur alliance avec l'empire." 

Il s'embarqua pour l'Europe avec sa famille le 1 novembre, en 
laissant les rênes du gouvernement entre les mains de sir John 
Colborne, et en disant aux imprimeurs anglais : " Je déplore 
que votre exemple patriotique n'ait pas été suivi par d'autres, 
(les imprimeurs canadiens). . . Engagés dans la tâche coupable 
de fomenter d'anciens abus et d'anciens préjugés, et d'enflammer 
des inimitiés nationales, ils paraissent oublier la ruine et le mal- 
heur certains auxquels ils exposent une population crédule et 
malheureusement trop disposée à prêter l'oreille à leurs conseils 
insidieux. S'ils réusaissent à produire ce déplorable résultat, c'est 
sur eux qu'on reposera la terrible responsabilité et ils mériteront 
les plus durs châtimens." 

Pendant que ce langage mettait eu défiance de plus ea plus lea 



384 



HISTOIRE DU CANADA. 



mécontens, les réfugiés aux Etals-Unis et les Américains qui 
Bympathisaient avec eux, et qui répandus sur la frontière du 
Haut et du Bas-Canadu, passèrent l'été en allées et venues, en 
profitèrent pour organiser une invasion et un nouveau soulève- 
ment dans les deux provinces à la fois. Ils tinrent des assemblées 
à Washington, à Philadelphie et ailleurs, où parut le Dr. Robert 
Nelson, le frère de celui qui commandait les insurgés à St.-Denis, 
pour exciter les sympathies des Américains et obtenir des secours. 
Ils se réunirent à New-York, à Albany et dans quelques villes 
des frontières et réussirent à entraîner en multipliant les menson- 
ges quelques Canadiens du district de Montréal.- Dès avant le 
départ de lord Durham, l'exécutif était informé que dans la ville 
seule de Montréal plus de 3000 hommes s'étaient liés par des 
sermens secrets t prendre les armes ;* c'était une grande exagéra- 
tion, mais ce rapport n'était pas complètement inexact, car au 
commencement de novembre, des soulèvemens partiels eurent lieu 
sur plusieurs points de la rivière Richelieu, à Beauharnais, à 
Terrebonne, à Chateauguay, à Rouville, à Varennes, à Contre- 
cœur, et dans quelques autres paroisses, tandis qu'un corps 
d'Américains et do réfugiés pénétrait en Canada sous les ordres 
du Dr. Nelson et prenait possession du village de Napierviile. 
Sir John Colborne qui s'y attendait, assembla aussitôt le conseil 
spécial, proclama la loi martiale, arma les volontaires, fit arrêter 
toutes les personnes suspectes, puis marcha avec 7 à 8 mille 
hommes, soldats, miliciens et Sauvages venant de dilTérens points, 
sur le pays insurgé où tout était déjà rentré dans l'ordre quand il 
y arriva. 

Les hommes qui devaient prendre part au soulèvement n'ayant 
point de fusils ni de munitions, s'étaient armés de piques et de 
bâtons. Plusieurs s'étaient dirigés, un sac seulement sur le dos, 
vers les points où on leur avait dit qu'ils trouveraient tout ce qui 
leur fallait ; mais n'y trouvant rien, ils étaient presque tous ren- 
trés dans leurs foyers ou retournés aux Etats-Unis d'où ils 
venaient, de sorte qu'au bout de quelques jours tout était rentré 
dans l'ordre avec à peine la perte de quelques hommes. 

Sir John Colborne n'eut qu'à promener la torche de l'incen- 
die. Sans plus d'égard pour l'innocent que pour le coupable, il 

• Lettre de sir John Colborne au marquis de Normanby, 6 mai 1839. 



HISTOir.E DU CANADA. 



385 



brûla tout et ne laissa que des ruines et dcd cendres tiur son 
j)at«sage. ' 

Dans lo Haut-Canada les Américains et les réAigiés de cotte 
province qui s'étaient joints à eux, déb 'ijérent à Prescott, et 
prirent posscHsion d'un moulin où ils furent obligés de se rendre 
au bout de quelque temps aux forces considérables qui les cer- 
nèrent. D'autres inquiétèrent la frontière tout rhivcr,atta(i\ièrent 
Wind.sor, le Détroit et quelques autres points, mais n'exécutèrent 
rien de sérieux. 

L'oligarchie qui avait été furieuse l'année précédente de ce 
qu'on ne s'était pas servi de l'échafaud pour punir les rebelles, 
ne voulait pas être trompée cette année. Elle voulait du sang. 
Elle voulait aussi faire un grand effet en Angleterre. Elle s'était 
fait armer avec la police dans les villes ; elle avait fait saisir 
toutes les armes qu'il y avait chez les armuriers. Elle fit sus- 
pendre trois juges canadiens dont deux à (Québec, parce qu'ils 
ne voulaient pas violer la loi de l'habeas-corpus. Elle fit retran- 
cher un grand nombre de Canadiens de la magistrature. " Pour 
avoir la paix, s'écriait le Herald, il faut que nous tassions une soli- 
tude ; il faut balayer les Canadiens de la face de la terre... 
Dimanche au soir tout le pays en arriére de Laprairie présentait 
l'affreux spectacle d'une vaste nappe de flammes livides, et l'on 
rapporte que pas une seule maison rebelle n'a été laissée débout. 
Dieu sait ce que vont devenir les Canadiens qui n'ont pas péii, 
leurs femmes et leurs familles pendant l'hiver qui approche, puis 
qu'ils n'ont devant les yeux que les horreurs de la faim et du froid. 
Il est triste, ajoutait ce journal hypocrite qui était dans la joie du 
sang, il est triste de réfléchir sur les terribles conséquences de la 
rébellion, de la ruine irréparable d'un si grand nombre d'êtres 
humains qu'ils soient innocens ou coupables. Néanmoins il faut 
que la suprématie des lois soit maintenue et inviolable, que l'inté- 
grité de l'empire soit respectée et que la paix et la prospérité 
soient assurées aux Angbis même aux dépens de la nation cana- 
dienne entière." Jamais Marat ne s'est servi d'un langage 
plus atroce. , 

Sir John Colborne revenu de sa courte campagne, organisa 
sans délai des conseils de guerre, et fit commencer devant les 
ofliciers de l'armée le procès des prisonniers qu'il ramenait et 






386 



HISTOIRE DU CANADA. 



(les accusés qui remplissaient les pr ons. Lui qui détestait les 
Canadiens, il ne serait pas arrêté cette fois par lord Gosfbrd. 
Tous les Canadiens notables de Montréal et des campagnes, cou- 
pables ou non, avaient été arrêtés, un grand nombre sous accu- 
sation de haute trahison. A Québec, auxTroisRivièrea où tout 
était parfaitement tranquille, les arrestations ne cessaient point 
non plus. Pendant ce temps là les cours martiales se hâtaient 
d''achever leur tâche, en procédant avec toute la rapidité possible. 
Elles condamnèrent quatre-ving-neuf accusés à mort et quaranle- 
sept à la déportation dans les îles de l'Océanie, et confisquèrent 
tous leurs biens. Le Herald était radieux. " Nous avons vu, 
disait-il, le 19 novembre, la nouvelle potence faite par M. Brons- 
don, et nous croyons qu'elle va être élevée aujourd'hui au devant 
de la nouvelle prison, de sorte que les rebelles pourront jouir 
d'une perspective qui ne manquera pas sans doute d'avoir l'eflet 
de produire un sommeil profond et des songes agréables. Six ou 
sept pourront s'y trouver à l'aise j ma'3 on peut y en mettre 
davantage dans un cas pressé." 

Treize condamnés périrent sur l'échafaud aux applaudisseraens 
de leurs ennemis accourus pour prendre part à un spectacle qui 
passait à leurs yeux pour un triomphe. Tous subirent leur sort 
avec fermeté. On ne peut lire sans être ému les dernières lettres 
de l'un d'eux, M. Chevalier de Lorimier, à son épouse, à ses 
parens, à ses amis, dans lesquelles il proteste de la sincérité de ses 
convictions ; et il signa avant de marcher au supplice une décla- 
ration de ses principes, qui témoigne de sa bonne foi et qui 
prouve le danger qu'il y a de répandre des doctrines qui peu- 
vent entraîner des conséquences aussi désastreuses. 

Lorsque l'échafaud eut satisfait dans le Bas-Canada comme 
dans le Haut, où se passait une partie des scènes du Bas, la ven- 
geance du vainqueur, on tourna les yeux vers l'Angleterre pour 
voir comment elle allait prendre les derniers événemens, et rece- 
voir lord Durham et ses suggestions pour la pacification du pays. 
Déjà le duc de Wellington avait jugé du dernier soulèvement et 
blâmé, par ce jugement là même, la cruauté du pouvoir, dans les 
débats sur l'adresse en réponse au discours que la reine avait pro- 
noncé en ouvrant le parlement au commencement de 1839. 
<< L'insurrection du Canada n'a été, dit-il, qu'une insurrection fri- 



tr 



HlNTOmC DU CANADA. 



387 



vole et limitt'e à un coin du pays ; mais elle a été accompagnée 
d'invasions et d'agressions contre les personnes et contre les pro- 
priétés des sujets de sa Majesté sur toutes les parties de la fron- 
tière des Etats-U.iis par des habitans des Etats-Unis." Déjà M. 
Roebuck avait publié plusieurs lettres dan« les journaux de 
Londres pour blâmer la conduite de lord Durham,qui,en sa qua- 
lité de clief du parti radical, n'allait pas manquer cependant d'amis 
dans la presse pour prendre sa défense. Il s'était entouré depuis 
longtemps de partisans et de créatures qui vantaient en toute 
occasion son patriotisme et ses talens. Ils se mirent tous à loue"* 
son énergie danc so mission et le rapport qu'il venait de présenter 
au gouvernement. Tous leurs coups se dirigèrent naturellement 
contre les Canadiens. » ^ 

Ce rapport excessivement long, mais écrit avec beaucoup d'art 
et de soin, était un plaidoyer spécieux en faveur del'anglification, 
tout en donnant gain de cause aux principes que la chambre 
d'assemblée avait de tout temps défendus. Le séjour qu'il avait 
fait parmi les Canadiens avait complètement changé ses idées, 
disait lord Duihani, sur l'influence relative des causes aux- 
quelles on devait attribuer les maux existans. Il s'attendait à 
trouver une lutte entre un gouvernement et un peuple, et il avait 
trouvé deux nations se faisant la guerre au sein d'un seul état ; non 
une guerre de principes, mais une guerre de race ; l'une éclairée, 
active, entreprenante; l'autre ignorante, inerte, et soumise aveu- 
glément à des chefs que conduisaient d'étroits préjugés; celle-ci 
composée de torys déguisés qui cherchaient à cacher leur hosti- 
lité à l'émigraiion anglaise sous l'apparence d'une guerre de prin- 
cipes contre le gouvernement ; l'autre de vrais démocrates, 
d'hommes vraiment indépendans ; les deux enfin toujours en pré- 
sence, mais séparés en deux camps qui ne se mêlaient jamais. 
" Telest, ajoutait-il, l'état lamentable et hasardeux des choses pro- 
duit par le conflit de race qui divise depuis si longtemps le Bas- 
Canada, et qui a pris le caractère formidable et irréconciliable que 
je viens de dépeindre." 

Après s'être étendu longuement sur cette division, sur ses 
causes et sur ses effets, il passe au remède pour y mettre fin. 
" Il y a deux modes, dit-il, de traiter un pays conquis. Le 
premier est de respecter le& droits et la nationalité des posses- 



Il: 



38S 



HISTOIRE DU CANADA. 



if ' > 



•■■i-* '' 



seurs du territoire, de reconnaître les lois existantes et de con- 
server les institutions établies, de ne donner aucun encouragement 
à l'émiffration du peuple conquérant, et sans entreprendre de 
changemens dans les éléinens de la siociété, d'incorporer simple- 
ment la province sous l'autorité générale du gouvernement cen- 
tral. Le second est de tr?"ter le paj-s conquis comme s'il était 
ouvert aux vainqueurs, d'encouraçer leur émigration, de regarder 
les anciens habitans comme eniièrement subordonnés et de s'ef- 
forcer aussi promptement que possible d'assimiler leur caractère 
et leurs institutions à ceux de la grande masse de l'empire." 
Dans un vieux pays on doit suivre le premier ; dans un nouveau, 
le second. 

Malheureusement la révolution américaine avait empê( hé 
l'Angleterre de suivre celui-ci en Canada, où la nationalité des 
habitans avait été conservée comme moyen d'une séparation 
perpétuelle et complète avec leurs voisins.* Aujourd'hui que 
les choses sont changées et qu'on n'a plus besoin d'eux, l'on peut 
revenir au premier. Tel est le raisonnement non pas écrit, mais 
impli(iué du représentant de l'Angleterre à notre égard dans le 
rapport qu'il fait à l'Angleterre. 

Quant à la véritable cause de dissensions entre le gouvernement 
et la chambre d'assemblée, il justifie complètement celle-ci, en 
attribuant le relus d'une liste civile à sa détermination de ne pas 
renoncer au seul moyen de soumettre les fonctionnaires du gjw- 
vernemont à quelque responsabilité. "■ C'était une vaine illu- 
sion, dit-il, de s'imaginer que de simples restrictions dans la cons- 
titution ou un système exclusif de gouvernement, induiraient un 
corps fort de la conscience qu'il avait avec lui l'opinion de la 
majorité à regarder certaines parties du revenu public comme 
hors de son contrôle, et à se restreindre à la simple fonction de 
faire des lois en restant spectateur passif ou indifférent pendant 
qu'on exécuterait ou qu'on éluderait ces lois et que des hommes 
dans les intentions ou la capacité desquels il n'avait pas la plus 
légère confiance conduiraient les affaires du pays. L'assemblée 
pouvait passer ou rejeter des lois, accorder ou refuser les sub- 
sides, mais elle n'avait aucune influence sur la nomination d'un 
seul serviteur de la couronne. Le conseil exécutif, les ofllciers 

* Dépêche de lord Bathurst à sir J. E. Sherbrooke, 1 juillet 1816. 



fe.lL 



HISTOIRE DU CANADA. 



389 



judiciaires, tous ics chefs do départenipnt étaient nommés sana 
aucun égard pour les vœux du peuple ou de ses représentans, et 
il ne manquait pas même d'exemples que la simple hostilité à la 
chambre d'assemblée fit élever les personnes les plus incompé- 
tentes aux postes d'honneur et de confiance." C'était ainsi que 
lej gouverneurs venaient en lutte avec les représentans, que ses 
conseillers regardaient comme leurs ennemis. Du reste l'entière 
séparation des pouvoirs législatif et exécutif est l'erreur naturel'e 
des goùvernemens qui veulent s'affranchir du contrôle des insti- 
tutions représentatives. " Depuis le commencement donc, con- 
tinuait-il, jusqu'à la fin des querelles qui signalent toute l'histoire 
parlementaire du Bas-Canada, je regarde la conduite de l'assem- 
blée comme une guerre constante avec l'exécutif pour obtenir les 
pouvoirs inhérens à un corps représentatif d'après la nature 
même du gouvernement représentatif." 

Lord Durham ne pouvait justifier en termes plus forts la con- 
duite de la chambre d'assemblée, et cependant après l'avoir jus- 
tifiée il s'appuie de cette môme conduite pour recommander 
l'union des deux Canadas, parce que le seul pouvoir qui puisse 
arrêter d'abord la désaffection actuelle et eiiacer plus tard les 
Canadiens-français, c'est celui d'une majorité loyale et anglaise. 

Il serait bien pour l'union de toutes les provinces de l'Amé- 
rique du Nord ; mais cette union nécessiterait une centralisation 
qui répugne à l'esprit des populations du Nouveau- Monde. 
D'ailleurs il faudrait pour satii^faire ces populations, conserver les 
assemblées provinciales avec des pouvoirs municipaux seulement, 
ou encore mieux des assemblée» de districts ou d'arrondissemcns 
plus petits. Il recommanderait bien sans hésiter l'union législa- 
tive de toutes ces provinces s'il s'élevait des difficultés dans les 
provinces inférieures, ou si le temps permettait de les consulter 
avant de régler la question des deux Canadas ; mais si elles se 
remuent plus tard on pourra les noyer dans une union qui les 
mettra en minorité. En attendant il recommande l'union des 
deux Canadas seuls, en donnant -à chacun le même nombre de 
membres, des municipalités électives pour les affaires locales, un 
conseil législatif mieux composé, un bon système d'administration 
pour les terres, l'abandon de tous les revenus de la couronne 
moins celui des terres à la législature pour une liste civile suffi- 

«*3 



390 



HlSTOlRFi DU CANADA. 



santé, la responsabilité de tous les officiers du gouvernement à la 
législature excepté le gouverneur et son secrétaire, l'indépen- 
dance des juges, et enfin des ministres responsables placés à la 
tête des différens départemens de l'exécutif et tenus de comman- 
der la majorité dans les chambres. 

Tel est le plan auquel lord Durham s'est arrêté, et qu'il soumet 
à la métropole comme le plus propre entre tous ceux qu'on lui a 
suggérés pour rétablir l'ordre, l'harmonie et la paix. Il y en a 
qui voulait frapper les Canadiens en masse d'ostracisme, et les pri- 
ver comme Français du droit de voto et d'égibilité. D'autres pro- 
posaient une union législative des di ux Canadas ou de toutes les 
provinces avec une seule législature, en diminuant le nombre des 
membics canadiens à un chiffre nominal. D'autres encore pro- 
posaient une union fédérale. Lord Durham dit qu'à son arrivée à 
Québec il penchait fortement en faveur de ce dernier plan, et 
que ce fut avec ce projet en vue qu'il discuta une mesure qui 
embrassait toutes les colonies avec les députations des provinces 
inférieures, avec les corps publics et avec les hommes marquans 
du Canada, qu'il avait mandés à Québec ; que tout en conciliant 
les Français du Bas-Canada en leur laissant le gouvernement de 
leur propre province et leur propre législation intérieure, il aurait 
assuré la protection des intérêts britanniques au moyen du gou- 
vernement général, et la transition gratuelle de toutes les provinces 
en une seule société homogène ; mais qu'après quelque séjour 
dans le pays et la consultation du parti anglais il avait été obligé de 
changer d'opinion et de croire que l'époque del'anglification gra- 
duelle était passée. 

Ses recommandations furent adoptées par les ministres. L'as- 
sociation coloniale de Londres n'était pas satisfaite cependant 
du sacrifice des Canadiens. Elle voulait les priver de tout 
droit politique en leur ôtant jusqu'à celui de voter aux élections, 
et s'opposait au système responsable. Mais lord Durham et les 
ministres repoussèrent ces prétentions, et lord Melbourne pré- 
senta au parlement le 4» mai 1839, un message de la reine pour 
recommander l'union. Cette mesure fut retardée par la rési- 
gnation du ministère à l'occasion d'une loi qui concernait la 
Jamaïque, au sujet de laquelle il s'éiait trouvé dans une majorité 
81 faible qu'il n'osa plus compter sur l'appui des chambres. 






HISTOIRE DU CANADA. 



391 



Néanmoins les difllcultés s'arrangèrent ; lord John Russell resta 
au pouvoir, et après quelque discussion dans le mois de juin, il 
introduisit enfin son bill pour unir les deux Canadas ; après sa 
deuxième lecture et l'adhésion de sir Robert Peel et de M. Hume, 
ce bill fut ajourné à la session suivante, afin d'avoir le temps d'a- 
planir dans l'intervalle certaines difficultés qui se présentaient. 
L'existence du conseil spécial fiât prolongée, et M. Poulett Thom- 
son, membre des communes et réformateur radical, i it envoyé 
comme gouverneur à Québec pour lea faire disparaître. Il 
arriva dans cette • "'le dans le mois d'octobre, et partit presqu'im- 
médiatement pour Montréal et le Haut-Canada. Il entra à 
Toronto à la fin de novembre, et ouvrit les chambres le 3 du mois 
suivant. Sa mission principale était de leur faire adopter les bases 
du rapport de lord Durham, qui ne s'accordaient pas avec les réso- 
lutions de l'assemblée de cette province, qui portaient que le siège 
du gouvernement serait dans le Haut-Canada, que les trois comtés 
inférieurs du district de Québec seraient annexés au Nouveau- 
Brunswick, que les représentans du Bas-Canada seraient moins 
nombreux que ceux du Haut, qu'après 184i5, les comtés en sei- 
gneuries ne fussent plus représentés au parlement, que la langue 
française fut abolie, et que la dette du Haut-Canada, qui dépassait 
un million, fut payée par les deux provinces réunies, le Bas- 
Canada n'ayant pas de dette, et de se procurer des informations 
sur lesquelles les ministres pussent soumettre au parlement une 
mesure plus parfaite que le bill présenté aux communes. Il 
devait les convaincre que les ministres étaient eux-mêmes per- 
suadés de l'opportunité de leur projet, et dissoudre l'assemblée si 
elle ne recevait pas ses ouvertures dans un esprit convenable ; 
faire rapport des collèges électoraux, et nommer, s'il le jugeait à 
propos, un certain nombre de personnes influentes pour préparer 
les conditions de l'union.* 

Dans une dépêche subséquente, lord John Russell argumentant 
contre le principe du système responsable dans les colonies, 
citait quelques faits survenus dans le Ba8-Canada,où s'était élevée 
d'abord la demande d'un pareil système, et représentait M. 
Papineau et la majorité de la chambre comme des rebelles. Les 

* Dépêche de lord John Russell, à M. C. P. Thomson, 7 septembre 
1839. 



I 

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h 



392 



HISTOIRE DU CANADA. 



chambres furent saisies de la question dès le commencement de la 
session. Les dùbats se prolongèrent, mais le gouvernement l'em- 
porta à la fin, et la mesure fut approuvée dans la forme à peu 
près que l'Angleterre désirait. Il est inutilo de dire que le 
conseil spécial du Bas-Canada, nommé par la couronne, l'approu- 
va dans tout son esprit. Trois membres seulement votèrent 
contre, MM. Neilson, Cuthbert et Quesnel.* Quant aux Cana- 
diens qu'op ne consulta pas, ils prolestèrent dans le district de Qué- 
b c et des Trois-Rivières avec tout le clergé catholique. 40,000 
signatures couvrirent les pétitions de ces deux districts au parle- 
ment impérial, contre lesquelles le gouverneur mit lord John 
Russell en garde, en lui mandant que le nombre des signatures 
n'était pas si considérable qu'on s'y attendait; que l'assemblée 
des Anglais qui avait eu lieu à Québec en faveur de l'union expri- 
mait les sentimens de la très grande majorité de la population 
fidèle à l'Angleterre ; que le clergé se méprenait sur cettemesure, 
et qu'il désirait au fond la continuation du conseil spécial quoi- 
qu'il demandât le rétablissement de la constitution de 91. 

L'approbation donnée par les chambres du Haut-Canada et le 
conseil spécial du Bas, assura pleinement le ministère, qui poussa 
sa mesure avec toute 'n vitesse possible. Les communes l'a- 
doptèrent presque san^ '''bat, M. Hume votant pour et M. 
O'Connell contre. La langue anglaise fut reconnue comme seule 
langue parlementaire. La mesure éprouva plus d'opposition 
dans la chambre des lords, où lord Gosford, le duc de Wellington, 
et plusieurs autres membres votèrent contre et protestèrent, lord 
Ellenborough parce que le bill était fondé sur une double erreur, 
celle d'une défiance indue contre la population française et celle 
d'une confiance indue dans toute la population d'origine britanni- 
que ; parce que les changemens apportés à la représentation du 
Bas-Canada étaient injustes dans leur caractère, ayant pour objet 

* Le gouverneur fit prier M. Neilson de venir le voir pour le consulter 
sur les affaires du pays, surtout sur l'union. Sur ce dernier point, M. Neil- 
son lui dit que cetle mesure mécontenterait un grand nombre de citoyens et 
en satisferait peu, puis qu'elle avait pour objet d'opprimer les Canadiens. 
Le gouverneur le voyai t continuer sur ce ton, lui dit : " Vous être donc 
contre l'union. Oui, répondit M. Neilson. Alors nous ne pourrons pas 
nous accorder, répliqua l'agentjpvoconsul aire." Je tiens ceci de M. Neilson 
lui-même. 



HISTOlRn DU CANADA. 



393 



(l'augmenter indirectement encore plus la disproportion entre la 
représentation de la population anglaise et celle de la population 
française. . . ; parce que si l'on voulait priver les Canadiens-fran- 
çais d'un gouvernement repr/^sentatif, il valiait mieux le faire 
d'une manière ouverte et franche, que de chercher à établir un 
système permanent de gouvernement t^ur une base que ^e monde 
entier s'accorderait à qualifier de fraude ^'lectorale. Ce n'était 
pas dans l'Amérique du Nord qu'on pouvait en imposer aux 
hommes par un faux semblant de gouvernement représentatif, ou 
leur faire accroire qu'ils n'étaient qu'en minorité de votes lors- 
qu'ils étaient de fait défranchisés; parce qu'une union entre les 
deux provinces imposée à l'une par défiance contre sa loyauté, 
sans son consentement et à des conditions qu'elle devait juger 
injustes, et acceptée par l'autre en considération d'avTntages 
fiscaux et de l'ascendance législative. 

Lord Melbourne insista sur la nécessité d'apaiser l'esprit de 
mécontentement qui avait éclaté dans les deux Canadas ; il fit 
obserrer que c'étaient de pareils mécontentemens qui avaient ame- 
né autrefois l'indépendance des Etats-Unis, événement qui no 
serait pas arrivé s'ils avaient été mieux liés à la métropole. Les 
divisions intestines avaient été la principale cause qui avait fait 
perdre à l'Angleterre en léSO, le beau territoire qu'elle possédait 
en France et qu'elle tenait de ses princes normands, et dans le 
dernier siècle ses anciennes colonies. Le duc de Wellington lui 
répondit qu'il ne fallait pas tant se presser ; qu'il fallait attendre 
de meilleures informations ; qu'il fallait attendre que le peuple eut 
repris ses sens, dans une province après une insurrection, dans 
l'autre après une rébellion, et que dans les Etats-Unis il y eût 
moins de disposition à encourager l'une et l'autre. 11 fallait réflé- 
chir avant de former une législature de trois ou quatre différentes 
nations et de gens d'une douzaine de religions. Il se plaignit de 
la manière avec laquelle on avait obtenu le consentement du 
Haut-Canada. On s'était assuré du concours du parti tory en 
publiant la dépêche de lord John Russell au sujet des emplois, 
et de l'appui du parti républicain en supprimant une autre de ses 
dépêches qui aurait déplu aux partisans du gouvernement res- 
ponsable. Lord Brougham était convaincu que lorsque le Canada 
se séparerait de l'Angleterre, ce qui devait arriver tôt ou tard, ce 






R ■■ • : 



391. 



HISTOinE DU CANADA. 



serait par suite de la manière avec laquelle la mesure de l'union 
était emportée, et cette séparation se ferait dans des circonstances 
d'autant plus regrettp.bles que les deux partis se quitteraient 
ennemis. 

I ord Gosford se leva ensuite ; son langage devait avoir d'au- 
tL.u plus de poids qu'il avait résidé dans le paya, qu'il en avait 
eu l'administration entre les mains et qu'il en connaissait les par- 
tis, les sentimens et les tendances. " Je regarde, dit-il, l'union 
comme une expérience très dangereuse, et comme une mesure 
injuste et arbitraire en elle-même. Si, comme je le crois, ceux 
qui l'appuyent le font parce qu'ils pont convaincus que la popula- 
tion française est en état de résistance organisée au régime bri- 
tannique, jamais ils ne furent dans une plus grande erreur. Pour 
ma part, je ne crois pas que dans aucune de nos colonies, sa 
Majesté ait un peuple qui, par inclination autant que par intérêt, 
ait plus de désir de rester sur un pied d'amitié et d'alliance avec 
l'Angleterre. Je n'ignore pas les fausses représentations que l'on 
a répandues avec trop d'activité dans ce pays, mais je ne crains 
pas de déclarer, malgré tout ce que l'on peut prétendre au con- 
traire, que ce que je dis ici est fondé sur la vérité et peut-être 
pleinement prouvé. On a beaucoup parlé de ce qu'on appelle 
la révolte récente; ce sont là des mots qui sonnent bien haut, et 
qui sont fort utiles aux intérêts de ceux qui leur donnent cours. 
Mais si je suis disposé à réprouver toute espèce de soulèvement 
et de troubles, je dois également reconnaître qu'il n'est que juste 
de regarder de plus près au véritable état des choses avant de 
stigmatiser les événemens qui ont eu lieu en termes qui doivent 
produire des préjugés très forts et très funestes contre ceux con- 
tre qui on les dirige. La partie du Bas-Canada agitée par les 
troubles, n'embrassa jamais qu'une petite section du district de 
Montréal sur la rivière Richelieu. Maintenant quel était son 
état politique avant les troubles] Elle était déchirée par les 
divisions les plus violentes et les plus haineuses, fruit d'élections 
contestées avec acharnement ; l'esprit de parti, comme c'est le 
cas en semblables circonstances, était monté au plus haut degré 
d'exaspération, et contribua beaucoup à ce qui est arrivé. A 
l'appui de mon assertion, je puis citer un fait très concluant. Le 
Beul endroit au nord du St.-Laurent où il y ait eu des troubles, 



Û 



/ 



I 



HlSTOmC DU CAiNADA. 



393 



est le comté des Deux-Montagnes. Eh bien ! ce comté se trou- 
vait justement soua le rapport de la violence des luttes électorales 
dans le même cas v^ue les environs de la rivière Richelieu. Il y 
a, et il y a eu une certaine partie de la population anglaise, prin- 
cipalemv^nt à Montréal et dans les environs, à laquelle tous les 
hommes libéraux et indépemians ne peuvent qu'être hostiles, et 
dont les actes et la conduite ont été caractérisés par un esprit 
de domination au préjudice de toute la population d'origine fran- 
çaise ; elle a toujours aspiré à posséder la domination et le 
patronage du pays. C'est à elle qu'il faut principalement attri- 
buer les troubles et les animosités qui viennent d'avoir lieu. A 
l'appui de ce que j'avance, je n'ai qu'à rappeler à vos seigneuries 
une de ses premières démarches peu de temps après mon arrivée 
en Canada. A une assemblée qu'elle avait convoquée, il fut 
résolu de lever un corps militaire sous le nom de JBritish E^'fle 
Légion, ou quelque nom semblable, et une de ses règles était que 
les membres de ce corps éliraient leurs officiers. Je pris la pre- 
mière occasion de faire, d'une manière amicale, des remontrances 
contre un vareil procédé ; mais ce fut en vain. Je fus obligé de 
les abattre par une proclamation, après m'ètre assuré, en consul- 
tant les hommes de loi de la couronne, que leur conduite était illé- 
gale et inconstitutionnelle. Une section intéressée et violente du 
parti mercantile voulait en persévérant dans ses fausses repré- 
sentations, faire appuyer ses desseins par ses amis en Angleterre ; 
et ce sont ces fausses représentations, ainsi répandues, qui ont 
amené les maux qui sont malheureusement arrivés. Tant qu'on 
encouragera ce parti ou qu'on l'appuyera en aucune façon, la 
méfiance et le mécontentement régneront. Je suis heureux 
cependant de pouvoir dire que ces remarques ne s'appliquent 
qu'à une petite portion de la population britannique, fixée princi- 
cipalement aux environs de Montréal, et à quelques partisans à 
Québec. Bien des Anglais ont souvent, et dans les termes les 
plus énergiques, réprouvé la violence de ceux dont je parle. Il 
est aussi un fait curieux, c'est que lorsque les troubles éclatèrent 
aucune des populaces, car je puis -fresque les appeler ainsi, qui y 
ont pris part, n'était commandée par des Canadiens-français. A 
St.-Denis, c'était un Anglais, M. Wolfred Nelson ; à St.-Charles, 
un M. Brovvn, moitié Anglais, moitié citoyen américain ; à St.- 



396 



HISTOIRE DU CANADA. 



Benoit, un Suiyse, qui agissaient comme chefs. Les troubles, comme 
je Tai déjà dit, éclatèrent dana une partie seulement du district 
de Montréal. Dans le reste de ce district, dans les quatre autres 
districts du Bas-Canada, Gaspé, St. -François, Québec et les 
Trois-Rivières, tout demeura tranquille, et les autorités civiles y 
conservèrent toute leur force. Les troubles furent complètement 
supprimés dana l'espace de trois semaines ; il me fut envoyé des 
adresses de toutes parts pour réprouver la conduite et la violenco 
de quelques hommes égarés, poussés par des gens mal intention- 
nés et désespérés, et pour me déclarer leur détermination d'ap- 
puyer le gouvernement. La paix et la tianquillité étaient réta- 
blies dans toute la province du Bas-Canada avant mon départ. 
Mais cela ne faisait pas le compte du parti qui voulait écraser la 
population française. 

" Convaincu de l'exactitude de ce que je dis, je ne puis m'en- 
pêcher de regarder l'union dos deux provinces que comme un acte 
des plus injustes et des plus tyranniques, proposé pour priver la 
province inférieure de sa constitution, sous prétexte d'actes de 
quelques hommes mal intentionnés, et la livrer, en noyant la 
population française, à ceux qui, sans cause, lui ont montré tant de 
haine ; car ce bill doit la noyer. Vous donnez à 3 ou 400,000 
habitans la même représentation qu'au Bas-Canada, qui a une 
population d'au moins "^00,000 ; et ensuite vous imposez la dette 
de la province supérieure, qui est, dit-on, d'un million, à une pro- 
vince qui n'a presque aucune dette. Peut-il y avoir rien de plus 
arbitraire et de plus déraisonnable 1 En vérité, la légalité d'un tel 
procédé peut être mise en ques'ion ; car, j'apprends qu'aucune par- 
tie de la dette contractée par 'a province supérieure n'a été sanc- 
tionnée par le gouvernement de ce pays, je dois déclarer de nou- 
veau que ma conviction est que tout cela vient d'une intrigue mer- 
cantile.* Je dis que la population française désire vivre sous la 
protection et dans l'alliance anglaise, et que la très grande majorité 
des habitans-des deux Canadas est opposée à l'union. . . Je ne p'iis 
donc consentir à une mesure fondée, comme je le crois conscicn- 
tieusement, sur de fausses informations et sur l'injustice. Tant 
que je vivrai, j'espère que je ne donnerai jamais ma sanction à 



\l 



• De la maison Baring, à laquelle était due une grande partie de cette 
dette. 



HISTOIRE DU CANADA^ 



397 



w 



une mesure semblable à celle qui est sous la considération de vos 
seigneuries. J'ai dit ce que je croid fermement être la vérité, et 
ce qui pourrait être appuyé du témoignage de tout esprit calme 
dans les Canadas." 

Nous donnons une grande partie du discours de ce gouverneur 
pour faire mieux apprécier la politique du bureau colonial. 

L'aristocratie anglaise ne vota pour la mesure qu'à contrecœur, 
parce que le parti mercantile, qui a eu une grande influence dans 
tous les temps sur la politique des colonies, le demandait. Le Haut- 
Canada devait un million à la maison Baring et se trouvait à la veille 
d'être incapable de faire face à ses engagemens. Cette maison 
puissante fit tous ses efforts pour engager le parlement à consentir 
à l'union afin d'assurer sa créance. Beaucoup de marchands, de 
capitalistes et peut-être de membres du parlement y étaient inté- 
ressés. Devant tous ces motifs personnels ajoutés aux préjugés 
nationaux, la cause des Canadiens-firançais devait succomber. 
Dans l'acte d'union il est expressément stipulé qu'après '"" frais 
de perception payés, la première charge sur le revenu du Canada 
sera l'inlérêt de la dette publique due au moment de l'union. Le 
salaire du clergé et la liste civile ne viennent qu'après. 

L'acte d'union adopté par les deux chambres mit fin, en rece- 
vant la sanction royale, à l'acte de 91, passé pour soustraire à la 
domination des Canadiens-français la petite population anglaise 
du Haut-Canada, et révoquée plus tard pour mettre ces mêmes 
Canadiens sous la domination de la population anglaise, devenue 
ou devenant plus nombreuse. 

A l'époque où se consommait ce grand acte d'injustice à notre 
préjudice, la population, le commerce, l'agriculture, l'industrie 
avaient fait d'immenses progrès dans le pays. La population que 
nous avons estimée à 125,000 âmes à peu près lors de l'intro- 
duction de la constitution de 91, s'était redoublée cinq fois depuis. 
Les dissensions politiques n'avaient pas empêché chacun de 
remplir sa tâche avec son activité ordinaire. En Amérique le 
mouvement des choses entraîne toutes les théories avec lui, tous 
les systèmes des métropoles. Tout s'y assied sur des bases 
immenses qui n'ont pour ainsi dire de limites que les limites du 
continent lui-même. En Europe le propriétaire est au sommet 
de la piramide sociale ; en Amérique il est où il doit être pour 

A*2 



8Q8 



HISTOIRE DU CANADA. 



le bonheur et la paix de ceux qui la composent, i la base. En 
1844, où s'est fait le recensement le plus rapproché de l'union, 
la population du Bas-Canada était de 691,000 âmes, dont 524,000 
Canadiens-français, 156,000 Anglais et étrangers, et 578,000 
catholiques. Il y avait 76,000 propriétaires et 113,000 maisons, 
d'où l'on peut conclure que chaque famille a sa maison et que 
presque toutes les familles sont propriétaires. 

Les productions agricoles s'élevèrent à 925,000 minots de blé, 
à 1,195,000 minots d'orge, à 333,000 minots de seigle, à 7,239,000 
minots d'avoine, à 1,219,000 minots de pois, à 141,000 minots de 
blé-d'inde, à 375,000 minots de blé sarrasin, à 9,918,000, de pom- 
mes de terre. Les érablières produisirent 2,272,000 livres do 
sucre. On comptait 7,898 ruches d'abeilles, 470,000 têtes de 
bétail, 147,000 chevaux, 198,000 cochons et 603,000 moutons 
dont la toison donnait 1,211,0'JO livres de laine. Les animaux 
devaient être en proportion dfj l'agriculture, mais cette proportion 
est plus petite dans les pay^: froids que dans les pays chauds. 
L'hiver sera toujours un gcanà obstacle à l'élévation des bestiaux 
dans le Bas-Canada, parce qu'il faut les nourrir à l'étable près de 
six mois de l'année. 

Il sortit des métiers domestiques 747,000 verges de drap du 
pays, 858,000 verges de toile de fil et de coton, 655,000 verges 
de flanelle et de droguet. 

L'industrie faisait rouler 422 moulins à farine, 153 à gruau, 
911 à scie, 14 à l'huile de lin, 153 à fouler, 169 à carder, 469 à 
battre, 8 à papier et 24 à doux, etc. 69 fonderies mêlaient leurs 
noires vapeurs au bruit de ces grands èlémens de progrès 
et de richesses. 11 y avait encore 36 distilleries, 30 brasseries, 
540 manufactures de potasse et 86 autres de différens genres, 
que faisaient marcher le vent, l'eau, la vapeur ou la force 
animale. 

Maintenant au dessus de ces puissances physiques et maté- 
rielles il y avait 64 collèges ou écoles supérieures et 1569 écoles 
élémentaires, qui répandaient les lumières sur 57,000 enfans au 
bruit des forêts qu'on abattait^et des chantiers qu'on ouvrait partout 
pour agrandir le champ des nouvelles Sidons modernes, dans ce 
continent sorti à peine du sein des ondes et des mains de Chris- 
tophe Colomb et de Jacques Cartier. La rigueur du climat de 



HISTOIRE DU CANADA. 



399 



Québec ne peut lien pour dompter l'6nergie productive des 
enfans du St.-Laurcnt. C'est au .iiilicu des friinats qui empri- 
sonnent les ondes qu'ils construisent ces nombreux vaissrmux qui 
doivent sillonner les mers du globe, et qu'ils préparent ces bois 
qui doivent servir à abriter les peuples de l'Europe et des tropi- 
ques. 2090 ouvriers construisirent à Québec seul dans l'hiver 
de 1840, 33 navires jaugeant ensemble 18,000 tonneaux; et 
1175 navires jaugeant 384,000 tonneaux venant d'Europe et 
d'ailleurs, étaient arrivés dans le cours de l'été précédent dans le 
port de cette ville commerçante. , 

Enfin en 1840, la totalité du revenu du Bas-Canada monta à 
jei84,000, et la dépense à £143,000. Aujourd'hui à l'aide de 
quelques modifications dans nos lois fiscales, le revenu des deux 
Canadas unis a presque triplé ; il excède JC800,000. 

Nous allons terminer ici notre récit. L'union des deux Canadas 
doit former une des grandes époques de nos annales coloniales. 
Nous l'avons peut-être amené trop près des tem^» , présens; mais 
nous y avons été forcé par l'enchaînement des événemens, qui 
seraient restés sans signification bien précise sans la conclusion 
qui nous les explique en expliquant la pensée de la métropole. 
Si en retraçant ces événemens, nous avons pu blesser les suscep- 
tibilités des hommes, des races, du pouvoir ou des partis qui ont 
exercé de l'influence sur notre patrie, nous dirons comme M« 
Thiers, nous l'avons fait sans haine, plaignant l'erreur, révérant 
la vertu, admirant la grandeur, tâchant de saisir les profonds 
desseins de la providence dans le sort qu'elle nous réserve, et 
les respectant dès que nous croyons les avoir saisis. 

CONCLUSION. 

Nous avons donné l'hititoire de quelques émigrans français 
venus pour fixer les destinées de leur postérité à l'extrémité sep- 
tentrionale de l'Amérique du Nord. Détachés comme quelques 
feuilles d'un arbre, le vent les a jetés dans un monde nouveau 
pour être battus de mille tempêtes, tempêtes de la barbarie, tem- 
pêtes de l'avidité du négoce, tempêtes de la décadence d'une 
ancienne monarchie, tempêtes de la conquête étrangère. A peine 
quelques milles âmes lorsque ce dernier désastre leur ept arrivé, ils 



I 









40O 



HlSTOïKE DU CANADA. 



ne doivent paa en vouloir trop à leur ancienne mère-patrie, car 
la perte de lu noble colonie du Canada fut une des causes déter- 
minantes de la révolution, et l'univers sait quelle vengeance cette 
nation polie et fiôre a exercé sur tous ceux qui avaient la main 
de près ou de loin au timon de l'état qui nous abandonnait au 
moment du danger. 

Malgré toutes les tourmentes passées déjà sur le Canada, 
quelques centaines de colonu français ; car nous craindrions d'ex- 
agérer en disant quelques milliers, avaient atteint le chiiTre fort 
peu important en Europe de 60,000 âmes environ au jour de la 
conquête. Aujourd'hui après 90 ans, ce chiffre atteint 700,000,* 
et cet arbre s'est accru de lui-même, sans secours étranger, dans 
sa propre foi religieuse, dans sa propre nationalité. Pendant 
150 ans il a lutté contre les colonies anglaises trente à quarante 
fois plus nombreuses sans broncher d'un pas, et le contenu de 
cette histoire nous dit comment il s'acquittait de son devoir sur le 
champ de bataille. 

Quoique peu riche et peu opulent, ce peuple a montré qu'il 
avait conservé quelque chose de la grande nation dont il tire son 
origine. Depuis la conquête sans se laisser distraire par les 
philosophes ou les rhéteurs sur les droits de l'homme et autres 
thèses qui amusent le peuple des grandes villes, il a fondé sa 
politique sur sa propre conservation, la seule base d'une politique 
recevable par un peuple. Il n'était pas assez nombreux pour 
prétendre ouvrir une voie nouvelle aux sociétés, ou se mettre à la 
tête d'un mouvement quelconque à travers le monde. Il s'est 
resserré en lui-même, il a rallié tous ses enfans autour de lui, et a 
toujours crain: de perdre un usage, une pensée, un préjugé de 
ses pères malgré les sarcasmes de ses voisins. Le résultat c'est 
que jusqu'à ce jour, il a conservé sa religion, sa langue, et bien 
plus un pied à terre à l'Angleterre dans l'Amérique du Nord en 
1775 et en 1812. Ce résultat quoique funeste à la république 
des Etats-Unis, à ce qu'il aurait paru au premier abord, n'a peut- 
êtie pas eu les mauvaises suites qu'on aurait pu en appréhender. Le 
drapeau royal angla s flottant sur la citadelle de Québec a obligé 
!a jeune république d'être grave, de se conduire avec prudence, 

* Le recenF^ment de cette année porte la population canadienne fran- 
çaise à 695,945 âqnes. 



^>mm 



HISTOIKE OU CANADA. 



401 



de ne marcher on avant quo graduellement, et non pas de s'ùlan- 
cer comme une cavale sauvage danu le désert. La conséquence, 
diHons-nous, c'est que la république des Etats-Unis est devenue 
grande,, puissante et un exemple pour le monde. 

Les Canadiens sont aujourd'hui un peuple de cultivateurs dans 
un climat rude et sévère. Il n'a point en cette qualité les 
manières élégantes et fastueuses des populations méridionales, et 
ce langage qui semble sortir de cette nature légère et intarissable 
qu'on ne connaît point dans les hautes latitudes de notre globe. 
Mais il a do la gravité, du caractère et de la persévérance. Il 
l'a montré depuis qu'il est en Amérique, et nous sommes convain- 
cu que ceux qui liront son histoire avec justice et bonne foi, 
avoueront cju'il s'est montré digne des deux grandes nations aux 
destinées dosiiuelles son sort s'est trouvé ou se trouve encore lié. 
Au reste, il n'aurait pu être autrement sans démentir son ori- 
gine. Normand, Breton, Tourangeau, Poitevin, '' descend de 
cette noble race qui marchait à la suite de Guillaume le conqué- 
rant, et dont l'esprit enraciné ensuite en Angleterre, a fait de 
cette petite île une des premières nations du monde ; il vient de 
cette France qui marche à la tête de la civilisation européenne 
depuis la chute de l'empire romain, et qui dans la bonne comme 
dans la mauvaise fortune, se fait toujours respecter ; qui sous ses 
Charlemagne comme sous ses Napoléon ose appeler toutes les 
nations coalisées dans des combats de géans ; il vient surtout de 
cette Vendée normande, bretonne, angevine dont le monde res- 
pectera toujours le dévouement sans bornes pour les objets de ses 
sympathies royales et religieuses, et dont le courage admirable 
couvrira éternellement de gloire le drapeau qu'il avait levé au 
milieu de la révolution française. 

Que les Canadiens soient 'dèles à eux mêmes ; qu'ils soient 
sages et persévérans, qu'ils ne se laissent point emporter par le 
brillant des nouveautés sociales ou politiques. Ils ne sont pas 
assez forts pour se donner carrière sur ce point. C'est aux 
grands peuples à essayer les nouvelles théories. Ils peuvent se 
donner des libertés dans leurs orbites assez spacieuses. Four 
nous, une partie de notre force vient de nos traditions ; ne nous 
en éloignons ou ne les changeons que graduellement. Nous trou- 
verons dans l'histoire de notre métropole, dans l'hisioire de l'An- 






402 



HISTOIRE DU CAfiAOA. 



gleterre elle-même de bons exemples à suivre. Si l'Angleterre 
est grande aujourd'hui, elle a eu de terribles tempêtes à passer, la 
conquête étrangère à maîtriser, les guerres religieuses à apaiser 
et bien d'autres traverses. Sans vouloir prétendre à une pareille 
destinée, notre sagesse et notre ferme union adouciront beaucoup 
les difficultés de notre situation, et en excitant leur intérêt ren- 
dront